Penser OP pour mieux naviguer

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Ou "le poil à gratter de la Sagesse"
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Penser OP pour mieux naviguer
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 CELUI QUI NE PENSE PAS NE PEUT PAS CHOISIR … LA BONNE MER 
Celui qui ose dire que les mass-medias ne demandent jamais notre avis n’est certes pas habitué à la troisième navigation. Juste un moment de patience et je m’explique. 
Quand Platon arriva à une vaste culture de son temps, il s’aperçut qu’en lui s’étaient formées plus de questions que de réponses. 
Que faire ? Il n’y avait pas un grand choix. Fasciné par l’immensité de la mer, il pensa d’entreprendre un grand voyage, riche d’inconnues, mais soutenu par un désir brûlant de vérité. 
C’est ainsi qu’il commença à naviguer sur des mers inconnues; mais son intelligence, sa continuelle et silencieuse contemplation unies à sa soif d’aller au-delà des frontières qui fuient sans cesse et sont toujours relatives le guidaient et le poussaient toujours plus loin. Une seule question habitait sa pensée : où, comment rencontrer l’Absolu ? Aucun vent ne gonflait les voiles de son bateau, mais seule la force de ses bras qui devaient ramer, ramer… Cette façon de traverser les mers était justement appelée par les marins la « seconde navigation ». 
Que de fois fut-il nécessaire de s’arrêter, lever la tête et scruter les étoiles qui l’orientaient vers un horizon fascinant. Il était sur d’y arriver, son intelligence et l’intuition de son coeur le lui assuraient intérieurement. 
Mais nous, plus experts, transportés par le vent du progrès technologique, nous entreprenons un voyage que nous pourrions appeler “troisième navigation” à travers la mer d’internet, facebook, les sites les plus divers… mais malgré tout, il n’est pas si facile de se rendre à… 
Au fait, à… Vous savez, vous, où nous devons nous rendre ? En y pensant bien, nous avons un point de référence: c’est une petite main qui nous interpelle souvent. Elle nous demande, respectueuse, « Tu aimes ou tu n’aimes pas ? ». Pouce vers le haut ou pouce vers le bas, et voilà, le choix est fait. 
Ce pouce, dans cette position, a d’anciennes racines dans l’histoire. Il a traversé les siècles, il est entré dans les goulag, dans les lager : il ha le pouvoir de décréter la vie ou la mort des condamnés. 
Vers le haut, il concédait la vie, vers le bas la mort (et en fait certains disent le contraire). 
Il n’a pas changé de métier. Sauf que ce ne sont plus les personnes les cibles à risque, mais notre intelligence même, notre pensée rationnelle et critique, capable d’évaluer la raison pour laquelle la pensée d’autrui, un poster, une photo… me plaît ou ne me plaît pas.
Que d’illusion dans nos sentiments, nos réactions immédiates, guidés par notre seule sensibilité. Et pourtant je suis sûre que si chacun de nous, avant de passer au petit jeu du pouce, se posait une seule question : « Pourquoi j’aime ou je n’aime pas ? », il s’étonnerait de ne pas réussir à exprimer le motif. Il se défendrait tout de suite en disant : « Je ne peux pas répondre comme ça, à chaud, donnez-moi le temps de penser. Le fait est qu’au lieu d’une pensée, c’est une peur qui s’enchaîne immédiatement : la peur d’aller contrecourant. 
Cette peur de rester seuls obscurcit notre intelligence qui, au contraire, a une grande envie d’aller au fond des choses ; de scruter les mots, les questions qui parviennent jusqu’à nous, qui nous bombardent de tous les coins du monde. 
Pavese écrivait « Le travail fatigue », entendant par « travail » la vie. 
Beaucoup d’entre nous pourraient dire: “penser, ça fatigue ». Mais lui, dans sa désolation, cherchait un regard, une rencontre qui aurait pu illuminer sa vie. 
