L'Ordre des Prêcheurs
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Saint Dominique de Matisse
Retrouver la dimension contemplative
Conférence au Chapitre général (12 juin 2001, Providence, RI)


fr. Paul Murray, OP

Paul Murray, OPuand nous avons été reçus dans l'Ordre des Prêcheurs, on nous a posé à chacun la question : " Que demandez-vous ? ", et nous avons répondu : " La miséricorde de Dieu et la vôtre ". Me trouvant ici ce matin, devant le Chapitre général de l'Ordre, ayant à vous parler sur le thème de la contemplation, je ressens plus que jamais mes propres limites et mon grand besoin de l'indulgence de mes frères et de leur compassion. Dieu sait que je ne suis encore qu'un novice dans la vie de prière et de contemplation. Et cette intervention est sans aucun doute la tâche la plus difficile qui me sera jamais demandée. C'est ainsi que je vous demande d'emblée, mes frères, votre compassion, envers moi et envers ce que je vais dire.

Beaucoup de nos saints dominicains et de nos prêcheurs se sont distingués par une grande fidélité à la vie de prière et de contemplation. Mais au sein de l'Église, du moins jusqu'à récemment, l'Ordre a été remarqué plutôt pour ses prouesses intellectuelles que pour son zèle contemplatif. Cependant, tout cela commence à changer. On trouve de plus en plus de traductions, par exemple, des écrits de Johannes Tauler, de Catherine de Sienne, de Henri Suso et de maître Eckhart. Et saint Thomas d'Aquin, que l'on a toujours vénéré comme théologien dogmatique dans l'Église, fait désormais figure de maître spirituel pour de nombreuses personnes.

On dirait donc que tout à coup, nous avons l'occasion de permettre à la dimension contemplative de notre tradition de parler à une nouvelle génération avec une autorité profonde et imposante. Mais notre tâche immédiate, et la raison même de cet exposé, est de permettre d'abord à cette tradition de nous parler à nous, ici et maintenant, et de lui permettre de toucher non seulement nos cœurs et nos intelligences, mais aussi la façon dont nous vivons nos vies de prêcheurs.

Évidemment, tous ici nous sommes débiteurs envers nos sœurs contemplatives dominicaines pour leur témoignage. Personnellement, je sais que je dois plus que je ne peux le dire à la communauté du Siena Convent à Droheda en Irlande. Et certains d'entre vous, sinon tous, sauront que le frère Timothy a déjà reconnu pleinement le témoignage contemplatif et le soutien des moniales dans sa dernière Lettre à l'Ordre.

Il faut dire que nos ancêtres Dominicains n'ont pas développé toutes les formes de contemplation. En effet, dans Vitae Fratrum, on retrouve l'histoire d'un malheureux frère qui a presque perdu la foi par excès de " contemplation " ! De même, Humbert de Romans, dans son long traité sur la prédication, se plaint ouvertement de ceux dont "l'unique passion est la contemplation ". Ces hommes recherchent, dit-il, " une vie cachée de silence " ou un " lieu retiré pour la contemplation ", et puis ils refusent de " répondre à l'appel à se rendre utile aux autres en prêchant ".

Il faut noter, en passant, que le mot " contemplation ", dans ces premiers textes dominicains, ne possède pas le caractère plutôt ésotérique et hautement mystique dont il s'affublera plus tard au seizième siècle. Ce mot, il est vrai, peut parfois être lié à des notions de recueillement et de retraite, mais il tend plutôt vers un sens beaucoup plus terre-à-terre. Souvent, d'ailleurs, il ne signifie guère plus qu'un simple acte d'attention ou d'étude priante. (De nos jours, ce qui prête encore plus à confusion, nous avons tendance à nous servir du mot " contemplation " comme un simple synonyme de prière).

Or il est évident qu'Humbert de Romans n'a aucune intention d'opposer la vie de prière à la vie de prédication. " Puisque l'effort humain ne peut rien accomplir sans l'aide de Dieu ", écrit-il, " la chose la plus importante pour un prêcheur est qu'il ait recours à la prière ". Mais la vie de prière et de contemplation qu'Humbert de Romans et les premiers Dominicains recommandaient - la contemplation qui est également l'objet de cet exposé - est celle qui nous contraindrait, d'après la belle phrase d'Humbert, à " nous exposer ", c'est-à-dire qui nous contraindrait à nous atteler à la tâche de la prédication.

Pour lancer notre réflexion, je propose que nous examinions d'abord un texte qui n'est pas l'un des plus connus de notre tradition, mais qui est l'œuvre d'un Dominicain français anonyme du treizième siècle. J'ai retrouvé le texte en question enfoui dans un long commentaire biblique sur le livre de l'Apocalypse dont on a cru pendant des siècles qu'il était de saint Thomas d'Aquin. On attribue maintenant ce texte à une équipe de Dominicains qui travaillaient à Saint-Jacques, à Paris, sous la direction générale du dominicain Hugues de Saint Cher entre 1240 et 1244. Bien que la plus grande partie du commentaire soit plutôt ennuyeuse, certains passages de cet ouvrage sont composés avec une clarté et une force qui rappellent parfois les œuvres de la contemplative moderne française Simone Weil. Dans un de ces passages, notre auteur dominicain remarque que parmi les choses que " l'homme doit voir dans sa contemplation ", et devrait " inscrire dans le livre de son cœur " il y a " les besoins du prochain " :

Il devrait voir en contemplation ce qu'il souhaiterait qu'on lui fasse, s'il fût lui-même dans un tel besoin, et combien la faiblesse de chaque être humain est grande… De ce que tu sais de toi-même, comprends la condition de ton prochain ( Intellege ex te ipso quae sunt proximi tui ). Et ce que tu vois dans le Christ, dans le monde et dans ton prochain, inscris cela dans ton cœur.

Ces lignes sont remarquables par l'attention miséricordieuse qu'elles accordent au prochain dans le contexte de la contemplation. Mais je voudrais également mettre en relief que l'accent qu'elles placent sur la vraie connaissance de soi, et leur simple ouverture au Christ et au monde, relèvent du véritable diapason dominicain. Le texte se termine par une référence simple mais saisissante à la tâche de la prédication. Notre auteur nous exhorte, tout d'abord, à nous comprendre nous-mêmes et à être attentifs à tout ce que nous voyons dans le monde qui nous entoure et chez notre prochain, et à réfléchir au plus profond de nos cœurs sur ce que nous avons observé. Mais là, il nous dit d'aller prêcher : " d'abord vois, puis écris, puis envoie… Ce qu'il faut d'abord, c'est l'étude, puis la réflexion au fond du cœur, puis la prédication ".

Le reste de mon intervention sera divisé en trois sections :

1. La contemplation : une vision du Christ.
2. La contemplation : une vision du monde.
3. La contemplation : une vision du prochain.


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