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prologue des Constitutions dominicaines, de 1216 à
1932 , mentionne "le voeu de notre profession",
qui est la source de l'unité de l'Ordre :Puisque
la règle nous fait précepte de n'avoir
qu'un coeur et qu'une âme dans le Seigneur, il
est juste que vivant sous la même règle,
liés par le voeu d'une unique profession, nous
nous trouvions également unanimes dans l'observance
de notre religion canoniale...
Dès ce moment, les questions se multiplient,
dont nous devinons l'importance pour notre vie religieuse.
Que signifient les mots "le voeu de notre profession"
? Que signifient exacte-ment les termes "profession",
"faire profession" ? Que signifie enfin la
formule entière de notre profession :
Moi, frère N., je fais profession et je promets
obéissance à Dieu et à la bienheureuse
Marie, et [je promets] à toi, frère N.,
prieur de ce couvent, qui représentes le frère
N., maître de l'Ordre des Prêcheurs, ainsi
que ses successeurs, selon la règle de saint
Augustin et les Institutions des Frères de l'Ordre
des Prêcheurs, que je te serai obéissant,
ainsi qu'à tes successeurs, jusqu'à la
mort.
L'UNIQUE
VOEU
On peut répondre tout de suite à la première
question : que signifie "le voeu de notre pro-fession"
? La phrase citée du prologue remonte textuellement
au prologue des Institutions des Pères Prémontrés,
au plus tard dans leur recension de 1160-1175. À
cette date, la triade, "chasteté, pauvreté,
obéissance", où l'on verra plus tard
: "les trois voeux de religion", paral-lèle
à la très ancienne triade de la règle
de saint Benoît : "stabilité, perfection
des moeurs [conversatio morum ], obéissance",
le nombre trois faisant écho à la triple
concupiscence de Saint Jean , commençait à
peine à paraître dans une formule de profession
isolée ; elle ne se répandra qu'à
l'extrême fin du XIIe siècle et ne donnera
lieu à un développement théologique
qu'au XIIIe siècle seulement. La plus ancienne
formule de profession de Prémontré (1135)
se référait encore à la triade
bénédictine : "Je promets la réforme
[conversio] de mes moeurs, la stabilité locale...
Je promets aussi l'obéissance parfaite dans le
Christ.. ."
Quoi qu'il en soit, le "voeu unique" de la
profession dont parle au second tiers du XIIe siècle
le prologue de Prémontré, repris en 1216
par le prologue des Prêcheurs, ne fait aucunement
allusion à ce qu'on appellera plus tard les "trois
voeux de religion". Ce serait un anachronisme de
conclure de l'expression "unius professionis votum",
comme on le fait assez souvent, que la profession dominicaine
n'a voulu exprimer qu'un seul des trois voeux de religion,
expressément le voeu d'obéissance puisque
ce mot revient avec insistance dans la formule dominicaine.
En fait, loin de faire allusion auxdits trois voeux
de religion, que nos textes constitutionnels ignorent
entièrement à l'époque, notre prologue
entend seulement souligner l'unité qu'assure
à l'Ordre le voeu de notre profession.
Cette affirmation est confirmée par le commentaire
de Humbert de Romans. Celui-ci fait remarquer, dans
son Exposition sur les Constitutions, de l'Ordre :
Beaucoup vivent sous une règle unique, qui ne
vivent pas, cependant, sous le voeu d'une unique profession.
[Ainsi les bénédictins noirs et blancs.]
Seuls les religieux sont dits "de la même
profession" qui sont sous l'obéissance d'un
unique prélat comme l'ensemble des Templiers,
ou tout au moins sous le gouvernement d'un même
chapitre général comme l'ensemble des
Cisterciens .
On reviendra sur cette précision de Humbert.
Concluons pour l'instant que notre profession constitue
un voeu et que ce voeu est unique. Qu'est-ce donc que
la "profession" ?
LA PROFESSION - FAIRE PROFESSION
La profession est un certain état, publiquement
pratiqué . Le haut Moyen Âge connaissait
trois états sacrés, ceux des clercs, des
moines et des vierges. Ils correspondaient à
un engagement stable, quoique implicite, signifié
par deux mots équivalents propositum et professio,
selon qu'on mettait l'accent sur la décision
intérieure [proponere], ou sur l'affirmation
publique [profiteri]. Le caractère sacré
de cet engagement s'exprimait par les termes de sponsio,
sacratio, votum . On trouve déjà dans
saint Augustin l'expression voti professio à
propos de l'état des veuves .
La manifestation de cet engagement, qui pour les premiers
moines se faisait par la vêture et la pratique
continue de la vie monastique, a été fixée
par la règle de saint Benoît à un
moment précis de la formation religieuse et confirmée
par un écrit . L'usage bénédictin
de la profession formelle s'étendit au XIe siècle
à cette portion des clercs qui, en devenant chanoines
réguliers, rejoignaient les moines dans la "vie
religieuse". Elle entraîna la rédaction
et l'usage des formules de profession canoniales.
