« l'orgine de l'Ordre, saint Dominique demandait
aux frères de lui promettre vie commune et obéissance.
Lui-même se soumettait humblement aux décisions,
spécialement aux lois, que le Chapitre général
des frères établissait, après mûre
délibération. Mais en dehors du Chapitre
général, il exigeait de tous l'obéissance
volontairc avec bonté certes, mais aussi avec
fermeté dans tout ce que lui-même en gouvernant
l'Ordre avait prescrit après juste délibération.
Pour demeurer fidèle à son esprit et à
sa mission, la communauté a besoin du principe
d'unité qu'elle obtient par l'obéissance.»
Ce
texte, en faisant appel au comportement de saint Dominique
(les références citées sont empruntées
soit aux Constitutions primitives, soit au procès
de canonisation, soit au Libellus de Jourdain de Saxe),
souligne le lien qui unit inséparablement vie
commune et obéissance : « Saint Dominique
demandait aux frères de lui promettre vie commune
et obéissance. » Il laisse entendre que
cette obéissance est inséparable de l'exercice
du gouvernement. Notre conception de l'obéissance
va en effet s'exprimer à travers un style propre
de gouvernement.
Avant de dégager les exigences du style de gouvernement
propre à l'Ordre, je voudrais rappeler les traits
essentiels de la vie commune dont nous faisons profession.
Pour en mieux saisir l'originalité, je présenterai
brièvement les différents types de vie
commune et, par là même, les différents
types d'obéissance qu'ils appellent.
1. La vie commune dans les différentes traditions
de la vie religieuse
Les disciples qui, dans le désert, se regroupent
autour d'Antoine le Grand et tous ceux qui ailleurs
feront avec d'autres la même chose entendent se
mettre à l'école d'un maître, d'un
père spirituel, qui les guidera dans leur recherche
de Dieu. Cette dépendance à l'égard
d'un maître peut prendre parfois un visage très
ascétique, dont les Apophtegmes nous offrent
des exemples pittoresques. La vie commune existe à
un stade encore embryonnaire, mais elle est toute au
service de la recherche personnelle de Dieu dans la
solitude.
Pour parer aux dangers inévitables de la solitude
que les solitaires véritables ne cesse-ront d'ailleurs
de dénoncer - la vie commune, la vie cénobitique,
va se développer. Tout d'abord sous la forme
un peu anonyme et militaire que lui donnera saint Pakhôme,
l'obéissance garde son visage ascétique
de dépendance radicale à un supérieur
absolu, sous une règle rigide. Mais, très
vite, avec ce Grec fin et réaliste qu'était
saint Basile , la vie commune et l'obéissance
vont prendre un visage nouveau. Le maître n'est
plus le supérieur absolu des coenobia pakhômiens;
dans des communautés aux dimensions raisonnables,
l'abbé s'efforce de connaître chacun de
ses moines et de discerner en chacun d'eux le charisme
qu'il faudra faire fructifier dans une fraternité.
On pressent déjà la dimension fraternelle
de l'obéissance qui sera la note propre des Mendiants.
Saint Benoît va être, en Occident, l'héritier
direct des conceptions basiliennes, il va faire de ses
monas-tères des écoles au service du Seigneur,
des scholae Dominici servitii, où les moines
s'édifieront (au sens étymologique du
mot) mutuellement. L'abbé est le père
de ses moines, mais il doit favoriser l'émulation
fraternelle qui contribuera à la recherche de
Dieu, il gouverne en faisant tout avec mesure. Comme
le dit admirablement la règle de saint Benoît
: « Qu'il tempère tellemene toutes choses
que les forts désirent faire davantage et que
les faibles ne se dérobent pas . »
Saint Bernard, tout en mettant davantage l'accent sur
la solitude, aura un sens très vif de l'aide
que constitue la vie fraternelle pour la mieux vivre.
