LE
CHARISME DOMINICAIN DE LA PREDICATION : UNE ETUDE
e
chapitre général de Bologne (§ 42)
a fait la pétition suivante :
«Nous
demandons que le Maître de l’Ordre constitue
une commission de frères et de sœurs théologiens
hautement qualifiés, avec pour objectif d’examiner
ce qu’il en est du charisme de la prédication
pour les hommes et les femmes de l’Ordre, les
liens de celui-ci avec le ministère ordonné,
et de mettre mieux en lumière les dimensions
théologiques et ecclésiologiques de ce
problème. En outre, des questions corollaires
touchant les fonctions de prêtre et de prophète
devraient être explorées. »
1.
Comme le précisent les premiers numéros
de notre Livre des Constitutions, l’Ordre des
Prêcheurs est mandaté en priorité
pour prêcher la parole de Dieu comme accomplissement
de sa vraie nature. «Vous consacrez toutes vos
forces à faire pénétrer la parole
de Dieu, tandis que vous évangélisez par
le monde le nom de Notre Seigneur Jésus-Christ»
(LCO 1 I). Le paragraphe suivant poursuit ainsi : «Car
l’Ordre des Frères prêcheurs fondé
par saint Dominique "fut, ont le sait, dès
l’origine spécifiquement institué
pour la prédication et le salut des âmes"».
La raison même de l’instauration de l’Ordre
était l’évangélisation. Le
souci spécifique auquel Dominique et l’évêque
Diego répondirent était la nécessité
particulièrement urgente de prêcher aux
baptisés chrétiens non catéchisés,
en terre chrétienne, qui s’étaient
laissés gagner par la séduction de la
spiritualité fallacieuse des cathares.
Le
contexte de la prédication originale de Dominique
et de l’évêque Diego était
celui des «disputes» publiques au caractère
de débats théologiques. En même
temps, ils se lancèrent dans la prédication
liée à la vie à la fois dans les
églises et à l’extérieur.
On connaît des exemples historiques d’incidents
durant lesquels survenaient ces disputes et ces missions
de prédications. La mission d’évangélisation
qui a inspiré la fondation de l’Ordre n’était
pas obligatoirement la prédication homilétique
durant l’Eucharistie, mais la prédication
catéchétique dans tout contexte où
pouvait s’accomplir la formation religieuse des
adultes.
La
structure de la vie des frères fut conçue
explicitement pour développer un ministère
enraciné dans la parole de Dieu. Comme le LCO
100 nous le rappelle, «À l’origine,
le couvent était appelé "Sainte Prédication"».
Tous les éléments de la vie communautaire,
depuis la façon dont les frères célébraient
la prière commune jusqu’au rôle privilégié
accordé à l’étude, les disposaient
au ministère de la prédication.
Cette
«vie mixte», comme on l’appelle, qui
caractérise la communauté dominicaine
a pour but la familiarité avec l’intimité
divine, d’un côté, et une passion
pour l’évangélisation populaire,
de l’autre (cf. ST II II, 188, 6). La renaissance
de la prédication au treizième siècle
était aussi liée à la renaissance
de la théologie dans les universités.
C’est alors le moment d’une transition très
importante, où la réflexion théologique
passe du modèle de la lectio divina à
la sacra disputatio. Les frères prêcheurs
étaient profondément engagés dans
les activités qui amenèrent ce changement,
en particulier à l’université de
Paris. En outre, les premiers frères ouvrirent
une perspective missionnaire qui se poursuit dans la
vie de l’Ordre encore aujourd’hui.
Ce
furent des femmes les premières à suivre
Dominique le prêcheur. La fondation du monastère
de Prouilhe reconnut le rôle essentiel des femmes
dans un Ordre de Prêcheurs, et les chargea en
même temps d’une mission apostolique. Dominique
considérait clairement que leur prière
contemplative était partie intégrante
de l’écologie spirituelle d’un Ordre
de Prêcheurs. Les moniales font organiquement
partie de l’Ordre des Prêcheurs, et pas
seulement par le soutien de leurs prières ; liées
aux prêcheurs, elles nourrissent la conscience
dominicaine de la réalité divine des vérités
prêchées. Il est significatif que les premiers
frères aient pris pour saintes patronnes de l’Ordre
Marie Madeleine, l’apôtre des apôtres,
et Catherine d’Alexandrie, étudiante et
professeur de philosophie (cf. D. Byrne, A Pilgrimage
of Faith, 105).
