Une belle méditation du Psaume 116

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par le fr Christian Eeckhout, o.p.
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Une belle méditation du Psaume 116
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1 J’aime, lorsque Yahvé entend le cri de ma prière,
2 lorsqu’il tend l’oreille vers moi, le jour où j’appelle.
3 Les lacets de la mort m’enserraient, les filets du shéol; l’angoisse et l’affliction me tenaient,
4 j’appelai le nom de Yahvé. De grâce, Yahvé, délivre mon âme !

5 Yahvé a pitié, il est juste, notre Dieu est tendresse;
6 Yahvé protège les simples, il m’a sauvé.

7 Retourne, mon âme, à ton repos, car Yahvé m’a fait du bien.
8 Il a gardé mon âme de la mort, mes yeux des larmes et mes pieds du faux pas :
9 je marcherai à la face de Yahvé sur la terre des vivants.

10 Je crois, lors même que je dis : « Je suis trop malheureux »,
11 moi qui ai dit dans mon trouble : « Tout homme n’est que mensonge. »

12 Comment rendrai-je à Yahvé tout le bien qu’il m’a fait ?
13 J’élèverai la coupe du salut, j’appellerai le nom de Yahvé.
14 J’accomplirai mes vœux envers Yahvé, oui, devant tout son peuple !
15 Elle coûte aux yeux de Yahvé, la mort de ses fidèles.

16 De grâce, Yahvé, je suis ton serviteur,
Je suis le fils de ta servante, tu as défait mes liens.
17 Je t’offrirai le sacrifice d’action de grâces, j’appellerai le nom de Yahvé.

18 J’accomplirai mes vœux envers Yahvé, oui devant tout son peuple,
19 dans les parvis de la maison de Yahvé, au milieu de toi Jérusalem !
Traduit par © La Bible de Jérusalem, Éditions du Cerf, Paris 1997


Présentation

Le genre littéraire est celui d’une prière d’action de grâce individuelle, où le « je » émane des croyants du peuple israélite, ayant vécu un drame de salut. Dans son angoisse de mourir, il a expérimenté la présence agissante de Dieu qui veut le faire vivre. Dans les épreuves – en réagissant par un sursaut d’appel du « nom de Yahvé » c’est-à-dire à toute sa Personne divine (v.4) – il se rend compte que Dieu reste son allié pour la vie et non pas un rival pour le faire périr. Le psalmiste exprime alors sa reconnaissance à Dieu pour la délivrance de la mort temporelle à laquelle il a échappé. Désormais il s’engage à « appeler le nom de Yahvé » (v.13b et 17b) et à agir pour Lui (v.13a, 14 et 17a, 18). Même s’il n’est pas cité par son nom, on peut penser notamment à la libération de l’emprise du Pharaon d’Egypte et au chant de victoire consécutive (Ex 15,13). Avec détermination le psalmiste exprime la compassion et la sollicitude de Yahvé (v. 2, 5-8, 13-14, 16c-19) envers ceux qui étaient dans la misère sociale (Ex 3,7) et la souffrance du manque de liberté religieuse (cf. Ex 15,26).

La structure du psaume se découvre de deux manières. D’abord par les invocations personnelles du « nom de Yahvé » (2b et 4a ; 13b et 17b) formant ainsi une correspondance au début et en fin de prière. En plus de cette inclusion bien visible, on peut considérer soit les deux parties v.1-6 et v.7-19, ou bien les trois parties v.1-6, v.7-12 et v.13-19 ; ou alors – comme le présentent les versions grecque (LXX) et latine (Vulgate) du psaume – une 1e partie v.1-9 (= 114 grec) et une seconde partie v.10-19 (= 115 grec) formant un diptyque.

La stabilité dans la confiance en Dieu face à « l’adversité » est en tous cas caractéristique de la 1e partie et s’exprimait déjà au Psaume 4,2.4. Au vu du « bien que Yahvé fait » (v.7 et 12), la vraie question – qui s’adresse à tous – est très justement posée au v.12: « comment » agir envers le sauveur Yahvé, source permanente de bienfaits dans l’histoire ? S’il n’y a pas d’équivalence possible du don, ne reste-t-il pas tout l’élan d’âme et le don de soi-même ?

