Aggiornamento
dans la fidélité
Il
est évident que le Concile Vatican II marque
un tournant décisif dans l'ecclésiologie,
en particulier dans la perception globale de l'Église
Corps du Christ et des différentes fonctions
des membres de ce Corps. Mais la vie précède
toujours la loi. Et ce qui a été discuté,
puis promulgué par les Pères conciliaires
de 1963 a 1965 avait déjà été
expérimenté et vécu bien avant.
De même le renouveau de l'ecclésiologie
avait été préparé par les
études des théologiens. En ce qui concerne
le laïcat et sa place dans l'Église, il
faut rappeler les travaux décisifs de notre frère
Yves Congar, qui ont ouvert la voie a une nouvelle perception
de la fonction du laïcat dans l'Église.
Nous pouvons affirmer que sans lui, nous ne serions
probablement pas réunis ici, et si ce rassemblement
avait tout de même lieu, les thèmes traités
seraient tout autrès.
Dans
le laïcat dominicain, les grandes figures que nous
avons présentées dans notre "Galerie
des portraits" montrent suffisamment que l'esprit
apostolique de s. Dominique a de tous temps inspiré
ses disciples laïcs et les a poussés a l'action
autant qu'a la contemplation et a la pénitence.
Les
changements que nous constatons après le Concile,
pour importants qu'ils soient, n'affectent en rien la
spiritualité, avec ses notes essentielles, du
laïcat dominicain. En parlant du Concile, Jean
XXIII souhaitait un aggiornamento de l'Église.
En révisant leurs constitutions, les différents
Ordres et Congrégations religieuses ont fait
leur ce projet. Le laïcat dominicain a aussi réalisé
sa mise a jour. Il faut toutefois souligner que ce travail
de révision n'est pas parti de la volonté
d'appliquer les orientations du Concile, mais bien de
s'adapter a une nouvelle situation du monde et de l'Église.
Et cela bien avant le Concile, puisque c'est au Chapitre
général de 1949, a Washington, qu'il est
pour la première fois question de modifier la
règle : S'il paraît opportun d'apporter
quelques innovations dans la règle de notre Tiers-
Ordre, que celles-ci soient proposées en termes
clairs, avec leurs motivations, afin que nous puissions
en demander auprès du Saint-Siège l'introduction
(139.5). Cependant la première refonte de la
règle ne verra le jour qu'en 1964, et la règle
définitive sera approuvée a Montréal
en 1985. C'est ce souci de réalisme qui explique,
me semble-t-il, les étapes multiples de ce labeur,
qui aura ainsi duré plus de vingt ans, et qui
- suivant l'exemple des Constitutions des Frères
- ne sera jamais achevé.
L'intention
de cet exposé est de mettre en évidence
quelques éléments plus importants du changement,
ou plus exactement de l'évolution dont nous sommes
les témoins.
Une
réalité renferme toutes les autrès
: la découverte et la reconnaissance par l'Église
de la participation entiere des laïcs comme tels
a sa mission, en vertu de leur baptême et de leur
confirmation, par lesquels ils participent au triple
pouvoir du Christ prêtre, prophète et roi.
De même, comme laïcs, ils participent pleinement
non seulement a la spiritualité, mais aussi a
la mission de l'Ordre et a son charisme spécifique
de prédication.
Je
voudrais développer cette reconnaissance et ses
conséquences sur trois points: 1. Les laïcs
dominicains sont de vrais laïcs. - 2. Ils sont
autonomes. - 3. Ils sont apôtrès et prêcheurs.
J'y ajouterai quelques considérations sur la
Famille dominicaine.
1.
Les laïcs dominicains sont de vrais laïcs.
Il
est notable que le principal grief fait a la première
rédaction d'une nouvelle règle (1964)
soit d'être "trop religieuse et monastique,
insuffisamment adaptée a la vie de nos tertiaires
et des laïcs" (rapport du Promoteur général
au Chapitre général de 1968).