Au
XIVème siècle, un nombre croissant de
laïcs se rattachèrent à l’Ordre,
comme les Mantelées de Sienne, où sainte
Catherine fonda sa maison spirituelle. La vie et l’enseignement
de sainte Catherine montrent à quel point la
proclamation de la parole de Dieu était au cœur
de sa compréhension de sa vocation dominicaine.
Pour «l’honneur de Dieu et le salut des
âmes», elle porta le message de l’amour
divin et de la miséricorde divine à tous
ceux qu’elle rencontrait. Raymond de Capoue, le
frère dominicain qui était son ami et
devint plus tard Maître de l’Ordre, décrit
dans sa Legenda (II, vii) l’effet métamorphosant
des paroles de Catherine sur les foules immenses qui
venaient l’écouter. Lorsque Paul VI proclama
Catherine Docteur de l’Église, en 1970,
il mentionna spécialement son «assimilation
lucide, profonde et exaltante des vérités
divines» et son «charisme de l’exhortation»
qui lui permettait de transmettre des paroles de sagesse
et de connaissance (AAS LXII 10, 1970, 673-8). Ce sont
là les qualités qui firent de Catherine
de Sienne, femme dominicaine non ordonnée, un
grand prêcheur.
Que
nous apprend donc notre histoire sur le charisme dominicain
de la prédication ? Nous voyons déjà
ces trois éléments : a) Le charisme dominicain
de la prédication est une réponse fidèle
et miséricordieuse à un monde non catéchisé
(ou mal catéchisé) ; b) C’est un
vaste tissu de mots et de contextes : d’un côté,
étude, proclamation, enseignement et conversation
sérieuse, et de l’autre, livres, églises,
universités et une multiplicité de contextes
sociaux ; c) Le charisme donne aussi aux membres de
l’Ordre –pas uniquement les ordonnés,
mais tous les membres– un titre pour participer
aux grandes structures d’une existence apostolique
hautement diversifiée.
Considérations
théologiques
La
réflexion théologique sur la prédication
dans la tradition dominicaine montre que l’efficacité
de notre ministère résulte du pouvoir
de la parole de Dieu. Dans la proclamation comme dans
l’exposition, c’est la grâce de la
Parole de Dieu qui sauve. Nous reconnaissons aussi que
le ministère découle de l’obéissance
à la parole de Dieu. De même que Jésus
est envoyé (dans l’Évangile de Jean),
ainsi les dominicains sont-ils envoyés porter
une parole qui est illumination, promesse et habilitation.
Tous les ministères des dominicains sont liés
à la proclamation et à la catéchèse.
Tous les chapitres généraux depuis 1977
affirment que la prédication est la priorité
des priorités de notre ministère dominicain.
Nous
devons développer plus clairement la logique
théologique de notre pratique conformément
à l’esprit de notre charisme de prédication.
Cela touche aux relations du ministère de la
parole et des sacrements. Il est hélas vrai qu’une
grande part de la pratique pastorale dans l’Église
catholique aujourd’hui traite apparemment la prédication
comme l’ornement accidentel d’une expérience
substantiellement rituelle (en particulier pour l’Eucharistie).
Une bonne théologie comprend cependant que la
célébration de l’Eucharistie découle
du ministère de la parole et qu’elle est
en quelque sorte façonnée par la parole.
Prêcher est un acte théologique à
la fois pour le prêcheur et pour l’assemblée,
influençant les gens dans leur disponibilité
à faire don d’eux-mêmes au Corps
du Christ, par la vie sacramentelle comme par le témoignage
apostolique.
Enfin,
la prédication est liée à la contemplation.
La parole salvatrice de Dieu découle de l’expérience
de Dieu reçue dans un silence consacré.
Dans une perspective biblique aussi bien que théologique,
le silence est le berceau de la prophétie. Une
pratique partagée de l’étude et
de la prière est essentielle à l’accomplissement
de la vie dominicaine. C’est ainsi que la tradition
dominicaine qui considère que la communauté
est le sujet de l’acte de prédication –la
communauté prêchante– se réalise
dans la pratique. (Qu’on pense à l’exemple
du fr. Antonio de Montesinos à Hispaniola au
seizième siècle). Même s’il
n’y a qu’une personne face à l’assemblée,
dans la proclamation et la catéchèse,
c’est toute la communauté qui a porté
le prêcheur par le dialogue et le soutien communautaire.