L'une des toutes premières formules de chanoines
réguliers utilisées en Espagne et en Languedoc,
celle de Saint-Ruf , reprise par Marbach (1103 ?) ,
ne contient que deux termes, qui se retrouvent d'ailleurs
dans la quasi-totalité des formules canoniales
: le don de la personne à l'église canoniale
personnifiée par son patron, et l'obéissance
selon la règle au supérieur de la communauté
:
Moi, frère N., je m'offre et me livre moi-même
à l'Église de saint Ruf et je promets
obéissance selon la règle de saint Augustin
au Seigneur N. prévôt de cette église
et à ses successeurs que la sanior pars [partie
la plus qualifiée] de la congrégation
aura canoniquement élu .
Le premier terme est le voeu proprement dit, une oblatio-traditio
classique, où le chanoine offre et donne sa personne
au sanctuaire personnifié par son patron et revêt
l'état religieux. Le second ajoute une précision
indispensable, elle détermine le bénéficiaire
actuel de l'obéissance qui va lier de fait le
chanoine à la communauté, selon la règle
de saint Augustin, à savoir le supérieur
et ses successeurs légitimes.
Or, c'est précisément le double engagement
que Dominique a prononcé lui-même quand
il fit profession au chapitre d'Osma, par une formule
toute semblable à celle de Saint-Ruf et sans
doute contemporaine de la fondation du chapitre (1131-1135).
Voici cette formule archaïque que l'on a récemment
retrouvée :
Moi fr. D., je m'offre et me livre moi-même à
Dieu et à l'Église Sainte-Marie d'Osma,
et promets l'obéissance, due selon la règle
de saint Augustin au Seigneur D. N. évêque
de la dite Église et au prieur de cette même
Église et à leurs successeurs canoniquement
intronisés .
C'est encore cet engagement en deux termes que la formule
de profession dominicaine, que l'on a citée en
tête de cette étude et qui est apparemment
sortie de celle d'Osma , exprime depuis 1220-1221 jusqu'à
nos jours. Dans son premier terme, le don de la personne,
la formule dominicaine se garde de lier le profès
à un sanctuaire ou à son patron, ce qui
serait ruineux pour la mobilité du ministère
de prédication qui constitue, dès 1215,
l'essentiel du propos des Frères . Elle mentionne,
comme bénéficiaire de l'offrande personnelle,
Dieu et la Vierge Marie, à laquelle elle ne prête
aucun patronage d'église. Quant à la nature
du don, elle l'exprime par les mots "je fais profession
et je promets obéissance". L'expression
"faire profession", est classique dans les
rituels pour annoncer l'engagement qui inaugure l'état
religieux . Pour en évoquer le contenu, le texte
dominicain a fait pénétrer le titre dans
la formule. En employant cette périphrase, la
formule dominicaine évite de prendre à
son compte les précisions canoniales traditionnelles.
Ce qu'elle fait aussi en employant le mot d'"obéissance
à Dieu et à la Vierge Marie". Cette
seconde périphrase donne au terme obéissance
un sens bien plus large et profond que l'obéissance
aux préceptes du supérieur. Ce n'est pas
un acte moral de justice, mais un acte théologal,
un don d'amour de charité, la réponse
de l'homme à un appel à se donner à
Dieu et à la Vierge, que signifiait le traditionnel
"offerens trado meipsum".
De quand datent ces corrections de la formule de profession
d'Osma ? On doit répondre : au moins de 1216,
quand les frères ont fait profession explicite
de la règle de saint Augustin. Mais ce pourrait
être déjà en 1215, puisque c'est
à ce moment seulement que la fondation de Dominique
s'est trouvé sans église , ni patron.
D'autre part, Jean de Navarre déclarera au procès
de canonisation qu'il a "fait profession"
au 28 août de cette même année .
Le Livret de Jourdain de Saxe signale auparavant les
deux premières "oblations" de frères
à saint Dominique, Pierre Seilhan et Thomas de
Toulouse . Enfin la charte du 25 avril 1215 , manifeste
que ces oblations sont effectivement des professions
à l'état religieux et l'entrée
dans une communauté, puisque Pierre Seilhan a
perdu tout droit de propriété, au profit
de la "maison instituée" par Dominique,
son supérieur .
Le second terme de la formule de profession dominicaine
est parallèle à celui de Saint-Ruf et
d'Osma. Il détermine la personne envers laquelle
le frère se lie par l'obéissance au sens
strict, le chef suprême de l'Ordre, dont le supérieur
local n'est que le représentant. C'est que, en
1220-1221, la communauté dominicaine n'est plus
une maison solitaire, mais désormais un Ordre
universel, avec son maître et son chapitre général.
