ratia
praedicationis" (la grâce de prédication)
et "praedicator gratiae" (prédicateur
de la grâce) - voilà deux expressions qui
touchent à la prédication et sont chères
à la tradition dominicaine.
Dominique
: "praedicator gratiae"
Une
antienne de l'Office de saint Dominique ("O lumen")
qui, dans nos régions, est d'habitude chantée
à la fin des Complies, invoque Dominique sous
le titre "praedicator gratiae". Que l'Evangile
soit essentiellement une Bonne Nouvelle, un message
de salut et de grâce, semble actuellement être
une évidence (au point que nous courons le risque
de banaliser cette donnée fondamentale de la
foi chrétienne). Il n'en a pas toujours été
ainsi au cours de l'histoire de l'Eglise. L'époque
de saint Dominique était plutôt marquée
par la peur de Dieu considéré comme un
juge impitoyable. Chaque sainte, chaque saint que Dieu
donne à son Eglise a une vocation spécifique.
Dieu suscite les saints pour qu'ils incarnent un trait
de son être qui risque d'être oublié.
Eh bien, en Dominique, le Seigneur a rappelé
à son Eglise et au monde le visage de sa miséricorde,
de sa compassion devenue chair en Jésus-Christ.
L'expérience
de Dieu accordée à Dominique
Au
coeur ou au centre de la vocation de Dominique en tant
que Prêcheur et, par conséquent, au centre
de la vocation dominicaine, il y a une expérience
de Dieu. Cette expérience de Dieu est étroitement
liée à la prière et à la
contemplation. Dans le libellus de Jourdain de Saxe
nous trouvons dans les chapitres 12 et 13 quelques lignes
qui parlent d'une façon explicite de la prière
de Dominique. "Dieu lui avait donné
une grâce spéciale de prière envers
les pécheurs, les pauvres, les affligés
: il en portait les malheurs dans le sanctuaire intime
de sa compassion et les larmes qui sortaient en bouillonnant
des ses yeux manifestaient l'ardeur du sentiment qui
brûlait en lui-même." Pour Jourdain,
Dominique est doté d'une "grâce spéciale",
c'est-à-dire d'un charisme, qui consiste à
voir et à partager la souffrance d'autrui. Dominique
pleure à cause des pécheurs, de ceux qui
sont dans un état de misère - les "miseri"
dans l'original latin - et des affligés. Il s'agit
de tous ceux et celles qui se trouvent dans une situation
d'absence de salut visant et touchant l'être humain
tout entier. Ainsi Dominique est préoccupé
non seulement par la détresse spirituelle, mais
aussi par la misère psychique, morale et physique
d'autrui. Il est accessible à toute cette souffrance
au point d'en souffrir lui-même, ce qui s'exprime
dans le fait qu'il pleure. On peut parler d'une compassion
authentique.(1)
Dans
son récit, Jourdain nous indique le lieu précis,
où Dominique accueille dans son coeur les souffrants
: "Il en portait les malheurs dans le sanctuaire
intime de sa compassion." Le texte latin utilise
l'expression "sacrarium intimum" - le "sanctuaire
le plus intime". Beaucoup plus que nous, les lecteurs
d'autrefois devaient en être frappés. Pourquoi
cette différence de sensibilité ? Parce
que dans la doctrine classique de la vie spirituelle
le terme "sacrarium intimum" désignait,
dans le coeur de l'être humain, le lieu réservé
à Dieu seul, le lieu de l'inhabitation de Dieu,
où personne et rien d'autre ne devait avoir accès
que Dieu seul. Et ce qui, sur cet arrière-fond,
est plutôt déroutant c'est que chez Dominique
nous y trouvons une foule d'êtres humains, toute
la foule des souffrants et des malheureux.
Il
n'y a que deux possibilités d'expliquer ce phénomène
déroutant. La première : on peut suivre
la doctrine classique et dire que Dominique doit être
encore très loin du sommet de la contemplation
et avoir peu progressé sur la voie de la purification
de son sanctuaire le plus intime, car il y a encore
place pour autre chose que Dieu seul.
