Revivre la béatification du Bx J-J Lataste

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La vidéo de la célébration
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Le dimanche 3 juin 2012 était béatifié à Besançon le frère Jean-Joeseph Lataste. Revivez ici la célébration diffusée sur KTO.

La célébration de la béatification a eu lieu au cours de la messe célébrée au parc des expositions Micropolis a Besançon. Cette messe était présidée par le cardinal Angelo Amato, préfet de la congrégation pour la cause des saints et délégué du Pape assisté de Monseigneur André LACRAMPE, archevêque de Besançon, de Monseigneur Luigi VENTURA, Nonce Apostolique et de nombreux évêques. La prédication a été donnée par le  fr. Bruno Cadoré, Maître de l’Ordre des Prêcheurs.

Prédication du frère Bruno Cadoré op

Le 3 juin 2012 à Besançon (Micropolis) Fête de la Sainte Trinité, juin 2012

Enfants de Dieu !

Frères et sœurs, comment ne pas entendre - en écho à cette magnifique affirmation de saint Paul – les paroles du frère Marie-Joseph Lataste s’adressant aux détenues de Cadillac ? « mes chères sœurs ! » Comprenez-vous cela? Mes sœurs, vous avez bien entendu, car nous sommes en famille.

A vrai dire, du frère Lataste, avec cette ouverture de la première prédication de la retraite à Cadillac, tout est dit. C’est probablement le résumé de sa parole prophétique. Par ces simples mots, il est en effet vraiment prophète – et il en donne l’illustration au cours de cette première prédication – parce qu’il est venu s’adresser aux détenues de la part de Dieu. Il vient leur dire à la fois la Présence inouïe de Dieu avec elles en ce lieu de déréliction où elles ont été conduites à la suite de leur jugement. Il vient leur dire la puissance de l’amour de Dieu pour chacune d’elles et la promesse d’un avenir qui n’est pas mesuré à l’aune de qu’elles ont fait mais de ce qu’elles sont ici et maintenant. Mes chères sœurs, car nous sommes tous enfants de Dieu et héritiers avec le Christ. Mes sœurs, et voilà qu’elles redressent la tête, qu’elles lèvent le regard, se laissant saisir, même timidement, par le mystère de Dieu pour elles. Mes chères sœurs, et voilà que tout peut changer.

Mais qu’est-ce qui a pu ainsi changer dans la vie de ces femmes mises au ban de la société après leur condamnation pour des actes si graves ? Elles sont toujours en prison, dans des conditions de vie probablement difficiles, mais elles perçoivent que, peut-être elles n’y sentiront plus jamais seules. Elles ont toujours la lourde mémoire de leur crime, la honte et parfois le dégoût ou la haine d’elles-mêmes, mais tout à coup une Présence s’approche discrètement d’elles, avec un infini respect, qui vient reconnaître et faire appel à leur plus fulgurante dignité, à leur plus authentique liberté : pouvoir décider de vivre et non pas de mourir. Elles savent qu’elles seront marquées à jamais par ce qu’elles ont fait et que la société des hommes ne sera pas tendre avec elles : et pourtant, elles savent désormais qu’elles ont leur place parmi les hommes parce qu’elles découvrent qu’elles ont leur place parmi les amis et les enfants de Dieu. Alors, elles se laissent saisir par cette proposition d’être aimées pour ce qu’elles sont, et non pas enfermées dans ce qu’elles ont pu faire.

En s’adressant à elles comme leur frère, le jeune prêcheur vient les inviter à plonger au cœur du mystère de la Trinité. Ou plutôt à accepter que le mystère du Dieu unique en Trois personnes viennent établir sa demeure en elles. « J’ai vu des merveilles », s’écriait le prêcheur ! Les merveilles, c’est que ces femmes, tout doucement, ont senti que le regard porté sur elles, sans oublier leur passé qui les avait mené là, ne les réduisait pas à ce passé mais s’adressait avec confiance à leur capacité de bonté et d’amour et leur proposait de se relever pour vivre à nouveau. « Quand Dieu a fait l’homme de rien, c’était beau, c’était grand, sublime, divin – c’était la création première – mais quand de l’homme pécheur et réprouvé il nous fait enfants de Dieu, élu de Dieu, héritiers de Dieu et cohéritiers de Jésus-Christ, (…) c’est là l’œuvre des Œuvres de Dieu, celle qu’on est convenu d’appeler la création nouvelle » (S. 291). L’œuvre à proprement parler du mystère de la Trinité qui se déploie en l’homme.

 Le frère Marie-Joseph s’exclamait : « j’ai vu des merveilles » ! Qu’avait-il donc vu, à quelle révélation venait-il d’assister ? Il a vue quelque chose de plus grand encore que ce jour de la création rappelé au livre du Deutéronome que nous avons entendu. Un peu comme Moïse, sur la montagne, il a entendu la voix de Dieu parlant au milieu de la flamme. Oui, frères et sœurs, en ce premier jour dans la nuit de Cadillac, il a assisté à la révélation de Dieu, Dieu créateur et Dieu de nos Pères, venant au milieu de son peuple, choisissant ces femmes bannies pour en faire ses filles et, avec elles, poursuivre son œuvre de création nouvelle. Il s’approche d’elles avec une infinie douceur, une immense patience et, en s’adressant à leur dignité, à nouveau Il leur propose de vivre de la liberté qu’Il leur donne. En se donnant à elles, Il les invite à Lui ouvrir leur cœur, à Lui donner leur vie. Il les rejoint là où, au fond de l’âme humaine, la capacité de bonté de l’homme s’éveille à nouveau parce qu’elle rencontre la bonté de Dieu, qui l’a créée et la soutient.