Il
est vrai que l'idéal proposé par les règles
précédentes ressemblait très fort
a l'idéal des religieux, et que ces règles
étaient très semblables aux constitutions
des Ordres religieux. Le P. Dupuy, O.P., dans l'encyclopédie
"Catholicisme", art. "Laïc",
écrit ceci : Par suite de ces différents
facteurs historiques, le droit des laïcs est demeuré
au Moyen-Âge embryonnaire, et leur spiritualité
a été dans son ensemble une spiritualité
de moines plutôt que de laïcs. (t. VI, c.
1636)
Il
suffit d'un regard sur les règles anciennes pour
se rendre compte de cette similitude. Le langage employé
: prieur, maître ou maîtrèsse des
novices, profession; la règle de Munio traite
des heures canoniales, du lever de nuit, du silence
a observer a l'église, des jeunes, de l'habit.
Celle de Theissling en reste très proche; ne
sont supprimés que les deux chapitrès
concernant le lever de nuit et le silence a l'église
(plus un autre qui interdisait le port d'armes).
La
nouvelle règle de 1964 parle encore d'une certaine
participation a la vie religieuse et apostolique de
l'Ordre (n. 1). Mais le chapitre 13 (n. 48) souligne
le caractère séculier des tertiaires :
Les Tertiaires auront conscience d'être appelés
a professer la perfection chrétienne dans la
vie séculière et a travailler a la rénovation
du monde. C'est pourquoi, tout en rejetant l'esprit
du monde, ils rempliront parfaitement leurs devoirs
d'état séculiers et leurs obligations
professionnelles.
La
règle de 1968 introduit un nouveau langage :
il y est question des laïcs de saint Dominique.
La référence au décret conciliaire
est explicite des le prologue. Leur premier engagement
est ainsi défini dans l'article 1, intitulé
"De vrais laïcs, avec une sainteté
de laïcs" : Toutes les affaires temporelles,
auxquelles ils sont étroitement mêlés,
ils s'emploieront a les entreprendre, a les éclairer
et les ordonner selon l'évangile, en sorte que,
devenus de vrais signes de foi, d'espérance et
de charité, ils entraînent les autres laïcs
a remplir les devoirs de la vie chrétienne.
La
règle de Montréal s'ouvre (n. 1) par l'affirmation
du concile sur la place des laïcs dans l'Église
: Parmi les disciples du Christ, les hommes et les femmes
qui vivent dans le monde participent par leur baptême
et leur confirmation a la mission royale, sacerdotale
et prophétique de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Ils ont comme vocation de répandre dans le coeur
de l'humanité la présence du Christ, pour
que le message divin du salut soit connu et accepté
par tous les hommes (AA §3).
Le
Chapitre général d'Avila (1986) instituait
une commission pour étudier la place des laïcs
dans notre apostolat. Il déclare : C'est plus
spécifiquement par leur engagement dans les affaires
du monde que les laïcs jouent leur rôle indispensable
dans la mission de salut de l'Église (83 d).
Et
l'année suivante, le Maître de l'Ordre,
fr. Damian Byrne, dans la lettre qu'il adresse au laïcat
dominicain, commente longuement et théologiquement
tant la nouvelle règle que les orientations du
Chapitre d'Avila. Je me permets de le citer. D'abord
un constat : Le Concile Vatican II s'est fait l'écho
d'un nouveau signe ecclésial: le réveil
du laïcat pour une nouvelle étape de coresponsabilité
et de sens communautaire... Le réveil des laïcs
au ministère et a la coresponsabilité
ecclésiale est un signe des temps qui revet une
profonde signification théologique. ... Ce n'est
pas seulement un substitut a l'absence d'un prêtre
ni la mise a l'écart de celui-ci. C'est plutôt
le fait que de nombreux laïcs, par vocation ou
par un charisme spécial, se sentent appelés
a devenir animateurs de la communauté chrétienne
dans la prière, le partage de la Parole, dans
les engagements sociaux et politiques, dans les oeuvres
de charité et de justice.
