'ai
intitulé cette conférence "La Galerie
des portraits". Certains d'entre vous connaissent
peut-être Hernani, une pièce célèbre
de Victor Hugo et auront reconnu l'emprunt. Cette scène
m'est spontanément venue à l'esprit lorsque
j'ai lu pour la première fois une conférence
que présenta à Montréal, lors du
Congres mondial des Fraternités en 1985, le fr.
Domenico Abbrescia.
Voici
en deux mots cette scène, restée gravée
dans ma mémoire depuis mes années de collège.
Pour répondre au roi qui demande que lui soit
livré Hernani - que le duc Ruy Gomez tient caché
- celui-ci parcourt dans son château la Galerie
des portraits. S'arrêtant devant chaque tableau,
il évoque les hauts faits de ses ancêtres,
pour conclure, lorsqu'il arrive au dernier : "Ce
portrait, c'est le mien. - Roi don Carlos, merci! Car
vous voulez qu'on dise en le voyant ici : " Ce
dernier, digne fils d'une race si haute, fut un traître
et vendit la tête de son hôte! ""
La
situation n'est certes pas la même pour nous.
Mais ce que j'aime à retenir, c'est la fierté
de don Ruy Gomez. Il est fier de ses ancêtres
et puise dans leur exemple la force d'être fidèle
à une tradition de grandeur et de noblesse. Pour
introduire les travaux de cette 4e rencontre des représentants
des Fraternités laïques dominicaines d'Europe,
ne serait-il pas vivifiant pour chacune et chacun d'entre
nous d'accomplir une démarche semblable, de parcourir
nous aussi la galerie des portraits des membres illustres
de la noble famille du Laïcat dominicain, pour
y puiser à notre tour, en découvrant nos
aînés, la fierté d'une tradition
de sept siècles, qu'il nous appartient aujourd'hui
de prolonger et de transmettre. Je n'ai point de tableaux
à accrocher aux murs. Mais je voudrais brosser
devant vous des portraits, pour éveiller en vous
une semblable fierté et la volonté de
ne pas déchoir d'une telle lignée de héros
et de saints.
Est-il
besoin de préciser que je m'inspire très
largement de l'oeuvre du Père Abbrescia, malheureusement
décédé en 1971.
Catherine
de Sienne
Voici
d'abord la plus grande de nos aînées :
surpassant toutes les autres figures, Catherine, qui
naît le jour de l'Annonciation 1347, 23e fille
de Jacopo Benincasa, teinturier à Sienne, et
de Lapa Piagenti. Âgée de 6 ans, elle reçoit
sa première vision surnaturelle, et à
7 ans, elle fait voeu de virginité. Ayant résisté
victorieusement aux projets matrimoniaux de ses parents,
à 16 ans, elle entre parmi les mantellate - c'est
ainsi qu'on désigne alors à Sienne les
laïques dominicaines - revêtant leur vêtement
blanc et noir. Elle partage son temps entre l'église
et l'hôpital-léproserie, ou elle assiste
les malades. Elle a tout juste 20 ans lorsque, au soir
du jeudi gras 1367, lui est accordé le mariage
mystique avec Jésus.
À
Sienne, Catherine ne passe pas inaperçue : aux
uns, son comportement paraît absurde; pour d'autres,
il est scandaleux; d'autres encore traitent Catherine
d'exaltée. Cela n'empêche pas que se forme
autour d'elle un cénacle de gens d'Eglise, prêtres
et religieux, d'artistes et d'hommes cultivés,
d'artisans et de travailleurs, de jeunes et de moins
jeunes, de simples femmes du peuple et de dames de l'aristocratie
siennoise. Cette belle compagnie, comme on la désigne,
se réunit autour de Catherine pour prier, réfléchir,
méditer, dialoguer. Catherine ne manque certes
pas de charme féminin, mais elle est plus riche
encore de sainteté; sa beauté spirituelle
surpasse sa beauté naturelle.
Lorsque
le pape Urbain V quitte Rome pour retourner à
Avignon (1367), Catherine se sent illuminée intérieurement
par l'Esprit-Saint et elle commence à se former
une conscience politique au sens dominicain du "
va et prêche ". Elle est sure d'avoir reçu
du Christ une mission prophétique et d'être
envoyée par lui. Alors qu'elle se prodigue sans
relâche à soigner les pestiférés
de Sienne (1374), elle reçoit de Grégoire
XI l'indulgence : c'est ainsi que débutent les
contacts de Catherine avec le pape. À l'invitation
de ce dernier, elle lance l'apostolat du saint passage,
croisade contre les musulmans. C'est dans cette période
que, rentrant à Sienne, elle assiste sur l'échafaud
le jeune Niccolo di Tuldo.
Quand
Grégoire XI riposte à la révolte
des Florentins en jetant l'interdit sur la ville, ceux-ci,
craignant les conséquences d'un tel acte, se
hâtent de mandater Catherine comme ambassadrice
auprès du pape. C'est ainsi qu'en juin 1376,
elle se trouve à Avignon, accompagnée
de son confesseur, le bienheureux Raymond de Capoue.
Le pape consent à sa requête d'indulgence.
Mais la reprise des hostilités par les Florentins
fait échouer la mission.