Les
signes des temps
Depuis
un demi-siècle, l’Église a pris
conscience de la catégorie théologique
des «signes des temps». L’expression
se réfère à l’activité
de Dieu dans le monde et dans les événements
en mouvement de l’histoire humaine. Elle vient
de la Bible (Mt 16, 3) et est reprise dans l’encyclique
de Jean XXIII Pacem in Terris (§ 126-29) et dans
Gaudium et Spes (§ 4). L’idée fondamentale
désigne la responsabilité de l’Église
dans l’étude des signes des temps et leur
interprétation à la lumière de
l’Évangile.
Le
concept s’applique à la participation de
tous les membres de l’Ordre des Prêcheurs
au charisme central de l’Ordre. La Constitution
Fondamentale (§ V) nous presse de renouveler constamment
notre compréhension de notre mission de prédication
«en tenant compte de la situation des hommes,
des temps et des lieux…» : une autre manière
de nous exhorter à prêter attention aux
«signes des temps».
Les
signes indiquent clairement que les temps ont changé.
Voici quelques exemples importants de ces changements
:
·
Dans de nombreuses parties du monde, les femmes sont
non seulement la grande majorité des pratiquants
mais aussi la majorité des ministres ecclésiaux.
·
Dans les pays de mission, ce sont toujours principalement
des catéchistes non ordonnés qui sont
responsables de la formation religieuse et de l’organisation
de la communauté pour la plupart des catholiques
dans les paroisses et les églises des missions.
·
En Amérique du Nord, en Europe du nord, en Australie
et en Nouvelle Zélande, en Amérique Centrale
et du Sud, et ailleurs encore, où il n’y
a pas de membres du conseil presbytéral disponibles
pour servir les paroisses comme pasteurs à résidence,
la majorité des personnes qui conduisent alors
les paroisses locales en l’absence de prêtres
sont des laïcs (en général des femmes).
·
Dans la plus grande partie du monde, la responsabilité
de la formation catéchétique incombe aux
laïcs, et essentiellement à des femmes qui
ne sont pas des religieuses. En outre, l’évangélisation
transformatrice, même dans les pays du premier
monde, est principalement l’initiative des laïcs.
Par «évangélisation transformatrice»
nous entendons des œuvres telles que le catéchuménat
adulte, la responsabilité des petites communautés
chrétiennes, l’éducation chrétienne,
les ministères sociaux auprès des pauvres
et des enfants, etc. À la fois de par leur expérience
dans ces contextes sociaux et de par leur expertise
dans la direction de travaux de ce type pour le bien
de l’évangile, les laïcs ont un message
particulièrement important qui est authentiquement
théologique et évangélique. De
nombreux laïcs ont une formation théologique
et une expertise pastorale égale à celles
de nos frères. Leur voix est celle d’une
expérience spirituelle marquée par la
grâce.
Ecclésiologie
Notre
réflexion sur le charisme de la prédication
devrait également se modeler sur les développements
de l’ecclésiologie. La théologie
du «Peuple de Dieu» imagine une église
dont les horizons vont au-delà d’elle-même
(LG 1, GS 1, AA 5-8, CL 33-36). L’un des principaux
thèmes des encycliques de Jean Paul II est l’Église
missionnaire. Il est clair qu’une ecclésiologie
vivante doit envisager un peuple apostolique qui, seul,
comme le dit Jean Paul II, peut combler le fossé
entre évangile et culture.
L’utilisation
de la catégorie théologique «in
persona Christi capitis» (cf. CÉC 1548,
LG 10) pour le prêtre peut éclipser la
complémentarité nécessaire de la
catégorie «in persona Christi corporis»
pour le baptisé. Une ecclésiologie qui
privilégie excessivement les prérogatives
des ordonnées est en conflit avec l’imagerie
puissante de LG 33 où la vocation des baptisés
est décrite ainsi : «les laïcs sont
par-dessus tout appelés à rendre l’Église
présente et agissante en tout lieu et en toute
circonstance où elle ne peut devenir le sel de
la terre que par leur intermédiaire». Cette
intuition du rôle unique des baptisés dans
l’évangélisation des cultures qu’ils
connaissent de l’intérieur est bien exprimée
aussi dans PO 2 : «Il n’y a donc pas de
membre qui n’ait sa part dans la mission de tout
le corps».
Le
contexte social et culturel
De
même, nous devons être réalistes
en ce qui concerne les changements spectaculaires survenus
dans les contextes sociaux et culturels de la vie chrétienne.
Toutes les cultures qui nous ont précédés
étaient androcentriques, en particulier les cultures
romaine, latine et européenne qui ont dominé
la formation des traditions ecclésiastiques occidentales.
