Saint Thomas d'Aquin

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Il est difficile d’imaginer deux personnes plus différentes que saint Dominique et saint Thomas. Dominique était un prêcheur qui ne nous laissa presque aucun texte écrit, Thomas était un homme passionné d’étude, qui nous laissa des bibliothèques entières de livres. Dominique entrait en contact avec tous ceux qu’il rencontrait sur la route, et Thomas nous a légué une ample et magnifique vision théologique. Ce contraste illustre le génie de Dominique : il a fondé un Ordre capable de donner une place centrale à quelqu’un d’aussi différent de lui que l’était Thomas. Certains voient même en Thomas un co-fondateur de l’Ordre. Dominique n’aurait pas été jaloux.

Mais ils partageaient la même passion pour la vérité qui se fait jour dans le débat. Pour Dominique, ce fut le débat avec l’aubergiste pendant toute une nuit, et avec les Cathares sur la place publique ; pour Thomas, la disputatio à l’Université. Tous deux croyaient que notre dignité humaine et notre bonheur se fondent dans notre capacité à chercher la vérité, et à la découvrir en dernière instance sur le visage de Dieu.

On dit que Thomas, lorsqu’il était petit, demandait toujours aux gens, « Dieu, c’est quoi ? ». Et c’est la question qui l’a hanté toute sa vie. Toute sa vie, il a cherché à trouver la réponse à cette question, Dieu, c’est quoi ? Et il ne l’a jamais trouvée. Il a écrit que dans cette vie, c’est à Dieu en tant qu’inconnu que nous sommes unis. Mais à la fin de sa vie, il lui fut accordé un petit aperçu de ce qu’il avait cherché. Il semble avoir eu une sorte d’expérience mystique, et il déclara que tout ce qu’il avait écrit n’était que de la paille à côté de ce qu’il avait vu.

Herbert McCabe, le théologien dominicain, a soutenu que c’était cela, la sainteté de Thomas : une sainteté de l’esprit. « De même que Jésus vit que refuser la défaite de la croix serait trahir toute sa mission, tout ce pour quoi il avait été envoyé, de même Thomas savait que refuser d’accepter la défaite touchant cette question, essentielle entre toutes, serait trahir ce qu’il avait à faire, toute sa mission ». C’est seulement dans la vision béatifique, quand nous serons tellement unis à Dieu qu’Il deviendra « la forme de l’intellect », que nous connaîtrons Dieu comme il est, par participation à son auto-connaissance et à sa béatitude.

On pourrait en conclure que Thomas a gâché sa vie parce qu’il l’avait tout entière consacrée à ce qui était irréalisable. C’est faux, pour deux raisons. D’abord, parce que tout son labeur intellectuel a été préparatoire à sa réception du don. Tous ces raisonnements laborieux tendaient à l’ouverture de son esprit à la réception du don quand il viendrait. Il a mené une vie profondément ascétique, de dépouillement des fausses images de Dieu, de destruction des idoles mentales, de manière à être prêt à accueillir le don divin quand le moment serait mûr. Les penseurs et les poètes savent tous que le plus dur n’est pas l’écriture, mais l’ouverture de soi au don de l’inspiration. Czeslaw Milosz a déclaré : « Je sentais très fortement que rien ne dépendait de ma volonté, que tout ce que je pourrais accomplir dans ma vie ne viendrait pas en récompense de mes propres efforts mais me serait accordé comme don » ; quant à D. H. Lawrence, le poète anglais, il s’écrie : « Non pas moi, non pas moi, mais le vent qui souffle à travers moi ».

Et en deuxième lieu, Thomas est pour nous le signe que notre bonheur humain réside dans la contemplation de Dieu face à face. Rien d’autre ne peut finalement nous contenter. C’est là notre dignité. Dieu s’est fait homme pour que nous devenions divins et connaissions Dieu. Comme le disait le pape Léon le Grand au quatrième siècle, « Chrétien, rappelle-toi ta dignité. Car tu partages à présent la nature même de Dieu ».

Aux racines de notre crise financière et sociale actuelle pourrait bien se trouver cette perte du sens de notre vocation dernière. Nous avons oublié où se trouve notre bonheur. Charles Taylor soutient que cet espoir de transformation profonde a commencé à s’estomper au dix-septième siècle. On croyait en Dieu bien sûr, mais ce qu’on espérait, c’était un épanouissement humain, sans plus : l’éternité était le prolongement indéfini d’une joie purement bourgeoise, avec des anges en guise de domestiques ; on n’a pas besoin de les payer, et ils posent beaucoup moins de problèmes. Nous avions oublié la promesse de divinisation.

C’était le prélude à une conception encore plus étriquée de notre humanité, l’homo œconomicus. Nous ne sommes poussés apparemment que par la convoitise et l’intérêt égoïste. D’après John Stuart Mill, l’être humain est quelqu’un « qui fait inévitablement ce qui lui permet d’obtenir le maximum de produits nécessaires, pratiques, voire luxueux, avec le minimum de travail et de contraintes physiques nécessaires à leur obtention ». C’est cette vision pusillanime de l’humanité qui nous a amenés au point où nous sommes, où l’avenir a l’air si sombre. « La convoitise c’est bon, la convoitise c’est bien », s’écriait le héros de Wall Street, le film de 1987. Cette valorisation de la convoitise, voilà ce qui a mené au pillage de notre fragile petite planète au point de l’épuiser, et à un système économique qui dévore les pauvres. Inutile de même songer à retrouver un minimum de prise sur l’avenir sans un sentiment renouvelé de la dignité qui est la nôtre en tant qu’êtres créés pour voir Dieu face à face et devenir comme Lui.

Saint Thomas, au travail des heures durant dans son bureau à penser et à écrire, nous rappelle le bonheur qui nous attend : la vérité divine. Nous pouvons suivre d’autres chemins, comme Dominique et Catherine, mais la fin du voyage est la même.

Fr Timothy Radcliffe, OP