Un homme seul, au bord d'une route...

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Prédication 1er Dimanche de Carême
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frère Nicolas Tixier, op
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Prédication du frère Nicolas Tixier pour le premier dimanche de Carême  au couvent de Strasbourg.

Un homme seul, au bord d'une route, en pleine journée. Cet homme s'appelle Roger. Le soleil est haut dans le ciel, et sa lumière est éblouissante. Le paysage est vide. Absolument plat. Il n'y a pas d'arbre. Pas de maison. Pas de vie. Il n'y a personne. Lui, seul. Roger qui attend. Il est là à cause d'un rendez-vous mystérieux qu'on lui a fixé. Il est inquiet : ceux qu'il vient rencontrer n'ont pas l'air très recommandables. Dangereux même. Alors il est attentif. Et nous avec lui. D'ailleurs aucune musique ne vient nous distraire. On entend juste le vent. Parfois une voiture passe (mais c'est rare). Un autre personnage apparaît qui attend, de l'autre côté de la route. Est-ce avec lui qu'il a rendez-vous ? Non, un bus passe et l'autre homme monte dedans. Et Roger reste seul. Et la caméra s'attarde sur lui, car seul il occupe la scène… Il n'y a que Roger. Il n'y a que lui.

Peut-être avez-vous reconnu dans cette description une scène fameuse du film d'Hitchcock, la Mort aux trousses. C'est une scène célèbre, exactement au milieu du film, sur laquelle Hitchcock a eu l'occasion de s'exprimer, car elle n'est pas anodine. Le maître du suspense voulait briser les clichés de ce qui fait actuellement une scène de tension, selon lui dans beaucoup de films noirs.

“J’ai voulu réagir contre un vieux cliché. (…) Qu’est-ce qui se pratique habituellement ? Une nuit noire à un carrefour étroit de la ville. La victime attend, debout dans le halo d’un réverbère. Le pavé est encore mouillé par une pluie récente. Un gros plan d’un chat noir courant furtivement le long d’un mur. Un plan d’une fenêtre avec, à la dérobée, le visage de quelqu’un tirant le rideau pour regarder au-dehors. L’approche lente d’une limousine noire, etc. Je me suis demandé : quel serait le contraire de cette scène ? Une plaine déserte en plein soleil, ni musique, ni chat noir, ni visage mystérieux derrière les fenêtres!“ Qu'est-ce que ça veut dire ? Que le désert est un lieu qui n'est pas seulement un néant. Il est le lieu où quelque chose va arriver. Et dans le film, quelque chose arrive d'ailleurs, par le ciel, mais je n'en dis pas plus si vous ne l'avez pas vu…

Jésus aujourd'hui part au désert. Très bien. Luc nous fait participer à ce qu'il y vit pendant ces quarante jours. Alors attardons-nous un peu en route avec lui. Nous sommes des itinérants de toute façon, ne l'avons-nous pas entendu dans la première lecture : notre père n'était-il pas un « araméen vagabond » ? Nos pères n'ont-ils pas traversé eux aussi le désert pour parvenir en Terre promise ? Partons, mais partons seuls, pas en groupe pour une fois. Seuls.
Seul, je pars au désert.

Comment est-il ce désert ? Au départ c'est vrai, je le trouve vide. C'est cette impression de néant qui me saute au visage. Plus de bruit, plus de connexion wifi. Plus de Facebook. Plus rien. Rien, plus que la terre et le ciel. Plus que le vent. Des dunes ou des roches. L'immensité. Le silence. Le choc esthétique. C'est beau ! Et puis le paysage laisse la place à un autre sentiment. Une prise de conscience qu'il y a quelqu'un dans ce désert. Et ce quelqu'un, c'est moi ! Je commence à entendre battre mon cœur. Je commence à entendre que je suis. Et alors je comprends moi aussi que le désert n'est pas vide, qu'il est au contraire plein de celui qui y trace sa route.

Dans le film d'Hitchcock, la caméra ne reste pas rien sans filmer dans cette plaine déserte. Elle filme. Et que filme-t-elle ? Elle filme Roger, l'homme qui s'y tient, là, dans ce désert. Elle filme les expressions de son visage, son inquiétude, sa tension. Ses mouvements de tête. Subitement, on comprend le génie du réalisateur. Dans ce désert, il fait surgir son personnage. Et il concentre son attention sur lui. Il n'y a plus que lui.

