Pourquoi s'engager dans les fraternités laïques?

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Trois Témoignages
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Rencontre avec... Arnaud Arcadias, 40 ans, chargé de programme pour l’émission Le Jour du Seigneur et membre du groupe fraternel Giorgio Frassati, à Lille. Frère dominicain entre 2000 et 2005, le voici désormais laïc dominicain depuis son engagement définitif au sein des Fraternités en janvier 2013.

En janvier dernier, avec d’autres, tu t’es engagé définitivement au sein des Fraternités Laïques Dominicaines. Comment en es-tu arrivé à prendre cette décision ?

Ce n’est finalement que la suite logique d’un engagement déjà ancien au sein de la famille dominicaine. Après un premier engagement provisoire de trois ans, je me suis dit que c’était bien dans cette famille spirituelle que je pouvais suivre le Christ de la plus libre des manières.

Avant cette première expérience au sein des Fraternités, tu avais déjà un vécu dominicain puisque tu as été frère pendant plusieurs années.

Effectivement ! J’avais déjà expérimenté le charisme dominicain chez les frères pendant cinq années. Dans cette fraternité au quotidien, avec ces hommes, j’ai goûté à une forme de liberté réelle. J’ai eu le sentiment de faire l’expérience la plus universelle que l’on puisse faire dans la mesure où j’ai été aimé tel que j’étais. Cette liberté entre les êtres m’a permis de quitter la vie dominicaine en tant que frère avec sérénité. Aujourd’hui, je suis toujours dominicain, mais laïc, marié avec Stéphanie qui a rejoint notre groupe fraternel et qui a découvert l’Evangile. Depuis, nous avons un petit garçon et j’apprends à être dominicain en étant époux et papa. C’est pour moi une nouvelle façon de vivre l’Evangile.

En fraternité, quelle est à ce jour ton expérience la plus forte ou la plus belle ?

Quelques années en arrière, j’ai vécu une précarité professionnelle. Le fait d’être en fraternité m’a permis de parler, d’exprimer ce mal-être. Pour moi, ce fut très important. Cette écoute de mes frères a été très fondatrice.

Et comme une joie ne vient jamais seule, parallèlement à ton engagement définitif au sein des Fraternités, tu as été recruté comme chargé de programme à temps plein dans le cadre de l’émission Le Jour du Seigneur.

Eh oui ! La boucle est bouclée... J’ai rencontré les dominicains il y a une quinzaine d’années en tant que journaliste, via le frère François Diot, alors aumônier des journalistes à Paris. Plus tard, j’ai été pigiste pour Le Jour du Seigneur et m’y voilà effectivement désormais à temps plein en tant que chargé de programme, un poste de coordination éditoriale pour les messes et le magazine.

Libre à toi pour le mot de la fin...

Aujourd’hui, l’une de mes préoccupations personnelles et pastorales consiste à renouer avec une expérience très forte que j’ai vécue à Lille, avec la communauté des Dominicains de la rue de Wattignies, qui vivent une vraie proximité avec les plus pauvres. Actuellement entre Paris pour le travail et Lille pour la famille, je suis très pris. Ce type d’échanges me manque. J’ai aimé la vitalité, la sincérité, les rapports directs des gens rencontrés là-bas. Des rapports très simples qui aident à aller à l’essentiel et à ne pas nous cacher derrière un masque.

Rencontre avec... Mireille Martin, 65 ans, membre de la fraternité Fra Angelico, à Lyon. De 2005 à 2011, elle a été responsable des fraternités laïques de la région Rhône-Alpes-Auvergne.

Tu es depuis peu à la retraite après une carrière d’enseignant-chercheur en biologie au sein de l’Université, c’est bien ça ?

C’est bien cela ! J’ai beaucoup aimé cette vie grandement occupée par la recherche fondamentale sur le métabolisme rénal ou sur certains médicaments. C’était vraiment passionnant, mais j’avais quand même souvent le sentiment d’être dichotomisée, amputée d’une partie de moi-même. Ce travail scientifique sur l’infiniment petit – les nanolitres, les nanogrammes – gênait mon rapport à l’infiniment grand. Pour le dire autrement, j’avais beaucoup de mal à unifier ma vie rationnelle et ma vie spirituelle. Dans ce domaine, j’ai parfois regretté une certaine forme d’étroitesse d’esprit chez les scientifiques...

En tant que chrétienne et biologiste, tu étais nécessairement au coeur des questions d’éthique, non ?

