Peut-on faire l’impasse de la résurrection ?

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Conférence donnée par le frère Édouard DIVRY
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Avant de répondre à cette question qui détermine notre foi – puisque « si le Christ n’est pas ressuscité, vide alors est notre message, vide aussi votre foi » (1 Co 15, 14) – il convient, pour mieux saisir le message de la résurrection de Jésus d’abord tué et enseveli, de remonter aux origines du dessein bienveillant de Dieu qui se donne à travers des mises à l’épreuve de l’homme.

Dans l’Ancienne Alliance, tout commence par une épreuve manquée, celle d’Adam et Ève. Abel est éprouvé mais n’est restauré que dans la mémoire des hommes où « il parle encore » (He 11, 4). Puis, Dieu continue à éprouver le juste afin de mieux manifester sa propre justice et donner sa grâce et son estime ( amour de Dieu : agapè). Après l’épreuve surmontée, le juste est rétabli dans ses prérogatives et cette restauration prouve l’état de sa justification. Noé survit sur les flots avant de retrouver une terre réconciliée pour sa descendance. Abraham quitte son pays d’origine, sa parenté, la maison paternelle (cf. Gn 12, 1), avant d’entrer en Terre promise. Isaac passe par l’épreuve du sacrifice avant de poursuivre le destin de l’héritier de la Promesse. Jacob connaît deux grands exodes avant de rentrer en Terre Sainte l’un pendant sa vie terrestre, et l’autre après sa mort puisque sa dépouille sera portée par les Fils d’Israël à Hébron auprès des autres Patriarches. Joseph subit une triple épreuve avant d’accéder au faîte du pouvoir égyptien. Moïse connaît l’épreuve des débuts avant d’être sauvé des eaux, puis l’exil à Madian avant de conduire son peuple en Terre promise. Ainsi, Dieu abaisse et peut élever (cf. Si 7, 11). Les Ancêtres dans la Bible apparaissent donc comme les paradigmes de cet abaissement – exaltation dans une histoire plus ou moins complexe. Pareillement, figure des non-chrétiens, Job récapitule parfaitement ce mouvement en deux temps. Le Psalmiste résume aussi cette croyance au Ps 33/34, 20 : « Malheur sur malheur pour le juste, mais de tous le Seigneur le délivre. » Ou encore dans le Ps 54/55, 23 : « Décharge sur le Seigneur ton fardeau et lui te subviendra, il ne peut laisser à jamais chanceler le juste. »

Un tournant tout nouveau se dessine à l’horizon de la manifestation du Christ. Avec le deuxième livre des Maccabées, lors de l’occupation grecque si accablante pour les Juifs, cette restauration du juste à vue humaine semblait désormais impossible dès ici-bas. Apparaît alors une espérance nouvelle jamais encore envisagée, celle d’une résurrection, une promesse de retrouver la vie du corps malgré la persécution implacable due à l’impie (vers 125) :

*2Mac 7, 9 : « Au moment de rendre le dernier soupir [un des jeunes martyrs à Antiochus Épiphane] : Scélérat que tu es, dit-il, tu nous exclus de cette vie présente, mais le Roi du monde nous ressuscitera ( anastèsei) pour une vie éternelle, nous qui mourons pour ses lois. »

*2Mac 7, 14 : « Sur le point d’expirer il s’exprima de la sorte : Mieux vaut mourir de la main des hommes en tenant de Dieu l’espoir d’être ressuscité par lui, car pour toi il n’y aura pas de résurrection à la vie. »

Serait-ce un cas isolé ? Serait-ce une fièvre obsidiale dont on essaie de se débarrasser en sublimant dans une illusion superfétatoire ? On connaît le thème de la religion comme avenir d’une illusion chez Freud. Cependant au début de la révolte des Maccabées, mais dans un cadre moins pessimiste, on retrouve déjà la foi en la résurrection, à propos de Daniel, en monde babylonien :

*Dn 12, 2-3 : « Un grand nombre de ceux qui dorment au pays de la poussière s’éveilleront ( anastèsontai), les uns pour la vie éternelle, les autres pour l’opprobre, pour l’horreur éternelle. Les doctes resplendiront comme la splendeur du firmament, et ceux qui ont enseigné la justice à un grand nombre, comme les étoiles, pour toute l’éternité. » (Le texte de Dn 7, 14 – « Toute puissance m’a été donnée au ciel et sur la terre » – est repris dans Mt 28, 18).

Cette espérance semble affirmée ailleurs et auparavant (avant 729 av. J.–C. – IIe siècle avant J.-C.) mais concerne peut-être comme dans les prophéties d’Ézéchiel (Ez 37) la résurrection du sujet collectif, Israël, lors d’une prière inexaucée :

*Is 26, 19 : « Tes morts revivront ( ixeyou en hébreu ou LXX : anastèsontai), tes cadavres ressusciteront ( ieqoumoun en hébreu ou LXX : egerthèsontai). Réveillez-vous et chantez, vous qui habitez la poussière, car ta rosée est une rosée lumineuse, et le pays va enfanter des ombres. » Plus tard, l’espérance du second Isaïe manifeste avec intensité l’espérance du Juste qui brave la déréliction et aboutit au relèvement par la victoire de la vie (Is 52, 13 – 53, 7-12). Le sens du Nouveau Testament est déjà comme scellé dans ces paroles : « À la suite de l’épreuve endurée par son âme, il verra la lumière et sera comblé » (Is 53, 11) et la signification de l’abaissement est donnée : « il portait le péché des multitudes, et intercédait pour les criminels » (Is 53, 12). Ou encore, la communauté chrétienne va pouvoir relire le Psalmiste lequel peut donner par anticipation le sens plénier des événements christiques : « Car tu ne peux abandonner mon âme au shéol, tu ne peux laisser ton ami voir la fosse » (Ps 15/16, 10). Dans la même ligne, il faut sans doute situer le Ps 109/110 très utilisé par Jésus et l’Église primitive, à lire comme une promesse d’élévation : « Oracle de Seigneur à mon Seigneur : Siège à ma droite, tant que j’aie fait de tes ennemis l’escabeau de tes pieds. »