Ainsi le cloître cistercien est-il, selon lui,
un paradisus claustralis, parce que des hommes y vivent
ensemble, s'efforçant de bâtir une communauté
fondée sur l'amitié spirituelle. C'est
ce qu'exprime notamment la littérature des petits
traités De amicitia spirituali qui fleurissent
dans les premiers milieux cisterciens.
Saint Dominique et l'Ordre naissant ont baigné
dans cet univers, notamment celui de Cîteaux,
mais c'est ailleurs qu'ils s'enracinent. C'est l'idéal
d'Augustin que saint Domini-que va reprendre pour ses
frères, option qui s'exprime nettement en 1216
par le choix de sa Règle et d'« arctiores
consuetudines » .
2. La vie commune selon saint Augustin
Pour saint Augustin, la vie commune est essentiellement
une amitié fondée sur une commune recherche
de Dieu. Ne le voyons-nous pas, peu avant son baptême,
à Cassis-siacum, dans une villa aux environs
de Milan, avec ses amis, Alypius notamment et Monique,
sa mère, réfléchissant avec eux
à la manière dont ils pourront vivre ensemble
? C'est ce qu'exprime par exemple le dialogue des Soliloques,
dans lequel Augustin est censé dialoguer avec
la Sagesse. La Sagesse lui demande : « Augustin,
pourquoi désires-tu vivre avec des amis ? »
; et Augustin de répondre : « C'est afin
de chercher ensemble et d'un commun accord à
connaître Dieu et nos âmes. » Et la
Sagesse insiste : « Mais Augustin, si tes amis
ne veulent pas ou ne peuvent pas ? » Augustin
répond : « Oh ! je les convaincrai, je
les aurai ! » « Très bien Augustin,
mais si tes amis vraiment ne veulent pas, ou bien s'ils
font obstacle à cette recherche, que feras-tu
? » « Alors, je me sépare d'eux .
» Augustin ne peut donc concevoir de chercher
Dieu autrement qu'avec des amis, mais à condition
qu'ils soient d'accord.
Ce climat communautaire entraîne la substitution
à la vie commune de type paternel, familial,
d'une vie commune de type fraternel. Dans la communauté
augustinienne, ce sont des amis, des égaux, qui
vont s'entendre sur un but à poursuivre, sur
des moyens à prendre, sur un régime de
vie à pratiquer, et l'un d'eux va rendre aux
autres le service fraternel d'assurer la direction de
la communauté. Plus d'abbé, mais un prieur
qui n'est qu'un prior inter pares, c'est-à-dire
un premier parmi des égaux. C'est ce type de
vie que Dominique va proposer à ses premiers
frères; Dominique que le prologue du Libellus
de Jourdain de Saxe nous présente comme «
fondateur, maître et frère » de son
Ordre. On sait par ailleurs qu'il n'y eut jamais dans
l'ordre qu'un seul abbé, Frère Matthieu
.
3. La visée de l'obéissance dominicaine
Ainsi en faisant profession, le frère prêcheur
ne se met-il pas d'abord à l'école d'un
pére spirituel, mais il met toute sa vie au service
de la prédication de l'Évangile, à
l'intérieur d'une communauté de frères
dont toute la raison d'être et les institutions
sont finalisées par le même idéal
: une amitié partagée au service de la
recherche de Dieu et de la proposition de l'Evangile.
La promesse d'obéissance met le frère
prêcheur au service de l'Évangile dans
une communauté de frères. Elle le députe
totalement à l'annonce de l'Évangile.
Comme le disait la lettre d'Honorius III du 4 février
1221, les prêcheurs sont des hommes qui, «
par leur profession de pauvreté et de vie régulière,
sont totalemcnt députés à l'annonce
de la parole de Dieu ».