Cependant
Catherine a une autre mission, secrète, que lui
a confiée le Christ lui-même: faire retourner
le pape à son siège de Rome. Elle s'offre
alors en victime pour le succès de cette mission:
"Si c'est ta volonté, fais hâcher
les os et la moelle pour ton Vicaire sur la terre,"
prie-t-elle à Avignon. Grégoire XI quittera
Avignon le 19 septembre 1376, et en janvier 1377 il
est de retour à Rome. Mais il ne tardera pas
à y mourir. Son successeur Urbain VI est mal
accepté et la révolte gronde. Les cardinaux
français et leurs amis déclarent nulle
son élection et élisent un autre pape,
plus exactement un anti-pape, Clément VII. Comme
son prédécesseur, Urbain VI recourt alors
à Catherine : il l'invite à Rome et la
convaint d'adresser la parole au Consistoire. Les paroles
brûlantes de la jeune siennoise secouent le Sacré
Collège. Catherine, ainsi impliquée dans
la défense d'Urbain VI, renouvelle l'offrande
d'elle-même en victime: "Accorde-moi la grâce
de distiller mon sang et cueille la moelle de mes os
dans ce jardin de la sainte Eglise." (22.02.1379)
Catherine
est épuisée, consumée davantage
par l'amour crucifié pour son Eglise et pour
l'Italie que par les fatigues physiques: "J'ai
consumé et donné ma vie dans l'Eglise
et pour l'Eglise sainte, ce qui est pour moi une grâce
très singulière." Au soir du 29 avril
1380, à l'heure de la passion du Christ son Epoux
- qui l'a voulue participante des sacrés stigmates
- elle meurt, âgée de 33 ans, dans sa maisonnette
de la via del Papa, à Rome, non loin de l'église
de la Minerve, ou son corps repose encore aujourd'hui.
Témoins
de cette âme de feu, nous avons ses Lettres (au
moins 382), rassemblées avec amour par ses disciples,
le Dialogue de la divine doctrine, dicté pendant
ses extases, et ses Prières, transcrites aussi
par des disciples durant ses extases.
Canonisée
par le pape Pie II en 1461, sainte Catherine sera déclarée
co-patronne de Rome en 1866, patronne de l'Action catholique
féminine en 1909, Docteur de l'Eglise en 1970.
L'Ordre
des laïcs au 13e siècle
Il
faut maintenant que nous revenions un peu en arrière.
En 1363, elle a seize ans, Catherine - cette géante
parmi nos grandes soeurs - entre dans un mouvement qui
existe déjà : les mantellate de saint
Dominique. Elle n'est donc pas la première; elle
entre dans une tradition qui l'a précédée,
mais qu'elle va profondément transformer.
Le
mouvement laïc dans l'Eglise prend naissance au
12e et au début du 13e siècle. Il traduit
une soif de revenir à l'évangile et à
sa simplicité. Le mouvement est bouillonnant,
tumultueux, multiforme. Nombreux sont les prédicants
laïcs sans mandat et à la doctrine pas toujours
très orthodoxe. L'apparition des Ordres mendiants
vient répondre à une attente. Les laïcs
trouvent dans ces nouvelles formes de spiritualité
la réponse à leurs aspirations. Suivant
leurs tendances spirituelles personnelles, certains
se retrouvent mieux autour des fils de s. François,
d'autres, autour des Frères prêcheurs.
Pour se distinguer, ils revetent les couleurs de ces
nouveaux Ordres : le gris des frères mineurs
ou le noir des prêcheurs. Mais tout ce monde n'a
encore aucune Règle juridique. Le 7e Maître
de l'Ordre de saint Dominique, l'espagnol Munio de Zamora,
sera le premier à donner un statut propre à
ces laïcs, en promulguant pour eux, en 1285, la
Règle des Frères et Soeurs de la pénitence
de saint Dominique.
Parmi
les premiers pénitents noirs, avant même
l'existence de la Règle, on relève déjà
les noms de deux bienheureux: Albert de Villa d'Ogna
(+1279) et Zdislava (+1252). Le premier est un paysan,
pauvre catholique, qui passe de maison en maison, recueillant
des aumônes pour les pauvres et les malades; il
construit pour eux un hospice, qu'on appellera plus
tard l'Hôpital St-Albert. - Dans un cadre social
différent, c'est en Bohème que vit la
bienheureuse Zdislava, toute engagée dans les
oeuvres de miséricorde.
Dans
cette fin du 13e siècle, notons encore en Italie
les noms de Genevieve et de Nera Tolomei, contemplatives
animées d'un profond esprit de pénitence,
et celui de la bienheureuse Benvenuta Bojani, du Frioul.
Des
le début du 14e, apparaît un phénomène
nouveau : certaines soeurs de la pénitence se
réunissent en colleges pour mener la vie commune.
Elles n'ont cependant pas d'autre Règle que celle
de Munio. Il n'y a donc pas de différence canonique
entre elles et les soeurs qui vivent isolées
dans le monde. La nouveauté qu'apportera Catherine,
c'est qu'elle refusera et le mariage, et la vie cloîtrée,
pour vivre dans le monde une vie de service et de témoignage
spirituel selon l'esprit et le charisme de Dominique.
Abbrescia dit d'elle : "Catherine est pleinement
femme, pleinement laïque, pleinement dominicaine,
pleinement contemplative, pleinement apostolique : elle
incarne l'être dominicain comme aucune autre femme."
Proches
de Catherine dans le temps, nommons ici la bse Jeanne
d'Orvieto (1264-1306), dentelliere, la bse Marguerite
de Citta di Castello (1287-1320), aveugle, grande contemplative,
la bse Villana delle Botti (1332-1360), pénitente,
la bse Sibillina Biscossi (1287- 1367), recluse, et
Béatrice, la fille du peintre Giotto.
C'est
à la fin du 15e siècle que se situe un
changement de terminologie : les Chapitres généraux
de 1481 et 1484 commencent à parler du TIERS-ORDRE
de la pénitence de s. Dominique et de tertiaires.
Dans
une Europe déchirée (14e - 16e siècles.)
Le
grand schisme d'Occident (1378-1417) rend urgente la
réforme de l'Eglise. Au mouvement pré-réformiste,
qui part de la base et qui précédera d'au
moins un demi siècle la réforme officielle,
participent plusieurs tertiaires dominicaines - notez
le féminin! - dont certaines, suivant l'exemple
de Catherine, s'impliquent aussi dans la vie politique.
Relevons ici les noms de trois bienheureuses italiennes
: Colombe de Rieti (+1501), ouvrière de la paix
à Pérouse, Madeleine Panatierri (+1503),
mystique qui exerce une influence certaine sur les Pères
et les novices du Piémont, et Osanna Andreasi
(+1505), qui renouvelle les prodiges de ste Catherine
dans la sphere politique des Gonzague à Mantoue.
