Retour d’une joie fragile en Irak

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Rapport de la récente visite du père Timothy Radcliffe aux Dominicains d’Irak
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Timothy Radcliffe: Fragile joy returns to Iraq
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Sur la route de l'aéroport fortifié vers Bagdad, il y a quelques semaines, j'ai été accueilli par d’innombrables Pères Noël, ce qui est paradoxalement dans ce pays désert, des forêts d'arbres de Noël en plastique... Parfois, mes frères dominicains se réunissent avec des amis musulmans Shi'a autour de ces arbres et ensemble ils commémorent la naissance du Christ, mais, en Irak, pour la plupart des gens, l'image du Père Noël avec sa barbe blanche comme neige et son manteau rouge, n'évoque pas le saint évêque bienfaisant du Moyen-Orient, St Nicholas ; c'est simplement un symbole alléchant de la consommation à outrance de l’Occident dont un grand nombre de citoyens de ce pays riche en pétrole, mais pauvre en réalité, sont exclus.

Je suis venu avec Brian Pierce, un frère Texan dominicain, et nous étions invités par les sœurs dominicaines Iraquiennes de Ste Catherine. Elles sont au nombre de 140, et sont catholiques Syriaques et Chaldéennes, ce qui reflète l'amour dominicain pour le pluralisme culturel et religieux de la Mésopotamie. Au siècle dernier les frères ont traduit les évangiles en langue kurde et créé un séminaire dans lequel les catholiques Chaldéens et Syriaques étudiaient ensemble.

La dernière fois que Brian et moi avions visité l'Irak, Da'esh venait de conquérir Mosul et des centaines de milliers de chrétiens irakiens fuyaient la plaine de Ninive pour trouver une sécurité relative du Kurdistan. Beaucoup avaient dû laisser leurs voitures à quatre km de la frontière kurde et terminer le voyage à pied sous un soleil accablant, car Erbil était tellement saturée avec les voitures des réfugiés que plus personnes n’était autorisé à entrer dans la ville. L'une des Sœurs dominicaines, Hanna, m’a raconté qu'elle venait d’accéder à la sécurité de la capitale kurde quand elle sut que son père était resté en arrière. Elle trouva une charrette et retourna sur ses pas pour amener son père en sécurité. Puis on lui a dit qu'il y avait un vieux musulman qui ne pouvait plus marcher, et donc elle retourna à nouveau sur ses pas, refit huit km interminables et le ramena avec elle sous une température dépassant 50°… une preuve d'amitié interreligieuse que même Da'esh n'a pas pu éteindre.

Après cela, la priorité pour les sœurs et les frères était les soins aux réfugiés. Maintenant, les sœurs dominicaines nous ont invités pour les accompagner à faire face à un nouveau défi, leur retour de la zone contrôlée par les Kurdes d'Irak à leur domicile dans la plaine de Ninive. Elles témoignent d’une bienveillance extraordinaire en demandant à des citoyens de ces deux pays -les États-Unis et le Royaume-Uni- qui avaient fait de tels ravages sur leur propre terre, de se joindre à eux dans cette prochaine et épuisante aventure.

Mossoul et les villages de la plaine de Ninive sont libérés de Da'esh. Mais tandis que les combattants étrangers ont fui, la plupart de leurs collaborateurs irakiens ont rasés leur barbe et se sont mélangés à la population locale. La peur et l'insécurité dans l’ensemble du pays sont tangibles. Nous l’avons ressenti à Bagdad, en parcourant chaque jour, aller-retour, le demi-kilomètre jusqu’à la maison des frères et des sœurs. Pour les sœurs, faire ce chemin quotidiennement marque une volonté de ne pas laisser la peur dominer la vie de la communauté.