L’origine de la foi

Selon ce même schéma biblique si classique (abaissement – élévation), la Passion éprouvée par Jésus est suivie de sa résurrection, c’est-à-dire son élévation, son exaltation. Trois mots clé parmi environ neuf, situés plus nettement au centre du message, ressortissent à l’usage de ceux qui ont vu le Christ vivant après son épreuve. Nous disons ressuscité. Ces expressions utilisées proviennent des premiers courants communautaires du christianisme qui furent à l’origine de la mise par écrit des textes du Nouveau Testament. Pour les juifs d’origine touchés par la Bonne Nouvelle du Christ, c’est-à-dire par sa messianité confirmée au moment de sa résurrection, les Écritures de l’Ancien Testament comme nous les appelons depuis Paul (2 Co 3, 14), suffisaient amplement au cadre de l’interprétation. Il n’y a pas de manière autoritaire « un langage inaugurateur » (Claude Geffré) [1] par rapport à l’événement pascal. Mais il y a trois axes vétéro–testamentaires sous-jacents dont deux majeurs sont bien utiles à l’herméneutique.

1/ C’est d’abord l’axe qui a recours à l’usage du verbe intransitif anistanai («  ressusciter ») qui semble en premier lieu attesté dans l’écrit le plus ancien du Nouveau Testament : « Puisque nous croyons que Jésus est mort et qu’il est ressuscité ( anéstè), de même, ceux qui se sont endormis en Jésus, Dieu les emmènera avec lui » (1 Th 4, 14). Il correspond bien au verbe hébreu qoum « se lever » après avoir été dans la position étendue (cf. 2 S 7, 12 : « je maintiendrai sa descendance. »). On le retrouve ailleurs dans les écrits de Paul (cf. Rm 1, 4), même si celui-ci use plus naturellement de la référence de l’ exaltation, thème théologique, nous l’avons vu, selon un procédé plus traditionnel. Il y a donc un événement qui a primé sur le schéma explicatif traditionnel. Ce schéma c’est la résurrection du Christ qui dit beaucoup plus que le schéma moral, traditionnel, l’espoir est devenu réalité et c’est cette réalité inouïe qui va scander l’annonce de la Bonne Nouvelle.

La même idée de ressusciter correspondant à se lever, se tenir debout, se retrouve au passivum divinum («  passif divin ») dans l’usage très répandu du verbe egeiresthai, «  se réveiller », ou se lever après le sommeil (cf. 1 Co 15, 4-20 ; 2 Co 5, 15 ; Rm 4, 25 ; Rm 6, 4-9 ; Rm 7, 4 ; Rm 8, 34). En quelque sorte, Il s’est réveillé des morts et s’est levé (cf. Ep 5, 14). Le kérygme va alors se porter sur le fait discuté par les Juifs que Jésus est vraiment ressuscité des morts (cf. Lc 24, 34a).

Cet axe concret, direct, perdure jusque dans l’Apocalypse, preuve de l’importance du mot et de l’idée qui l’accompagne : « Les autres morts ne purent reprendre vie avant l’achèvement des mille années. C’est la première résurrection. Heureux et saint celui qui participe à la première résurrection ! La seconde mort n’a pas pouvoir sur eux, mais ils seront prêtres de Dieu et du Christ avec qui ils régneront mille années » (Ap 20, 5-6).

2/ La « kénose », l’exinanition, dans la lettre aux Philippiens (cf. Ph 2, 7), se mue en gloire, en exaltation : « Dieu a souverainement exalté ( hyperypsoun) le Christ Jésus » (Ph 2, 9). L’absence de mention de la résurrection conclut de manière frappante l’hymne peut-être très ancienne aux Philippiens, si ce n’est pas saint Paul lui-même qui l’a composée, marqué lui-même par cette théologie vétéro- testamentaire de l’exaltation du juste (cf. le double sens de Jn 8, 28). Ainsi, le mot exaltation correspond probablement au témoignage très ancien d’une large partie de la communauté chrétienne vis-à-vis de la restauration du Christ dans l’étape de sa vie pascale. La conséquence première c’est que Jésus n’a pas perdu en mourant ses prérogatives c’est-à-dire sa similitude au Père qu’il a révélée. Dans l’Évangile, il convient donc de saisir l’identité de Jésus pour comprendre en quoi il est justifié, en quoi il avait dit juste. Comme Joseph, fils de Jacob, qui avait annoncé par des songes que les gerbes ou les étoiles se courberaient devant lui, il fallait le réalisme de l’épreuve pour qu’advienne la réalité annoncée. Après sa mort infâme sur le bois, voilà donc Jésus exalté. Dieu l’a exalté comme « chef et sauveur » à sa droite (cf. Ac 5, 31). Cette exaltation semble comme une endyadis (ou synonyme) de la résurrection (cf. Ac 2, 32 ; Ac 2, 33). Notons que proche de cette exaltation, il y a aussi le thème de la glorification (être glorifié en Lc 24, 26 et Ac 3, 13) qui ne déroge pas avec ce qui vient d’être dit.

3/ Une dernière modalité signifiante moins développée pour exprimer le mystère de la résurrection se trouve dans l’expression proche de la précédente, en l’occurrence de l’élévation du Christ (avec le verbe anabainô : «  je monte »). Rm 10, 6 : « Ne dis pas dans ton cœur : qui montera ( anabèsetai) au ciel ? Entends : pour en faire descendre le Christ » (cf. aussi Rm 10, 6-9 ; par ailleurs Ép 4, 8-10). C’est sans doute le fruit d’une méditation plus instruite des Écritures, proche aussi des midrash, méthode littéraire juive de récits édifiants. Voisin de cette approche, il y a aussi l’enlèvement du Christ au ciel qui ressortit au mystère de l’Ascension du Christ ( analambanesthai : «  il a été enlevé » en Ac 1, 2 ; 1, 11 ; 1, 22 ; 1Tm 3, 16), et qui traduit, mais par d’autres vocables (comme poreuesthai : «  il est transporté » en Ac 1, 10-11 ; 1P 3, 22), une certaine ressemblance avec les représentations qui transcrivent la migration de l’âme après la mort en langue grecque classique.