À ces noms, il faut ajouter celui de Maria Porta
(+1520), qui est la mère de saint Gaétan
de Thiene, protagoniste de la réforme pré-tridentine
en Italie.
Le
16e siècle va être marqué d'abord
par la Réforme de Luther (1517) et la grande
déchirure de l'Eglise, puis par la réforme
catholique et le concile de Trente (1545-1563).
Un
laïc dominicain anglais a reçu la reconnaissance
de la béatification : Adrien Fortescue (+1539),
ami de Thomas Moore et cousin d'Anne Boleyn, la deuxieme
femme d'Henri VIII.
On
retrouve, en Italie, plusieurs bienheureuses qui, par
le témoignage de leur vie, ont préparé
spirituellement la réforme catholique : Stéphanie
Quinzani (+1530), Lucie de Narni (+1544), Lucrece Cadamosti
(+1545), Catherine Mattei (+1547), Catherine Carreri
(+1557) et d'autres encore.
Un
changement important a lieu durant cette période
: Les Tertiaires régulières, dont la Règle
du Tiers-Ordre régulier des Soeurs de S. Dominique
avait été approuvée par le Maître
de l'Ordre Albert de Cassaus et le pape Paul III le
13 août 1542, vont devenir, par décision
de s. Pie V, des Tertiaires régulières
cloîtrées. Parmi ces dernières,
mentionnons au passage ste Catherine de Ricci (+1590).
Relevons
ici les noms de quelques tertiaires remarquables de
ce 16e siècle : l'espagnole Louise de Borgia
y Aragon (+1560), la sainte duchesse, comme on l'appelle,
soeur de s. François Borgia; la bse Osanna de
Cattaro, une yougoslave (+1565), précurseur de
l'oecuménisme moderne; la bse Marie Bartholomée
Bagnesi (+1577), italienne, apôtre de Florence.
Les
17e et 18e siècles
Dans
cette période post-tridentine, le premier à
opérer un vrai renouveau du Tiers-Ordre en France
est le fr. Sébastien Michaelis (+1618).Il rédige
un Directoire (faussement appelé Règle
du Tiers-Ordre du P. Michaelis, car c'est toujours la
Règle de Munio qui est en vigueur) qui ne concerne
plus seulement les tertiaires pris individuellement,
mais les communautés de tertiaires. Il introduit
ainsi une nouvelle typologie. Son auteur, sensible aux
signes des temps, tient compte des débuts de
l'émancipation de la femme.
Un
disciple de Michaelis, Jacques de la Palu, publie avec
grand succès une traduction de la Vie de Ste
Catherine de Sienne du bx Raymond de Capoue. Catherine
devient par la le symbole du renouveau. Les communautés
réanimées et réformées ne
s'appellent plus Fraternités, mais Congrégations
de ste Catherine. Très rapidement la France en
est constellée.
À
Toulouse, les tertiaires sont les premières à
organiser d'une manière professionnelle l'assistance
sanitaire aux malades. Lorsque s. Vincent de Paul fonde
à Paris les Dames de charité, il est vraisemblable
qu'il s'inspire de leur exemple.
Les
tertiaires font preuve d'une grande activité
et se font promotrices de nombreuses initiatives sociales.
À Paris, Mme Marie Lumagne (+1657) fonde l'Institut
de la Providence pour les jeunes; Mme Marie-Madeleine
Combé (+1692), calviniste convertie, crée
la Maison du Bon Pasteur. À Limoges, Léonarde
Mercier (+1651) fonde l'hôpital St-Alexis, tandis
qu'à Albi l'archeveque charge Mme Anne de la
Roque (+1673) de la direction de l'hôpital.
De
même Mme de Borret, Mme de Gargas, Catherine de
Tossiam, Marie de Blondeau (+1635), Marie Paret (+1674),
Guillemette Massoulié (+1706) fondent des maisons
pour les femmes repenties, pour les orphelins, pour
les jeunes. Suivant l'exemple de ste Catherine, véritables
pionnières des oeuvres sociales modernes, elles
organisent les visites et l'assistance aux prisonniers,
Concluons
cette revue française par l'évocation
d'un grand tertiaire de l'époque : Jean-Jacques
Olier (+1657), le fondateur du séminaire de St-Sulpice.
Mais
en Espagne aussi le Tiers-Ordre refleurit. Signalons
deux mystiques : Ursula Aguir (1554-1608), fille spirituelle
de s. Louis Bertrand, stigmatisée, et Speranza
Dolz (1567-1638), une contemplative.
Au-dela
des océans
Avec
l'Espagne, il faut désormais franchir l'Océan.
Car c'est en Amérique que s'est levée
une autre étoile du laïcat dominicain, ste
Rose de Lima (1586-1617), digne émule de son
aînée Catherine de Sienne. La vie et la
mort de cette jeune fille dans la trentaine secouent
profondément le monde de culture hispanophone,
jusqu'aux Philippines. Comme Catherine, Rose devient
un point de référence; de nombreux tertiaires,
hommes et femmes, lui sont attachés, parmi lesquels
il faut noter Jean de Castille (+1635), médecin
et professeur à l'université, qui est
chargé par l'autorité ecclésiastique
d'examiner Rose; sous l'influence de la jeune dominicaine,
il entre dans le Tiers-Ordre et demande, avant de mourir,
à être enterré à côté
de Rose.
Dans
le sillage de ste Rose, nous rencontrons encore la mystique
péruvienne Félicienne de Jésus
(+1664) et une convertie, Jeanne Marguerite de Jésus,
qui meurt à l'âge de 22 ans. En Colombie,
nommons celle qui sera à l'origine du sanctuaire
de la Vierge de Chiquinquira, la Patronne du pays, Maria
Ramos (+1612).
Franchissons
encore les océans, mais cette fois vers l'Asie.
