Voici que Dieu aujourd’hui donne sa vie

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La solennité de Corpus Christi
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Voici que Dieu aujourd’hui donne sa vie
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Hier dimanche 29 mai, pour la solennité de Corpus Christi, le couvent s'est déplacé aux Dominicains de Colmar pour y célébrer la messe avec la communauté paroissiale, dans notre ancienne église, sous le regard de la Vierge au buisson de roses de Martin Schongauer. Ci-dessous la prédication du frère Nicolas Tixier, donnée depuis la chaire :

Sur ce magnifique retable, de Schongauer, la Vierge au buisson de roses, entre le pinson, le rouge-gorge et le chardonneret, y a-t-il une place pour toi, frère, sœur, ami qui est venu ici aujourd’hui ? Sauras-tu marcher sur le tapis de fraises et prendre place là dans ce tableau magnifique ? Quelque part entre la Vierge Marie et l’enfant Jésus. Quelque part entre les roses. Sur ce fond doré qui laisse en fait ressortir une autre couleur. Le rouge. C’est cela qui attire mon œil immédiatement : ce rouge. Ce rouge qui rend ce retable si fascinant. Un rouge qui a je crois beaucoup à nous dire aujourd’hui en cette fête du Saint-Sacrement.

Marie d’abord est drapée de rouge. C’est évident, cela saute aux yeux. Je ne peux m’empêcher de voir dans cette robe rouge, d’autres vêtements rouges, qui se détachent non pas sur fond doré, mais sur fond noir cette fois, ceux de Marie-Madeleine, de Jean-Baptiste et de Jean le disciple que Jésus aimait, au pied de la croix, sur le retable d’Issenheim, si proche d’ici. Je pense aussi, puisque nous sommes dans l’église où mes frères dominicains ont prié et prêché pendant si longtemps, aux vêtements de Dominique, qu’il prend le risque de tâcher de rouge en se tenant au pied de la Croix comme le représente Fra Angelico. Puisque – comme on le dit de lui – c’est là, dans le Livre de la Croix, qu’il apprit le chemin de la vie.

Il y a du rouge qui est un rouge de honte. Un rouge d’humiliation, de douleur. Le rouge du sang des martyrs. Le rouge de la prédiction de Syméon au Temple : « un glaive transpercera ton âme ». Le visage paisible de Marie n’en laisse rien paraître. Mais a-t-elle pu oublier les paroles du vieillard ? Sait-elle déjà qu’elle verra un jour son fils en croix, vierge de douleur ?

Et lui, sait-il déjà cela l’enfant Jésus ? Sait-il que son corps deviendra rouge lui aussi ? que son corps un jour sera livré aux mains des méchants, qu’il versera un jour son sang ? Ce corps, ce sang que nous fêtons en ce jour. Ce corps, ce sang qu’il nous donne aujourd’hui et toujours. Ce rouge symbolise alors le don. Le don ultime. Il ne s’agit plus du don que faisait Melkisédech le grand prêtre qui offrait des biens prélevés sur ce que Dieu avait donné. Il ne s’agit pas non plus des pains et des poissons que Jésus a multiplié pour nourrir la foule de 5000 personnes. Non, il s’agit cette fois de Dieu qui se donne lui-même. Prenez et mangez-en tous, ceci est mon Corps. Prenez et buvez-en tous, ceci est mon sang. Mon corps livré pour toi. Mon sang versé pour toi. Et pour la multitude. Mon corps, mon sang pour la vie du monde. Le Corps et le Sang du Christ, sa présence réelle au milieu de nous.

C’est alors que je décide d’interroger le tableau : je cherche le sens de ce don. Pourquoi Seigneur voulais-tu encore te donner ? N’as-tu pas déjà tout donné à l’homme en lui donnant la vie, en lui donnant le monde ? Tu lui permettais déjà de te louer, tu le nourrissais alors qu’il était au désert, ou comme cette foule, auprès de Jésus. D’ailleurs tu sais que nous avons encore besoin de ce don. Tu sais que beaucoup de monde a faim encore dans le monde. La foule des 5000 hommes fatigués et affamés n’a pas disparu. Même pas de nos villes. Beaucoup de migrants errent dans beaucoup de déserts vers un improbable eldorado. Beaucoup de gens sont fatigués de la vie et des épreuves qu’elle leur inflige. Et tellement réclament le réconfort et l’affection.

Je cherche le sens du don que Dieu fait de lui-même, et c’est alors que mon regard se pose sur les roses. Les roses du buisson. Rouges elles aussi. On le sait bien que la rose est la reine des fleurs. Les poètes le disent depuis toujours. Elle est si fragile, mais elle exhale son parfum délicieux qui semble sortir de ce tableau. La rose on la lance au visage de ceux que l’on veut honorer, à qui l’on déclare sa flamme. On en lance des pétales sur les jeunes mariés. On la jette parfois dans la tombe de l’être aimé. La rose bien sûr évoque l’amour. Elle fane vite, mais ce qu’elle dit ne meurt pas. Ce que la rose dit avec sa beauté et ses pétales, c’est beaucoup plus qu’elle-même. Elle dit à elle seule la présence de celui qui l’offre. Elle dit à elle seule l’amour. Fragile, précieux.

Si l’enfant est venu dans le monde. S’il se dresse maintenant dans les bras de sa mère, ne regardant pas vers elle, mais regardant le monde qu’il s’apprête à visiter, où il sera bientôt prêt à prêcher, à consoler, à guérir et à faire des miracles, c’est pour y répandre un parfum précieux : celui de l’amour de Dieu. Il n’y a pas d’autre sens au don de Dieu que l’amour qu’est Dieu.

Le rouge nous dit donc ici la souffrance et l’amour du don de Dieu, sans que l’on puisse vraiment distinguer les deux tonalités. Le rouge de la robe de Marie et le rouge des roses semble si proche. Peut-être même semblable. Parce qu’aimer cela fait souvent souffrir beaucoup. C’est une seule et même passion. Combien de parents angoissés par l’avenir de leurs enfants pourraient le dire mieux que moi ? Quand le destin de l’être aimé prend une tournure inquiétante, ou tragique.

C’est pour nous tous, la foule de ceux qui affrontent l’existence dans l’amour et la douleur que cette fête est donnée. A tous ceux qui peinent, et qui mendient de la tendresse, voici que Dieu aujourd’hui donne sa vie. Les portes de la salle des noces sont ouvertes. Jetez les pétales de rose devant lui, acclamez-le avec des chants de joie ! Dieu nous invite à sa table. Dieu s’invite dans notre vie et nous donne la sienne. Heureux les invités au repas du Seigneur. Heureux ceux qui vont recevoir sa nourriture. Heureux ceux qui vont le recevoir entre leurs mains.

Parce qu’il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis.

 

(30 mai 2016)