Et nous, que cherchons-nous ? Combien de temps passons-nous à chatter, à écrire aux amis des amis que nous ne connaîtrons jamais ? Comment faire pour avoir une rencontre réelle qui pourrait remettre en discussion ma, ta façon de voir le monde, d’estimer la vie et qui nous obligerait à motiver les choix qui nous donnent une sécurité apparente ? Que dire de notre foi, du Christ ? Qui sait, il se peut que surgisse en nous le doute de l’avoir rencontré seulement virtuellement ? c’est le moment où nous préférons répéter avec le poète : « il navigar m’è dolce in questo mar » (« il m’est doux de naviguer en cette mer…») 
Nous connaissons tous cette poésie raffinée, mais…oui, il y a un « mais ». A quelle mer Leopardi fait-il allusion ? A cette mer qui nous assimile, faisant de nous un autre soi-même jusqu’à faire disparaître notre identité. Aucun doute, apparemment cela résout tous nos problèmes existentiels. Nous devenons mer, pour ne plus nous retrouver nous-mêmes. Dit en mots sans doute moins poétiques nous nous identifions avec le superficiel et rapide j’aime – j’aime pas. 
SI les choix de saint Dominique avaient été faits sur le sable du « petit jeu du pouce », on ne parlerait certainement plus de lui à ce jour. Si Catherine de Sienne avait navigué sur internet, elle si riche d’images, elle aurait peut-être utilisé cette petite main. (En passant, je vous suggère, pour choisir avec une plus grande connaissance de cause la mer de votre vie, de lire l’expérience personnelle de Catherine de Sienne immergée dans la mer infinie de la Très Sainte Trinité. Vous pouvez lire les dernières pages du Dialogue de la divine Providence). Mais retournons au problème de la petite main qui sans arrêt nous interroge. Quelle question nous aurait posée Catherine se servant du « jeu du pouce vers le haut ou vers le bas » ? Et bien, avant tout elle nous désorienterait, vu que sa question, à la différence de celle des machines digitales, m’obligerait à penser pour répondre, et pour me répondre à moi-même et non aux amis des amis : « Je t’écris avec grand désir de te voir capable de te répondre à toi-même je veux ou je ne veux pas, et pourquoi… » Voilà alors que la petite main n’est plus anonyme, mais pointe son doigt fatidique vers chacun de nous de façon absolument personnelle : Je veux ou je ne veux pas, et pourquoi. Terrible cet adverbe ! Réfléchissons un moment : pour-quoi ? Et immédiatement s’ensuit une autre question encore plus intense : pour-qui ? Ça oui ce sont de vraies questions : notre vie est en jeu. Nos choix d’hommes et femmes du global sont mis en crise : ils doivent devenir des choix fondamentaux, qui valent non seulement pour ce temps, mais pour la vie éternelle… 
En outre nous avons maintenant conscience que le pour-quoi exige une réponse. Et voilà que la ré-ponse, elle, nous conduit sur le chemin de la Vérité qui est le Christ. Et la Vérité, le Christ, ne me laisse pas là tout seul devant les questions, seul et tenté de m’en aller sur un autre site pour éviter de penser… Il reste toujours connecté, Lui, Il est là, il attend ma réponse. Et de façon inattendue, je me mets à dialoguer, à partager la parole de mes joies, de mes vrais désirs, non pas virtuellement, mais à une personne réelle, qui désire rencontrer mon regard afin que je désire rencontrer le sien. 
Je ne crois pas qu’il soit correct de répondre à Jésus avec le « petit jeu du pouce », « j’aime, j’aime pas ». Cela voudrait dire décréter sa mort ou sa vie dans notre vie. 
Alors, pas de « troisième navigation » ? 
Non, certes, mais nous ne pouvons pas nous arrêter au « j’aime – j’aime pas ». Lorsque vous répondez, demandez-vous « j’aime-j’aime pas… pourquoi ? » 
C’est l’exigence de la vérité, de la fidélité au Christ et à nous-mêmes. Donnez des réponses qui vous engagent : comme des sentinelles du matin, vous avez la mission de réveiller les amis et les amis des amis. Voilà, pour des jeunes dominicains, ce qu’est la prédication : porter Dieu dans les sillons d’Internet. Et qui sait, peut-être que celui qui s’y attend le moins une nuit se retrouvera à chatter avec Lui ! 
Sr. M. Elena Ascoli op 
Ganghereto, 25 – 11 – 2010