Car l'année même de la mort de ste Rose,
une terrible persécution éclate au Japon,
ou des missionnaires dominicains espagnols travaillent
depuis quelques années. La persécution
se prolongera durant plusieurs années et la colline
de Nagasaki deviendra un bûcher hallucinant (1617-1637)
qui n'épargnera même pas les enfants. Les
martyrs s'y comptent par milliers. En 1867, Pie IX en
a béatifié 205, et Jean-Paul II en a placé
d'autres encore sur les autels. Parmi tous ces martyrs,
on compte un certain nombre de tertiaires.
Revenons
en Europe. En ce 17e siècle, le Tiers-Ordre connaît
un fort développement en Italie. À la
différence de la France, l'accent y est mis davantage
sur l'aspect mystique que sur l'apostolat organisé.
Nous y trouvons des stigmatisées : Angele de
la Paix (1610-1662), Lucie Gonzalez (1617-1648), Françoise-Marie
Furia (1571-1645). Thérese Bernucci (1623-1656)
reçoit comme ste Catherine le mariage mystique.
D'autres tertiaires, telles Julie Cicarelli (1522-1621)
ou Catherine Paluzzi (1571-1645) fondent de nouvelles
communautés de soeurs cloîtrées
dominicaines.
En
Irlande, on rencontre des tertiaires parmi les martyrs
de ce milieu du 17e : Marguerite de Cashel (+1647),
Honorée de Burgo (+1653), Honorée de Magan
(+1653).
Passons
le cap du 18e siècle : la source ne tarit pas.
En Espagne, Josefa Berride (1658-1717) est remarquable
par ses extases, tandis que Maria Casilda (+1750) est
stigmatisée, et que Catherine de S. Joseph (1696-1776)
se fait l'apôtre de Séville. Dans la zone
d'influence espagnole, aux Philippines, Jean de Escano
y Cordoba (1710), général de la flotte
marchande, est un grand animateur du Tiers-Ordre à
Manille.
En
Italie, Rosa Fialetta Fialetti (1663-1717), exceptionnelle
par ses extases, ses visions, son mariage mystique,
exerce une influence spirituelle certaine sur la Venise
frivole de ce 18e siècle.
Mais
c'est en France que le Tiers-Ordre est alors le plus
florissant, conservant la nature active et apostolique
qu'il avait au siècle précédent.
Au premier plan, il y a s. Louis Marie Grignion de Montfort
(+1716), le grand apôtre du Rosaire, qui tente
de maintenir la foi par la dévotion mariale dominicaine.
Mais ce sont encore Catherine Thérèse
Phélis, la sainte de Valfleury, comme on la nomme,
victime de réparation et d'expiation (+1705),
Benoîte Rencurel (1647-1718), la voyante du Laus,
fidèle gardienne de la Bonne Rencontre, le sanctuaire
le plus vénéré d'Europe après
celui de Lorette pendant tout le 18e siècle.
Emergeant au-dessus des autres, la bse Marie Poussepin
(1653-1744), d'abord tertiaire, puis consacrée,
qui, avec un groupe d'autres tertiaires, va créer
la première Congrégation dominicaine féminine
de vie apostolique, les Dominicaines de la Présentation,
se plaçant sur la même ligne que les grands
apôtres de la charité des 17e et 18e siècles.
Parmi
les tertiaires isolées, signalons deux grandes
figures de ce temps : une Polonaise, Marie-Clémentine
Sobieska (1703-1735), épouse du malheureux Jacques
III Stuart et reine d'Angleterre; à sa mort,
selon sa volonté expresse, elle sera vêtue
de l'habit dominicain et ensevelie à St-Pierre
de Rome. Et en Italie, Rosa Govone (1716-1776) attire
l'attention même de pays étrangers par
ses initiatives sociales dans le Piémont.
La
Révolution française éclate : l'Ordre
disparaît complètement en France, mais
pas les Fraternités, dont certaines survivent
dans la clandestinité. Abondante moisson de victimes
parmi les tertiaires. "Je suis couturière,
tertiaire, petite soeur du Tiers-Ordre dominicain":
c'est ainsi que Barbara Jago, de la Fraternité
de Morlaix, se présente au tribunal populaire.
Perrine-Eugénie Demaret (+1794), ouvrière,
est guillotinée à Brest. La bse Catherine
Jarrige (1754-1836) joue sa vie pour sauver les prêtres
persécutés. Parmi les victimes non-sanglantes
de la Révolution, voici Marie Clotilde Adélaide
Savenia Bourbon de Savoie (1759-1802), soeur de Louis
XVI, le dernier roi de France, et épouse de Charles
Emmanuel IV de Savoie (1751-1819) : tous deux sont tertiaires,
comme aussi Ferdinand Ier de Bourbon (1751- 1819), duc
de Parme, presque certainement empoisonné par
des sicaires français.
Nous
entrons dans le 19e siècle. Avec la chute de
Napoléon (1815), c'est partout le retour à
la liberté, marqué par un éveil
de la conscience nationale. En Amérique latine,
Pères et tertiaires patriotes s'engagent dans
la lutte pour l'indépendance. Citons, en Argentine,
Manuel Belgrano (1770-1820), héros de l'indépendance
et créateur du drapeau national, don Cornelio
de Saavedra (1760-1829), brigadier général,
don Martin Miguel de Güemes y Montera (1785-1821),
stratège général célèbre,
et les parents du libérateur José de San
Martin, grand ami des Dominicains.
Au
Pérou : José Bernardo Alcedo (+1873),
musicien, auteur de l'hymne national péruvien
"Somos libres", Maria Andrea Parado de Bellido
(+1822); à Portorico, le peintre José
Campeche, mulâtre descendant d'esclaves noirs,
considéré comme le plus grand représentant
de la peinture portraitiste de la culture hispano-américaine
du 18e.
Revenons
en France, ou Lacordaire restaure l'Ordre, mais aussi
les Fraternités. De grands noms illustrent cette
reprise : Claude Lavergne (1814-1887), peintre et critique
d'art réputé, prieur de la Fraternité
de Notre-Dame des Victoires à Paris, Pierre Jousset
(1818-1910), médecin et publiciste, également
prieur de cette même Fraternité, Louis-Charles
Gay (1815-1892), futur évêque et apologiste
de renom, Félix Villé (+1909), peintre
lui aussi, et Gaston Doussot (1830-1904), qui entrera
dans le premier Ordre et sera le courageux aumônier
des zouaves pontificaux.
