On ne peut pas dire que c’est bien !

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On ne peut pas dire que c’est bien !
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Homélie du fr. Paul-Dominique Marcovits pour le 5e dimanche de Carême (le 13/03/16) au couvent de Strasbourg.


Elle est donc adultère. On ne peut pas dire que c’est bien ! C’est vrai : n’y a-t-il pas irrespect profond vis-à-vis du mariage, surtout à l’égard du conjoint bafoué ? Lorsque cela est découvert – mais on peut le cacher longtemps - il y a brisure profonde. Parfois, le pardon peut venir, dépassant l’humiliation, la colère. Voilà qui est dramatique pour les couples ! Dramatique aussi pour celui ou celle qui a trahi – si, du moins, il consent à abandonner sa liaison ! Se relever est difficile. Ah ! Nous le savons, nos cœurs sont compliqués, nos sentiments mélangés, nos jugements souvent si peu éclairés… Pourtant, je connais tant de couples qui s’aiment au-delà de toutes les épreuves. Que c’est beau à voir !

Cet évangile pourtant nous tourne vers Jésus. Avant de le constater, une question encore sur cette femme, elle éclaire le récit : où est l’homme qui a consenti à répondre aux avances de cette femme, à moins que ce ne soit lui qui l’a entraînée ? En tout cas, selon le Lévitique (20, 19), l’homme et la femme – pris en flagrant délit - devraient être tous les deux châtiés. Elle seule est présente. Pourquoi ? Déjà on voit que les pharisiens ne respectent pas la Loi qu’ils veulent défendre, ils épargnent cet homme… Solidarité masculine oblige !

Pour les Pharisiens, cette femme n’est qu’un prétexte, et c’est là profond mépris à son égard ; pour eux elle n’est qu’un prétexte. Pour eux, l’accusé, c’est Jésus. Saint Jean le dit bien, « ils veulent mettre Jésus à l’épreuve. » C’est lui que l’on veut prendre en flagrant délit d’irrespect à l’égard de la Loi, en flagrant délit de trahison vis à vis de Dieu. C’est Jésus que l’on veut accuser d’un crime, fondamental dans la bible : abandonner Dieu. Les prophètes, souvenons-nous de Jérémie et surtout d’Osée, les prophètes appellent cela « un adultère », courir après des dieux étrangers, suivre des manières de vivre infidèles à la pureté de la religion. Voilà l’enjeu de cette terrible histoire.

Quel est le dénouement ? Nous l’avons entendu. « Que celui qui n’a jamais péché lui lance la première pierre. » Remarquable réponse de Jésus qui a l’air de dire : vous avez entièrement raison, vous avez la Loi pour vous, allez-y ! Qui aurait l’inconscience de montrer publiquement qu’il n’a jamais commis la moindre faute ? La scène s’achève dans le ridicule ! Les vieux partent les premiers, peut-être parce qu’ils ont plus péché que les jeunes, c’est l’avantage d’avoir vécu longtemps… à moins que, plus sages que les jeunes, ils ont compris plus vite qu’il fallait se retirer. Les jeunes partent les derniers : ils ont l’illusion d’être les plus fermes détenteurs de la vraie religion ! Qu’importe ! Ils partent tous et laissent Jésus seul avec cette femme. S’ils étaient restés, s’ils s’étaient reconnus pécheurs, ils auraient été pardonnés. Mais non ! Ils passent à côté de la vie.

Une question. Qui est adultère ? Cette femme qui est là, certainement. Jésus que l’on voulait accuser d’infidélité flagrante vis-à-vis de la Loi ? Il vient de renvoyer ses accusateurs chez eux, calmement, souverainement, paisiblement, dans le silence !

Ce sont les Pharisiens qui sont adultères, qui détournent la Loi pour leur gloire personnelle, pour mettre en lumière leur pureté indéfectible. Ils se sont détournés de Dieu. Dieu, ils l’ont enfermé dans une loi sans pitié. Voilà les vrais coupables, les adultères à l’égard de Dieu. Ils lui sont infidèles.

S’arrêter là, - désigner les coupables - serait malgré tout passer à côté de l’essentiel. Jésus s’est baissé pour écrire par terre dans la poussière. Pourquoi ? Il y a peut-être de l’ironie ? Il calcule les fautes ? Pourtant, je me souviens de la remarque d’une femme qui avait l’expérience des affaires avec les hommes : « Oh, Jésus se baisse, il est au même niveau que la femme. » Quel respect de la part du Seigneur ! Il ne va pas pardonner du haut de sa sainteté… Il s’est fait l’un de nous, il a mangé avec les pécheurs, il s’est abaissé, à notre niveau. Oui, le Seigneur nous pardonne, chacun, en nous regardant comme à égalité, fraternellement, simplement.

Il s’est abaissé. Plus tard, cet abaissement sera encore plus clair, plus immense, plus prodigieux. Il sera étendu sur la croix, comme un esclave, comme l’un des pires criminels. Oui, abaissé ! Mais aussi relevé ! Cette croix sera élevée sur la montagne du Golgotha, elle sera élevée à la face du monde. Là, il dira à ses bourreaux, à ceux qui l’ont condamné, à ceux qui ont fui et l’ont abandonné – à nous, il dira : « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font. » …Ils ne savent pas ce qu’ils font ! Lui seul connaît la profondeur du mal, lui seul peut faire face à l’abîme sans fond du prince des ténèbres. Il fait face, il domine ! Alors il peut emporter la victoire sur la mort : il pardonne. Le pardon est sa victoire, le pardon est notre salut.

Revenons à cette femme qui reste seule devant Jésus. Le Seigneur lui dit : « Personne ne t’a condamnée ? Moi non plus, je ne te condamne pas. Va et désormais ne pêche plus. » Jésus « a porté condamnation, lui aussi, mais contre le péché, et non pas contre cette femme » (Saint Augustin). Elle repart libre, dégagée de sa faute ! Maintenant, pardonnée, elle peut enfin aimer de tout son cœur, selon le cœur de Dieu. Elle est sauvée. En nous libérant du péché, Dieu sauve l’amour. Oui, nous pouvons nous aimer…

Que celui qui a pardonné à son frère ou celui qui a reçu de lui le pardon, se redresse et trouve la paix dans la liberté reçue de Dieu.

 

(15 mars 2016)