Après ce bilan philologique, constatons qu’observer les vocables principaux traduisant la résurrection ne suffit pas, car « la tâche du bon interprète n’est pas de considérer les mots, mais le sens [2]. Pour trouver la signification des événements néo-testamentaires et les écrits issus d’eux, les textes de l’Ancien Testament observés plus haut fournissent en fait le donné principal, car c’est la Parole de Dieu active dans le cœur des apôtres et des disciples qui permet l’interprétation. Il faut donc, à l’instar des relectures dans toute la Bible, considérer à la fois l’événement présent – le fait historique qui dit que Jésus est vivant selon une modalité particulière qui fait de lui un ressuscité – et la Parole de Dieu appliquée de manière plurielle à l’événement comme un tout originel qui éclaire l’ensemble du sens.

Un texte capital de Paul lequel recherche l’objectivité des événements, retient particulièrement l’attention, texte par lequel Jean-Paul II commença sa catéchèse sur la Résurrection en 1989. C’est une confession de foi qui s’appuie sur les témoins oculaires : « Je vous ai donc transmis en premier lieu ce que j’avais moi-même reçu, à savoir que le Christ est mort pour nos péchés selon les Écritures, qu’il a été mis au tombeau, qu’il est ressuscité le troisième jour selon les Écritures, qu’il est apparu à Céphas, puis aux Douze. Ensuite, il est apparu à plus de cinq cents frères à la fois – la plupart d’entre eux demeurent jusqu’à présent et quelques-uns se sont endormis – ensuite il est apparu à Jacques, puis à tous les apôtres. Et, en tout dernier lieu, il m’est apparu à moi aussi, comme à l’avorton » (1Co 15, 3-8). Notons la place de Céphas-Pierre avant les Douze dont Pierre fait aussi partie, au cœur de cette confession de foi qui ressemble à l’ancêtre de notre Credo. Il faut considérer, parmi les Douze, Matthias ajouté pour être témoin de la résurrection avec les Onze (cf. Ac 1, 22.26).

La réalité a toujours une force signifiante et les paroles sont porteuses de signification. Surtout pour la Résurrection du Christ, événement éminemment spirituel, il n’y a pas lieu de reléguer l’événement, certes à valeur transhistorique, dans un no man’s land inaccessible. Les vérités spirituelles sont perçues inévitablement d’une manière sensible et donc figurée ce qui ne signifie pas équivoque, parce que les premières connaissances acquises séparent toujours les concepts abstraits à partir du concret. Notre intelligence dans l’état actuel des choses ne peut exercer son activité sans recourir aux images [3]. Or l’étude historico-critique permet de délimiter les paroles originelles qui ont servi de support pour relater l’événement spirituel de la Résurrection dans un travail narratif de composition littéraire. Cet émondage ne signifie pas que les autres récits soient refusés ou relégués. Tous peuvent être parfaitement conformes à la réalité, à la vérité, aux souvenirs précis de la tradition orale. Pour le théologien Joseph Ratzinger, le verset le plus ancien de la Tradition serait le fait brut, mais aussitôt assorti d’un puissant argument de crédibilité avec la mention de la seule autorité qui puisse aux jours des Apôtres confirmer la parole : « Le Seigneur est vraiment ressuscité et il est apparu à Pierre » (Luc 24, 34) [4]. Le futur pape voit naître dans cette expression la confession de foi. Les autres textes relèvent davantage de l’aspect narratif qui provient d’un désir légitime de connaissance des faits, des détails. Le témoin est convaincu et veut davantage encore admirer. Quoi qu’il en soit, quand naît la confession de foi, l’autorité synagogale d’alors apparaît aux disciples déjà déchue à cause de la mort délibérée d’un juste (et quel juste !) : elle n’est plus crédible à ceux qui ont suivi Jésus. Quant à l’autorité romaine, elle ne l’a jamais été. Il reste celui à propos duquel Jésus a manifestement exprimé qu’il comptait à ses propres yeux, Simon-Pierre (cf. Mt 16, 16-18). Il est remarquable que d’autres hypothèses exégétiques donnent un substrat plus large où l’on trouve néanmoins Pierre au centre. C’est l’annonce de l’infaillibilité de l’Église qui repose sur le témoignage – enseignement de Pierre. Le nier serait être aveugle sur les textes. L’analyse des inévitables retouches littéraires, la ressemblance entre les synoptiques (Marc, Matthieu et Luc) et Jean, les procédés désormais classiques de l’historico-critique la moins pré-compréhensive [5] possible permettent de supposer que le récit princeps («  premier ») à consonance communautaire (« elles » est au pluriel) pourrait aussi être le suivant :

« De grand matin, le premier jour de la semaine, les femmes viennent au tombeau. Et ayant regardé, elles voient que la pierre avait été roulée de côté. Et étant entrées dans le tombeau, elles virent un ange assis à droite, vêtu d’une robe blanche, et elles furent saisies de stupeur. Mais il leur dit : Ne vous effrayez pas. C’est Jésus le Nazarénien que vous cherchez, le crucifié : il est ressuscité, il n’est pas ici. Voici le lieu où ils l’avaient placé. Mais, allez, dites à ses disciples, et notamment à Pierre, qu’il vous précède en Galilée ; là, vous le verrez comme il vous l’a dit. Et étant sorties, elles s’enfuirent du tombeau, car elles étaient toutes tremblantes et hors d’elles-mêmes [6]. »

Rudolf Bultmann qui se déclare théiste comme son maître Adolf Harnack et qui tend à mépriser l’Ancien Testament de manière marcioniste aurait certainement supprimé l’intervention de l’ange dans cette adaptation déjà datée (1985), car l’ange est absent chez Jean. Habituellement l’explication donnée dans les Églises réformées libres, c’est qu’il s’agit d’une reconstruction proto-catholique à éliminer. Pour nous qui croyons aux miracles et tenons compte de la révélation de l’Ancien Testament, il n’y a pas lieu de négliger le rôle principal de l’ange qui dans la tradition consiste à annoncer la Loi divine (cf. Ac 7, 53 ; Ga 3, 19). Dans la mentalité juive, l’ange assure l’authenticité de l’origine divine de l’événement. Trois aspects se distinguent dans cette reconstitution littéraire :

a/ Dans cette logia («  unité littéraire ») recomposée, le tremendum («  tremblant ») suit clairement le premier moment du fascinendum («  fascinant ») : il s’agit d’une réelle expérience.

b/ En outre, le tombeau vide ne peut être une pièce rapportée, une adjonction tardive, déduite des premiers moments de cette nouvelle extraordinaire.

c/ Personne n’a vu le Christ selon ce récit, comme le notèrent très vite les Pères et saint Thomas d’Aquin lui-même.