Mélanie
Calvat(1831-1903), une des deux enfants à qui
la Vierge apparaît à La Salette en 1846,
deviendra tertiaire en Italie. - En 1858, la Vierge
Marie apparaît encore à Lourdes. Deux tertiaires,
l'abbé Victor Chocarne (1824-1881) et Mme Marguerite
de Blic (1833-1921) seront les initiateurs du premier
Pèlerinage national de France en 1872. Apres
eux, Lourdes prendra une signification particulière
pour le Tiers-Ordre.
C'est
encore à des Tertiaires qu'on doit l'idée
et la réalisation du Voeu national, qui se concrétisera
dans la construction du Sacré-Coeur de Montmartre,
à Paris. Nommons ici Alexandre Gentil, qui fut,
semble-t-il, le premier à en lancer l'idée,
Georges Rohault de Fleury, qui en sera l'actif secrétaire,
Emile Keller, qui, en tant que député,
assumera la mission délicate de présenter
le projet à l'Assemblée nationale et qui
le fera avec une telle chaleur qu'il obtiendra aussitôt
une approbation unanime, et le cardinal Léon-Adolphe
Amette (1850- 1920), archevêque de Paris et fervent
tertiaire, qui consacrera la Basilique.
Comme
suisse, je me dois de mentionner à cette époque
le cardinal Gaspard Mermillod (1824-1892), premier évêque
de Geneve et Lausanne après la Réforme
du 16e siècle, qui sera banni de Genève.
Lors
du Risorgimento italien, des tertiaires encore sont
à l'origine du Comité de Paris pour l'enrôlement
des zouaves pontificaux. Une tertiaire française,
Mlle Amélie Lautard, s'offre en victime pour
le pape Pie IX. Sa mort à Rome deux jours plus
tard, en 1866, émeut toute la France.
En
Italie, après le trouble des consciences que
provoque la suppression des Etats pontificaux, l'Oeuvre
des Congres (1874-1910) veut rassembler les forces catholiques
pour la défense de la foi et de l'Eglise. Les
laïcs dominicains y sont très présents,
surtout parmi les dirigeants : Giovanni Acquaderni (1839-1922),
qui sera aussi fondateur de l'Action catholique, en
est le premier président; il entre dans le Tiers-Ordre
à Bologne à la fin de sa vie. C'est à
Giovanni Paganuzzi (1841-1923) que l'on doit la période
la plus florissante de l'Oeuvre. Giovanni Grosoli Pironi
(1859-1937) en sera le dernier président.
C'est
parmi les tertiaires dominicains que Frédéric
Ozanam trouve ses plus solides collaborateurs dans la
fondation des Conférences de St- Vincent de Paul.
Le
19e siècle s'achève sur un drame qui émeut
toute l'Europe : l'incendie, à Paris, le 4 mai
1897, du Bazar de la Charité, dans lequel meurt,
en voulant sauver des visiteurs au stand de l'Oeuvre
des novices dominicains, Sophie Charlotte Auguste, duchesse
d'Alençon, fervente tertiaire, dont les Notes
intimes, découvertes après sa mort, révèlent
une âme profondément dominicaine.
Le
20e siècle
Au
début du 20e siècle, avant la première
guerre mondiale, le bx Hyacinthe Cormier, Maître
de l'Ordre, accueille dans le Tiers-Ordre des personnalités
tant laïques qu'ecclésiastiques. Retenons
ici les noms de deux d'entre elles: Agnès Mc
Laren (1837-1913), la première femme d'Europe
qui fut docteur en médecine, convertie de l'anglicanisme,
et le maître Licinio Refice (1885-1954), musicien
de renommée internationale.
D'autres
noms importants, dans cette même période,
en Italie : Ermelinda Carravieri (1883-1908), qui entrera
ensuite au monastere de Ste-Agnès à Bologne,
dont le Journal rappelle beaucoup l'Histoire d'une âme
de Thérese de Lisieux; Giacomo Alberione (1884-1971),
le fondateur de la Famille Pauline; Maria-Cristina Giustiniani-Bandini
(1866-1959), fondatrice de l'Union des femmes catholiques;
Giacomo della Chiesa, archevêque de Bologne, qui
deviendra le pape Benoît XV.
Parmi
les tertiaires qui tombent au champ d'honneur, sont
dignes de mention : l'écrivain français
Ernest Psichari (1883-1914), neveu de Renan, converti,
et Guido Negri (1888-1916), connu en Italie comme le
saint capitaine.
Mais
il faut tourner maintenant nos regards vers la Russie,
ou deux tertiaires moscovites vivent une incroyable
aventure : le couple Anna Ivanovna Abrikosova et Vladimir
Abrikosov2. Orthodoxes par la naissance, ils se convertissent
au catholicisme après avoir lu le Dialogue de
ste Catherine de Sienne. Mais ils continuent d'appartenir
au rite oriental. Ils entrent dans le Tiers-Ordre, et
se séparent pour se consacrer totalement au Seigneur.
Vladimir est ordonné prêtre séculier
en 1917, pour le groupe russo-catholique de Moscou.
Il sera expulsé en 1922 et mourra en France.
Anna
Ivanovna, avec un groupe d'autres converties de l'orthodoxie,
fonde en 1912, au sein de l'Eglise uniate, une communauté
de Tertiaires régulières dominicaines.
Dans un élan mystique, les dix-sept soeurs s'offrent
en victimes d'expiation pour la Russie. Elles seront
tôt découvertes, arrêtées
et dispersées - la plupart en Sibérie
- mais poursuivent leur apostolat même au camp
de concentration ou de travail. La première arrestation
d'Anna Ivanovna avec dix autres soeurs a lieu du 12
au 16 octobre 1923, et la sentence, ordonnant la dispersion
du groupe, sera prononcée le 19 mai 1924. Mais
il y aura d'autres procès concernant le groupe
et ses proches, en 1931 et en 1934. Toutes les victimes
de ces condamnations seront fusillées sans autre
jugement en novembre 1937. Ivanovna, elle, meurt de
maladie à Moscou le 23 juillet 1936. Un autre
procès, en 1935, concerne aussi trois dominicaines.