Et
le fr. Damian de souligner une dimension particulière
- et particulièrement importante - de cette évolution
: Dans ce réveil du laïcat, la présence
des femmes, après des siècles de silence
et de marginalisation, acquiert une attention et une
importance singulières. Les dons naturels et
les charismes spécifiques de la femme infusent
une vitalité nouvelle dans la communauté
chrétienne et révèlent une nouvelle
face de l'expérience chrétienne.
Il
voit la source de ce changement dans la nouvelle ecclésiologie
proposée par Vatican II, qui définit l'Église
comme Peuple de Dieu, dans lequel tous les baptisés
participent de plein droit a sa vocation et a sa mission.
Mais
je n'insiste pas davantage : vous avez étudié
les Actes du Chapitre d'Avila et la lettre du fr. Damian
pour préparer notre présent rassemblement.
Je voudrais seulement conclure ce point par cette formule
très expressive du Chapitre de Mexico (1992)
: Nous exhortons nos frères et soeurs laïcs
a approfondir leur spécificité de laïcs
en étant a la fois présence de l'Église
dans le monde et présence du monde dans l'Église
(n.128 a).
2.
Les laïcs dominicains sont autonomes.
Je
veux dire par la que l'autorité et le pouvoir
de décision ne sont plus entre les mains des
frères - étant sauve l'autorité
du Maître de l'Ordre et celle des Chapitres généraux,
qui assurent l'unité de tout l'Ordre dans sa
dimension de Famille dominicaine - mais ont passé
aux mains des laïcs.
Reprenons
quelques textes anciens et récents, pour vérifier
le changement. Je lis dans la règle de 1923 :
L'institution du Directeur de Fraternité, dans
les églises de l'Ordre, est exclusivement réservée
au Maître général ou au Prieur provincial
(n.53). Le Directeur, durant sa charge, peut d'office
accomplir tout ce qui a rapport a la direction et a
la formation spirituelle des Frères (n.55). Chaque
année le Directeur avec les membres restants
du conseil renouvelleront la troisième partie
des conseillers... Avec le conseil ainsi complété,
le Directeur instituera le prieur et les autres dignitaires
(n.60).
Le
titre de Directeur exprime bien la réalité
: c'est lui qui a la responsabilité principale,
c'est lui qui, avec le conseil, décide de tout
ce qui est important.
Que
dit la règle de 1964? Nous y lisons au n.54 :
Les supérieurs officiels du T.-O. sont... c)
le directeur local dans sa fraternité. Le chapitre
XVII est consacré au directeur de fraternité.
Ce sera un prêtre (62). Son rôle: convoquer
le conseil de la fraternité et le présider,
proposer aux tertiaires la Parole de Dieu, admettre
dans la fraternité les nouveaux membres, les
corriger, avertir, dispenser et absoudre, conformément
a la règle. Tout ce qui concerne la formation
spirituelle et l'orientation de l'action tant des membres
que des responsables le regarde d'office (63). On ne
peut guère trouver formule plus absolue pour
exprimer son pouvoir.
La
règle de 1968 introduit une nouvelle terminologie,
qui exprime une réforme profonde de structure.
Il n'y a plus de directeur, mais un assistant religieux,
a qui il appartient d'aider, d'enseigner et de faire
progresser les membres de la fraternité dans
la vie évangélique et apostolique, selon
l'esprit et la tradition de l'Ordre. Il lui revient
aussi de célébrer le rite liturgique d'admission
et de recevoir les professions conjointement avec le
président (ou prieur) de la fraternité
(n.17, a et b).
Quant
a la règle de Montréal, elle déclare
que l'assistant religieux (frère ou soeur) a
une fonction d'assistance doctrinale et spirituelle.
Il est nommé par le prieur provincial, après
avis du promoteur provincial et du conseil local des
laïcs (n.21 c). Les articles 16 et 17 précisent
que c'est le ou la responsable laïc de la fraternité
qui procède, avec l'assistant religieux, a la
réception du candidat ou qui recevra, également
avec l'assistant religieux, son engagement temporaire
ou définitif.