Bien sûr ! Avec les étudiants, c’était passionnant, essentiel d’échanger sur l’homme de demain que la science d’aujourd’hui « fabrique ». A titre personnel, il m’a bien sûr toujours été impossible de considérer que les lois éthiques étaient l’un des domaines réservés aux scientifiques. Une question comme celle de la fin de vie, par exemple, va bien au-delà des enjeux scientifiques. Il y est également question de philosophie, de métaphysique, etc.

Est-ce ce type de questionnement qui t’a amené à rejoindre l’Ordre des Dominicains ?

Oui, dans une certaine mesure cela explique mon parcours. Chez les Dominicains, on cherche toujours à utiliser sa raison pour appréhender les différentes dimensions de la vie humaine. C’est donc avec beaucoup de curiosité que j’ai assisté à une session sur l’éthique animée par le frère Bruno Cadoré, actuel Maître général de l’Ordre des Dominicains. En tant que médecin éthicien chrétien, il parvenait à présenter une vision de l’homme aux antipodes du pessimisme ambiant. Il est à mes yeux un bel exemple de dialogue entre foi et raison au même titre que des figures comme Michel Henry. Grâce à une éthique chrétienne, ils appréhendent l’homme dans sa singularité et non au sens générique comme la plupart des scientifiques. Cela crée une différence fondamentale. L’homme générique est identique aux autres, susceptible d’être remplacé par un même, d’être cloné. L’homme singulier, lui, porte une forme de sacré puisqu’il est unique.

En 2005, tes soeurs et frères laïcs dominicains t’ont confié des responsabilités régionales. Quels souvenirs conserves-tu de cette expérience ?

L’un des gros chantiers de mon mandat a consisté à retravailler le Directoire des fraternités. Autrement dit, à redéfinir le laïcat dominicain avec précision. Comme toutes les communautés, nous avons besoin de lois. Elles ne suffisent pas certes, mais elles sont néanmoins nécessaires pour que nous vivions mieux ensemble. La vie dominicaine étant basée sur la démocratie, il nous fallait donc clarifier les fondements de notre vie démocratique. Pendant plusieurs années, nous avons également beaucoup travaillé sur la question de l’engagement. Rétrospectivement, je comprends que l’on se pose des questions à ce sujet, mais s’engager me semble personnellement très signifiant. Quand on s’engage, on fait véritablement corps, partie d’une famille. Sans engagement, on ne partage pas véritablement les mêmes choses. Sans engagement, on ne s’expose donc pas à être élu responsable notamment. Or la charge d’un responsable consiste à se mettre au service des autres... Sinon, j’ai eu la joie d’accompagner la création de fraternités à Grenoble, Lyon et Clermont-Ferrand, autant de signes que les fraternités laïques dominicaines peuvent être pertinentes pour le monde contemporain... Ce qui ne m’étonne pas car je suis persuadée que les Dominicains ont un éclairage particulier à apporter à notre monde.

Pour conclure, quel regard portes-tu sur les fraternités laïques dominicaines ?

Vivre une relation suivie avec des gens que nous ne choisissons pas est parfois très difficile, notamment quand une fraternité rencontre des difficultés. Dans ces cas-là, nous pensons tous : « Qu’est-ce que je fais là ? Ces gens ne sont pas mes amis... Je peux donc m’en aller... Mais je me suis engagée à faire fraternité... » Il s’agit d’une forme d’épreuve qui m’a obligée à creuser ma foi. Au lieu de toujours mettre les autres en question, en fraternité nous sommes invités à changer notre propre regard. Parfois, les limites de l’autre sont tellement pénibles, incompréhensibles que l’on a vraiment envie de fuir, mais traverser ce type d’épreuves a du sens. C’est alors qu’on commence peut-être à vivre les Evangiles. C’est bien beau de porter la bonne parole à l’extérieur, mais si nous ne commençons pas à la vivre entre nous...

Rencontre avec... Barbara Calligaro, 68 ans, urbaniste à la retraite et responsable des fraternités laïques dominicaines de la région Est-Franche Comté. Son souci de l’autre et son engagement pour le respect de la dignité humaine sont une évidence.

Une question un peu bateau pour commencer : comment en êtes-vous venue à vous engager au sein des fraternités laïques dominicaines ?

