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nous avons été reçus dans l'Ordre
des Prêcheurs, on nous a posé à
chacun la question : " Que demandez-vous ? ",
et nous avons répondu : " La miséricorde
de Dieu et la vôtre ". Me trouvant ici ce
matin, devant le Chapitre général de l'Ordre,
ayant à vous parler sur le thème de la
contemplation, je ressens plus que jamais mes propres
limites et mon grand besoin de l'indulgence de mes frères
et de leur compassion. Dieu sait que je ne suis encore
qu'un novice dans la vie de prière et de contemplation.
Et cette intervention est sans aucun doute la tâche
la plus difficile qui me sera jamais demandée.
C'est ainsi que je vous demande d'emblée, mes
frères, votre compassion, envers moi et envers
ce que je vais dire.
Beaucoup
de nos saints dominicains et de nos prêcheurs
se sont distingués par une grande fidélité
à la vie de prière et de contemplation.
Mais au sein de l'Église, du moins jusqu'à
récemment, l'Ordre a été remarqué
plutôt pour ses prouesses intellectuelles que
pour son zèle contemplatif. Cependant, tout cela
commence à changer. On trouve de plus en plus
de traductions, par exemple, des écrits de Johannes
Tauler, de Catherine de Sienne, de Henri Suso et de
maître Eckhart. Et saint Thomas d'Aquin, que l'on
a toujours vénéré comme théologien
dogmatique dans l'Église, fait désormais
figure de maître spirituel pour de nombreuses
personnes.
On
dirait donc que tout à coup, nous avons l'occasion
de permettre à la dimension contemplative de
notre tradition de parler à une nouvelle génération
avec une autorité profonde et imposante. Mais
notre tâche immédiate, et la raison même
de cet exposé, est de permettre d'abord à
cette tradition de nous parler à nous, ici et
maintenant, et de lui permettre de toucher non seulement
nos curs et nos intelligences, mais aussi la façon
dont nous vivons nos vies de prêcheurs.
Évidemment,
tous ici nous sommes débiteurs envers nos surs
contemplatives dominicaines pour leur témoignage.
Personnellement, je sais que je dois plus que je ne
peux le dire à la communauté du Siena
Convent à Droheda en Irlande. Et certains d'entre
vous, sinon tous, sauront que le frère Timothy
a déjà reconnu pleinement le témoignage
contemplatif et le soutien des moniales dans sa dernière
Lettre à l'Ordre.
Il
faut dire que nos ancêtres Dominicains n'ont pas
développé toutes les formes de contemplation.
En effet, dans Vitae Fratrum, on retrouve l'histoire
d'un malheureux frère qui a presque perdu la
foi par excès de " contemplation "
! De même, Humbert de Romans, dans son long traité
sur la prédication, se plaint ouvertement de
ceux dont "l'unique passion est la contemplation
". Ces hommes recherchent, dit-il, " une vie
cachée de silence " ou un " lieu retiré
pour la contemplation ", et puis ils refusent de
" répondre à l'appel à se
rendre utile aux autres en prêchant ".
Il
faut noter, en passant, que le mot " contemplation
", dans ces premiers textes dominicains, ne possède
pas le caractère plutôt ésotérique
et hautement mystique dont il s'affublera plus tard
au seizième siècle. Ce mot, il est vrai,
peut parfois être lié à des notions
de recueillement et de retraite, mais il tend plutôt
vers un sens beaucoup plus terre-à-terre. Souvent,
d'ailleurs, il ne signifie guère plus qu'un simple
acte d'attention ou d'étude priante. (De nos
jours, ce qui prête encore plus à confusion,
nous avons tendance à nous servir du mot "
contemplation " comme un simple synonyme de prière).
Or
il est évident qu'Humbert de Romans n'a aucune
intention d'opposer la vie de prière à
la vie de prédication. " Puisque l'effort
humain ne peut rien accomplir sans l'aide de Dieu ",
écrit-il, " la chose la plus importante
pour un prêcheur est qu'il ait recours à
la prière ". Mais la vie de prière
et de contemplation qu'Humbert de Romans et les premiers
Dominicains recommandaient - la contemplation qui est
également l'objet de cet exposé - est
celle qui nous contraindrait, d'après la belle
phrase d'Humbert, à " nous exposer ",
c'est-à-dire qui nous contraindrait à
nous atteler à la tâche de la prédication.
Pour
lancer notre réflexion, je propose que nous examinions
d'abord un texte qui n'est pas l'un des plus connus
de notre tradition, mais qui est l'uvre d'un Dominicain
français anonyme du treizième siècle.
J'ai retrouvé le texte en question enfoui dans
un long commentaire biblique sur le livre de l'Apocalypse
dont on a cru pendant des siècles qu'il était
de saint Thomas d'Aquin. On attribue maintenant ce texte
à une équipe de Dominicains qui travaillaient
à Saint-Jacques, à Paris, sous la direction
générale du dominicain Hugues de Saint
Cher entre 1240 et 1244. Bien que la plus grande partie
du commentaire soit plutôt ennuyeuse, certains
passages de cet ouvrage sont composés avec une
clarté et une force qui rappellent parfois les
uvres de la contemplative moderne française
Simone Weil. Dans un de ces passages, notre auteur dominicain
remarque que parmi les choses que " l'homme doit
voir dans sa contemplation ", et devrait "
inscrire dans le livre de son cur " il y
a " les besoins du prochain " :
Il
devrait voir en contemplation ce qu'il souhaiterait
qu'on lui fasse, s'il fût lui-même dans
un tel besoin, et combien la faiblesse de chaque être
humain est grande
De ce que tu sais de toi-même,
comprends la condition de ton prochain ( Intellege ex
te ipso quae sunt proximi tui ). Et ce que tu vois dans
le Christ, dans le monde et dans ton prochain, inscris
cela dans ton cur.
Ces
lignes sont remarquables par l'attention miséricordieuse
qu'elles accordent au prochain dans le contexte de la
contemplation. Mais je voudrais également mettre
en relief que l'accent qu'elles placent sur la vraie
connaissance de soi, et leur simple ouverture au Christ
et au monde, relèvent du véritable diapason
dominicain. Le texte se termine par une référence
simple mais saisissante à la tâche de la
prédication. Notre auteur nous exhorte, tout
d'abord, à nous comprendre nous-mêmes et
à être attentifs à tout ce que nous
voyons dans le monde qui nous entoure et chez notre
prochain, et à réfléchir au plus
profond de nos curs sur ce que nous avons observé.
Mais là, il nous dit d'aller prêcher :
" d'abord vois, puis écris, puis envoie
Ce qu'il faut d'abord, c'est l'étude, puis la
réflexion au fond du cur, puis la prédication
".
Le
reste de mon intervention sera divisé en trois
sections :
1.
La contemplation : une vision du Christ.
2. La contemplation : une vision du monde.
3. La contemplation : une vision du prochain.
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