Enfin le dernier concerne cinq soeurs qui, après
leur libération, s'étaient regroupées
à Maloiaroslavets : arrêtées le
30 novembre 1948, elles seront condamnées à
dix ans de camp le 17 août 1949. Le principal
chef d'accusation, qui revient toujours, est le suivant
: "Conformément à la Règle
de l'ordre dominicain, l'organisation menait un travail
contre-révolutionnaire." Ou encore : "Les
soeurs dominicaines, qui réussirent parfois à
se retrouver dans un même camp, y formèrent
des groupes pour diffuser les idées catholiques,
considérées comme contre-révolutionnaires
par les gardiens." À côté des
noms des soeurs (d'après la documentation recueillie
par le P. Antoine Wenger, nous avons trouvé les
noms de 24 soeurs) figurent aussi l'une ou l'autre tertiaires
laïques, et de nombreux fidèles proches
des soeurs et des prêtres qu'elles fréquentaient,
sans qu'on puisse déterminer une appartenance
institutionnelle au Tiers-Ordre dominicain. Notons qu'en
1923 toutes ces soeurs ont entre 22 et 49 ans.
Revenons
à l'Ouest. En Italie, dans l'immédiat
après-guerre, nous trouvons des tertiaires qui
joueront un rôle important dans le monde politique
: don Luigi Sturzo (1871-1959), qui fondera le Parti
populaire italien, précurseur de l'actuelle Démocratie
chrétienne. Parmi les adhérents, il est
entouré de plusieurs autres tertiaires : Giovanni
Battista Paganuzzi (1841-1923), Giovanni Grosoli Pironi
(1859-1937), futur sénateur; Antonino Anile (1869-1943),
plus tard Ministre de l'Instruction publique; Igino
Giordani (1894-1980), journaliste, écrivain,
apologiste, puis parlementaire, Remo Vigorelli (1893-1977),
etc.
Benoît
XV, que nous avons déjà mentionné,
et dont le pontificat s'étend de 1916 à
1922, contribue au développement du Tiers-Ordre
dominicain auquel il appartient. Ecoutez plutôt
l'appel qu'il lance le 6 septembre 1919 :
Au
milieu des graves dangers qui, de toutes parts, menacent
la foi et la morale du peuple chrétien, il est
de Notre devoir de mettre en garde les fidèles,
en leur indiquant les moyens de sanctification qui Nous
apparaissent comme les plus utiles et opportuns pour
leur défense et leur progrès.
Parmi
ces moyens, nous considérons comme l'un des plus
importants, des plus efficaces et des plus surs le TIERS-ORDRE
DOMINICAIN, que le glorieux patriarche Dominique de
Guzman, connaisseur des embûches du monde autant
que des remèdes salutaires qui découlent
de la doctrine divine de l'Evangile, eut l'inspiration
d'instituer, pour que, dans cette filiation, toute classe
de personnes trouvent le moyen de satisfaire le désir
d'une vie plus parfaite.
Aussi
exhortons-Nous les fidèles du monde entier à
ne pas négliger l'écho qui résonne
encore harmonieusement de la voix multiséculaire
et toujours providentielle du sage Fondateur; en raison
de Notre office de défenseur du salut des âmes,
Nous les invitons à se rassembler sous la sainte
bannière du Tiers- Ordre de s. Dominique, orné
de tant de fleurs de vertu, mais illustré de
manière particulière par les deux pierres
précieuses de sainteté que sont Catherine
de Sienne et Rose de Lima.
À
tous les membres de ce Tiers-Ordre, présents
et futurs, Nous accordons de tout coeur la Bénédiction
apostolique, gage de Notre paternelle bienveillance,
gage des faveurs célestes et promesse de salut.
Le
successeur de Benoît XV sera Pie XI, le pape de
l'Action catholique. Son pontificat apporte au Tiers-Ordre
comme un souffle de jeunesse. La collaboration entre
Tiers-Ordre et Action catholique devient comme un leit-motiv
de tous les rassemblements et congres. Sur le plan législatif,
un événement important a lieu en 1923.
Pour adapter la Règle de Munio au nouveau code
de Droit canonique publié en 1917, le Maître
de l'Ordre Ludwig Theissling promulgue une nouvelle
Règle : la Règle du Tiers-Ordre séculier
de s. Dominique. Remarquez en passant que l'ancienne
terminologie Tiers-Ordre de la Pénitence disparaît.
La Règle de Munio aura atteint le bel âge
de 640 ans!
Mais
revenons aux personnes, et encore en Italie : cette
nouvelle période n'est pas moins riche en personnalités
de premier plan, dont plusieurs sont très liées
à l'Action catholique:
-
Pier Giorgio Frassati (1901-1925), de Turin, dont la
biographie exerce une grande influence sur la jeunesse
catholique, qui reconnaît en lui comme un symbole
de sa génération. Il à été
béatifié le 30 mai 1990. À cette
occasion, le Maître de l'Ordre Damian Byrne écrivait
aux Fraternités: "Durant sa brève
vie de dominicain - seulement trois ans - le bx Frassati
fut le modèle d'un membre moderne du laïcat
dominicain... Son ministère et sa spiritualité
étaient centrés sur l'Eucharistie et sur
l'aide aux pauvres... Sa prière était
un appel à l'action. Il n'avait pas peur du monde
ou il devait vivre. Il était mis au défi
par les mouvements politiques et culturels du 20e siècle.
Il est de notre siècle et sait ou se trouvent
les besoins de réforme aujourd'hui. Il peut être
un modèle pour notre vraie vocation de dominicains."
Et le Maître de conclure: "En ce jour de
sa béatification, je désire mettre les
laïcs dominicains sous la protection spéciale
du bx Pier Giorgio Frassati."