Cependant nos sociétés industrialisées
modernes ont changé ces modèles dominants
du passé –et pour des raisons objectives,
non pas idéologiques. Parmi les nombreux facteurs
ayant contribué à la «promotion
des femmes» (locution de Jean XXIII pour désigner
ce signe particulier), on trouve ceux-ci :
- le progrès médical a libéré
les femmes de nombreuses charges liées à
leur rôle biologique dans l’espèce
;
- désormais peu de femmes meurent en donnant
le jour ;
- aujourd’hui la plupart des nouveau-nés
survivent ;
- élever les enfants n’empêche plus
les femmes d’être socialement actives et
efficaces.
Nous
reconnaissons en outre une injustice évidente
basée sur le sexe. Les femmes ont toujours dû
travailler sans relâche à la fois dans
la famille et dans la société. Autrefois,
elles le faisaient sans salaire. Aujourd’hui,
la plupart des professions et des contextes sociaux
reconnaissent que l’absence d’une répartition
équilibrée entre les sexes, comme toutes
les autres formes de discrimination, porte réellement
atteinte à l’authenticité de tout
projet social. Ils respectent le fait que les femmes
ont une contribution spécifique et inestimable
à offrir, spécialement de par leur expérience
féminine et leur situation sociale. C’est
pourquoi on trouve aujourd’hui des femmes à
des postes de directrices exécutives, et autre
rôles de première importance dans les affaires,
la politique, l’éducation, la science et
les communications. Malheureusement, ce type de développement
n’est généralement pas visible de
manière significative dans l’Église
(ni même dans beaucoup de nos entités dominicaines
internationales).
Appartenant
à un Ordre qui a pour membres des hommes et des
femmes, selon une tradition longue de plusieurs siècles,
comme dominicains nous avons la chance et la responsabilité
particulière de répondre aux «signes
des temps» liés au changement culturel
et social qui inclut les femmes dans le leadership et
la vision prophétique. Les chapitres généraux
de l’Ordre développent depuis plus d’une
génération de longues déclarations
sur la solidarité de tous les membres de la «Famille
dominicaine» au sein d’une spiritualité
commune, d’une histoire commune et d’un
charisme commun. «Les chapitres de Walberberg
en 1980 et de Rome en 1983 ont contribué de manière
significative à reconnaître l’importance
de la prédication des sœurs. Walberberg
demande aux frères de former des équipes
de prédication avec nos sœurs : "Ainsi,
notre prédication pourra plus facilement et plus
efficacement s’adresser à l’homme
tout entier" (§ 77). Nous ne sommes pas incités
à former des équipes de prédication
juste pour nous entraider, mais pour rendre notre prédication
plus efficace dans la vie des gens» (D. Byrne,
A Pilgrimage of Faith, 106 ; cf. Bologne 1998 §
34 et § 42). Le défi consiste à accomplir
cette riche tradition d’histoire et de prophétie.
Ces
remarques ont pour but d’offrir une vue d’ensemble
du contexte dans lequel nous devons développer
notre théologie et élaborer notre politique.
Dans la section suivante, vous pourrez lire une réflexion
sur un défi particulier, à savoir la nécessité
de présenter des arguments en faveur de la prédication
liturgique des non-ordonnés et d’une majeure
reconnaissance de la valeur irremplaçable de
la voix des femmes pour former la prédication
de l’Évangile. Vous trouverez ensuite en
résumé des suggestions d’initiatives
incitant l’Ordre des Prêcheurs à
intégrer concrètement son histoire et
son charisme dans les nouvelles possibilités
des signes des temps.
LA PREDICATION LITURGIQUE DANS NOTRE CONTEXTE DOMINICAIN
1.
La situation pastorale en évolution est marquée
par une soif de la Parole de Dieu et d’une spiritualité
plus profonde, chez de nombreux chrétiens. Cela
crée le très net besoin d’une prédication
plus efficace. Une diminution du nombre d’ordonnés
a pour corollaire une augmentation du nombre de ministres
laïcs formés professionnellement, bien préparés
et doués pour prêcher. Le besoin qu’ont
les communautés multiculturelles d’entendre
la Parole de Dieu exprimée à travers l’expérience
de vie et l’héritage culturel particuliers
de leurs membres crée des exigences spécifiques
pour la prédication.
2.
