Un entretien avec Shusaku Endo, l'auteur du roman « Silence » par le frère Manuel Rivero O.P.

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film « Silence »  de Martin Scorsese
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Au moment de la sortie dans les salles du film « Silence »  de Martin Scorsese, à partir du roman « Silence » de Shusaku Endo. Un Entretien per le frère Manuel Rivero, OP du couvent des Dominicains de Tôkyô (Japon).

Le Japon possède un haut niveau technique. Quelle en est l'influence sur la culture et la religion au Japon?

Du point de vue historique, les techniques modernes sont nées de la religion qui cherchait la vérité. Depuis la Renaissance, la technique moderne a pris son indépendance à l'égard de la religion. Aujourd'hui nous assistons à un décalage entre technique et religion. Il est nécessaire de retrouver une relation harmonieuse entre religion, culture et technique. Le philosophe Jacques Maritain pensait que la tragédie moderne provenait de cette séparation entre technique et religion.

Le Japon a reçu la technique occidentale sans trop connaître ses bases philosophiques. Au Japon, il n'y a pas une philosophie de la connaissance technique. Les Japonais perçoivent la dichotomie entre les aspects négatifs de la technique, par exemple le bombardement d'Hiroshima, et ses aspects positifs tels que le bien-être matériel. Après la deuxième guerre mondiale, les Japonais avaient un complexe d'infériorité. Ils adoptèrent le modèle américain de consommation. Le bonheur consistait à avoir une voiture, une machine à laver, etc. Les Japonais ont beaucoup travaillé pour réaliser cet idéal américain.

Que pensez-vous de l'influence du confucianisme sur la société japonaise ?

Aujourd'hui, il est plus facile de constater la continuité de l'influence du confucianisme en Corée qu'au Japon. Le confucianisme est paternaliste. Au Japon, la famille repose maintenant sur le couple. Le rôle du père n'est plus aussi important qu'autrefois. Les Japonais aiment l'esprit de famille. Ceci se manifeste dans certaines entreprises : je pense à une grande entreprise d'électricité où les jeunes femmes employées sont considérées comme les membres d'une famille. Elles peuvent y apprendre la cuisine, l'art floral, la cérémonie du thé, etc. Les entreprises japonaises tiennent à rendre la vie agréable à leurs employés.

Quelle est l'attitude religieuse des Japonais?

Les Japonais sont habités par un sentiment cosmique, fondé sur l'animisme. Leur idéal religieux comporte une recherche de l'harmonie cosmique. La notion de coexistence est fondamentale. C'est ainsi que l'on retrouve ensemble la haute technologie et les croyances traditionnelles. Par exemple, quand on bâtit un immeuble, on place au sommet une statue qui rappelle la religion shintoïste. Par ailleurs, vous pourrez voir à l'intérieur d'un grand temple bouddhiste un petit temple shintoïste. Pour vous Occidentaux, ceci reste difficile à comprendre. L'Eglise catholique devrait imaginer une théologie qui convienne à cette mentalité japonaise.

Depuis des années, l'Eglise affirme qu'"il faut dialoguer". Mais dans la réalité, il n'y a pas de véritable dialogue. Pour qu'il y ait dialogue, il faut que chacun puisse se retrouver au même niveau, c'est-à-dire, sur un plan d'égalité. Les chrétiens raisonnent souvent comme s'ils étaient les seuls à posséder "le permis de conduire". Les autres religions savent peut-être conduire mais "elles n'ont pas le permis". Au Japon, être catholique est quelque chose qui sort de l'ordinaire. Il y a 500 000 catholiques sur 120 millions de Japonais. Pour vous, Occidentaux, être chrétien n'a rien d'extraordinaire.

Dans chaque religion, il est possible de retrouver le visage de Jésus. Jusqu'à maintenant, les théologiens catholiques pensaient que les grandes religions comme le bouddhisme ou l'hindouisme ne pouvaient coexister avec le christianisme. Je souhaite que l'attitude de l'Eglise change à ce sujet. Le Christ existe dans le bouddhisme et dans l'hindouisme. Les bouddhistes disent peut-être que le Bouddha est dans le christianisme. Et ils ont le droit de penser cela. Si nous ne reconnaissons pas aux bouddhistes le droit de réfléchir ainsi, le dialogue n'est pas possible.

Il est important que l'Eglise change d'attitude pour que les jeunes Japonais puissent se tourner vers le christianisme. Il faudrait rechercher les racines communes aux religions qui apparaissent dans les mythes. Les résultats de la mission en dépendent.

Quelles sont les caractéristiques de la philosophie japonaise?

Vous les Occidentaux, vous êtes fatigués du cartésianisme. Les Japonais n'ont pas une philosophie cartésienne. "Etre clair" est important pour l'Occident. Au Japon, l'ambiguïté est une valeur positive. La philosophie japonaise se caractérise précisément par l'ambiguïté. L'ambiguïté évite la sclérose de la pensée. Elle favorise la disponibilité pour changer en fonction des circonstances. L'ambiguïté représente la possibilité de coexister avec une autre réalité. Les Japonais y trouvent leur force.

Etes-vous fier d'être Japonais?

Au Japon, nous allons vers une dégradation de la qualité humaine. Après la deuxième guerre mondiale, l'utilitarisme est devenu une valeur primordiale. Il s'agit de l'un des aspects négatifs de la technique. Alors que la culture repose sur ce qui est non utile, même si, en fin de compte, cela est utile.

Le peuple japonais n'a pas une vision d'éternité mais de court terme. Par ailleurs, il possède la capacité de se sauver lui-même et de se trouver un idéal comme nous l'avons déjà fait après la guerre.

Etes-vous un chrétien heureux?

Je suis un écrivain chrétien heureux. J'ai une vocation d'écrivain chrétien.

Ndlr

[NDLR. Shûsaku Endo est l'un des grands écrivains japonais contemporains. Né a Tôkyô en 1923, il a étudié la littérature française à l'université de Keiô (Tôkyô) et à Lyon (France). Toute son œuvre est marquée par l'aventure difficile que représente son appartenance à l'Eglise catholique, confession minoritaire au Japon (0,5%). Nombreux sont les Japonais qui avouent avoir découvert le christianisme à travers ses romans. Parmi ses œuvres les plus connues, nous pouvons citer "Silence" (1966), adapté au cinéma par Shinoda Masahiko (1971), et "L'extraordinaire voyage du samouraï Hasekura" (1980). Cette interview a été réalisée pour "Eglises d'Asie" par le P. Manuel Rivero, dominicain.]

 

(18 December 2016)