Ainsi, le moment et le fait de sa résurrection restent entourés de mystère. Les premières « apparitions » – plus précisément, Jésus s’est donné à voir, expression plus fidèle au grec ôphthè («  être vu ») – les premières visions vont suivre l’événement princeps communautaire aboutissant à un récit qui a mentionné Pierre, le nouveau chef de la communauté. Des apparitions ont pu avoir lieu à titre personnel, elles n’ont de valeur que relatives à celle de Pierre, principe d’ordre et d’objectivité dans le groupe renaissant après l’épreuve et l’élimination des éléments déficients (Judas, etc.). Les visions vont confirmer ces paroles et apporter des précisions importantes sur la résurrection corporelle et non strictement physique de Jésus : s’il mange très concrètement, il intervient quand et où il veut, il rassure ceux qui veulent bien le croire ressusciter, mais ne rejoint pas les autres. Tout prend son sens quand le Ressuscité précise la mission future de l’Église.

L’avènement d’une « règle de doctrine » (Rm 6, 17)

L’élévation du Christ, l’immortalité du Christ, et les termes parallèles se trouvent aussi dans le travail philosophique et théologique postérieur. Il sera parfois sous-jacent à la lecture des deux premiers usages soulignés par nos soins mais ne concernera pratiquement pas l’expression liturgique naissante dans l’assemblée habituelle des chrétiens. Ce sont les deux premières expressions, anastasis («  résurrection ») et exaltation ( hypsos) qui vont l’emporter au niveau de la foi commune. En outre, deux courants théologiques distincts mais non contradictoires, dont il serait trop long de refaire l’histoire, vont naître du sensus fidei tel qu’il s’est développé dans les communautés d’origine. Ces deux écoles de pensée, nées des Évangiles et des écrits du Nouveau Testament, ont été présentées par un bon connaisseur des Pères, le Père Raniero Cantalamessa, célèbre prédicateur de la Maison pontificale : « La contemplation du Christ fut inaugurée […] avec les évangiles synoptiques. Puis, elle connut une phase nouvelle avec les écrits de Paul et de Jean. Avec eux, nous avons trouvé deux voies , deux parcours conduisant à la découverte de l’identité de Jésus-Christ : la voie de Paul qui part de l’humanité pour déboucher sur la divinité ; elle conduit de la chair à l’Esprit, de l’histoire du Christ à la préexistence du Christ ; la voie de Jean qui suit le cheminement inverse, partant de la divinité du Verbe pour rejoindre et affirmer son humanité ; elle conduit de son existence éternelle à son existence dans le temps ; la première voie place la résurrection du Christ à la charnière entre les deux phases ; la seconde voit le passage d’un état à l’autre dans l’incarnation [7]. » Aucun des deux courants théologiques ne songe un instant s’éloigner de Paul ou de Jean, mais chacun interprète l’un par l’autre écrivain sacré selon son axe propre de vison, sa théologie ascendante ou descendante comme il est convenu de les appeler. Essayons de le faire sentir :

1/ La résurrection/exaltation du Christ apparaît comme l’événement capital, central de la vie chrétienne. Pour Paul, il y a même une association entre la résurrection du Christ et son éternelle filiation divine, comme une osmose pourrait-on dire entre les deux. Par l’Esprit qui lui redonne vie, Jésus le Christ est manifesté Seigneur ( Kyrios). Par exemple, Ph 2, 9-11 : « Aussi Dieu l’a-t-il exalté et lui a-t-il donné le Nom qui est au-dessus de tout nom, pour que tout, au nom de Jésus, s’agenouille, au plus haut des cieux, sur la terre et dans les enfers, et que toute langue proclame, de Jésus Christ, qu’il est Seigneur, à la gloire de Dieu le Père. » C’est la veine typiquement paulinienne : exaltation/filiation divine. Cette strate de compréhension se manifeste aussi dans les Actes, en plus des lettres de saint Paul. « Jésus le Nazôréen, cet homme que Dieu a accrédité auprès de vous par les miracles, prodiges et signes qu’il a opérés par lui au milieu de vous, ainsi que vous le savez vous-mêmes, cet homme qui avait été livré selon le dessein bien arrêté et la prescience de Dieu, vous l’avez pris et fait mourir en le clouant à la croix par la main des impies, mais Dieu l’a ressuscité, le délivrant des affres de l’Hadès. […] Et maintenant, exalté par la droite de Dieu, il a reçu du Père l’Esprit Saint, objet de la promesse, et l’a répandu. C’est là ce que vous voyez et entendez. Car David, lui, n’est pas monté aux cieux ; or il dit lui-même : Le Seigneur a dit à mon Seigneur : Siège à ma droite, jusqu’à ce que j’aie fait de tes ennemis un escabeau pour tes pieds. Que toute la maison d’Israël le sache donc avec certitude : Dieu l’a fait Seigneur et Christ, ce Jésus que vous, vous avez crucifié. » (Ac 2, 22-36). C’est l’époque de la publication du Kérygme et l’Apôtre Paul témoigne avoir fait l’expérience du Christ vivant, ressuscité, sur le chemin de Damas : « Saoul, Saoul pourquoi me persécutes-tu ? » (Ac 9, 4). Ainsi que nous l’avions déjà noté, il prêche pendant son ministère que sans la résurrection notre foi serait vaine (cf. 1Co 15, 17) [8]. La foi, la justification trouvent leur raison d’être dans la résurrection du Christ. On le voit par exemple en Rm 4, 24–25 : « nous à qui la foi doit être comptée, nous qui croyons en celui qui ressuscita d’entre les morts Jésus notre Seigneur, livré pour nos fautes et ressuscité pour notre justification. » Ce qui compte c’est la nouvelle vie des chrétiens qui prend sens dans l’événement de la Résurrection, dans la chair ressuscitée, ainsi que l’ont bien compris nos premiers théologiens  [9] : « Nous avons donc été ensevelis avec lui par le baptême dans la mort, afin que, comme le Christ est ressuscité des morts par la gloire du Père, nous vivions nous aussi dans une vie nouvelle. Car si c’est un même être avec le Christ que nous sommes devenus par une mort semblable à la sienne, nous le serons aussi par une résurrection semblable » (Rm 6, 4-5). Ou encore : « Et si l’Esprit de Celui qui a ressuscité Jésus d’entre les morts habite en vous, Celui qui a ressuscité le Christ Jésus d’entre les morts donnera aussi la vie à vos corps mortels par son Esprit qui habite en vous » (Rm 8, 11). Ou encore : « En effet, si tes lèvres confessent que Jésus est Seigneur et si ton cœur croit que Dieu l’a ressuscité des morts, tu seras sauvé » (Rm 10, 9). L’attention porte sur l’effet du Christ ressuscité sur nous.