Ainsi
voyons-nous le pouvoir passer des mains d'un directeur
prêtre a celles des responsables laïcs, avec
un assistant religieux qui n'est plus forcément
un prêtre, mais qui peut aussi être une
soeur ou un frère coopérateur, et même
un ou une laïc formé/e (Avila n.92).
Relevons,
dans cette perspective, une recommandation faite aux
frères par le Chapitre général
de Madonna dell'Arco, en 1974, citant largement la constitution
Lumen Gentium (n.37) : Qu'ils reconnaissent et promeuvent
la dignité et la responsabilité des laïcs
dans l'Église et dans l'Ordre, ayant volontiers
recours a la prudence de leurs conseils; qu'ils leur
confient des charges et leur laissent la liberté
d'action, stimulant même leur courage pour entreprendre
de leur propre initiative; qu'ils respectent et reconnaissent
la juste liberté qui appartient a tous dans la
cité terrestre (n.232).
Au
terme de cette évolution, il n'y a plus un Tiers-Ordre
dépendant du premier Ordre, mais au sein de ce
qu'on nomme désormais la Famille dominicaine,
diverses branches correspondant a des états de
vie différents; le Chapitre général
de Quezon City (1977) relève que l'acceptation
très large de la notion de famille dominicaine
par toutes les branches de l'Ordre semble être
un signe particulier de l'Esprit Saint qui travaille
en chacun de ceux qui veulent être fils et filles
de saint Dominique (n.64).
Poursuivant
cette analyse, il continue: La participation a une vocation
commune entraîne la solidarité de tous
et lie chacun au service de la mission de l'Ordre selon
une réciprocité nécessaire. La
diversité n'est donc pas fondée sur quelque
inégalité entre les membres des diverses
branches de la famille, mais plutôt sur le fait
que la mission de l'Ordre est remplie grâce a
des ministères différents et réciproques
qui s'accomplissent grâce a une collaboration
mutuelle et complémentaire (65).
3.
Les laïcs dominicains sont apôtres et prêcheurs.
a)
Les règles successives
Il
est notable que, dans la règle de Munio, aucun
paragraphe ne parle de l'apostolat au sens moderne du
terme, sauf de la visite des malades et de l'assistance
aux nécessiteux, mais de défense et de
propagation de la foi (ch. 15). La règle de 1923
comporte un chapitre intitulé "Des oeuvres
de l'apostolat et de la charité". Suivant
sur ce point les traces de l'apostolique Patriarche
s. Dominique et de la séraphique vierge sainte
Catherine de Sienne, tous les tertiaires emploieront
et dépenseront sans mesure, d'un coeur ardent
et généreux, leur vie pour la gloire de
Dieu et le salut du prochain. - Se souvenant des traditions
de nos pères, ils travailleront fortement, par
la parole et les oeuvres, pour la vérité
de la foi catholique, pour l'Église et le Pontife
romain... ils s'adonneront aux oeuvres de charité
et de miséricorde... ils aideront le clergé
de la paroisse dans ses oeuvres pieuses, et surtout,
la ou la nécessité l'exige, en instruisant
les enfants des vérités chrétiennes.
(Ch. XI)
La
règle de 1964 reprend presque textuellement ce
passage, y ajoutant une note actualisante: militant
de préférence dans les rangs de l'Action
catholique (n. 49). Ce qui est nouveau et qui mérite
d'être souligné, c'est ce qui précède
immédiatement : Les tertiaires auront conscience
d'être appelés a professer la perfection
chrétienne dans la vie séculière
et a travailler a la rénovation du monde. C'est
pourquoi tout en rejetant l'esprit du monde, ils rempliront
parfaitement leurs devoirs d'état séculiers
et leurs obligations professionnelles (n. 48). On pressent
déjà l'apport du concile sur la mission
spécifique du laïcat.
La
règle de 1968 intitule le chapitre consacré
a l'apostolat la mission apostolique. Les laïcs
sont invités a assimiler le mieux possible la
doctrine si féconde du sacerdoce commun des fidèles,
a se dévouer sans compter au service prophétique
qui est aussi confié aux laïcs, afin de
devenir des hérauts de la foi vraiment compétents.