Au long de ses prédications, le frère Marie-Joseph évoquera souvent ces moments de rencontre qui reconstituent l’homme et le monde. Ces rencontres en effet jalonnent la vie de Jésus parmi les hommes et sont à chaque fois l’occasion pour Jésus de se manifester comme Fils du Père. C’est Bartimée, l’aveugle rejeté sur le bord de la route où passe le Galiléen et ses disciples. On voudrait le faire taire, le cacher comme dans nos sociétés fières d’elles-mêmes on voudrait cacher la misère et l’exclusion. Mais voilà que Jésus s’arrête, et l’appelle, et lui parle. Voilà, surtout, qu’il lui permet d’exprimer son désir de voir à nouveau, d’avoir à nouveau sa place parmi les hommes, de vivre. Et la simplicité de ce désir, la force de cette confiance, trouvent écho en Jésus qui le guérit. Et voilà Nicodème, intrigué par cette bonté et ces paroles qui disent plus que tout ce que l’homme pourrait imaginer. Mais il ose à peine laisser s’exprimer ce désir, il ose à peine croire qu’il pourrait à son tour, même vieux, vivre une vie nouvelle qui lui serait donnée. Et puis, c’est la Samaritaine, perdue dans sa vie, perdue aussi dans sa foi. Une rencontre simple, inattendue et presque impossible aux yeux des hommes, une rencontre où celui qui demande est celui-là même qui peut donner. J’ai soif, dit- il. Et pourtant elle ne lui donnera pas à boire mais c’est elle qui recevra de lui la foi, à la mesure où elle lui aura ouvert son cœur. Et puis, c’est Lazare, du fond de son tombeau qui entend son nom, traversant le mur du tombeau et de la mort, et qui sort, vivant, pour saluer l’ami et le maître qui renverse les ténèbres et seul peut faire face à l’absurde et vaincre la mort. Tant de visages, frères et sœurs, qui disent cette rencontre de la bonté de Dieu manifestée par le Fils comme vie pour les hommes. Tant de visages que nous connaissons, dont nous savons ou devinons l’histoire et qui, un jour, se sont illuminés parce qu’ils se découvraient aimés d’un amour inattendu, plus grand que tout ce qu’ils pouvaient imaginer, plus fort que tout ce qui, jusqu’alors, les avait terrassé.

Et, au milieu de ces visages marqués par le passé mais rayonnants du présent de cet amour infini donné, il y a Marie Madeleine, elle à qui beaucoup est pardonné parce qu’elle a beaucoup aimé. Marie Madeleine, comme la préférée du frère Lataste, tant sa vie illustre la propre vie de tout un chacun. Marie Madeleine la pécheresse qui sait, intimement, parce qu’elle le croit que Jésus ne l’enferme pas dans ce péché, qu’il la connaît plus grande qu’elle ne le sait elle-même, plus forte, plus droite peut-être que nul n’oserait l’imaginer. Jésus sait qu’elle a éprouvé en elle ce combat contre la mort. Il sait qu’elle a compris que Lui seul pouvait briser les portes des prisons des hommes, comme des prisons des cœurs partagés, des libertés aliénées, des vains espoirs et des futiles ambitions. Jésus sait cela mais, plus encore, Il sait que cette expérience peut être le creuset d’un témoignage rendu à la résurrection.

Ce témoignage, le frère Marie-Joseph propose à ses sœurs prisonnières de le rendre à leur tour. Et, comme on le fait lors des retraites, mais avec une détermination très forte, il les invite à la rencontre de cet ami de Marie Madeleine. Ce ne sera pas au Jardin de la Résurrection, mais dans le secret de la chapelle de la prison, adorant le Saint Sacrement exposé. Là, se prosternant comme les disciples sur la montagne de Galilée, il leur propose de laisser venir à elles Celui qui leur promet d’être avec elles tous les jours jusqu’à la fin du monde. En donnant sa vie pour elles, pour le salut du monde, le Fils les invite à donner à leur tour leur vie pour que l’amour reçu et partagé soit le salut du monde. Dans ce face à face, l’Esprit vient se joindre à leur esprit et se fait pédagogue. Progressivement, en leur cœur et en leur raison, un mot vient à la conscience, et c’est le nom du Père. Progressivement, elles se présentent humblement comme ses filles, et toutes ensemble comme des sœurs. Le frère Marie-Joseph a fondé une œuvre, au sein de l’Ordre des Prêcheurs, pour annoncer cette merveille de la miséricorde du Père, secret de l’Evangile, et cette œuvre a été un plaidoyer pour la réhabilitation de ces détenues, dont certaines rejoindront la fondation des sœurs de Béthanie. Il était prophète en annonçant que Dieu s’adressait à ces femmes. Il était en réalité prophète en annonçant que, par ces femmes, Dieu, Père, Fils et Esprit, voulait aussi réhabiliter le monde entier, faire du monde un monde où la confiance en ce relèvement par l’amour de Dieu fait naître le monde à sa propre bonté, réhabilitation que l’on pourrait aussi nommer salut.

Aimées de Dieu, pour le salut du monde, au nom du Père, du Fils et du Saint- Esprit.