Le renouveau du ministère de prédication
de l’Église ne saurait se limiter à
la chaire. C’est l’Église entière
qui est appelée à annoncer le règne
de Dieu, par la parole, par les actes et dans nos relations,
comme le fit Jésus. Au sens le plus large, la
prédication comprend les manières très
diverses dont les baptisés annoncent et promeuvent
le règne de Dieu (par exemple, «Agir au
nom de la justice et participer à la transformation
du monde nous semble être pleinement une part
constitutive de la prédication de l’Évangile»
(« La justice dans le monde », Synode des
évêques 1971). À l’intérieur
de cette vaste mission de l’Église, prêcher
l’Évangile, des membres particuliers de
la communauté sont doués pour différents
ministères de la Parole, y compris les ministères
de prédication (évangélisation,
travail missionnaire, équipes de prédication
itinérante, catéchistes, directeurs des
sacrements de l’initiation chrétienne des
adultes, prêcheurs de retraites et des missions,
directeurs spirituels, etc.) et sont appelés
à les exercer.
3.
Le charisme de la prédication :
«[L’Esprit-Saint]
dispense également, parmi les fidèles
de tout ordre, des grâces spéciales qui
les habilitent à assumer des activités
et des services divers, utiles au renouvellement et
à l’expansion de l’Église»
(LG 12). Dans 1 Co 12, Paul inclut au nombre des diverses
manifestions de l’Esprit-Saint données
en vue du bien commun le don de «la prophétie»
et le «discours de sagesse». De la réception
de ces charismes ou dons «résulte pour
chacun des croyants le droit et le devoir d’exercer
ces dons dans l’Église et dans le monde,
pour le bien des hommes et l’édification
de l’Église» (AA 3).
Le
charisme de la prédication se fonde sur le baptême
et la confirmation ; c’est un charisme qui est
au cœur de la charge presbytérale et épiscopale,
mais qui n’est pas réservé aux ordonnés.
(Souvenons-nous de la discussion de Thomas d’Aquin
sur la gratia sermonis et si les femmes reçoivent
cette «grâce du discours», dans ST
II-II, 177. Notons aussi le travail du Père Congar
sur le fait que tous les baptisés partagent la
mission prophétique du Christ).
Le
charisme de la prédication est au cœur de
la mission de l’Ordre des Prêcheurs. Tous
les membres sont appelés à participer
à la mission de l’Ordre selon leurs différentes
compétences, leurs talents, leur formation et
leur appel spécifique. Cet appel découle
de l’intention même dans laquelle l’Ordre
a été fondé. Aussi ceux qui sont
profès pour la mission de l’Ordre reçoivent-ils
de leur profession un droit à prendre part à
cette mission suivant leur rôle, leurs dons, et
les circonstances. En outre, nous devons nous demander
si le droit de participer à la mission de prédication,
qui est reçu par les sœurs dominicaines
apostoliques, a une signification parallèle à
celui de prêcher qui dérive de l’ordination
à la charge de diacre. En quoi sont-ils similaires
? Quelle est l’explication théologique
du droit de prêcher dans chaque cas.
4.
Réflexions sur la prédication liturgique.
Le
but de l’homélie est de permettre à
la congrégation rassemblée de célébrer
la liturgie avec foi et d’«appliquer la
vérité pérenne de l’Évangile
aux circonstances concrètes de la vie (PO 4).
Le prêcheur est appelé à relier
la liturgie et la vie, à nommer la grâce
de Dieu à l’œuvre dans la communauté
ici et maintenant à la lumière des Écritures
du jour et de la célébration liturgique
spécifique. (Cette dernière déclaration
reflète l’accent mis dans le document de
1982 «Fulfilled in Your Hearing» écrit
par le comité des évêques des USA
sur la vie sacerdotale et le ministère). Il faut
peut-être faire ici une distinction entre la prédication
liturgique formelle et le témoignage (témoignage
de foi) que les présidents ou prêcheurs
sollicitent parfois dans le contexte liturgique. Ce
témoignage, tout valable qu’il soit, n’est
pas la seule forme de prédication liturgique
appropriée aux non-ordonnés.
L’expérience
pastorale vécue avec différents ministres
de la Parole a conduit un nombre croissant de communautés
et de personnes à se demander pourquoi l’homélie
eucharistique, principale prédication de l’Église,
est strictement réservée aux hommes ordonnés.
(Carlo Molari écrivait au début des années
70 : «…le contenu [de l’annonce de
l’Évangile] ne ressort qu’à
travers le vécu de l’Évangile que
les croyants ont expérimenté dans leurs
diverses situations par l’action de l’Esprit-Saint.