À
côté de lui, nommons encore :
-
Igino Righetti (1904-1939), qui fonde avec Jean-Baptiste
Montini, le futur Paul VI, le Mouvement des Laureati
catholiques,
-
Pietro Lizier (1896-1973) président de la FUCI
et des Laureati,
-
Aldo Moro(1916-1978), homme politique connu de tous
surtout par sa fin tragique, député de
Bari pendant trente ans, plusieurs fois ministre et
président du Conseil.
Savez-vous
que trois Prix Nobel sont des tertiaires ? La première,
la norvégienne Sigrid Undset, Prix Nobel de littérature
en 1928, dont le dernier ouvrage sera consacré
à Catherine de Sienne. La Municipalité
d'Oslo l'honore aussi de son propre Prix, qu'elle va
déposer le lendemain matin au pied de la Vierge
dans l'église dominicaine d'Oslo. Les deux autres
titulaires sont argentins : Carlos Saavedra Lamas, Prix
Nobel de la paix en 1936, et Bernard Albert Houssay,
Prix Nobel de médecine en 1947.
Puisque
nous sommes en Amérique, restons-y encore pour
découvrir :
-
au Canada, Dina Bélanger (1897-1929), qui deviendra
religieuse - soeur Marie de Ste-Cécile de Rome
- connue pour ses mémoires mystiques découverts
après sa mort.
-
aux Etats-Unis, Rose Lathrop Hawthorne (1851-1926),
qui émeut tout New-York par le don d'elle-même
aux cancéreux, et plus encore par sa consécration
au Seigneur, faite avec quelques autres tertiaires.
-
en Colombie, Antonio José Uribe, Ministre des
Affaires étrangères.
Revenons
encore une fois en Europe. En 1936, la guerre civile
éclate en Espagne. Plusieurs tertiaires n'hésitent
pas à verser leur sang par fidélité
au Christ et à l'Eglise. Pour trois d'entre eux,
un procès de béatification est en cours
: Antero Mateo Garcia (1875-1936) et Miguel Peiro Victori
(1887-1936), de Barcelone, et Fructuoso Perez Marquez
(1884-1936), d'Alméria en Andalousie. À
partir des documents du procès, je me permets
de présenter ces trois martyrs avec plus de détails:
-
Antero Mateo Garcia était marié, père
de huit enfants, dont deux religieux. Modeste employé
ferroviaire, il était un authentique représentant
du monde ouvrier. Jeune, il aurait souhaité étudier
et devenir prêtre; mais la situation économique
de ses parents (il était l'aîné
de neuf enfants) ne le lui avait pas permis. Arrivé
à Barcelone pour travailler, il était
entré en relation avec les Dominicains, dont
il fréquentait l'église. Avec sa femme,
il était devenu membre de la Fraternité
du Tiers-Ordre. C'était un grand dévot
de l'Eucharistie et du Rosaire, qu'il priait fidèlement
en famille. Lorsque la persécution religieuse
éclate à Barcelone, il est menacé
à son lieu de travail. Le 8 août 1936,
il y est arrêté et emmené dans la
campagne pour être torturé et fusillé.
Le seul motif de cette mort fut sa foi. Il avait dit
à sa fille carmélite : "J'ai offert
ma vie pour que triomphe le règne de Dieu en
Espagne; je ne crois pas qu'Il l'ait acceptée,
car je ne le mérite pas."
-
Miguel Peiro Victori est lui aussi de milieu ouvrier,
travaillant dans une filature. Par ses qualités,
il gagne la confiance de la direction, qui lui confie
la responsabilité d'une partie des ouvriers.
Lui aussi est marié et père de famille;
il a un frère dominicain, et un de ses fils entrera
dans l'Ordre. Il est lui-même tertiaire. Ses compagnons
de travail témoignent de sa justice, de sa générosité,
de sa foi. "L'unique point par lequel il se distinguait
de ses compagnons de travail était sa condition
religieuse; mais on ne lui en voulait pas, et il était
apprécié de tous. Pourtant quelques-uns
le traitaient de fanatique ou de rétrograde.
Il semble qu'il fut dénoncé et mis à
mort par trois ou quatre jeunes qu'il avait tenté
de ramener à de meilleurs sentiments. Prenant
congé des siens au moment ou on vient le quérir,
il leur dit : "Au revoir au ciel!"
-
Fructuoso Perez Marquezest orphelin de père à
l'âge de dix ans. Un oncle le prend alors avec
lui au Chili. Formé, il revient en Espagne pour
aider sa mère et ses frères plus jeunes.
Il se marie quelques années après et il
aura quatre fils. Sa facilité à parler
et à écrire l'oriente vers le journalisme,
pour y servir la cause du Christ et de l'Eglise. Il
est d'abord rédacteur, puis directeur du journal
La Independencia. Poursuivi d'abord par la franc-maçonnerie,
il est arrêté plusieurs fois. Son journal
doit cesser de paraître, et son directeur est
au chômage. Il emploie alors son temps à
la lecture, l'écriture et la prière. Un
matin, quatre miliciens se présentent à
sa porte et lui demandent de les suivre. Conscient de
la situation, il dit en partant : "Si nous ne nous
revoyons pas ici, nous nous verrons au ciel. C'est la
que je vous attends." En passant le seuil de son
domicile, sans ostentation, mais fidèle à
son habitude, il se découvrit et se signa. Il
fut emmené au couvent des Adoratrices, transformé
en prison, et huit jours plus tard, le 15 août,
il était exécuté, en criant : "Vive
le Christ Roi!" "Pour lui, déclare
un témoin, le martyre ne fut que le couronnement
d'une vie chrétienne authentique, auréolée
de la grâce de mourir pour celui pour qui il avait
toujours vécu."
Toujours
en Espagne, voici encore une jeune fille de 17 ans à
peine, Maria Jesus Arbizu y Perez (1908-1924), qui demande
à ste Thérèse de Lisieux la grâce
de mourir jeune comme elle : "Je désire
mourir ainsi : jeune et dominicaine." Et elle est
exaucée.