Dans ce désert, il m'est enfin donné de vivre une folle expérience, celle d'être. Celle de me tenir. Celle de dire, pour la première fois depuis bien longtemps peut-être, quand tous les bruits de l'extérieur se sont tus : « je ». C'est alors que le désert finit par ne plus avoir beaucoup d'importance, que le paysage s'efface. Les dunes de la carte postale laissent la place à celui qui y trace son chemin. Et le désert cesse d'être uniquement beau. Il est aussi aride.

Aride. Pour un chemin difficile. Car je ne suis pas toujours un compagnon de route facile pour moi-même. On dit que l'homme est un loup pour l'homme, c'est sans doute vrai à bien des aspects (et l'on pense alors qu'il faut se protéger des autres…) Mais la solitude me fait découvrir que je ne suis pas non plus la blanche colombe que j'espérais, et que je suis parfaitement capable d'être un loup pour les autres, et pour moi-même.Ce que le désert me fait découvrir de moi-même, c'est à la fois ma capacité à y marcher, mais aussi toutes mes fragilités, mes faiblesses. Mon péché. Je ressens un jour le désir d'une oasis. Je découvre ma capacité à la contourner quand elle survient. Je sens le poids de mon sac. Et je suis en proie aux tentations aussi.

Jésus est venu au désert où il fut tenté, tenté par le diable. N'était-ce pas là en effet qu'il fallait qu'il vienne d'abord. N'est-ce pas là que l'homme se tient de manière permanente ? Dans un désert. Un désert de sens. Un désert où surgissent des tentations de toutes sortes. Un désert où il nous faut faire des choix difficiles, un discernement mal aisé. Un désert où nous faisons l'expérience de l'échec, de la déréliction. Combien de fois avons-nous nous-mêmes entendu le démon nous dire à l'oreille que posséder nous rendrait heureux ? Combien de fois nous a-t-il promis que tel ou tel bien sur la terre nous donnerait ici-bas le paradis ? Que le pouvoir sur les autres ferait de nous des héros ? Combien de fois sommes-nous tombés, volontairement, dans ces pièges ? Sans résister bien longtemps, il faut le dire.

Le carême, c'est quarante jours au désert, pour nous rappeler que notre patrie, elle est là. Dans ce désert. Quand le soir vient, que les bruits de la ville se taisent, quand la porte de notre appartement ou de notre chambre se referme sur nous, nous le retrouvons ce désert. Nous avons fini par l'oublier, mais nous y cheminons et nous en goûtons souvent la sécheresse.

Il est bon alors de ré-entendre ce soir que le Sauveur y est passé avant nous. Qu'il a lui-même tracé sa route dans ce désert. Qu'il a combattu avant nous. Qu'il a été tenté avant nous. Et surtout qu'il a vaincu avant nous. Ce désert n'est donc plus seulement celui de notre route, solitaire. C'est celui de notre route avec Dieu. Ce séjour de Jésus au désert récapitule tout ce que sera sa vie publique. Ses combats. Ses affrontements avec tous les tentateurs de son époque. Les orgueilleux. Les accusateurs. Jusqu'au combat final du Golgotha, sur la croix, quand tout le monde l'aura laissé dans un désert. Seul face à la mort.

« Tiens ton âme en enfer et ne désespère pas » disait le starets Silouane. On pourrait dire aujourd’hui : « tiens ton âme au désert et ne désespère pas ». Tiens-toi vraiment au désert, car c’est le lieu où tu te tiens en vérité. Ne le fuis pas trop vite. Quarante jours te sont donnés pour t’y tenir. Te retrouver. Et retrouver aussi ce monde complexe qui t’habite, qui peut te sembler bien sauvage parfois. Mais ne désespère pas car tu n’y es pas seul. Voici qu’un jour du temps, le Sauveur vint t’y rejoindre, et depuis il accompagne ta route.

Ce sont quarante jours. Quarante jours pour sentir à nouveau que notre pas est parfois lourd.
Quarante jours pour réapprendre à dire à Dieu : « Seigneur, toi qui es passé dans ce désert, tu sais tout.
Tu sais bien que là, dans ce désert, j'ai besoin de toi ».

 

(20 février 2016)