«La grâce de Jésus notre Seigneur, l’amour de Dieu le Père et la communion de l’Esprit Saint soient toujours avec vous»... Grand silence...
Je me dis que c’est à cause du froid de la cathédrale ou de l’émotion, que les langues vont bien finir par se délier. Eh bien non ! Ce silence pesant va, de fait, se prolonger jusqu’à l’Amen final du baptême, du mariage ou bien de la sépulture. Les «Le Seigneur soit avec vous !», ou encore les «Acclamons la Parole de Dieu !» resteront donc eux-aussi sans réponse... Le frère Jean-Charles appelle ce genre de célébration les messes avec «mon esprit» tant le «votre» semble, au mieux, endormi, au pire, absent.
Pourquoi s’engager en paroisse ? Tout simplement pour découvrir ce peuple de Dieu tel qu’il est aujourd’hui. Dans nos couvents, nous rencontrons un tout autre public, avec des fidèles qui démarrent au quart de tour. A peine la préface finie et deux trois notes entonnées que l’assemblée a déjà repris en chœur, voire en polyphonie, le Sanctus, au grand dam du frère chantre qui aurait bien aimé faire son petit solo tranquille. Pour trouver donc ces hommes et ces femmes plus loin de l’Église, aux frontières de celle-ci comme nousaimons à le dire chez les dominicains, il n’est plus besoin aujourd’hui d’aller bien loin. Repérez la première église paroissiale venue et acceptez d’y célébrer les sacrements d’initiation ou bien des funérailles sans choisir votre «clientèle». Vous êtes alors certain de tomber là sur les Cumans des temps modernes, sur ces fidèles devenus sans même toujours s’en rendre compte, infidèles.
Pour le premier baptême que j’ai eu la chance de célébrer, les parents m’avaient proposé, suite à la rencontre préparatoire, de bénir la médaille du petit. Je pose donc solennellement l’écrin sur l’autel et célèbre le baptême, «avec mon esprit» il va s’en dire. Vient la fin de la célébration et le temps de la bénédiction. J’ouvre solennellement la boîte où se trouve la précieuse médaille offerte par la marraine. Et là, grande surprise : point de Vierge, ni de saint patron, encore moins de croix, mais une magnifique représentation du signe zodiacal de la Balance, tout en or massif. Rien d’étonnant. Le petit Kilian, devenu tout juste enfant de Dieu, était né au début du mois d’octobre. Sa famille très attentionnée voulait donc mettre toutes les chances de son côté : le Christ mais aussi les astres !
Quelle chance pour le dominicain frais émoulu des couvents de formation de se trouver devant ces hommes et ces femmes au moment où ils vivent un moment crucial de leur vie : une naissance, un mariage, un décès... Avec leurs doutes, leur foi chancelante ou absente, ils sont pourtant bien là, devant vous, dans l’attente, même s’ils ne le savent pas toujours, d’une parole ou d’un geste qui leur (re)découvriront le visage du Christ. Bien sûr, la tâche pour le frère peut être parfois difficile. Même en remontant les manches de son habit, il peut se heurter à un mur infranchissable. Qu’importe. Il aura au moins semé, laissant à Dieu le soin de faire fructifier ce que ses mots maladroits auront tenté d’exprimer.
S’il en était besoin, une deuxième raison peut encore justifier la présence d’un frère en paroisse. Les prêtres diocésains ont aujourd’hui beau jeu de nous faire remarquer que nous ne méritons pas toujours le titre de « frère prêcheur » car, de fait, nous ne prêchons pas si souvent que cela. Dans un couvent de dix frères, le tour de prédication revient en réalité assez rarement. Pour les couvents parisiens, n’en parlons pas ! Nous prêchons bien sûr aussi à l’extérieur, mais devant des assemblées à chaque fois différentes et II est alors souvent tentant de recycler ce qui a été déjà donné et bien reçu ailleurs. Une telle répétition en paroisse devient impossible car elle est bien sûr trop visible ! Le prédicateur est donc contraint de travailler beaucoup plus pour pouvoir se renouveler au fil des dimanches et c’est finalement une chance extraordinaire. Par la régularité de l’exercice, il découvre aussi qu’il lui est possible de déployer une véritable catéchèse dans la durée, qui sera d’autant plus pertinente qu’il connait de mieux en mieux ceux à qui il s’adresse.
Avec ce temps qui passe, la paroisse permet enfin de vivre des accompagnements au long cours. A mon arrivée à Tours, j’ai croisé des jeunes professionnels. J’ai appris à les connaître et eux-aussi se sont découverts entre eux. Plus de huit couples se sont ainsi formés au sein du groupe (Meetic n’a qu’à bien se tenir !) que j’ai eu la chance, pour certains, de marier. Dimanche après dimanche, je les ai ensuite retrouvés au cours des eucharisties dominicales et lors de nos rencontres régulières. Après le mariage, j’ai poursuivi logiquement l’accompagnement en célébrant les baptêmes. Au fil des mois et des années, c’est donc l’action de Dieu qui se rend beaucoup plus visible. Ma parole, parce qu’elle exprime ce que je vois, se fait alors plus concrète et, je l’espère aussi, plus vivante.
Ces premières années de ministère paroissial, vous l’aurez compris, m’ont donc beaucoup apporté et me donnent même l’envie de poursuivre dans la même direction.
Fr. Thibaut du Pontavice, o.p.
Le frère Thibaut du Pontavice, du couvent de l’Annonciation à Tours, est curé in solidum de la cathédrale et conseiller spirituel des Equipes Notre Dame pour la région.
D'après Amitié Dominicaine n°57

