Sœur Lika, réfugiée à Erbil

Subtitle: 
"On se sent oublié, mis de côté"
Picture: 
Soeur Lika Marooki, OP
Body: 

Lika Marooki est née à Bagdad en 1978. Elle est entrée chez les soeurs dominicaines en 1997 et a prononcé ses vœux perpétuels en 2005. Elle habitait à Qaraqosh, jusqu'au jour où elle a dû fuir face à l'avancée de l'État islamique pour se réfugier près d'Erbil. Elle participe à « La Nuit des témoins », hommage aux chrétiens persécutés organisé par l'association Aide à l'Église en détresse dans plusieurs grandes églises jusqu'au 4 février (consultez le programme sur www.aed-france.org). En avant-première, sœur Lika Marooki nous a raconté ce qu'elle vit au jour le jour en Irak.

Le Point : Dans quelles conditions avez-vous dû fuir ?

Sœur Lika : Je vivais à Qaraqosh, cette ville que l'on dénomme « Baghdede' » en araméen et qui est située à 22 kilomètres de Mossoul. Le 6 août 2014, deux mois après la prise de Mossoul par l'État islamique et l'éviction des chrétiens, nous avons été réveillés vers 5 heures du matin par le son des canons, ceux de l'affrontement entre Daech et les peshmergas. Cinq heures plus tard, nous avons eu trois morts, deux enfants et une jeune fille. Ma famille a décidé de tout quitter, et moi, je suis retournée au couvent. Avec toutes les sœurs (72 au total), nous avions décidé de rester aux côtés des habitants. Mais, rapidement, comme eux, nous avons dû nous résoudre à partir. Sur la route, nous nous sommes retrouvées au milieu d'une marée humaine et de véhicules qui débordaient de gens. C'était affolant. D'ordinaire, on met une heure pour rejoindre Erbil de Qaraqosh. Là, il nous a fallu dix heures tellement la route était encombrée… On s'est dit que c'était une grâce de Dieu que l'exil se passe en été : vous imaginez en hiver, avec les enfants, les personnes âgées, les handicapés ! Le patriarcat chaldéen nous a permis de nous installer dans un séminaire à Ankawa, à deux kilomètres d'Erbil, puis au couvent. Et nous nous sommes mises au service des réfugiés, pour les nourrir, les loger, les vêtir, éduquer, bref, assurer tous les besoins vitaux.

Concrètement, comme cela se passe ?

La plupart des familles sont installées dans des caravanes ou dans de petites maisons louées par l'Église. Trois à quatre familles par maison, une par pièce, jusqu'à 25 personnes au total… L'intimité n'est plus possible, l'éducation des enfants est très difficile à mener à cause de la promiscuité. L'électricité est interrompue à intervalles réguliers, 12 heures par jour. On manque d'eau, parce qu'elle a du mal à arriver. On essaie de faire l'école dans des caravanes, mais il y a beaucoup d'enfants, et on doit limiter le nombre de cours pour chaque élève à deux heures par jour. Si cela continue, nous aurons une génération sacrifiée. Comme je suis spécialiste de musique sacrée, j'ai constitué un groupe musical de 50 jeunes afin de combattre le stress et d'entretenir l'espérance. Ensemble, nous chantons, crions et pleurons devant le Seigneur… Mais notre espoir de pouvoir retourner chez nous s'amenuise de jour en jour, et tous les réfugiés se posent la même question : « Que vais-je faire si je ne peux pas revenir ? » On se sent oublié, mis de côté. Et si l'on peut, un jour, retourner dans nos villages, il sera très difficile de reprendre nos vies comme hier. Autrefois, avec nos voisins musulmans, nous entretenions des relations quotidiennes, on partageait des repas dans nos maisons, nos enfants allaient dans les mêmes écoles. Maintenant, la confiance est rompue : ce sont ces mêmes voisins qui ont aidé Daech à nous expulser.

Voilà pourquoi la plupart d'entre vous partent, coûte que coûte…

Oui, mais à quel prix ? Des cousins à moi, toute une famille, le père, la mère, leur fille de 3 ans et leur petit garçon, sont morts noyés en essayant de gagner la Grèce. Un seul a survécu, leur garçon de 8-9 ans, qui vit maintenant seul en Grèce. Mon frère était avocat, il était considéré comme un grand notable dans son pays. Il a dû émigrer au Liban et accepter une place d'homme à tout faire. Son métier, maintenant, c'est de porter des choses lourdes, mais il est obligé de le faire pour permettre à ses enfants de vivre et leur assurer un avenir. Ceux qui partent le font parce qu'ils se sentent oubliés, c'est insupportable ! Ils savent que tous ceux qui les ont précédés sont souvent morts dans des conditions atroces, mais ils continuent d'affronter les dangers de la mer pour que leurs enfants trouvent une vie meilleure. Moi, je retournerai dans quelques jours là-bas pour être aux côtés de ceux qui ont choisi de rester. Pour incarner auprès d'eux l'espoir.

 

(20 février 2016)