Analysons de plus près, en sachant aussi que ce psaume contient des réminiscences d’autres psaumes (v.1-3//18,5-6 ; v.5b//111,4 ; v.8-9//56,14 ; v.11a//31,23a ; v.16//86,16).
Les v.1-4 : bien conscient du malaise ou du drame de la mort humaine, le psalmiste se laisse aller à « crier grâce » et appelle à l’aide : il s’agit d’un exposé du problème en forme de lamentation (v.3) et de supplication explicitement intéressée (v.1.4).
Puis, aux v. 5-6, n’ayant pas perdu confiance en l’espérance d’une solution du problème, il exprime les qualités divines (v.5-6a) et le bénéfice de l’intervention salvatrice (v.6b).
v.7-8 : l’expérience de libération faite, le psalmiste dit le dénouement effectif du drame et la sérénité retrouvée de l’« âme» (v.4b.7a.8a). Littéralement, il « n’est plus pris à la gorge » !
Le v.9 montre la gratitude du bénéficiaire par un engagement social : la « marche », qui se retrouvera comme geste public dans la seconde partie (aux v.13-14 ; 17-19, puisque littéralement : « tu as ouvert mes menottes ! » (v.16c //3a). Cette dette de reconnaissance, à la sortie du tunnel, est communiquée ouvertement dans le témoignage personnel à la gloire du libérateur, à la justice de Yahvé (cf. v.5). Un appel au secours suivi d’une annonce de salut et porte-parole d’une transformation sociale se lit déjà au Ps 40(39),6.10-11.
Les v.10-19 reprennent le rythme d’expression d’un drame avec plainte et toujours dans la confiance (v. 10-11), suivi de libération consécutive (v.12.16) et engagement public d’action de grâces (v.13-14 ; 17-19). Mais ce que précise cette seconde partie, c’est que Dieu – qui a pris l’humanité sous sa haute protection – ne demande pas de sacrifices humains et qu’aucune mort ne l’honore, comme l’exprime le v.15. La mort des fidèles « coûte à Yahvé », en ce sens qu’elle mettrait fin à toute relation entre eux et Lui. Dieu préfère de loin nous voir porteurs de louange ! L’invocation du psalmiste exprime dès lors la gratitude.
v.13 : « la coupe du salut » est à élever pour montrer le destin de vie perçu, reçu de Yahvé.
Quand il y va de bonheur, ne lève-t-on pas son verre ou la coupe, en l’honneur d’autrui ?
v.16 : « le fils de ta servante » (// Ps 86(85),16) – selon la vocalisation des massorètes – peut également se traduire « fils de la fidélité » et reprendre ainsi la structure du v.10a où « je crois » correspond à « j’ai été fidèle » dans mon cri de supplication (v.16a). Ceci selon Marc Girard, Les psaumes redécouverts, De la structure au sens, 101-150 (Bellarmin, 1994 p.207).
v.17 : « le sacrifice d’action de grâces » dont Yahvé instruisit Moïse pour offrir un sacrifice de communion auquel on peut joindre un sacrifice de louange (Lv 7,11-12) est parfois offert en accomplissement d’un vœu. Il constitue « le rite par excellence d’expression de la communauté de vie, la relation d’alliance et d’amitié entre le fidèle et son Dieu. » (cf. note f à Lv 3.1 dans la Bible de Jérusalem, Cerf 1991). C’est à proprement parler une « eucharistie ».
v.19 : Jérusalem – ou la sainte Sion – se retrouve encore comme sujet de louange dans le Ps 135,21 car Yahvé l’habite; en 137,5-7: elle est objet de grande joie; et en 147,2.12: son bâtisseur est à fêter !

On voit mieux dès lors que le Ps 116 (114-115) appartient à la série des chants de louange appelés « Psaumes du Hallêl égyptien» (Ps 113 à 118) dont nous avons rappelé les occasions de récitation dans la liturgie juive d’après l’Exil, lors de la présentation du psaume 115 (113 B). Ces chants peuvent donc servir d’instrument de lutte et de résistance contre les pouvoirs oppressifs ou pour neutraliser les forces mauvaises, d’opposition à la liberté religieuse.