Ainsi, la formule de profession dominicaine évite
dans son premier temps à la fois ce qui faisait
le propre de la formule canoniale, le don de la personne
à un sanctuaire et à son saint patron,
et le propre de la formule bénédictine,
l'énumération des exercices et vertus
principales de la vie consacrée. Mais elle affirme
les deux moments essentiels de la profession, l'oblation
de la personne à Dieu dans une communauté
qui fait le religieux et l'obéissance explicite,
selon la règle, au chef de la communauté,
jusqu'à la mort . Humbert a raison, ce qui fait
du voeu de la profession dominicaine la source de l'unité
de l'Ordre est bien cette dernière promesse.
Le second temps de la formule dominicaine exprime vraiment
l'un des caractères propres de l'ordre de saint
Dominique : l'obéissance immédiate de
tous les frères au Maître de l'Ordre quels
que soient leur couvent et leur province d'origine.
Cette situation constitue l'ensemble des Prêcheurs
en une société perpétuelle d'évangélisation
missionnaire éminemment dynamique, solidaire
et centralisée grâce à son chapitre
général et au Maître de l'Ordre,
à l'oeuvre "dans l'univers entier"
pour employer les termes de Jacques de Vitry.
LES VALEURS ESSENTIELLES DE LA VIE DES PRÊCHEURS
Cependant, les actes et les exercices essentiels de
la vie des Prêcheurs, s'ils ne paraissent pas
dans la formule de profession comme ils le font dans
celle de saint Benoît, ne sont pas oubliés
par les Constitutions dominicaines de 1216-1220. Ils
sont indiqués dans les paragraphes qui encadrent
l'énoncé de cette formule, en des termes
qui sont d'autant plus significatifs qu'ils constituent
parfois des additions dominicaines dans des textes empruntés
aux Prémontrés ou à la règle
de saint Benoît. Les voici par ordre chronologique
de leur émergence dans l'incorporation des frères.
La
"renonciation au siècle".
Au chapitre 14 des Constitutions primitives, concernant
la réception dans l'Ordre et la vestition , dans
un texte de 1216 emprunté aux coutumes de Prémontré,
le supérieur, après avoir exposé
les austérités de l'Ordre demande au candidat
d'exprimer "sa volonté". "Veut-il
observer tout l'ensemble ?" Le texte dominicain
ajoute ici : "et renoncer au siècle "
? La réponse du candidat est considérée
dans l'Ordre comme un véritable engagement. La
recension des Constitutions par saint Raymond de Peñafort,
en 1241, donne même la formule de cet engagement
ou préprofession, qu'on laissait cependant à
la décision du frère et qui disparut du
texte en 1255-1257.
Il s'agit là d'une perspective qui remonte aux
origines monastiques. La profession religieuse est considérée
comme un rejet, voire une fuite du monde, en même
temps qu'une "conversion" pour parler comme
l'Évangile . Elle fait de la vie religieuse un
état pénitentiel. Le novice qui avait
fait la préprofession, s'il n'allait pas jusqu'à
la profession dans l'Ordre, restait tenu à une
vie religieuse, qu'il devait dès lors chercher
dans une autre congrégation. L'attachement de
saint Dominique à la préprofession coutumiére
possède des raisons propres et profondes. Avant
tout, sa hâte de recruter un grand nombre de prédicateurs
évangéliques et de les lier le plus vite
possible à leur tâche. D'où les
promesses qu'il fait si souvent prononcer par des candidats
qui ne sont pas encore en état de faire leur
profession, ni même d'entrer dans l'Ordre. D'où,
également, la liberté qu'il laisse à
ses postulants, s'ils sont déjà formés,
de renoncer au temps de noviciat, limité d'ailleurs
à six mois. Les papes Grégoire IX, puis
Innocent IV finiront par réagir contre les pressions
exercées par l'Ordre sur ses postulants, qui
allaient finalement contre l'institution même
du noviciat . D'où l'effacement en 1257 de la
préprofession dans l'Ordre.
La stabilité.
La formule de profession dominicaine actuelle date de
1220-1221. Mais le chapitre 14 des coutumes de 1216
paraît suggérer une formule antérieure
[Après la vestition du frère], cependant,
avant qu'il ne promette la stabilité et la communauté
et ne fasse obéissance au prélat et à
ses successeurs, qu'on lui assigne un temps de probation
.