C’est pourquoi le fait que seul le prêtre
commente les lectures de l’Écriture et
révèle leur signification pour le temps
présent ne suffit pas à faire une authentique
proclamation de la Parole de Dieu aujourd’hui»
(La Fede e il suo linguaggio, Assise, Cittadella Editrice,
1972, 280-284).
Nous
devons nous demander quel est l’impact pastoral
sur les communautés de fidèles (et en
particulier les femmes et les petites filles) du fait
que l’Évangile ne soit prêché
que par des hommes (et le plus souvent des hommes célibataires).
5.
On a donné diverses raisons théologiques
et liturgiques à cette restriction de la prédication
liturgique aux ordonnés :
a)
«L’homélie fait partie de la liturgie
elle-même», elle est un acte de culte. C’est
vrai, mais l’assemblée tout entière
est engagée dans un acte de culte, et d’autres
ministères de la liturgie sont exercés
par des membres non ordonnés de l’assemblée.
b) Il y a une unité de la parole et du sacrement.
L’unité de la parole et du sacrement requiert-elle
nécessairement qu’un même et unique
ministre soit à la fois prêcheur et président
? Voici ce que propose Mary Collins : si l’Eucharistie
est l’acte de toute l’Église et si
l’ordonné est celui qui préside,
au sein et non au-dessus de la communauté des
croyants, alors «…l’expérience
ecclésiale confirme qu’il est possible,
pour celui qui préside au sein de l’assemblée
liturgique, d’engager un autre croyant à
conduire tous les membres de la congrégation
à une communion profonde avec le mystère
du Christ, par la puissance de la parole et que cette
organisation en coopération ne fracture pas le
sacrement d’unité» («Baptismal
Roots of the Preaching Ministry», in Preaching
and the Non-Ordained, éd. Nadine Foley, Liturgical
Press, 1983, 111-133, à 130).
c) Certains s’inquiètent que la prédication
par les laïcs ne rompe «les liens intrinsèques
entre la parole, le sacrement et la direction de la
communauté». En fait, dans maintes communautés
pastorales (comme nous l’avons noté plus
haut), les ministères pastoraux essentiels, y
compris le ministère de la parole, sont exercés
par des ministres pastoraux non ordonnés. Même
lorsqu’un ministre ordonné est disponible
pour la célébration des sacrements, bien
souvent ce n’est pas lui le responsable pastoral
régulier de la communauté.
d) Les personnes qui prêchent dans le contexte
liturgique forment la foi de la communauté au
niveau le plus fondamental. Par qui ou par quoi sont-ils
autorisés à parler au nom de l’Église
? La reconnaissance publique et le mandat des personnes
qui prêchent en contexte liturgique ne doit pas
être identifiée avec l’ordination.
Tous ceux qui prêchent dans le cadre de la liturgie
devraient avoir la formation adéquate et se montrer
doués pour la prédication. De plus en
plus de diocèses et d’églises locales
se mettent à élaborer et appliquer des
directives pour la formation des prêcheurs et
pour un processus permettant de discerner qui a reçu
en don le charisme de prêcher. La compétence
devrait être bien plus prisée que le statut,
dans le choix des ministres pour la prédication
dans l’Église.
6.
Qu’en est-il des Restrictions canoniques (cf.
c. 767) ? Quoique le canon 767 réserve l’homélie
aux ordonnés, tous les juristes du droit canon
et les évêques n’admettent pas qu’il
en découle pour le président l’impossibilité
d’appeler un autre membre baptisé de la
communauté à prêcher après
la proclamation de l’Évangile à
l’Eucharistie. Du point de vue pastoral, il peut
même être conseillé de le faire de
temps en temps, quoique la prédication ne soit
alors pas appelée homélie au sens technique
canonique.
[Voir
James H. Provost, «Canon 766», in Roman
Replies and CLSA Advisory Opinions, 1986, éd.
William A. Schumacher et J. Cuneo (Washington DC, Canon
Law Society of America, 1986), 71-73 ; idem, «Brought
Together by the Word of the Living God (Canons 762-773)»,
Studia Canonica 23 (1989), 345-371 ; J. A. Corriden,
«The Preaching of the Word of God (cc. 762-772)»
in The Code of Canon Law: A Text and a Commentary, éd.
