Transfiguration de la foi

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Homélie donnée par le fr B. Senelle op
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Couvent de Strasbourg le dimanche 24 février 2013 (2e de Carême)

Frères et sœurs et si le secret d’un carême réussi c’était de se laisser déplacer, de se laisser emmener, de vivre un bouleversement, d’entrer dans le tourment qui travaille les patriarches et les apôtres de notre foi. Ce deuxième dimanche de Carême est celui de la Transfiguration de notre foi . « Abraham eu foi dans le Seigneur et le Seigneur estima qu’il était juste », dit le livre de la Genèse. Nous ne sommes pas au spectacle ou derrière un de ces écrans devant lesquels s’écoulent tant d’heures de nos vies, nous sommes au cœur d’une prière qui nous emmène dans l’aventure de Pierre et de ses compagnons. Cette Transfiguration semble le cadre choisi par Dieu pour indiquer à Pierre et ses compagnons la voie qui permet de garder une foi vivante : écouter la voix du Fils.

Frères et sœurs, nous nous mettons en mesure d’accueillir la vie de notre Créateur, la vie des commencements qui, tel un éclair comme dans l’épisode de ce jour fait parfois irruption dans le monde des humains. A l’Annonciation, au baptême, lors de l’apparition aux apôtres après la résurrection et aujourd’hui dans la Transfiguration, le temps et l’espace de Dieu s’ouvrent à nous, nous sommes à la source, là d’où nous venons, en présence de notre Créateur. Dans les grandes heures, le lieu est déterminant ainsi que les paroles prononcées : chacun de nous a en mémoire de telles heures, il en vit encore et y revient sans cesse. Qu’en est-il pour nous de ces grands lieux, de ces grandes heures? Un des grands lieux de la vie de Jésus, c’est la montagne dans un moment de prière qui le met ici en compagnie des patriarches, nos pères dans la foi : c’est de là, quand l’ombre vient et soustrait Jésus au regard de Pierre que retentit l’appel du Père : « Ecoutez-le. »

Pendant qu’il prie que son visage apparaît tout autre, sa véritable identité se manifeste : être en relation avec le Père. « Je vis par le Père », dira-t-il. Jésus ne revêtira la gloire divine qu’après la Passion mais, dès maintenant, il en est porteur et Pierre est au premier rang des témoins de cette scène. C’est la vie qui se donne : comme le remarquait déjà Thomas d’Aquin : « Toute la Trinité y est manifestée : le Père par la voix, le Fils par l’homme et le Saint Esprit par la nuée lumineuse. » Nos trois montagnards ne peuvent sortir indemnes d’une telle expédition : ils ont vu Jésus en prière, ils étaient probablement inclus dans cette prière. Ils ont contemplé la splendeur de Dieu mais aussi l’abaissement de Jésus dans ce départ qu’il évoque, dans sa solitude : « Jésus seul ».

Alors que sommes-nous dans cette scène évangélique ? Des croyants transformés par ce qu’ils contemplent, des hommes et des femmes qui vivent de la rencontre avec Jésus et sont présents à ce moment d’intimité avec son Père et notre Père. La transfiguration a eu lieu pour eux et surtout en eux, de même elle s’opère en nous par l’Esprit de notre baptême et de notre confirmation. Tout a commencé pendant que Jésus était en prière et que les trois disciples, accablés de sommeil dormaient. Deux-mille après, nous sommes là dans un monde où la foi semble anesthésiée mais demeure vivante. L’éblouissement de ce jour n’était pas appelé à durer mais sa trace lumineuse et douloureuse marque pour toujours à travers les méandres et les tumultes de nos vies.

Entre ombre et lumière , c’est l’histoire de Dieu avec l’humanité qui se manifeste devant nous en présence des patriarches. Car enfin que fut ce mystérieux échange ? Moïse a peut-être dit : « Tu es celui dont j’ai préfiguré la Passion par le sacrifice de l’agneau et la célébration de la Pâque. » Elie a peut-être déclaré : « j’ai anticipé ta résurrection quand j’ai réveillé le fils de la veuve. » Tous deux ont vécu sur la montagne une expérience de solitude et leur rencontre avec Dieu fut marquée par l’inquiétude. Les trois personnages nous représentent et à travers eux, c’est nous qui sommes au sommet du Thabor. Marche, rencontre, demande, écoute de la parole, tels sont les déplacements auxquels nous convient cette étape de la transfiguration de notre foi. Si l’on entend l’écho de la montée sur le mont Sinaï, on peut aussi percevoir l’annonce du chemin des disciples d’Emmaüs après la résurrection. Il s’agit de reconnaître le Christ dans sa vie, de passer de la vision du Ressuscité à l’exigence de l’écoute de sa parole.

Quiconque s’est laissé un jour emporté si peu que ce soit par la force d'attraction de Dieu ne peut que confirmer le tableau de la transfiguration de Jésus sur la montagne. Il est possible de rencontrer Dieu au cœur de sa vie, non pas en marge de son existence, mais comme une expérience unique qui nous aide à supporter la souffrance et la nuit. C’est ce qui se passe pour Jésus dont la vie culmine sur la croix et c’est ce qui nous est donné d’entrevoir, entre ténèbres et lumière, sur nos croix et dans les jardins de nos relèvements, à l’image du Ressuscité, le matin de Pâques. Amen