Toutefois les deux mots "stabilité"
et "vie commune", qui ne se trouvent pas dans
notre formule, sont empruntés en même temps
qu'une bonne partie du paragraphe aux coutumes des Prémontrés,
où ils font allusion à la formule de profession
de cet ordre, dans laquelle le mot de stabilité
est précisé par l'addition in loco , la
stabilité locale. Ils ne se réfèrent
donc pas à une formule dominicaine, qui éviterait
de lier systématiquement les frères à
un lieu. Dans le texte dominicain du chapitre 14 il
s'agit donc de la stabilité dans l'Ordre. Dans
l'affirmation de ce type de stabilité, on retrouve
cette fois encore le souci de Dominique et de ses premiers
frères d'assurer la persévérance
des recrues dans une vocation rude et exigeante . Enfin,
quoiqu'on nomme ici trois termes : la stabilité,
la communauté et l'obéissance, on remarque
qu'il ne s'agit pas d'une triade comparable à
la triade bénédictine, car l'obéissance
à tel prélat, qui est de l'ordre du fait,
n'est pas sur le même plan que les deux autres
termes, qui sont de l'ordre des principes et appartiendraient
seuls à la première partie d'une formule
de profession.
L'oblation par la profession manuelle.
Jourdain de Saxe, dans son Livret des origines, pour
annoncer la profession des deux premiers frères,
qui signifie le commencement de l'Ordre, emploie l'expression
: "Ils s'offrirent [obtulerunt se] à frère
Dominique"; l'un d'eux, Pierre Seilhan, a abandonné
la propriété de ses biens, qu'a recueillie
la communauté, en particulier les maisons dans
lesquelles elle réside. Ce qui manifeste à
la fois le caractère classique de cette oblation-tradition,
et la coïncidence de l'entrée dans l'Ordre
et de la profession, qu'on retrouve d'ailleurs quelques
mois plus tard à propos du frère Jean,
qui, on l'a dit, prit l'habit et fit profession le même
jour dans l'église de Saint-Romain. Cette église,
n'appartenant pas encore à l'Ordre, aucun lien
n'était à redouter avec le sanctuaire
du fait de la cérémonie. Le rite de l'engagement
est lui-même indiqué. Il s'agit d'une "profession
manuelle", selon le rite de tant d'engagements
reçus depuis 1207 par Dominique de la part de
donats et de convers vis-à-vis de la Sainte Prédication
et des moniales de Prouille . La cérémonie,
qui évoque celle de l'hommage féodal,
est identique à la profession des convers cisterciens,
et, dans l'Ordre, se tiendra comme elle au chapitre
et non à l'église ainsi que le voulait
le privilège canonial de confirmation . Elle
se termine aussi par le baiser de paix.
Les vertus de la vie consacrée. L'humilité.
Le chapitre 13 des coutumes de 1216, relatif au maître
des novices, n'emprunte aux Prémontrês
que la définition de son office et la fait suivre
d'un texte original sur les vertus de la vie religieuse
qu'il doit inculquer à ses fils. On ne peut tenir
ce texte comme un exposé complet, voulu par Dominique,
de la vie à laquelle le futur Prêcheur
sera voué de par sa profession, car les vertus
de la vie commune, pauvre, unanime, contemplative et
rayonnante sont du ressort de la seule règle
de saint Augustin, à laquelle se réfère
le prologue et dans laquelle elles sont développées.
Mais les indications de ce directoire du maître
des novices n'en sont pas moins très significatives.
Les cinq premières lignes sont un résumé
du chapitre VII de la règle de saint Benoît
sur les degrés de l'humilité. On y retrouve
l'humilité du coeur (degré 1) et du corps
(d. 12), l'abandon de la volonté propre (d. 2),
la parfaite obéissance au supérieur (d.
3), la confession fréquente (d. 5). Ce qui correspond
à la description que fait Jourdain de Saxe de
la vie qui s'inaugura dès 1215 dans la maison
de Pierre Seilhan : "à partir de ce moment
tous ceux qui étaient avec [Dominique] commencèrent
à descendre l'un après l'autre les degrés
de l'humilité et à se conformer aux moeurs
des religieux ". Cependant le motif qui fait mettre
l'humilité en tête des vertus de la vie
des frères est vraiment spécifique. Il
s'agit pour le Prêcheur de façonner sa
vie selon le mot du Christ : "Recevez mon enseignement,
car je suis doux et humble de coeur ." C'est le
verbo et exemplo, le facere et docere de la Sainte Prédication
. La suite des conseils est tirée de la tradition
claustrale générale et tourne autour de
la charité fraternelle et apostolique. La finale
est de nouveau tout entière dans la visée
spécifique de l'Ordre :
[Il leur apprend] quelle attention ils doivent apporter
aux études, en sorte que de jour, de nuit, à
la maison, en voyage, ils étudient ou méditent
quelque leçon, en s'efforçant de retenir
par coeur tout ce qu'ils peuvent; quelle ferveur, au
moment opportun , il leur faut avoir dans la prédication.