La
deuxième explication possible consiste à
revoir et à corriger la doctrine classique à
partir de l'expérience de Dominique - explication
que, bien sûr, les frères et soeurs de
l'Ordre des Prêcheurs font leur. En laissant entrer
Dieu dans le sanctuaire le plus intime de son coeur,
Dominique y laisse entrer aussi tous les malheureux,
parce qu'ils y pénètrent avec Dieu. Dieu
lui-même les y introduit, car il les porte en
son propre coeur. Impossible de laisser entrer ce Dieu,
sans laisser entrer aussi ceux et celles que Dieu lui-même,
dans sa compassion pour eux, porte dans son coeur aimant.
En rencontrant ce Dieu dans la contemplation, on rencontre
forcément aussi tous les malheureux qui habitent
le coeur de Dieu; en s'exposant à ce Dieu dans
la contemplation, on ne peut pas ne pas partager et
faire sienne la compassion de Dieu pour tous les malheureux
de ce monde.
Le
Dieu dont Dominique fait l'expérience, est un
Dieu qui communique à qui l'accueille dans son
coeur, sa compassion pour les souffrants et sa passion
pour le salut de tous les hommes, qui est l'expression
de son amour pour eux.
La
prière de Dominique
L'amour
de Dieu pour tous les humains s'est incarné en
Jésus de Nazareth qui, en témoin fidèle
de cet amour, s'est donné lui-même jusqu'à
l'extrême en étant ainsi le "salvator",
le Sauveur de tous les hommes. C'est pourquoi la demande
fréquente de Dominique rapportée par Jourdain,
est la conséquence immédiate de cette
expérience de Dieu accordée à Dominique.
"Une
de ses demandes fréquentes et singulières
à Dieu était qu'il lui donnât une
charité véritable et efficace pour cultiver
et procurer le salut des hommes : car il pensait qu'il
ne serait vraiment membre du Christ que le jour où
il pourrait se donner tout entier, avec toutes ses forces,
à gagner des âmes, comme le Seigneur Jésus,
Sauveur de tous les hommes, se consacra tout entier
à notre salut."
Ce
à quoi nous pourrions nous attendre comme première
conséquence de l'expérience de Dieu accordée
à Dominique, serait une prière d'intercession
pour tous les malheureux. Et l'intercession prend, en
effet, beaucoup de place dans la prière de Dominique.
(2)
Mais
malgré ce fait, la première demande spontanée
que Dominique adresse à Dieu, va dans une autre
direction. Dieu vient de lui communiquer sa propre compassion
pour tous les malheureux et sa passion pour leur salut.
Ainsi Dominique a la certitude que Dieu les porte déjà
dans son coeur et qu'il ne lui faut pas être instruit
de leur détresse, car il la connaît déjà.
C'est pourquoi la première demande que Dominique
adresse à Dieu concerne sa propre personne. Il
prie Dieu de lui accorder "une charité
véritable et efficace pour cultiver et procurer
le salut des hommes." Dominique supplie le
Seigneur d'élargir son propre coeur encore trop
étroit et trop sec devant toute la misère
qu'il entrevoit. Il prie le Seigneur de lui donner un
amour authentique; amour dont l'authenticité
s'exprime dans son efficacité pour autrui. Pour
Dominique cet amour doit s'incarner dans un souci actif
du salut des hommes et dans des actions efficaces en
leur faveur, et cela à l'image de l'amour de
Dieu manifesté en Jésus Christ. La compassion
communiquée par Dieu pousse Dominique à
s'engager lui-même en faveur de tous les malheureux
que Dieu porte en son coeur.
Et
le mobile de sa demande : "Dominique pensait
qu'il ne serait vraiment membre du Christ que le jour
où il pourrait se donner tout entier, avec toutes
ses forces, à gagner des âmes, comme le
Seigneur Jésus, Sauveur de tous les hommes, se
consacra tout entier à notre salut."
Dieu lui-même, tel qu'il s'est révélé,
en et par Jésus-Christ, devient le modèle
de Dominique : le Dieu Sauveur soucieux du salut de
tous les hommes et agissant en leur faveur. Pour manifester
et communiquer le salut offert par Dieu, Jésus
s'est engagé de toutes ses forces jusqu'au don
de sa propre vie par amour des hommes. Ainsi la communion
avec ce Dieu - telle est la conviction de Dominique
- ne peut se réaliser que par un engagement pour
le salut des hommes semblable à celui de Jésus,
qui est le Sauveur par excellence. On devient vraiment
membre du Christ, on est en communion profonde et véritable
avec Dieu, en agissant comme Jésus et avec lui
"pour cultiver et procurer le salut des hommes".