Ils participeront activement a l'oeuvre oecuménique.
Enfin, adhérant profondément a la doctrine
sociale de l'Église, ils s'efforceront d'exercer
une influence chrétienne dans leur entourage
social et d'affermir le règne de la justice,
de l'amour fraternel et de la paix sur la terre (n.
5).
La
règle actuelle spécifie que les laïcs
dominicains se caractérisent ... par l'engagement
au service de Dieu et du prochain dans l'Église,
et qu'ils participent a la mission apostolique de l'Ordre
par la prière, l'étude et la prédication
selon leur condition de laïcs (n. 4). Le paragraphe
suivant reprend le titre de 1968 : Mission apostolique,
pour affirmer que les laïcs donnent le témoignage
de leur foi, qu'ils sont a l'écoute des nécessités
de leur époque et qu'ils se mettent au service
de la vérité. Ils sont attentifs aux principaux
objectifs de l'apostolat contemporain dans le sein de
l'Église et très spécialement préoccupés
de l'authentique miséricorde envers toutes les
formes de souffrance, dans la défense de la liberté,
de la justice et de la paix. Ils savent, conclut la
règle, que leur action apostolique doit découler
de l'abondance de leur contemplation (n. 5-7).
Voila
pour les textes législatifs de l'Ordre, qui sont
par définition des textes sobres et brefs. Ils
ont besoin d'être explicités d'une part
par ce qu'a dit le Concile Vatican II et d'autre part
par les Chapitres généraux et les lettres
des Maîtres de l'Ordre.
b)
La sanctification du monde.
Je
rappellerai d'abord quelques affirmations du Concile.
Comme nous le disions déjà, le caractère
séculier est le caractère propre et particulier
des laïcs ... Leur vocation propre consiste a chercher
le règne de Dieu précisément a
travers la gérance des choses temporelles qu'ils
ordonnent selon Dieu... Ils sont appelés par
Dieu pour travailler comme du dedans a la sanctification
du monde, a la façon d'un ferment, en exerçant
leurs propres charges sous la conduite de l'esprit évangélique...
C'est a eux qu'il revient d'une manière particulière,
d'éclairer et d'orienter toutes les réalités
temporelles auxquelles ils sont étroitement unis,
afin qu'elles se fassent et prospèrent constamment
selon le Christ (LG 31). Il ajoute : Les laïcs
sont appelés tout spécialement a assurer
la présence et l'action de l'Église dans
les lieux et les circonstances ou elle ne peut devenir
autrement que par eux le sel de la terre. Et il conclut
: La voie doit donc leur être ouverte de toutes
parts pour que, selon leurs forces et les nécessités
des temps, ils puissent activement participer, eux aussi,
a l'oeuvre du salut qui est celle de l'Église
(33).
Que
cela ne soit pas encore pleinement réalisé
ressort de cette toute récente demande de Jean-Paul
II "d'intégrer davantage les laïcs
dans la pastorale" (aux évêques polonais
en visite ad limina, 2 fév. 1998).
Ce
que le Concile affirmait ainsi pour tous les laïcs
s'applique a fortiori aux laïcs dominicains, comme
le déclare le Chapitre d'Avila (n. 85). C'est
plus spécifiquement par leur engagement dans
les affaires du monde que les laïcs jouent leur
rôle indispensable dans la mission de salut de
l'Église (n. 83, d). Et de citer Paul VI, dans
Evangelii nuntiandi, qui déclare: "Leur
champ propre d'activité dans la tâche de
l'évangélisation est le monde vaste et
complexe de la politique et des affaires sociales, de
l'économie et de la culture, de la science et
des arts, de la vie internationale et des mass médias"
(70).
L'accomplissement
d'une telle mission requiert absolument la compétence,
et par conséquent une formation tant dans les
domaines profanes qu'en doctrine chrétienne.