À
Barcelone, Maria Teresa Garcia Gonzalez (1908-1952)
est à la fois une apôtre active et une
mystique silencieuse. Elle reçoit le don des
stigmates, d'abord visibles, puis invisibles.
Nous
trouvons en Allemagne un chancelier : Guillaume Cuno
(1876-1933), une ministre : Hanna Renate Laurien, un
théologien : Franz Diekamp (1864-1943), un médiéviste
: Martin Grabmann (1875-1949).
En
Angleterre, nous rencontrons l'intéressante expérience
de Ditchling, avec la communauté de s. Joseph
et s. Dominique, formée d'un groupe de tertiaires
dominicains, avec Eric Gill (+1940), artiste, philosophe,
promoteur de la justice sociale, écrivain, André
Sébastien Raffalovich (1865-1934), d'origine
russe, journaliste et romancier, Valentin Kilbride (+1983),
Hilary Douglas Pepler, David Jones, peintre et poète.
- Et en Angleterre encore, Dorothée Snell (+1932),
une infirmière de renommée internationale,
convertie de l'anglicanisme.
En
Italie, nous aurions encore de nombreux noms à
citer, entre autres dans les groupes de Calabre ou de
Sta Maria sopra Minerva, à Rome : écrivains,
astronome, fondateurs d'oeuvres, historiens, avec le
saint évêque d'Arezzo, Mgr Giovanni Volpi
(1860-1931).
La
2e guerre mondiale fait aussi des victimes dans le Tiers-Ordre.
Trois noms seulement: en Belgique, Walther Dewé
(+1944), victime du nazisme; de même en France,
l'aimable Suzanne Mélot (+1944); en Italie, Giovanni
Dotta (+1940), sous-lieutenant d'aviation, dont les
lettres témoignent de sa vie spirituelle et dominicaine.
Pendant
la guerre encore, la française Ruth Libermann
(+1962) fonde l'Association internationale des assistantes
sociales.
Nous
arrivons au terme de notre parcours : la période
de Vatican II et de l'après-concile. Les grand
noms ne manquent pas. En Italie, Pier Giorgio La Pira
(1904-1977), le célèbre maire de Florence,
qui fut aussi député à la Constituante,
puis membre de la Chambre des Députés;
un émule de Pier Giorgio Frassati : Pier Luigi
Roeggla (1939-1962); une actrice napolitaine: Titina
De Filippo (+1963); une écrivain, en même
temps femme d'action et d'initiative, Maria Anna Saladini
(+1968); une femme qui fait de sa maison un centre de
culture et d'apostolat dominicain à Turin : Niccoletta
Rossi di Montelera (+1970); Irene d'Aoste, fille du
roi Constantin de Grece, entièrement donnée
à des oeuvres d'assistance; Elia Raffaele (+1981),
homme politique et homme d'étude passionné
d'histoire dominicaine; Pasquale d'Errico (+1988) "le
maréchal", qui ne pouvait concevoir ses
activités sociales et ecclésiales autrement
que comme le rayonnement de son être dominicain.
Mais
ailleurs encore; en Albanie, Caricli Papa (1930-1965)
jeune convertie qui choisit l'Italie comme sa seconde
patrie; en Espagne, Antonio Dauden (+1951), "un
nouveau Pier Giorgio Frassati"; au Vénézuéla,
Marguerite Rivas (+1938), que la presse désigne
comme "une femme extraordinaire"; au Guatemala,
Estrada Conchita (+1974), à qui l'Eglise guatémaltèque
doit beaucoup sur les plans religieux et catéchétique,
culturel et social; aux Etats-Unis le prestigieux évêque
Fulton Sheen (+1980), l'apôtre des médias.
Un
album de famille
Nous
avons parcouru ensemble 750 ans d'histoire du laïcat
dominicain. Pour nous, ce n'est pas une histoire lointaine
: c'est notre histoire de famille. Nous avons feuilleté
ce grand album avec amour. Dans les dernières
pages, nous avons rencontré des gens tout proches,
à peine nos aînés, que nous avons
encore connus. De cette lignée d'ancêtres,
nous avons le droit d'être fiers. Les tertiaires,
des gens que l'on regarde avec un sourire dédaigneux
et condescendant ? Ne laissons pas perdurer cette image
mensongère. Car ces milliers de témoignages
montrent à l'évidence les insondables
ressources de générosité, de compassion,
de piété, mais aussi de créativité,
de force et de persévérance qui découlent
de l'esprit de s. Dominique chez les laïcs, hommes
et femmes, qui engagent leurs pas dans les siens.
Nous
sommes aujourd'hui confrontés à des défis
extrêmement sérieux, d'ordre social, politique,
économique; d'ordre moral aussi tant au plan
individuel qu'à celui de l'univers, avec, dans
nos pays occidentaux, l'immense défi de la transmission
de la foi aux jeunes générations. La grâce
dominicaine serait-elle aujourd'hui moins fertile qu'hier
? Aurions-nous moins d'imagination et de courage, moins
de confiance et de générosité ?
Nous
sommes réunis ici pour prouver le contraire.
La longue liste des héros et des saints continue
à s'écrire. Puissent un jour les noms
de plusieurs d'entre nous ou de ceux que nous représentons
y figurer! Qu'à la prière de notre Père
saint Dominique, Dieu nous entende, comme il a entendu
tant de supplications au cours des siècles! 
1
Cette conférence a été publiée
par son auteur dans: Domenico M. ABBRESCIA O.P., Laici
domenicani, Nicolini editore, Gavirate (VA), 1989, 232
p. Elle en constitue la 4e partie: Saggio storico sui
laici domenicani (p.131-180).
2
Dans son livre Catholiques en Russie d'après
les archives du KGB, 1920-1960 (éd. DDB, Paris
1998, 322 p.), Antoine WENGER parle longuement de ce
groupe de religieuses dominicaines dans le premier chapitre,
et consacre le deuxième chapitre au "Chemin
de croix d'Anna Abrikossova" (p. 63-90). J'ai revu
mon premier texte en tenant compte de cette importante
et bouleversante documentation.