Cet axe puissant, résurrectionnel, semble pouvoir tout expliquer, y compris le statut ontologique du Christ comme Fils de Dieu. Ainsi procède l’introduction de l’épître aux Romains : « établi Fils de Dieu avec puissance selon l’Esprit de sainteté, par sa résurrection des morts, Jésus Christ notre Seigneur » (Rm 1, 4).

C’est aussi dans une certaine mesure le pivot des trois synoptiques qui aboutissent à l’événement de la résurrection et qui conduisent au kérygme de la Bonne Nouvelle (cf. Lc 24, 6 : « Il n’est pas ici ; mais il est ressuscité »). La première annonce est bien celle de la résurrection qui concrétise l’ensemble du message apostolique. « Il est vraiment ressuscité ! » (Lc 24, 34). Mais Paul avec ses raisonnements balancés rabbiniques va vite être considéré comme un peu dialectique, un peu obscur dans la communauté des croyants, ainsi que l’atteste la lettre déjà tardive de la deuxième épître dite de saint Pierre : « Tenez la longanimité de notre Seigneur pour salutaire, comme notre cher frère Paul vous l’a aussi écrit selon la sagesse qui lui a été donnée. Il le fait d’ailleurs dans toutes les lettres où il parle de ces questions. Il s’y rencontre des points obscurs, que les gens sans instruction et sans fermeté détournent de leur sens – comme d’ailleurs les autres Écritures – pour leur propre perdition » (2P 3, 15-16). La lettre est mise sous l’autorité de Pierre pour signifier le besoin non d’un verrouillage, d’un blocage intellectuel, mais d’une stabilisation du dire théologique. Tout théologoumen («  propos théologique ») construit n’a pas autorité. La philosophie, la dialectique, doivent un jour se soumettre.

La christologie basse a alors très vite été dépassée bien qu’elle ait perduré dans des milieux antiochiens, sans doute par fidélité aux souvenirs de l’action remarquable que Paul avait laissée en ces parages. Outre que cette annonce de l’événement de la résurrection, dans une période de paganisme ou d’opposition juive à la l’Évangile, ne puisse être autre chose que le kérygme de la foi, ce centre historique de la Bonne Nouvelle, le plus percutant à annoncer, même dans les hostilités ou difficultés, est resté longtemps la voie privilégiée de la transmission de l’Évangile [10]. Mais le monde se christianisant rapidement une réponse nettement plus contemplative, plus en profondeur, s’imposait. Ce fut le deuxième pivot qui apparut de manière plus systématique.

2/ Une deuxième réflexion plus analytique est la conséquence de cette première version traditionnelle d’interprétation classique via l’exaltation. Cette deuxième interprétation cherche simplement à expliciter la «  lettre qui relate les faits » ( littera gesta docet selon l’exégèse d’Augustin de Dacie – XIVe s.).

La raison de l’exaltation du Christ vient directement de l’Incarnation : le relèvement, le fait de s’être mis debout est la conséquence de la divinité du Christ préexistante à son incarnation. Chez saint Jean la pénible démonstration de Paul est donnée comme d’emblée (cf. Jn 8, 28 : « Quand vous aurez élevé ( hypsôsète) le Fils de l’homme, alors vous saurez que Je Suis et que je ne fais rien de moi-même, mais je dis ce que le Père m’a enseigné. »). Ce qui est au centre de la pensée johannique, c’est de savoir que Jésus est. Et voilà l’élévation c’est-à-dire la mort/résurrection, le mystère pascal qui passe comme au second plan face à la révélation de « Je suis » ! C’est la ligne johannique présente depuis l’origine qui va petit à petit s’imposer à partir d’Éphèse (431) avec Cyrille d’Alexandrie, puis dans la suite de Chalcédoine (451), surtout à Constantinople II. Alexandrie et Rome, avec Byzance qui imite, triomphent aux dépens d’Antioche. On parlera à juste titre de christologie haute. « Le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous » (Jn 1, 14) : cette Parole de Dieu va devenir l’axiome central qui va précéder tous les autres et qui va être la source des explications par où tout le mystère s’explicite. La Croix, la Mort et la Résurrection ne vont pas du tout être éliminées mais interprétées par cette vérité, le dessein d’Amour du Père [11]. À l’instar de la lettre de saint Jean, ces événements du mystère pascal deviendront la preuve de l’Amour : « À ceci nous avons connu l’Amour : celui-là a donné sa vie pour nous. Et nous devons, nous aussi, donner notre vie pour nos frères » (1 Jn 3, 16). « En ceci consiste l’amour : ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, mais c’est lui qui nous a aimés et qui a envoyé son Fils en victime de propitiation pour nos péchés » (1 Jn 4, 10). Le mouvement de l’Incarnation, c’est-à-dire l’envoi par le Père tout aimant du Verbe dans notre chair, est ainsi au cœur de la contemplation johannique.