En dépit de ces textes spécifiquement
dominicains, on s'étonnera de ne trouver aucune
allusion dans ce directoire à la mendicité
dans la prédication que mettait si fort en avant
le propos de l'Ordre approuvé dès 1215
par l'évêque de Toulouse et proposé
trois mois plus tard à la confirmation du pape
Innocent III : "Leur propos est de s'en aller dans
la pauvreté évangélique, à
pieds, en religieux, prêcher la parole de vérité
évangélique ." Il faut remarquer
d'abord que les coutumes de 1216 ne traitent que de
l'observance conventuelle. L'activité de prédication
fait partie des données constitutionnelles qui
seront définies par le premier chapitre général
en 1220. On y trouvera précisément les
chapitres fondamentaux sur l'étude et la prédication
mendiante.
Il y a cependant une raison plus profonde du retard
de ces définitions essentielles. En demandant
à Dominique de retourner près de ses frères
pour choisir unanimement avec eux la famille régulière,
bénédictine ou augustinienne dans laquelle
ils voulaient se ranger pour satisfaire au concile,
Innocent III promettait à Dominique, dès
son retour, de confirmer "tout l'ensemble"
de sa requête . Lors de ce retour, cependant,
ce n'était plus Innocent, décédé,
mais Honorius III, que Dominique rencontra. Celui-ci,
tout en confirmant le nom et l'office de la prédication,
n'osa pas confirmer alors la mendicité dans la
prédication. Il ne le fera que par les bulles
des 8 et 12 décembre 1219 . Dès ce moment
la route était libre pour la seconde partie des
Constitutions des Prêcheurs.
Une dernière remarque sur l'exposé des
valeurs essentielles de la vie des Prêcheurs à
propos de la profession. Dans une célèbre
lettre, Humbert de Romans, vers 1255, expose à
ses frères les valeurs essentielles de la "discipline
régulière " Il en énumère
cinq : l'obéissance, la renonciation à
la propriété, la chasteté, l'humilité
(qu'il justifie par Math. 11,29), la patience . Il n'est
pas question de voeu, encore moins de trois voeux. Les
manuscrits ne connaissent pas le titre de "Lettre
sur les trois voeux" que porteront les éditions
modernes de la Lettre. Pourtant la triade obéissance,
pauvreté, chasteté passe en tête,
à la place de l'humilité, et il est remarquable
que la pauvreté dont parle la Lettre n'est pas
la mendicité dominicaine mais la "désappropriation",
comme l'entend la théorie générale
du voeu de pauvreté.
On s'achemine ainsi vers l'exposé des vertus
et même des voeux de la profession des Prêcheurs
que l'on rencontre vers l'année 1300 dans le
Directoire de la vestition présenté, par
lc manuscrit de Rodez . Le supérieur expose ainsi
"le sommaire de notre statut" : "Nous
avons les trois voeux généraux, sans lesquels
il n'y a pas de vie religieuse et sur lesquels nous
nous rencontrons avec toutes les vies religieuses :
[...] le voeu de pauvreté [...] le voeu de continence
et de chasteté, le voeu d'obéissance [...]."
L'Ordre, cependant, se distingue des autres par certaines
observances propres. La première est qu'il n'a
ni revenus ni propriété hors de sa clôture,
et qu'il n'en aura jamais par la grâce de Dieu.
On peut penser que l'intrusion dans la pratique cérémonielle,
mais non dans les Constitutions, de la systématisation
théologique des trois voeux de religion, n'a
pas su conserver la puissance de l'expression primitive
des textes de saint Dominique et de ses premiers frères,
quand "l'unique voeu de notre profession",
que continue de nous transmettre la formule de profession
dominicaine, couvrait la totalité du propos de
l'Ordre tel que saint Dominique l'avait fait approuver
par Foulques de Toulouse en 1215 et confirmer par Honorius
III en 1217 et 1219 : "aller dans la pauvreté
évangélique, à pieds, en religieux,
en prêchant la parole de vérité
évangélique". Le voeu unique entraînait
alors simultanément dans son élan sacré,
l'état d'humilité, la régularité
et la communauté religieuse, la recherche de
la vérité évangélique et
sa prédication dans la pauvreté mendiante.
C'est pourquoi le paragraphe 3 de la Constitution fondamentale,
dans les Constitutions de 1968, énumère
dans une unique phrase et sur le même plan les
cinq effets du voeu unique de la profession : l'incorporation
à l'Ordre, l'engagement à la sequela Christi
(le "suivre le Christ") gage de la croissance
continue dans l'amour de Dieu et du prochain, la consécration
totale à Dieu, le nouveau lien qui voue le Prêcheur
à l'Eglise et la "députation totale
à l'évangélisation de la parole
de Dieu".