Réception chrétienne

Le Psaume 116 (114-115) est habituellement chanté lors de la fête de la pâque juive. En ce cas, il convenait bien au repas de la Cène pour Jésus et ses disciples. D’autant plus que « Jésus vit les psaumes en tant que juste souffrant » (comme le note Pierre GRELOT, Le Mystère du Christ dans les Psaumes, Coll. Jésus et Jésus-Christ, n°74, Paris, Desclée, Paris, 1998, p.253). Ensemble, ils ont pu le chanter, comme le laisse entendre le récit évangélique de la Passion en Mt 26,30 et Mc14,26: « Après le chant des psaumes, ils partirent pour le mont des oliviers. » C’est un poème qui dit l’affliction du croyant, en même temps que sa confiance et son assurance en la justice et l’amour de Dieu, sauveur de la mort (v.3-8)! Ce v.8 rejoint le message du prophète Isaïe prêchant les merveilles accomplies par Dieu : « Il a fait disparaître la mort à jamais. Le Seigneur Yahvé a essuyé les pleurs sur tous les visages » (Is 25,8). Et l’Apocalypse, ce livre d’espérance pour temps d’épreuves, reprend ce même thème en Ap 21,4.
Le v.9 redit la foi en la présence de Dieu : il est toujours là, sur la terre des vivants, par opposition au « shéol » ce lieu de mort (v.3b). Cette recherche est une démarche religieuse essentielle (Os 5,15c; Ps 22,27) et correspond dans les Évangiles à « chercher son Royaume » (cf. Mt 6,33). Ce thème de « la face » de Dieu est récurrent dans les psaumes (cf. 4,7; 13,5; 16,8; 27,8; 33,13; 46,6; 91,15; 121,5; 140,14), pour désigner la personnalité et la présence recherchée de Dieu par le croyant, qui est finalement rendue visible en Jésus.
Le v.10 est librement cité par l’apôtre Paul aux grecs de Macédoine : « L’Écriture déclare : ‘J’ai cru c’est pourquoi j’ai parlé.’ » (2Co 4,13) pour les encourager dans la foi en la vie avec le Christ : « Nous savons en effet que Dieu, qui a ramené le Seigneur Jésus de la mort à la vie, nous ramènera aussi à la vie avec Jésus et nous fera paraître avec vous en sa présence. (2Co 4,14).
Le v. 13 se retrouve intégré dans la prédication eucharistique de saint Paul lorsqu’il écrit à ses amis de Corinthe de penser à la coupe de la Cène pour laquelle nous remercions Dieu : « La coupe de bénédiction que nous bénissons n’est-elle pas communion au sang du Christ? » (1Co 10,16ab). Ce rite est commun à la liturgie juive (pour la 3e coupe d’action de grâce dans le repas pascal) et chrétienne (cf. Mt 26,17; Mc 14,23) : Jésus prend la coupe des délivrances pour rendre grâces et dire tout l’amour de Dieu dans l’alliance. « La coupe que m’a donnée le Père », c’est le don de sa vie jusqu’au martyre (Jn 18,11). Remarquons encore que c’est après une lapidation que saint Paul avec Barnabé ont pu avertir et exhorter les disciples, « car il nous faut passer par bien des épreuves pour entrer dans le Royaume de Dieu » (Ac 14,22).

Résonances liturgiques

Dans la liturgie des Heures, le Psaume 116 (114-115) est chanté en ses deux parties successives : d’abord les v.1-8 le vendredi soir de la 3e semaine, comme action de grâces pour la protection reçue, la libération de l’âme obtenue après les malheurs vécus (cf. v.3). Ensuite les v.10-19 sont chantés le soir du 3e samedi en insistant sur « le sacrifice de louange à offrir à Dieu, par Jésus, en toute circonstance, c’est-à-dire le fruit des lèvres qui confessent son nom » comme le rappelle à juste titre l’épître aux Hébreux (He 13,5) en écho au v.17.

Ce psaume est proposé à de nombreuses reprises lors des célébrations eucharistiques en église : dans sa première partie, le 24e Dimanche (B) et le jeudi de la 13e semaine du temps ordinaire (années impaires). Dans sa seconde partie (v. 10 et ss), au Jeudi saint (A), le 2e Dimanche de carême (B) et bien sûr le jour de la fête du saint sacrement du Corps et du Sang du Christ, en « la Fête-Dieu » (B), puisque le psalmiste s’engage à « offrir le sacrifice d’action de grâces, à appeler le nom de Yahvé et à élever la coupe du salut ». Il est encore proposé à 5 autres reprises : le samedi de la 3e semaine de Pâques et, pendant l’année, en semaine, notamment les années impaires : les 6e mardi, 10e vendredi, 15e vendredi; les années paires : le 23e samedi. Ainsi que pour la fête de deux martyrs qui, face à la mort, ont placé toute leur espérance en Dieu : le pape Martin Ier (13 avril) et le prêtre Maximilien Kolbe (14 août).

Pour conclure. Les chrétiens voient dans la victoire de Jésus-Christ ressuscité des morts la raison majeure de leur action de grâces, puisqu’il est reconnu comme l’unique sauveur de l’humanité. L’événement de Pâques est en effet le coup de force qui libère la puissance de vie de Jésus au-delà de la mort infligée sur la croix du Golgotha. La Pentecôte, au 50e jour de Pâques est, en parallèle, le coup d’éclat du Saint-Esprit qui vient sur les apôtres rassemblés au Cénacle de Jérusalem pour les libérer de la peur et du deuil. C’est la puissance d’un vent et d’un feu intérieur qui permet de parler en toute assurance de la victoire de l’amour et du pardon du Christ Jésus sur la mort et le péché de l’humanité. C’est la manière divine d’accomplir la justice. Chacun(e) peut désormais agir envers Lui avec reconnaissance.

fr. Christian Eeckhout, o.p.
Jérusalem

 

(06 juillet 2016)