En conséquence, le temps faisant, parmi les credibilia minima («  réalités crédibles minimales ») surnaturels à enseigner, on ne mentionnera plus que la Trinité et l’Incarnation (cf. DzH, n°2164) [12]. La résurrection n’a pratiquement pas été l’objet de réflexions ecclésiales pendant des siècles. Le drame de l’exégèse contemporaine est curieusement la redécouverte du premier filon paulinien, bien réel et bien attesté dans les Écritures, mais il a été privé de son enracinement traditionnel dans un environnement philosophique de fond qui n’a plus rien à voir avec celui qui l’a vu naître. Il y a actuellement envahissement dans l’exégèse catholique de ce courant d’origine. Joseph Ratzinger, bien conscient de ce phénomène, écrivait dès 1992 : « Dans le nouvel horizon spirituel ouvert par le Concile [Vatican II], les vieux arguments de l’époque de la Réforme, renforcés par les acquisitions de l’exégèse moderne – elle-même nourrie en grande partie par les hypothèses réformatrices –, prirent tout à coup une allure d’évidence, qui ne rencontra pas de réponses suffisamment argumentées au sein de la théologie catholique [13]. » Paradoxalement ce seront des hommes issus du protestantisme, comme Erick Peterson ou Henrich Schlier, exégètes souvent référés par le futur Benoît XVI, qui sauront le mieux aider à la préservation de la tradition attaquée par des altérations, mécompréhensions et manipulations de cette source originelle. Joseph Ratzinger conclut avec satisfaction : « Le filon catholique [qui préserve un lien essentiel entre le culte et l’évangélisation] de la théologie protestante a donc plus que tout autre contribué à se défaire de certaines interprétations simplistes de l’exégèse moderne  [14]. »

En fin de compte, la Résurrection du Christ n’est pas en soi une raison formelle suffisante d’espérance, mais un événement – gage qui assure la vérité promise de tout ce que le Christ a révélé (cf. Jn 12, 49-50) [15] ; en outre, c’est un modèle efficace pour notre assimilation au Christ et notre transformation future selon une causalité instrumentale et exemplaire grâce à l’humanité du Christ agissant grâce à Dieu sur nous [16]. Cette promesse est très bien mise en relation par saint Paul puisqu’il renvoie finalement au motif de l’espérance, la toute-puissance divine : « Jésus-Christ qui transfigurera notre corps de misère pour le conformer à son corps de gloire, avec cette force qu’il a de pouvoir même se soumettre toutes choses » (Ph 3, 21). L’événement de la transfiguration, longtemps délaissé par les exégètes mérite un surcroît d’intérêt quand on pense qu’il fut au centre de l’annonce dans la deuxième génération des disciples : « Car ce n’est pas en suivant des fables sophistiquées que nous vous avons fait connaître la puissance et l’Avènement de notre Seigneur Jésus Christ, mais après avoir été témoins oculaires de sa majesté. Il reçut en effet de Dieu le Père honneur et gloire, lorsque la Gloire pleine de majesté lui transmit une telle parole : Celui-ci est mon Fils bien-aimé, qui a toute ma faveur. Cette voix, nous, nous l’avons entendue ; elle venait du Ciel, nous étions avec lui sur la montagne sainte » (1P 1, 16-18). En fait, notre résurrection – transfiguration sera un aspect secondaire de l’espérance, un « objet matériel » second par rapport à l’objet principal, la béatitude, la vision face à face de Dieu (cf. le texte très achevé de 1 Jn 3, 2 : « Bien-aimés, dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu, et ce que nous serons n’a pas encore été manifesté. Nous savons que lors de cette manifestation nous lui serons semblables, parce que nous le verrons tel qu’il est. » [17]) L’espérance ne conduit donc pas seulement à espérer la résurrection de nos corps (cf. Ac 23, 6), car on ne doit espérer de Dieu rien moins que Dieu lui-même [18] (cf. Rm 5, 2). Donc, Jésus est notre espérance non seulement du côté de son humanité glorifiée, mais aussi, mutatis mutandis («  en changeant ce qui doit être changé ») [19], du côté de son union personnelle de sa nature humaine à sa divinité : « Jésus-Christ, notre espérance » (1Tm 1, 1) dit le texte de la prima à Timothée en songeant aussi au rôle « médiateur » du Christ (1Tm 2, 5). Cette découverte progressive va faire éclater le besoin de la référence à la seule résurrection, vers l’espérance en Dieu lui-même qui accorde de surcroît la résurrection à nos corps. C’est l’union à Dieu de l’âme qui est visée, dont la redondance atteindra nos corps à la résurrection finale. Une « règle de doctrine », expression chère à saint Paul (Rm 6, 17), s’est ainsi échafaudée au-delà de la pensée paulinienne mais sans contradiction avec elle.

Après un grand silence

Durant les longues périodes d’expression du Magistère de l’Église, les énoncés sur la Résurrection du Christ sont peu nombreux en dehors des débuts où la foi de l’Église n’a fait que répéter l’essentiel en affirmant, dans un article du Credo, que le Christ était ressuscité des morts : « Le troisième jour, il est ressuscité selon les Écritures » (Credo de Nicée-Constantinople). Cet article de la foi chrétienne n’a pas suscité de contestations au point que le Magistère se sentît contraint de formuler quelque chose de particulier à ce sujet. Puis, beaucoup plus tardivement, il y a eu les décrets contre le modernisme lequel mettait en doute la vérité de la Résurrection.

Le décret Lamentabili du Saint-Office (3 juillet 1907) a écarté les deux erreurs suivantes contre le modernisme rationaliste : 1/ « La résurrection du Sauveur n’est pas proprement un fait de l’ordre historique, mais un fait de l’ordre purement surnaturel, ni démontré ni démontrable, que la conscience chrétienne a peu à peu fait découler des autres » ( DzH, n°3436). 2/ « La foi dans la résurrection du Christ a, au commencement, moins porté sur le fait même de la résurrection que sur la vie immortelle du Christ auprès de Dieu » ( DzH, n°3437). Parallèlement on trouve localement des textes contre le fidéisme [20].