Dans l'ancienne ville de Kirkouk, à 148 km au nord de Bagdad, les murs de l'ancien couvent des sœurs sont encore criblés de balles et une grenade les a éventrés, dans une tentative de Da'esh d’entrer par effraction pour les tuer. De l'autre côté de la route, il y a un petit foyer pour les jeunes filles de toutes les confessions religieuses étudiantes à l'université. Les terroristes sont entrés; les filles se cachèrent sous les lits pendant sept heures, écoutant dans un silence pétrifié les djihadistes décrire ce qu'ils allaient leur faire à leur retour. Enfin  partirent en leur laissant la vie sauve. Certaines sœurs ont commencé à enseigner à l'Université de Mossoul, mais elles font face quotidiennement au harcèlement et aux agressions. De nombreux étudiants, surtout depuis le sud de l'Iraq, pensent que toute femme ne portant pas le hijab est immorale ou provocante pour les hommes.

Au retour, nous sommes passés par Qaraqosh, à l'est de Mossoul, et à proximité des ruines de l'ancienne ville assyrienne de Ninive. C’est ici que vit la plus grande concentration de chrétiens syriaques, et c’est la source d'un grand nombre de nos vocations. En traversant la ville, nous sommes passés par d'innombrables postes de contrôle, tenus par des groupes différents. Sur une distance d’environ 500 mètres, nous avons été fouillés par des soldats Iraniens, par des milices chiites, et des soldats chrétiens. Une interminable file de camions qui transportaient des débris calcinés provenant de Mossoul, roulait en sens inverse.

Le couvent et les écoles des sœurs en Qaraqosh avaient été détruits par les voitures piégées. La priorité immédiate est de reconstruire l'école maternelle et l'école primaire. Les sœurs sont dispersées, vivant par groupes de trois ou quatre chez des amis. Jusqu'à présent, environ un tiers de la population est revenue. Un professeur m'a dit : "Puisque les sœurs sont revenues, nous pouvons rentrer." Les élèves ont décoré les murs de l'école avec des images de leur retour d'exil montrant des gens qui ont les clés de la ville. Une femme professeur nous a dit, "même si l'arbre a l’air sec, il y a une branche verte." Cela signifiait que cette branche verte, ce sont les sœurs.

Elles savent que la renaissance de l'Irak dépend de l'éducation. Enseigner aux enfants de toutes les confessions à penser est une première réponse à l'intégrisme de slogans faciles, qu'il s'agisse de l'intégrisme religieux de Da'esh et de leurs amis, ou des tweets simplistes qui alimentent tant la politique moderne. J'ai été bouleversé par l'engagement des sœurs à donner la meilleure formation possible à leurs nouvelles vocations, dans les domaines de la théologie, de la science, de l'art, la musique, afin d’aider à former une nouvelle génération d'Irakiens dont la foi, quel qu'elle soit, soit réfléchie et intelligente. Le logo de l'Ordre des frères de la capitale - l'Académie des Sciences Humaines de Bagdad - représente le bouclier dominicain traditionnel avec un point d'interrogation ajouté ostensiblement. Ici, aucune question n'est interdite. Son fondateur, qui est maintenant Archevêque de Kirkouk, Yousif Mirkis OP, explique : "nous avons besoin de l'oxygène d’un débat ouvert".

Dans l'ensemble de la plaine de Ninive les sœurs ont ré-ouvert leurs écoles. Les parents musulmans ont hâte que leurs enfants y retournent car le système éducatif de l'Irak est en chute libre. Mais les sœurs sont aussi la cible de moqueries de la part de certains parents, qui leur disent que leurs écoles disparaitront et seront bientôt à eux. Il est difficile de donner votre vie pour l'éducation des enfants, quand beaucoup de parents vous regardent avec des yeux jaloux et impatients. Les visages des enfants sont marqués par la peur et l'épuisement. Certains nous applaudissent quand nous arrivons, d'autres tremblent sous leur bureau avec les mains sur leurs oreilles,  apeurés par le bruit. Parfois, les élèves chrétiens sont raillés par leurs compagnons musulmans comme des "barbares" qui disparaitront bientôt. Mais nous avons également vu des enfants musulmans et chrétiens jouer ensemble. À Bagdad, une classe d'adolescentes nous a assurés que leur amitié, traversant les barrières de la religion, résisterait. Dans la ville d'Alqosh, à 31 km au nord de Mossoul, un groupe d'étudiants Yazidis a demandé s'ils pouvaient venir pour visiter le couvent, car "c'est la maison de Dieu."