(3)
L'expérience
de Dieu accordée à Dominique, nous explique
pourquoi Dominique est devenu le praedicator gratiae.
Dominique ne peut pas faire autrement. Il lui faut annoncer
l'Evangile. Il lui est impossible de ne pas le faire,
parce qu'il ne peut pas garder ce trésor pour
lui-même. Il lui faut le communiquer, le partager
avec les autres, leur en donner part. Il doit aller
rejoindre les autres pour leur dire que Dieu les aime
et pour leur permettre d'en faire l'expérience.
(4)
Les
prêcheurs et la "gratia praedicationis"
(5)
Les
textes fondateurs ne laissent aucun doute : la prédication
ou l'évangélisation constitue la mission
spécifique de l'Ordre des Prêcheurs et
lui confère son identité. Il s'agit d'un
mandat confié par le Pape en tant que pasteur
suprême de l'Eglise à l'ensemble de l'Ordre.
En 1221, Honorius III l'affirme sans équivoque
: les frères sont "par leur profession...
totalement députés à l'annonce
de la Parole de Dieu". Par conséquent,
les dominicains sont des prédicateurs par le
seul fait de leur appartenance à l'Ordre. Pour
l'exercice concret de ce mandat, c'est à l'Ordre
de fixer les conditions à remplir par ses membres.
Selon
les Constitutions primitives de l'Ordre des Prêcheurs
il revient aux Chapitres généraux (et,
un peu plus tard, aux provinciaux) d'examiner les candidats
en ce qui concerne leur formation, la qualité
de leur vie religieuse, leur motivation et la ferveur
de leur charité. Mais, en premier lieu et avant
toute autre chose, il faut déceler en eux "la
grâce de la prédication que Dieu leur a
donnée" (gratia predicationis, quam eis
Deus contulerit).(6) Apparemment le don de la prédication
est considéré comme un charisme accordé
par Dieu. Ce n'est ni la formation, ni le mandat en
tant que tel aussi indispensable soient-ils (et pas
non plus l'ordination sacerdotale!) qui fait le prêcheur,
mais la grâce de Dieu. Conviction que l'on trouve,
entre autres, clairement exprimée et exposée
par Humbert de Romans dans son traité "De
eruditione praedicatorum" : "D'autres
disciplines sont acquises par la pratique fréquente.
C'est en bâtissant qu'on devient bâtisseur;
c'est un jouant de la cithare que l'on devient cithariste...
Mais on n'obtient la grâce de prêcher que
par un don spécial de Dieu... II y a beaucoup
de maîtres faciles à trouver qui peuvent
enseigner tous les autres arts; mais pour cet art-ci
(la prédication), il n'existe qu'un seul maître...
: l'Esprit Saint." (7) Il va de soi que ce
fait ne dispense pas le prédicateur de bien se
préparer à sa tâche par l'étude,
par la fréquentation d'autres prédicateurs,
et par la prière! (8)
Mais
selon quels critères discerner si la grâce
de prédication qui ne se laisse ni réduire
aux qualités personnelles du prédicateur
ni au succès de son entreprise est en réalité
accordée à quelqu'un ? A la limite, on
peut deviner ou pressentir ce don à partir des
fruits de conversion ou de sanctification qu'il produit,
mais l'absence de fruits visibles n'indique pas forcément
l'absence de toute grâce de prédication.
Vu
la difficulté énorme de trouver des critères
pour discerner ce charisme, l'Ordre abolit très
tôt (en 1249) le passage des Constitutions concernant
la "gratia praedicationis" pour en laisser
désormais la décision aux prieurs tout
en retenant comme qualifications nécessaires
une bonne conduite et une formation suffisante. (9)
Faut-il
en conclure que l'on doive définitivement renoncer
à l'idée et au concept de la grâce
de prédication chers à nos premiers frères
et si importants pour eux ? Même si le discernement
s'avère difficile, il y a, à mon avis,
pourtant des indices pour déceler ce charisme.
Voici quelques pistes : - Malgré toutes les difficultés
liées à l'exercice de sa tâche et
malgré les temps de sécheresse par lesquels
il lui faut passer, le prédicateur doit vivre
sa mission comme une expérience qui le comble.