COMMUNAUTÉ ET UNANIMITÉ
LA VIE COMMUNE
Parmi les valeurs qui se cachent dans la formule d'engagement
dominicain sous le terme global de facio professionem,
la première partie de cette étude a mentionné,
en passant, la communauté. Il convient de revenir
sur la réalité et la signification de
cette donnée capitale de l'ordo des Prêcheurs.
Le chapitre 14 (dist. I) des Constitutions primitives
des Prêcheurs, en 1216, décrit la prise
d'habit en des termes qui lui sont propres . "Ayant
alors déposé leurs vêtement séculiers
et revêtu l'habit religieux, [les postulants]
sont reçus au chapitre, dans notre société
." Elles ajoutent : "En outre, cependant,
avant que les novices ne promettent la stabilité
et la communauté et ne fassent promesse d'obéissance
au prélat et à ses successeurs, on leur
assigne un temps deprobation." Les mots en italiques
viennent des institutions de Prémontré.
On peut se demander si les mots "stabilité
et communauté" n'appartiendraient pas à
un état intermédiaire de la formule de
profession dominicaine. On remarquera cependant qu'il
y a continuité entre la formule d'Osma et celle
des Prêcheurs en 1220-1221 et qu'on ne voit pas
pourquoi Dominique aurait provisoirement introduit dans
cette formule, en 1215, ou 1216, une mention de la stabilité
qu'il en éliminait alors en bonne partie en effaçant
la stabilité in loco par la suppression du mot
ecclesia. Toutefois, ainsi que le remarque avec raison
le P. Thomas, la formule du chapitre 14 est parallèle
à celle du chapitre 58 de la règle de
saint Benoît ; on remarquera que le chapitre 13,
que Thomas date, comme le chapitre 14, de 1216, cite
largement aussi les chapitres 5 et 7 de la même
règle. Il reste que, dans la description de l'attitude
spirituelle du novice, la présence des deux termes
communauté et stabilité signifie l'interprétation
que Dominique et ses frères donnaient à
la profession au temps de la naissance de l'Ordre une
entrée définitive en communauté,
en l'occurrence dans la communauté de la maison
Seilhan à Toulouse. Le fait que le 7 février
1217, au lendemain de la confirmation par Honorius III
et juste avant de quitter Rome, Dominique obtienne de
la chancellerie une copie des pouvoirs que lui concède
la bulle de confirmation pour contraindre ses profès
à la stabilité dans la communauté,
ce fait est caractéristique.
Comme on l'a vu par l'exemple de Pierre Seilhan, l'entrée
du frère dans une communauté formelle
[domus constituta], avant le 25 avril 1215 , s'est réalisée
par un renoncement définitif à la propriété
individuelle, qui le prive de la disposition de ses
biens en la remettant à la communauté
représentée par Dominique. Ce faisant,
il réalise le programme que l'Église romaine,
au synode de 1059, proposait à ses clercs : "Nous
leur demandons de tendre de toutes leurs forces à
la vie des Apôtres, c'est-à-dire à
la vie commune ." Cette perspective apostolique,
familière à Dominique, le chanoine réformé
d'Osma, est antérieure au choix par les frères
de la règle de Saint Augustin. Elle est particulièrement
accusée en ces jours où Dominique obtient
de son évêque pour lui et pour ses frères
les pouvoirs de prédicateurs dans le diocèse
et l'approbation de leur propos "imitant en tout
le modèle des Apotres " : prêcher
l'Evangile dans la mendicité . Il ne s'agit pas
de banalités, le contexte et la suite montreront
à quel point ces pensées sont vivantes
en saint Dominique et ses frères. La communauté
des Douze rassemblée par Jésus dans sa
prédication fait partie du mode de sequela Christi,
le "suivre le Christ" propre aux Prêcheurs,
qu'ils inscriront, en 1220, dans le chapitre "des
prédicateurs" des premières Constitutions
de l'Ordre.
Les deux images des apôtres, au coeur de l'Église
de Jérusalem et lors de la prédication
de Galilée, étaient déjà
familières aux membres de la "Sainte Prédication"
de Narbonnaise ainsi qu' au pape Innocent III , qu'il
s'agît des prédicateurs légats du
Languedoc, des missionnaires de la Baltique, ou des
prédicateurs diocésains réclamés
par les canons d'Avignon et du IVe Latran . On a souligné
récemment que l'idée créatrice
de l'ordre de saint Dominique est en fait la synthèse
entre la communion des Douze au cénacle et la
mission de Galilée . Qu'on le remarque bien.
Lorsque Dominique est chargé par le légat
a latere Pierre de Bénévent et par l'Église
méridionale, au concile de Montpellier en janvier
1215, de prendre la tête d'une mission de prédication
qui renouvellerait, en l'accentuant, le caractère
"apostolique" de la mission de Narbonnaise,
Dominique n'est pas seulement chargé de constituer
et diriger une équipe de missionnaires évangéliques;
il est chargé d'en faire une institution permanente,
"perpétuelle ". L'idée en avait
été entrevue, dès 1206, par Diègue
d'Osma . Comment réaliser cette institution permanente
sans une communauté établie ?