C'est peut-être ici, dans ces salles de classe, que les graines d'un nouvel Irak sont semées. Comme le semeur de la parabole, les sœurs et les enseignants laïcs dispersent les graines ; certains tombent sur un sol rocailleux ou parmi les épines, mais à partir la petite quantité qui tombe sur la terre fertile, le Seigneur nous donnera sûrement une moisson abondante au-delà de notre imagination. Former les jeunes à penser équivaut à refuser de céder à l'inintelligibilité de la violence.

Nous avons rencontré les mêmes ambiguïtés à l'hôpital des sœurs de Bagdad. La maternité est gérée par Soeur Bushra OP, qui fait naître en moyenne 30 enfants par jour. Elle est connue comme "la mère de l'Irak". Brian s’est penché pour prendre un enfant nouveau-né. Il m'a regardé et m’a dit, "Timothy, je tiens maintenant l'avenir de l'Irak dans mes bras." Une infirmière nous a rappelés avec une voix calme et triste que : "Personne ne tient l'Irak dans ses bras." Sans doute, mais pour nous, Bushra et son personnel le font. Sa maternité dispose du meilleur équipement fourni par des organisations comme l'Aide à l'Eglise en Détresse. Ici aussi, les amitiés se forment autour de berceaux qui peuvent donner naissance à un nouvel Irak. Les parents Musulmans, Chrétiens et Yazidis partagent les moments de la  naissance d’une vie nouvelle. Mais ici aussi, il y a la crainte que certains employés attendent tout simplement que les sœurs partent pour prendre possession de la structure.

Les sœurs restent, même lorsque leur famille ont fui vers l'Ouest ou attendent en Jordanie et au Liban d'obtenir un visa leur permettant de voyager. Leur dévouement fidèle  est un signe de notre Seigneur, dont les derniers mots furent : "Je suis avec vous pour toujours jusqu'à la fin des temps" (Matthieu 28.20). Elles ne critiquent pas ceux qui sont partis. Peut-être qu'ils n'avaient pas le choix. Mais rester est un témoignage tranquille de leur espoir que la lumière de notre foi chrétienne continuera à briller ici, où les chrétiens ont vécu depuis le commencement. Quelques chrétiens sont de retour. Dans la région de Kirkouk, nous avons rencontré un homme marié qui avait trouvé refuge en Suède, mais il était de retour à la maison, voulant voir ses enfants grandir dans le pays de leurs ancêtres. Il est sur le point d'être ordonné diacre permanent.

Les sœurs ne s’accrochent pas simplement en serrant les dents. Partout nous avons été régalés avec le masguf [UNITAL], la carpe grillée qui est le plat national, préparée par elles. Oui, nous avons vu un pays épuisé par la violence qui n'a jamais cessé depuis que la guerre entre l'Iran et l'Irak a éclaté en 1980, un pays presque détruit par les difficultés liées aux sanctions, puis les deux guerres du Golfe, et enfin la montée et, au moins temporairement, la chute de Da'esh. Oui, le pays ne semble guère tenir debout, divisé par tant de tensions religieuses et ethniques. Oui, c'est certainement un moment de crise à cause de la diminution de la population chrétienne. Mais partout nous avons rencontré la joie de nos sœurs. Ces sœurs dominicaines ont vécu les pires crises, telles que la djihad contre les chrétiens en 1915 qui a conduit au martyre brutal de sept sœurs; elles sont restées tout de même. Leur endurance, leur engagement à l'éducation et aux soins des malades, et surtout leur joie, sont un signe d'espoir en notre Seigneur qui ne nous a jamais abandonnés.

By Timothy Radcliffe, op