- Dans le processus de discernement, l'auditoire à
la fois bienveillant et critique a, sans doute, son
mot à dire. - En outre, je vois, dans le contexte
de l'Ordre des Prêcheurs, un autre indice qui
se réfère moins à la présence
d'une grâce de prédication en général
qu'à une prédisposition indispensable
qui ouvre à l'accueil de la grâce de prédication
dominicaine. Je pense à l'expérience de
Dieu accordée à saint Dominique qui a
fait de lui le "praedicator gratiae". En effet,
pour être en état d'annoncer l'Evangile
de la grâce, il faut, comme Dominique, être
saisi et travaillé par la compassion de Dieu
qui désire le salut de tous les humains. Autrement
le courant de l'amour de Dieu ne peut pas passer. (Texte
rédigé en 2001 et publié ici avec
la permission de l'auteur) 
1. Chez Dominique, cette compassion qui est l'expression
de l'amour, semble être sans limites. Dans ce contexte
je cite seulement un témoignage du procès
de canonisation, celui du frère Ventura de Verona
qui dit : "Dominique était si plein de
zèle pour le salut des hommes, que sa charité
et sa compassion ne s'étendaient pas seulement
aux fidèles, mais aussi aux infidèles, aux
païens, et jusqu'aux damnés de l'enfer."
(Procès de Bologne 11). Aucun être humain
n'est exclu de cette compassion. Ce qui s'y exprime, c'est
le fait que Dominique est habité par la conviction
ferme que la compassion de Dieu ne connaît pas de
limites et que personne n'est en dehors de l'amour de
Dieu. Chez Catherine de Sienne, nous trouverons d'ailleurs
une "extension" de l'amour semblable.
2. Je ne rappelle que
le témoignage de l'abbé Guillaume Peyre
de Narbonne dans les dépositions toulousaines
du procès de canonisation de Dominique. Ce témoin
déclare : "Je n'ai vu personne, qui
fût aussi assidu à l'oraison, ni qui répandît
une aussi grande abondance de larmes. Quand il était
en prière, il criait si fort qu'on pouvait l'entendre
tout autour; et il disait dans sa clameur : "Seigneur,
aie pitié de ton peuple! Que vont devenir les
pécheurs ?" Il passait ainsi des nuits entières,
pleurant et gémissant pour les péchés
des autres." (Procès de Toulouse, 18).
3. Cette action n'éloigne
pas de Dieu auquel on s'unit dans la contemplation;
elle est un autre mode de vivre l'union, la communion
avec lui, car il s'agit de l'oeuvre de salut de Dieu,
auquel on s'unit par la voie de la coopération
avec lui. Un autre dominicain, Maître Eckhart,
le grand représentant de la mystique rhénane,
parlera de la "Wirkeinheit mit Gott", de l'union
à Dieu dans et par l'action avec lui.
4. En partageant avec
Dominique cette expérience de Dieu, les membres
de l'Ordre des Prêcheurs partagent aussi sa compassion
et sa passion pour le salut de tous les humains. C'est
pourquoi le fr. André Duval OP a bien raison
de dire que Dominique a créé l'Ordre des
Prêcheurs, "pour que se multiplient à
travers le monde des sanctuaires de compassion".
5. Concernant ce sujet
cf. surtout : G. Bedouelle, Dominique ou la grâce
de la Parole, Paris 1982, p. 117-125; J.-P. Renard,
La formation et la désignation des prédicateurs
au début de l'Ordre des Prêcheurs (1215-1237),
p. 144-165; S. Tugwell, The Way of the Preacher, London
1979, p. 33-41, 64-73, 117-131.
6. Const. prim 11, 20.
7. J.J. Berthier (Ed.)
: Humbert de Romans, Opera de vita regulari 11, Rome
1889, p. 393.
8. "Bien que
la grâce de la prédication soit surtout
un don de Dieu, un prédicateur sage doit néanmoins
faire tout ce qu'il peut... pour accomplir sa tâche
de façon satisfaisante." (ibid., p.
394).
9. Cf. B.M. Reichert
(Ed.) : Acta Capitulorum Generalium Ordinis Praedicatorum
1, Rome 1898, p. 45s. (MOPH 111).