Cette compétence dans les domaines séculiers
est indispensable pour assurer la crédibilité
de la parole des frères, affirment deux Chapitres
généraux. Voici ce que déclare
celui de Tallaght, en 1971 : La mission doctrinale de
l'Ordre des prêcheurs ne peut être pleinement
exercée aujourd'hui sans la participation et
l'aide active des laïcs qui étudient les
problemes du monde actuel et les questions posées
par la recherche scientifique contemporaine, et qui
en même temps participent a l'esprit de notre
Ordre (n. 173.1).
c)
Le ministère de la parole.
Ce
rappel et ce recentrage sur la dimension séculière
de l'apostolat des laïcs me paraissaient importants
avant de parler de la note spécifique de notre
Ordre : la prédication. Le texte de l'Instruction
romaine parue en novembre dernier (1997) "sur quelques
questions concernant la collaboration des fidèles
laïcs au ministère des prêtres"
a troublé certains esprits et provoqué
une certaine confusion. L'équipe chargée
de la préparation de notre présente rencontre
se trouvait a Rome en novembre, lors de la publication
de ce texte; nous avons exprimé nos craintes
devant le Conseil généralice. Le Maître
de l'Ordre et son conseil ont chargé notre groupe
de travail francophone d'analyser ce document, avec
l'aide du fr. Guido Vergauwen, assistant pour la vie
intellectuelle, et de fournir un rapport. Nous nous
mettrons au travail lors de la prochaine rencontre du
groupe, du 22 au 24 mai. Mais il me semble que nos craintes
étaient excessives. Regardons maintenant notre
tradition et les orientations récentes reçues
de la direction de l'Ordre.
Le
Concile ouvre largement la voie au ministère
de la parole pour les laïcs, lorsqu'il affirme
leur participation a la fonction prophétique
du Christ. Le Christ, grand prophète ...accomplit
sa fonction prophétique... non seulement par
la hiérarchie qui enseigne en son nom et avec
son pouvoir, mais aussi par les laïcs dont il fait
pour cela également des témoins en les
pourvoyant du sens de la foi et de la grâce de
la parole (cf. Ac 2.27-18; Ap. 19.10) afin que brille
dans la vie quotidienne, familiale et sociale, la force
de l'Évangile. Un peu plus loin, le texte continue
: Les laïcs deviennent les hérauts puissants
de la foi en ce qu'on espère... Cette action
évangélisatrice... faite et par le témoignage
de la vie et par la parole, prend un caractère
spécifique et une particulière efficacité
du fait qu'elle s'accomplit dans les conditions communes
du siècle (LG 35).
Ailleurs,
dans le Décret sur l'apostolat des laïcs,
nous trouvons cette assertion très forte : Par
son apostolat l'Église et tous ses membres doivent
d'abord annoncer au monde le message du Christ par leurs
paroles et leurs actes et lui communiquer sa grâce.
Cela s'accomplit principalement par le ministère
de la parole et des sacrements. Confié spécialement
au clergé, il comporte pour les laïcs un
rôle propre de grande importance, qui fait d'eux
les "coopérateurs de la vérité"
(3 Jn 8)... Cet apostolat ne consiste pas dans le seul
témoignage de la vie; le véritable apôtre
cherche les occasions d'annoncer le Christ par la parole...
Et de conclure : C'est dans les coeurs de tous que doivent
résonner ces paroles de l'Apôtre: "Malheur
a moi si je n'évangélise pas" (1
Co 9.16) (AA 6).
Le
ministère de la parole exercé par les
laïcs dominicains a donc un fondement ecclésial
solide. Les documents émanant de l'Ordre insistent
sur cet aspect de notre apostolat. Le "document
de Bologne", qui sert de base pour toute la Famille
dominicaine, a des paroles très fortes a ce sujet
: La mission particulière que nous recevons est
la proclamation de la parole de Dieu... Prêcher
sous des formes variées, en accord avec la tradition
dominicaine, c'est la force créatrice indispensable
au monde contemporain (n. 4.1). Il souligne la nécessité
de la formation permanente pour que la prédication
soit efficace. Et il apporte cette remarque assez inattendue
ici : Dans un monde qui change rapidement, les dominicains
écoutent et accueillent la parole de Dieu déjà
présente dans les cultures de nos milieux de
vie. Nous devons être a l'avant-garde en annonçant
la bonne nouvelle libératrice aux différentes
cultures (4.3 ).