J. A. Corriden, T. J. Green, et D. E. Heintschel, mandatés
par la Canon Law Society of America (New York, Paulist,
1985), 551-555 ; John M. Huels, «The Law on Lay
Preaching: Interpretation and Implementation»,
Actes de la Canon Law Society of America 52 (1990),
61-79 ; idem, «The Ministry of the Divine Word
(Canons 756-761» Studia Canonica 23 (1989), 325-344
; idem, «Disputed Questions in the Liturgy Today»
(Chicago, Liturgy Training Publications, 1988), 17-25].
On
trouve la logique théologique et pastorale qui
sous-tend cette pratique dans le «Directoire des
messes avec la participation des enfants» et dans
l’expérience de prédication des
laïcs à l’Eucharistie, réalisée
en Allemagne dans les années 70 et approuvée
par le Vatican. Le «Directoire des messes avec
la participation des enfants» adopte le principe
pastoral consistant à déterminer qui communiquera
le mieux la Parole de Dieu à une communauté
spécifique à un moment donné :
«Un des adultes peut parler après l’Évangile,
en particulier si le prêtre a du mal à
s’adapter à la mentalité des enfants»
(§ 24). Les évêques allemands ont
offert un argument théologique et liturgique
supplémentaire à l’appui de cette
pratique : «Puisque l’Église enseigne
que la communauté entière prêche
l’Évangile et célèbre la
liturgie, la responsabilité d’assurer la
fonction de prédication ne devrait pas être
confiée au seul prêtre. En outre, la prédication
par les laïcs est une manière de rendre
visible les différents charismes, services et
fonctions qui existent dans la communauté chrétienne
sans diminuer l’unité de sa misson»
(Tiré de la pétition des évêques
allemands en 1973, demandant au Vatican d’autoriser
les laïcs à prêcher à l’Eucharistie,
«Die Beteiligung der Laien an der Verkundigung»,
2, 33 ; voir Appendice 3 in William Sudlarek, Assertion
Without Knowledge? The Lay Preaching Controversy of
the High Middle Ages – Ph.D. diss., Princeton
University, 1979. Cette initiative conduisit à
huit ans de prédication par les laïcs à
l’Eucharistie dans les diocèses d’Allemagne,
avec l’autorisation du Vatican).
7.
Questions théologiques à étudier
:
a)
Les rapports entre le sacerdoce ministériel et
le sacerdoce commun des baptisés est d’une
importance vitale. Lorsque la permission initiale fut
accordée à l’expérience allemande,
la Congrégation pour le Clergé affirma
que le peuple de Dieu partage la responsabilité
de proclamer la parole de Dieu, mais s’inquiéta
que «le fait d’étendre la prédication
aux laïcs puisse masquer la distinction essentielle
entre le sacerdoce ministériel des prêtres
et le sacerdoce universel des fidèles».
La crainte d’une confusion présumée
sur l’identité distincte des ordonnés
semble aussi le souci principal des documents récents
du Vatican, comme l’Instruction de 1997 «Sur
quelques questions concernant la collaboration des fidèles
laïcs au ministère des prêtres»,
et une lettre de la Congrégation pour le Clergé
«Le prêtre : maître de la parole,
ministre des sacrements et guide de la communauté»
(19 mars 1999).
b) Il y a un rapport entre charisme et fonction. L’évêque
supervise les ministres de la Parole. Il est donc responsable
du discernement, de l’examen et de l’organisation
des charismes dans une église locale.
c) Il reste d’autres préoccupations pastorales
: d’abord, que la parole de Dieu soit prêchée
et entendue plus efficacement ; ensuite, que la communauté
ne reconnaisse pas seulement le rôle ministériel
de l’ordonné mais aussi les authentiques
ministères de la parole exercés par d’autres
membres baptisés de la communauté, qui
ne sont pas ordonnés.
d) Quel lien y a-t-il entre le Droit Canon et la pratique
ministérielle ? Comment pouvons-nous, en tant
que dominicains, contribuer à une interprétation
et une application du Droit de l’Église
touchant à la prédication, qui encourage
une écoute et une proclamation plus complètes
de la Parole de Dieu ?
NOTRE CHARISME COMMUN DEFIE L’ORDRE
1.
Le principal défi pour la Famille dominicaine
est de reconnaître l’héritage commun
du charisme de la prédication qui nous a été
donné par saint Dominique, par nos Constitutions
et par notre histoire comme tâche essentielle
et mission de notre Ordre. «Savoir d’où
nous tirons notre autorité pour prêcher
est une question importante. Bien sûr, aujourd’hui,
hommes et femmes ont besoin de la permission de l’évêque
local. Au début de l’Ordre, c’était
le chapitre général, suivant les exigences
de Dominique, qui décidait "si Dieu"
avait donné la grâce de prêcher (cf.