Cependant le concile Vatican II a très amplement parlé de la Résurrection du Christ (vingt fois) en elle-même et en citant l’Écriture à ce sujet, ainsi que de la présence du Ressuscité dans les sacrements (dix fois). Le pape Jean-Paul II, lui-même, a plus d’une fois évoqué le mystère de la Résurrection dans ses interventions magistérielles y compris dans ses encycliques (et même sociale, Sollicitudo rei socialis cf. DzH, n°4814). Dans l’encyclique Dives in misericordia («  riches en miséricorde ») (30 nov. 1980), il écrit ce texte admirable : « Voici le Fils de Dieu qui, dans sa Résurrection, a fait l’expérience radicale de la miséricorde, c’est-à-dire de l’amour du Père plus fort que la mort » (cf. DzH, n°4682).

Il faut noter toute une série de catéchèses de Jean-Paul II au cours des audiences du mercredi sur le sujet (six catéchèses du 25 janvier au 12 avril 1989). Ce pape, en son Magistère ordinaire universel, souligna l’ineptie d’hypothèses historico-critiques qui « semblent indiquer un refus a priori de la réalité de la résurrection, considérée seulement comme le produit du milieu », ou une « hypothèse qui veut voir dans la résurrection un produit de la foi des apôtres [21] ». L’argument contre cette hypothèse vient justement de la mention explicite dans les Évangiles que les Apôtres eurent du mal à croire. Ils ne l’auraient pas mentionné en cas de mystification. « L’hypothèse que la résurrection ait été un produit de la foi (ou de la crédulité) des apôtres n’a donc aucune consistance. Leur foi en la résurrection était née au contraire – sous l’action de la grâce divine – de l’expérience directe de la réalité du Christ ressuscité [22]. » Il ajoute au même lieu : « La démonstration de la résurrection du Christ se trouve dans son identité matérielle » bien que le corps de Jésus possède des propriétés nouvelles. Il s’agit du même mais transformé. Il y a passage à une vie « ultratemporelle et ultraterrestre » (Catéchèse du 1er mars 1989). Jésus est maintenant « l’homme céleste » (1Co 15, 47).

« Si le tombeau vide laissait stupéfait à première vue et pouvait même engendrer une certaine suspicion, la connaissance graduelle de ce fait initial, comme il est noté par les évangiles, finit par conduire à la découverte de la vérité de la résurrection. En effet, il est rapporté que les femmes, et ensuite les apôtres, se trouvèrent en présence d’un signe particulier : le signe de la victoire sur la mort. Si le tombeau lui-même fermé par une lourde pierre, était un témoignage de la mort, le tombeau vide et la pierre roulée de côté donnaient la première annonce que, à cet endroit même, la mort avait été détruite  [23]. »

Et puis, il y a eu le Catéchisme de l’Église Catholique (CEC) qui donne une belle et riche catéchèse synthétique sur ce mystère (nos638-658), et en bien des lieux du même enseignement. Le catéchisme rappelle notamment que la Résurrection est un événement à la fois historique et transcendant, « métahistorique » comme le disait déjà Jean-Paul II (Catéchèse du 1er mars 1989) : « Événement historique constatable par le signe du tombeau vide et par la réalité des rencontres des apôtres avec le Christ ressuscité, la Résurrection n’en demeure pas moins, en ce qu’elle transcende et dépasse l’histoire, au cœur du mystère de la foi » ( CEC, n°647).

Une méditation plus abondante du Magistère existe, un espace de réflexion s’est largement ouvert. Avons-nous pris toute la mesure de cette nouveauté post-conciliaire ? Le pape Benoît XVI a proposé une méditation privée sur le mystère de la Résurrection qui peut conduire à mieux nous faire saisir ce qu’elle a signifié pour les premiers chrétiens et ce qu’elle doit et peut signifier pour nous, notamment une nouvelle possibilité d’être homme [24].

Que nécessiterait encore notre étude pour mieux lire les Évangiles de la Résurrection et la Parole de Dieu en général, aujourd’hui, en cette année de la foi ? Il faudrait sans doute un double dépassement.

1/ Reprendre l’Écriture dans le sens où le concile Vatican II lui-même a orienté la recherche : « la Sainte Écriture doit être lue et interprétée à la lumière du même Saint-Esprit qui la fit rédiger » (Constitution Dei Verbum, n°12). Cette exigence ne signifie pas un moindre intérêt pour l’aspect humain des écrivains sacrés des Écritures, par rapport à l’aspect divin : « puisque Dieu, dans la Sainte Écriture, a parlé par des hommes à la manière des hommes, il faut que l’interprète de la Sainte Écriture, pour voir clairement ce que Dieu lui-même a voulu nous communiquer, cherche avec attention ce que les hagiographes ont vraiment voulu dire et ce qu’il a plu à Dieu de faire passer par leurs paroles » ( Ibidem, nous soulignons) [25].

2/ Dans une période d’incroyance (la mentalité moyenne est évolutionniste, marquée aussi par la libre pensée) ou de croyance non chrétienne (islam, bouddhisme), la redécouverte des écrits pauliniens pourrait être salutaires à beaucoup (cf. la puissance des groupes Alpha en Angleterre). Le mystère pascal annoncé par Paul est la source de la puissance salvifique de l’Église. Cependant le danger serait de vouloir re-développer l’appel contenu dans l’impact évangélisateur de saint Paul, non à partir de la tradition où elle est née et a été interprétée, mais dans le sens des théologies libérales allemandes. C’est hélas ce qui semble en bonne part déjà se passer en France. Néanmoins il faut noter l’efficacité positive de l’annonce explicite.

D’après le journal Réforme, il y aurait depuis quelques années 10 000 musulmans en France qui se seraient convertis de l’islam vers les rangs des communautés ecclésiales pentecôtistes ou évangéliques. Il y aurait par contre 40 000 français qui seraient passés à l’islam issus des rangs traditionnels (donc catholiques). En grande catimini, on baptise catholiques quelques musulmans pour la nuit pascale : succès très caché, pour un petit nombre. La question est de savoir dans notre prière, dans nos cœurs, le pourquoi de ce faible appel. L’angoisse de Paul peut se révéler salutaire : « Malheur à moi si je n’évangélise » (1 Co 9, 19).