Peu
après, le Chapitre de Rome (1983) se félicite
de la collaboration entre tous les groupes de la famille
dominicaine dans les tâches d'évangélisation.
Il exhorte les frères a poursuivre ou a commencer
cette collaboration avec d'autres membres de la famille
dominicaine, par exemple dans le ministère de
la Parole, dans l'animation d'exercices spirituels...
dans la catéchèse, les programmes de formation,
la promotion des vocations, dans les activités
de Justice et Paix (n. 279).
La
règle de Montréal déclare qu'un
dominicain doit être préparé a prêcher
la Parole de Dieu... Cela implique spécialement
la défense de la dignité humaine, de la
vie et de la famille. Le souci de promouvoir l'unité
des chrétiens, le dialogue avec les non-chrétiens
et les non-croyants fait partie de la vocation dominicaine
(n.12).
Le
Chapitre d'Oakland (1989) rappelle que le charisme de
la prédication s'étend a toute la famille
dominicaine pour le bien de l'Église. La collaboration
entre frères, soeurs et laïcs doit donc
apparaître comme le signe de leur participation
a ce même charisme (n.47).
La
réflexion pourrait se poursuivre a travers les
lettres et autres interventions des Maîtres de
l'Ordre, en particulier des deux lettres du fr. Damian
Byrne dont la lecture a servi de base a votre réflexion
préparatoire. Il serait trop long de les citer
encore. Vous aurez encore l'occasion de vous y référer
dans vos travaux de ces prochains jours.
d)
Un vrai ministère.
Je
voudrais seulement, pour introduire la réflexion
de demain, rappeler ce qu'écrivait le fr. Damian
dans sa lettre de novembre 1987. Nous sommes invités
a réviser nos théologies traditionnelles
du ministère... Le caractère très
sacré des actes liturgiques et le lien très
fort entre ministère sacerdotal et autorité
dans l'Église nous ont accoutumés a un
point de vue sacré et liturgique donnant la préférence
a ces ministères. Dans cette forme, les fonctions
et les ministères associés au culte occupent
la première place dans notre système de
valeurs théologiques, tandis que les ministères
plus laïques sont relégués au second
rang. Ceci doit changer. Nous souvenant du conseil de
s. Paul aux Corinthiens, il est nécessaire de
retrouver le critère communautaire pour valider
et donner la préférence au charisme et
au ministère. Le charisme et les ministères
prennent plus d'importance dans la mesure ou ils bâtissent
la communauté chrétienne... Ceci nous
aide a accepter la signification profondément
chrétienne des ministères exercés
par les baptisés dans la recherche d'une société
plus humaine, plus aimante, plus juste : promotion,
assistance, défense des droits de l'homme etc.
(2 c).
e)
Deux faits importants.
Avant
de conclure, je voudrais mentionner deux faits importants
qui accompagnent cette évolution du laïcat
dominicain et de sa participation a la mission de l'Ordre
et de l'Église :
-
d'une part l'apparition de cette réalité
de la Famille dominicaine, qui a pour conséquence
un nouveau type de relations entre les différentes
branches de l'Ordre, participant toutes, chacune a sa
manière, a l'unique charisme et mission de l'Ordre
qui est la prédication, sur la base de la spiritualité
dominicaine : collaboration dans l'apostolat comme dans
des projets de formation commune en vue d'une meilleure
efficacité et d'une plus grande unité.
Désormais, tout ce qui est dit de la Famille
dominicaine dans les documents officiels concerne directement
le laïcat.
-
d'autre part l'émergence d'une nouvelle place
de la femme dans la société et dans l'Église,
ce qui représente une nouvelle manière
d'aborder toutes les grandes questions, même théologiques,
du monde d'aujourd'hui, en y apportant toute la richesse
de perception et d'analyse moins purement rationnelle
de la personnalité féminine.