La communauté de la maison Seilhan, antérieure
au 25 avril 1215, apporte à ces prédicateurs
apostoliques, non seulement la perpétuité
de leur institution, mais la base de leur formation,
leur entretien et leur ressourcement . Ils ont une maison
qui leur appartient, pour laquelle ils prennent l'habit
et font profession comme d'autres novices. Dominique
est un prieur auquel ses frères promettent obéissance,
et plus précisément "se donnent".
C'est de cette époque, on le sait, que date leur
assiduité à l'école de Maître
Alexandre à la cathédrale de Toulouse
dont parle Humbert dans sa légende . Enfin leur
propos d'évangélisation est clairement
défini dans la charte de l'évêque
Foulque : "S'en aller à pieds, en religieux,
dans la pauvreté évangélique, prêcher
la parole de vèrité évangélique
." Il y a là tout ce qu'il faut pour constituer
un Ordo : une certaine manière de servir Dieu
en commun (tenir compte de A. H. Thomas, p. 43, n. 20).
C'est bien "l'ordre qui serait et s'appellerait
des Prêcheurs", dont Dominique, en fin d'été
1215, a demandé confirmation au pape Innocent,
en plein accord avec son évêque, au témoignage
de Jourdain de Saxe .
La différence est essentielle entre la communauté
de la maison Seilhan en 1215 et les équipes des
Pauvres Catholiques. Le mode de vie qu'Innocent confirme
à çes derniers en 1208 et 1210, est un
propos de vie individuel, un propositum conversationis
qui ne les constitue pas en communauté; et le
nom de prior que le pape donne à Durant d'Osca
et à Bernard Prim en leur écrivant signifie
seulement le responsable devant le Saint-Siège,
comme ce sera le cas pour Dominique dans une série
de bulles de 1219-1220 . On peut dire les mêmes
choses pour le groupe de frères qui se rassemblent
en 1215 autour de saint François, à une
époque où, pour des motifs tirés
expressément de l'Évangile, ils ne possèdent
et ne veulent avoir, ni logis fixe, ni supérieurs,
ni revenus . On n'oubliera pas, d'autre part, qu'ils
ne sont pas spécifiquement des prédicateurs.
Les frères de Dominique ont-ils "dès
ce moment" une vie d'observance conventuelle dans
leur maison toulousaine ? Jourdain de Saxe l'affirme
: "À partir de ce moment, tous ceux qui
étaient avec [Dominique], se mirent à
descendre les degrés de l'humilité et
à se conformer aux moeurs des religieux ."
De fait, on ne voit pas comment, au début du
XIIIe siècle, ces clercs rassemblés en
communauté auraient évité, durant
leur présence dans la maison, de se conformer
au genre de vie qui, à l'époque, "est
à peu près le même pour tous [les
communautaires] ". Mais de cela ni Dominique, ni
ses successeurs, ni encore aujourd'hui son Ordre ne
demandent approbation, ni confirmation à personne.
En 1215 comme en 1220 et en 1993, ils se réservent
d'adopter et d'adapter librement leur observance interne
en fonction de leur mission propre : "la prédication
et le salut des âmes ".
Il est important de constater que l'engagement à
la communauté, qui joue dès le début
un tel rôle dans la vie des Frères de Dominique,
ne fait pas partie à l'origine de l'engagement
des Pauvres Catholiques. Elle n'est pas non plus expressément
déclarée dans le triple voeu de pauvreté,
de chasteté et d'obéissance que contient
la formule de profession de la Regula non bullata (1221)
et de la Regula bullata (1223) de saint François,
non plus que dans la systématisation qui s'exprimera
au cours du XIIIe siècle dans la théorie
canonique des trois voeux de religion. Elle est au contraire
l'élément fondamental de la profession
des Prêcheurs. Comme le fait remarquer Humbert
de Romans, la profession directe, immédiate,
d'obéis-sance au maître actuel de l'Ordre
et à ses successeurs, réalise formellement
l'unité de tous les frères dans l'Ordre,
c'est-à-dire la communauté de l'Ordre
des Prêcheurs .
COMMUNAUTÉ ÉVANGÉLIQUE
C'est ici lc lieu de souligner certains aspects particuliers
de la communauté envisagée par Dominique
en 1215. On peut les résumer semble-t-il dans
une épithète : une communauté d'inspiration
évangélique. On veut dire par là
qu'elle ne se réfère pas seulement à
la communauté des apôtres au coeur de l'Église
naissante; elle présente également des
traits propres à la communauté des Douze
rassemblée par Jésus pour l'annonce de
l'Evangile au temps de la mission de Galilée.