Au terme de ce parcours, il ne s’agit pas d’achever notre méditation sur une note négative ou culpabilisante, mais beaucoup plus de renouer en nous un appétit salutaire, évangélique. Force est de constater que l’enracinement scripturaire de Paul lui a permis de témoigner que « Jésus notre Seigneur [est] livré pour nos péchés » (Rm 4, 25a) ce qui évoque cette humiliation voulue par la condescendance divine. Sans nier cette voie d’abaissement, les prémices de la gloire annoncées à la Transfiguration révèlent une étape qui prépare un terme, celui de la justification, comprise au sens de sanctification et même de glorification – déification qui se réalise pleinement par la Résurrection – Exaltation du Christ avec la suite du même verset paulinien : « [Jésus-Christ est] ressuscité pour notre justification » (Rm 4, 25b). Que cet enracinement scripturaire accompagne notre route de l’Année de la foi ! Que nul ne fasse donc l’impasse de la résurrection du Christ s’il veut franchir la porte de la foi  !

Le texte de cette conférence fait partie du livre que le frère Edouard a publié aux éditions Artège incluant les enseignements donnés cette année au couvent des Dominicains.
 

[1] Claude Geffré, Un nouvel âge de la théologie, « Cogitatio fidei, n°68, Paris, Cerf, 1972, p. 123-140, [p. 129].

[2] Thomas d’Aquin, In Matth. 17, 1, Marietti n°2321 : « Officium est enim boni interpretis non considerare verba, sed sensum. » »

[3] Cf. Thomas d’Aquin, ST, Ia, q. 13, a. 6 ; q. 84, a. 7 ; q. 88, a. 1.

[4] Cf. Joseph Ratzinger, Le Ressuscité : retraite au Vatican, en présence de S. S. Jean-Paul II, trad. de l’italien, Paris, Desclée de Brouwer, 1986, (2005, 2e édit.), p. 125 : « Ce passage est peut-être le plus ancien que nous ayons sur la résurrection. »

[5] Cf. Document de la Commission biblique pontificale, « L’interprétation de la Bible dans l’Église », DC, n°2085, (2 janvier 1994), p. 13-44, [p. 31].

[6] J. Schmitt, art. « Résurrection de Jésus », in DBS, t. 10, (1985), col. 487-582, [col. 534].

[7] Cf. Raniero Cantalamessa, Le Christ de la transfiguration, trad. de l’italien (1999) par Gabriel Ispérian, Saint-Maurice, édit. Saint-Augustin, 2000, p. 91.

[8] 1Co 15, 16-17 : « Car si les morts ne ressuscitent pas, le Christ non plus n’est pas ressuscité. Et si le Christ n’est pas ressuscité, vaine est votre foi ; vous êtes encore dans vos péchés. »

[9] Cf. Tertullien, De resurrectione mortuorum, 8, 2 : « caro salutis est cardo (la chair est le pivot du salut) », in CCSL, n°2, (1954), p. 931.

[10] Cf. Ac 17, 32 « À ces mots de résurrection des morts, les uns se moquaient, les autres disaient : Nous t’entendrons là-dessus une autre fois. » Il ne faut pas oublier que Paul a souffert parallèlement des juifs qu’il nomme des « ennemis selon l’Évangile » (Rm 11, 28).

[11] 1 Jn 1, 1-3 : « Ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé, ce que nos mains ont touché du Verbe de vie ; – car la Vie s’est manifestée : nous l’avons vue, nous en rendons témoignage et nous vous annonçons cette Vie éternelle, qui était tournée vers le Père et qui nous est apparue – ce que nous avons vu et entendu, nous vous l’annonçons, afin que vous aussi soyez en communion avec nous. Quant à notre communion, elle est avec le Père et avec son Fils Jésus Christ. »

[12] Innocent XI l’affirme par la négative, en condamnant la proposition laxiste suivante : « L’homme est capable de recevoir l’absolution quelle que soit son ignorance des mystères de la foi, et même si c’est par négligence, même coupable, qu’il ignore le mystère de la sainte Trinité et de l’Incarnation de notre Seigneur Jésus-Christ » (Décret du saint Office, proposition n°64, 2 mars 1679).

[13] Joseph Ratzinger, Appelés à la communion : comprendre l’Église aujourd’hui, trad. de l’allemand (1992) par Bruno Guillaume, [Paris] : Fayard, 1993, p. 91-92.

[14] Idem, Appelés à la communion : comprendre l’Église aujourd’hui, p. 95.

[15] Jn 12, 49-50 : « car ce n’est pas de moi-même que j’ai parlé, mais le Père qui m’a envoyé m’a lui-même commandé ce que j’avais à dire et à faire connaître et je sais que son commandement est vie éternelle. Ainsi donc ce que je dis, tel que le Père me l’a dit je le dis. »

[16] Cf. Rm 6, 5 : « Car si c’est un même être avec le Christ que nous sommes devenus par une mort semblable à la sienne, nous le serons aussi par une résurrection semblable. »

[17] Cf. aussi le texte plus ancien : « Car nous voyons, à présent, dans un miroir, en énigme, mais alors ce sera face à face. À présent, je connais d’une manière partielle ; mais alors je connaîtrai comme je suis connu » (1Co 13, 2). Cf. Sur l’objet de l’espérance : Thomas d’Aquin, ST, IIaIIae, q. 17, a. 2, ad 2.

[18] Cf. Thomas d’Aquin, ST, IIaIIae, q. 17, a. 1 : « non minus aliquid ab eo sperandum est quam sit ipse. »

[19] Il ne faut pas songer à une union hypostatique de la nature humaine à la nature divine dans la Personne du Christ. !

[20] DzH, n°2754.

[21] Jean-Paul II, Je crois en Jésus-Christ, le sauveur, Catéchèse sur le Credo, n°5, Paris, Cerf, 1992, p. 200-201.

[22] Idem, Je crois en Jésus-Christ, le sauveur, p. 203.

[23] Idem, Je crois en Jésus-Christ, le sauveur, p. 210.

[24] Cf. Joseph Ratzinger / Benoît XVI, Jésus de Nazareth, tome 2, Paris : Ed. du Rocher, 2011, p. 273-330.

[25] Cf. R. Guardini, Autori varii, [Claude Barthe] (édit.), L’exégèse chrétienne aujourd’hui, [Paris] : Fayard, 2000.