Oser,
pour être fidèles
Que
nous apprend ce survol de la législation des
Fraternités a travers les règles successives
avant et après le Concile Vatican II ?
1.
Chez les frères, le livre des Constitutions est
en perpétuelle évolution : chaque Chapitre
général y apporte des changements. Il
me semble que les Fraternités laïques sont
en train de suivre cet exemple. Il avait été
demandé que la nouvelle règle ait le caractère
d'une loi fondamentale, et que pour cela elle soit brève
et simple, ne contenant que les normes plus générales,
afin de mieux pouvoir s'adapter aux temps et aux lieux
(Bologne 1961, n. 271). Cette souplesse, cette capacité
d'adaptation sont requises pour un apostolat capable
de répondre a des situations et des besoins toujours
nouveaux. L'essentiel est la fidélité
a l'esprit qui nous anime et a la mission qui nous est
confiée.
2.
L'Église s'est redéfinie a travers le
Concile, et les laïcs y ont retrouvé leur
vraie place et la reconnaissance de leur participation
a sa mission. Ils ont été reconnus dans
leur identité propre de laïcs; leur champ
d'action a été défini : le monde
a transformer selon l'esprit de l'Évangile. Ne
pas suivre cette ligne de conduite serait une infidélité
a notre vocation de laïcs et a ce qu'a voulu s.
Dominique. Réjouissons- nous plutôt de
cette évolution. Qu'elle soit pour nous source
de dynamisme.
3.
L'Église et l'Ordre reconnaissent une diversité
de charismes suscités par l'Esprit. Chacun et
chacune doit faire fructifier le sien pour le bien de
la communauté, pour le bien de l'humanité.
Il y a la une invitation a l'écoute : écoute
du monde dans lequel nous vivons, pour en percevoir
les appels et y discerner les signes que le Seigneur
nous adresse; écoute de soi, pour reconnaître
nos charismes propres et les mettre en oeuvre. Invitation
aussi a nous réjouir de la diversité et
de la pluralité des talents et des initiatives,
qui sont une richesse.
4.
Dans cette diversité, les ministères sont
différents, "mais c'est le même Esprit",
dit s. Paul. Ministres ordonnés et laïcs
ont a travailler ensemble et a se former mutuellement.
Si les laïcs doivent recevoir des frères
ou des soeurs, une formation spirituelle, biblique et
théologique, il leur appartient d'apporter aux
théologiens leurs compétences profanes
et leur connaissance du monde. Je crois qu'il y a à
créer des lieux pour que ces échanges
deviennent réalité.
5.
Lorsqu'on est en route, les haltes permettent de regarder
le chemin parcouru et de s'orienter pour continuer dans
la bonne direction. Pour l'Église, le Concile
a été une de ces haltes importantes. Il
a esquissé un itinéraire a suivre, une
mission a accomplir, et proposé des moyens pour
y parvenir. L'Ordre a fait de même. Notre halte-rencontre
de ces jours a le même objectif : ayant regardé
le chemin parcouru, nous voulons tracer les grandes
lignes de la route a parcourir et des objectifs a poursuivre,
et cela a la lumière des documents qui nous ont
été donnés par les responsables
de l'Église et de l'Ordre pour nous orienter.
Engageons-nous avec confiance et sans réticences.
6.
L'Ordre est vivant; l'esprit de Dominique continue de
toucher des hommes et des femmes, jeunes et moins jeunes,
et a susciter de nouvelles manières de mettre
en oeuvre son dynamisme profond. N'ayons pas peur des
nouvelles formes de réalisation de l'idéal
dominicain. "Il y a de multiples demeures dans
la maison du Pere."
J'emprunte
ma dernière parole a la lettre du fr. Damian
sur "le ministère de la prédication":
Saint Dominique n'avait aucun doute sur sa mission.
Il se savait prêcheur. Nous devons remettre en
valeur cette certitude de Dominique. Aujourd'hui nous
devons nous voir nous-mêmes pas tant comme "Dominicains"
que comme "Prêcheurs".