J’ai longtemps été assez éloignée de l’Eglise. Et puis, finalement, je m’en suis rapprochée lorsque l’une de mes filles a intégré une école religieuse. J’ai effectué un parcours de « recommançante » comme on dit, puis j’ai participé aux animations des messes parents-enfants le dimanche matin à la chapelle du grand séminaire de Strasbourg attenant à la cathédrale. J’y ai, notamment rencontré des laïcs dominicains (sans le savoir). L’une parmi ceux-ci a fini par me proposer de venir voir... C’est ainsi que je me suis engagée temporairement en 1999, puis définitivement en 2005. Rétrospectivement, je pense que j’ai d’entrée aimé le fonctionnement démocratique de l’Ordre, mais aussi cette idée de prêcher par l’exemple.

Rétrospectivement justement, quels ont été les temps forts de votre vie dominicaine depuis dix ans ?

Dans la mesure où nous ne sommes pas très nombreux, dès qu’on s’engage on est amené assez rapidement à participer de près au fonctionnement des fraternités. De ce point de vue, je dois dire que les deux chapitres auxquels j’ai participé en 2006 et 2010 ont été pour moi de vrais temps forts de la découverte de l’Ordre : sa manière d’être, de se réunir, de travailler. Cette connaissance je l’ai mesurée également lors des deux dernières rencontres provinciales de la Commission dominicaine Justice et Paix J’y ai mesuré la grande diversité des personnes engagées dans l’Ordre. Sinon, au sein de ma propre fraternité, la fraternité Jean Tauler, j’ai précisément expérimenté cette notion de fraternité. Nous ne sommes pas meilleurs que les autres sous prétexte que nous sommes ainsi engagés, mais nous tendons réellement, je crois, vers la rencontre de Dieu. Je ne me suis ainsi jamais sentie jugée.

Et votre foi personnelle, a-t-elle évolué depuis ?

J’ai compris qu’elle est un don. Pour la conserver et l’approfondir, il nous faut en faire la demande. Il nous faut la travailler. J’essaie ainsi de participer à l’eucharistie, de prier, d’étudier.

Je crois que l’accueil de l’étranger colore beaucoup votre spiritualité. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

C’est assez simple dans la mesure où je suis moi-même immigrée. Je suis venue d’Italie quand j’étais petite. Je n’ai pas connu de problèmes d’intégration, mais à plusieurs occasions on m’a fait sentir que j’étais différente. C’est certainement l’une des raisons pour lesquelles j’ai décidé de devenir visiteuse de prison. Pour dire à ces personnes que nous faisons partie de la même humanité. On ne peut jamais dire : « Celui-ci est bien ! Celui-là n’est pas bien ! ». Je me souviens de ce qu’ont ressenti mes parents qui ne parlaient pas bien français. Peut-être est-ce aussi pour cela que je me suis investie dans les cercles de silence. Dans ce cadre-là, je me suis retrouvée à aller jusqu’au tribunal administratif pour assister aux jugements excluant du territoire français tel ou tel sans papiers. Je ne me place jamais du côté de la morale sur ce sujet, mais toujours du côté de la dignité humaine. Je ne suis pas avocate, je ne suis pas juge. Chacun son rôle.

La question du handicap vous concerne aussi de très près, n’est-ce pas ?

Elle m’est tombée dessus en ce sens que ma seconde fille, adoptée, s’est révélée avoir un handicap moteur cérébral. Lequel n’avait pas été détecté. Autrement dit, nous n’étions pas allés au devant du handicap... Elle vit dans un institut spécialisé et je l’accompagne. Et je mesure la peine, le désarroi de beaucoup de personnes lorsque leur avenir est ainsi bouché, que rien ne les porte. Quand on n’a pas la foi, ce sentiment de n’être rien est parfois dramatique. Mais cela ne m’a jamais révoltée parce que j’ai toujours su que la vie n’était pas juste, que le monde était imparfait, en devenir. J’espère et je prie donc pour que ces personnes trouvent, un jour, tout le bonheur, la lumière qu’ils n’ont pas aujourd’hui.

Pour conclure, avez-vous un « coup de gueule » ?

Oui ! Une chose me fait parfois de la peine dans l’Ordre. Les différents éléments que nous sommes – frères, soeurs, laïcs – fonctionnent à mon goût beaucoup trop en vase clos. Or un arbre a besoin de toutes ses branches. J’ai le sentiment qu’il y a malheureusement un vrai manque d’ouverture des uns par rapport aux autres. Cela évolue, mais j’estime qu’il faut savoir en parler. Heureusement, les deux derniers frères qui ont été élus à la tête de l’Ordre et de la Province de France ont beaucoup oeuvré pour que les laïcs soient reconnus. Pourvu que ça dure !

(21 septembre 2013)