Constitutions de 1241, Dist. II, Cap. XII)» (Byrne,
op. cit., 107).
2.
Pour les frères, le premier défi est d’affirmer
et d’appliquer la primauté de la prédication
dans la vie et le ministère de nos maisons. Nous
sommes appelés à rendre compte de la nature
de nos ministères quant à leur relation
avec la primauté de la prédication, au
cœur du charisme de l’Ordre.
3.
En outre, l’assemblée de la Famille dominicaine
à Manille en 2000 a clairement réaffirmé
que dans la Famille dominicaine, tout le monde est l’Ordre.
Tous sont chargés de faire progresser la réalisation
du charisme de prédication de l’Ordre.
Les frères ont la responsabilité d’assurer
la bonne coopération des moniales, des sœurs
et des laïcs de l’Ordre dans leurs ministères
de la Parole de Dieu en réponse aux besoins pastoraux.
Cela implique aussi d’associer la voix des femmes
et des laïcs à la mission catéchétique
de nos provinces et maisons, les appelant à apporter
leur parole et leur témoignage spécifiques
et distinctifs dans les situations pastorales particulières,
et de créer des occasions de prêcher en
collaboration pour les frères et les autres membres
de la Famille dominicaine dans diverses œuvres
d’évangélisation.
Nous
sommes tous responsables de faire jouer cette coopération
souhaitée. Rappelons les mots du chapitre de
Bologne, § 34 : «Les frères n’ont
pas le monopole de la vocation, ni du charisme, et n’ont
pas un rang d’honneur à défendre
dans l’Ordre fondé par saint Dominique.
Ce qui est au rang d’honneur, c’est la mission,
lorsque chaque branche réalise la vocation selon
le mode qui lui revient en propre. Ensemble, nous formons
l’Ordre ; ensemble, nous réalisons sa mission
intégrale».
RECOMMANDATIONS
1.
Nous recommandons qu’une commission de l’Ordre
continue l’étude théologique et
canonique nécessaire pour faire avancer la question
de la prédication liturgique par des membres
non ordonnés de l’Ordre et de l’Église,
qualifiés et doués. Des hommes et des
femmes aux compétences théologiques et
canoniques devront poursuivre les recherches initiales
lancées par cette commission (établie
par le chapitre général de Bologne en
1998) afin d’étudier plus à fond
les questions soulevées dans ce document et dans
d’autres de même type. Nous recommandons
que parmi ces études figurent les questions suivantes
:
-
Comment réinterprétons-nous ce que signifie
prêcher «pour le salut des âmes»
à notre époque ?
- Dans quelle mesure la prédication réalisée
en coopération par les hommes et les femmes,
les laïcs et les ordonnés, est-elle essentielle
au témoignage de l’Évangile rendu
par l’Église ?
- De quelle manière la profession dans l’Ordre
des Prêcheurs donne-t-elle droit à prêcher,
en tant que participation à la mission essentielle
de l’Ordre ? Quelle analogie y a-t-il entre ce
droit et celui qui se rattache à l’ordre
de diacre ?
- L’Ordre des Prêcheurs peut-il prendre
une plus grande responsabilité dans le renouveau
de la prédication dans l’ensemble de l’Église,
en aidant les prêtres diocésains et les
autres à accepter la charge de ce ministère
essentiel et en les aidant à l’accomplir
?
2.
Nous recommandons la création d’une structure
qui rendra compte de manière détaillée
des nombreuses manières dont les frères,
les moniales, les sœurs et les laïcs dominicains
coopèrent d’ores et déjà
à la mission de prédication de l’Ordre
dans le monde entier. Cette étude réalisée
en collaboration pourra repérer les idées
et les questions théologiques et pastorales émergeant
de l’expérience de l’Ordre, et faire
des recommandations pour la future coopération.
En plus de fournir une source précieuse d’encouragement
et d’incitation aux membres de l’Ordre,
cette étude peut aussi servir de ressource pour
l’Église en général, qui
manque de structures efficaces pour la collaboration
dans le ministère entre les hommes et les femmes,
les laïcs et les ordonnés.
3.
Nous recommandons que l’Ordre demande au Saint-Siège
la permission d’ordonner à l’ordre
de diacre les sœurs apostoliques chargées
de la prédication et des ministères de
la parole. 
Remis par
Mary Catherine Hilkert, OP
Benedikta Hintersberger OP
Hervé Legrand OP
Mary O’Driscoll OP
Paul Philibert OP