Au cours du XIIe siècle, dans le Midi de la France,
les fondations régulières ont suivi deux
voies bien distinctes, selon qu'elles sont inspirées
par l'appel à la fuite du monde, ou par le service
des Églises . Les premières, les plus
anciennes, doivent souvent leur naissance à l'action
d'un solitaire, fuyant le monde, autour duquel un idéal
analogue rassemble peu à peu tout un groupe.
Celui-ci peut devenir considérable, et même
faire naître un ordre puissant et centralisé.
Il ne reste pas toujours érémitique et
devient monastique. On sait que près de la moitié
des abbayes cisterciennes de Languedoc et parfois les
plus importantes, comme Grandselve ou Cadouin, sont
issues de tels ermitages. Tout autre est le schéma
des fondations canoniales, celles des cathédrales
d'abord, puis des ordres réguliers de chanoines.
Elles sont essentiellement cléricales et urbaines,
nées du dessein de se consacrer au service d'une
église diocésaine, ou du sanctuaire d'un
saint. À quelque exception près, le mouvement
demeure fidèle à ses origines urbaines.
Il fournit aux villes, en quelque sorte, ses religieux
ordinaires. C'est dans ce courant, au sein de ce milieu,
que s'est formé saint Dominique à la cathédrale
d'Osma, sous la poussée de la réforme
cléricale capitulaire.
A partir de 1205, cependant, son idéal communautaire
s'est enrichi d'une autre inspiration collective, celle
de la mission pontificale de Narbonnaise. La solidarité
dans laquelle Dominique se trouve engagé n'est
plus celle d'un chapitre ou d'un diocèse, mais
celle de l'Église méridionale et, simultanément,
romaine.
Quiconque a fréquenté l'histoire des XIIe
et XIIIe siècles en Languedoc, spécialement
l'histoire religieuse, n'a pu manquer d'être frappé
par l'importance des solidarités qui se manifestent
à l'époque. Ce n'est plus l'étroit
cloisonnement de l'époque postcarolingienne.
L'essor, la multiplication rapide et la centralisation
des ordres monastiques, dominés par le rayonnement
de Cluny et de Cîteaux, le renouvellement de la
papauté et le mouvement incessant des légations
et des visites ad limina, le retentissement des décisions
synodales romaines et des réformes cléricales,
font écho aux longues commotions politico-religieuses
qui secouent l'Occident et aux mobilités populaires
des pèlerinages et des croisades. Or, quel que
soit le rôle des initiatives individuelles, en
particulier des initiatives impériales ou pontificales,
les crises et les entreprises mettent en oeuvre régulièrement
des réunions, des conseils, des synodes, voire
des conciles provinciaux ou même généraux.
L'entreprise de chrétienté, issue des
mouvements de paix de la fin du XIe siècle, sur
le fond de laquelle se déroule l'activité
de S. Dominique en Languedoc, le negotionem pacis et
fidei, l'"affaire de paix et de foi ", est
entièrement engagée dans ce climat de
solidarités actives. Il est important de remarquer
que ce climat ne contredit pas la forme communautaire,
canoniale et urbaine des solidarités que Dominique
a acquises dans son chapitre d'Osma. La connaissance
plus étendue que nous avons aujourd'hui de l'étroite
liaison qui rattache le diocèse reconstitué
et le chapitre d'Osma, depuis les origines, à
la province primatiale de Tolède et au Siège
romain, fruit des initiatives d'un Urbain II, d'un Alexandre
III et d'un Innocent III, nous permet de mieux mesurer
l'épanouissement que cette solidarité
a connu dans la personne de saint Dominique, non seulement
au temps de la Prédication de Narbonnaise, mais
finalement à Toulouse, puis en Occident, lors
de la création et de la diffusion des Prêcheurs.
Le voyage à Rome de saint Dominique, en septembre
1215, pour demander au pape con-firmation des éléments
essentiels de sa fondation souligne la conscience qu'il
a des hautes solidarités dans lesquelles elle
est engagée. Il s'agit de prédication,
de vérité de l'Évangile, de mission
donnée par l'Eglise. Ainsi, dès 1207,
le pressentait l'évêque Diègue lorsqu'il
repartait chercher des ressources à Osma : "Alors,
avec l'assentiment du pape, il instituerait dans ces
régions des hommes habiles à la prédication,
dont l'office serait d'écraser sans relâche
les erreurs des hérétiques et d'être
toujours prêts à soutenir la vérité
de la foi ."
Deux notations de Jourdain de Saxe, dans son récit
de la démarche de Dominique pour obtenir de Rome
la confirmation de certains des éléments
de sa fondation de Toulouse, soulignent le caractère
de la solidarité qui s'exprime dans cet événement.
L'UNANIMITÉ
[Le
P. Vicaire n'a pas eu le temps de développer
cette section.] 