Il est significatif que les Constitutions primitives
de l'Ordre ne parlent jamais de l'obéis-sance
pour elle-même, même si elles la sous-entendent
très fréquemment. La formation du novice
dominicain est radicalement différente de la
formation du futur moine; le père maître
doit apprendre aux novices les vertus chrétiennes,
à rechercher l'humilité du coeur et du
corps, mais tout cet effort est sous-tendu par la formation
en eux du frère prêcheur, apte dans toutes
les fibres de son être à la prédication
de l'Evangile, verbo et exemplo. Un maître des
novices dominicain ne doit-il pas apprendre aux frères
« Quelle ferveur ils devront avoir dans la prédication
quand le temps en sera venu » ? Aussi le maître
des novices a-t-il moins à proposer, comme un
père spirituel, son expérience personnelle,
qu'à faire découvrir l'idéal que
l'Ordre s'est donné de vivre.
4. Le fondement de notre obéissance
C'est notre profession, rappellent les Constitutions,
qui assure l'unité de l'Ordre :
« Dans notre profession une seule promesse
est exprimée, à savoir celle de l'obéissance
au Maître de l'Ordre et à ses successeurs,
selon les lois des Prêcheurs, et ainsi l'unité
de l'Ordre et de la profession est assurée puisqu'elle
dépend de l'unité du chef à qui
tous sont tenus d’obéir, » .
En nous liant à Dieu et à l'esprit de
saint Dominique, la profession nous lie également
les uns aux autres. La structure grammaticale de la
formule de profession, par la répétition
des et, le traduit bien : Promitto obedientiam Deo,
et Beatae Mariae, et Beato Dominico « et tibi
».
Dans le même mouvement où nous nous donnons
à Dieu, nous nous donnons à nos frères,
à travers cet homme entre les mains duquel on
fait profession et que le suffrage de la communauté
a choisi. Si bien que nous nous engageons les uns à
l'égard des autres à respecter la Règle
et les Constitutions certes, mais à créer
ensemble les communautés .qu'elles appellent,
à servir ensemble la fin de l'Ordre qu'elles
entendent nous proposer.
Faire profession de vie commune, ce n'est pas seulement
accepter de dépendre d'un supérieur, mais
aussi d'une communauté de frères.
5. Autorité et obéissance dans la communauté
dominicaine
L'autorité émane de la communauté
puisque le prieur détient son autorité
du couvent qui l'élit, méme si cette élection
a besoin d'être confirmée par l'instance
supérieure. D'ailleurs, en définitive,
l'autorité supréme dans l’Ordre
est l'Ordre lui-même représenté
par son Chapitre général, puisque le Maître
de l'Ordre détient son autorité de l'élection
du seul Chapitre sans que celle-ci ait besoin de la
confirmation du Saint-Siège.
Si bien que cet homme à qui j'obéis a
été choisi par la communauté pour
être le serviteur d'un bien commun dont tous ont
la charge, pour être le garant de la vie apostolique
- avec la plénitude de sens à donner à
ce mot - que ce soit dans la vie interne du couvent
ou dans son rayonnement extérieur.
Par ailleurs son autorité échappe en principe
à tout arbitraire. Elle est en effet limitée,
dans son exercice, par les Constitutions et les décisions
capitulaires prises à tous les échelons
(couvent, province, Ordre) que le prieur a charge de
faire respecter. En outre elle est toujours limitée
dans le temps : les supériorats sont toujours
provisoires, soumis à des réélections
qui, elles-mêmes, ne peuvent être infinies,
si bien que je serai amené demain à obéir
à celui à qui je commande aujourd'hui.
Il ne nous est jamais permis de nous installer dans
l'autorité, d'en devenir propriétaires,
nous ne pouvons en être que les serviteurs, si
du moins le jeu des institutions est correctement respecté.
C'est ce qui fonde l'objectivité de l'obéissance
dominicaine. Pour autant l'obéissance ne doit
pas devenir raide et inhumaine, en un mot un peu fonctionnaire,
sinon elle n'est plus évangélique ; mais
nous devons tendre à cette objectivité
qui nous fait dépasser toutes nos antipathies,
nos divergences d'opinion, nos incompatibilités
de caractère, pour retrouver dans le prieur que
la communauté s'est donné le serviteur
de son bien commun. Si nous ne réussissons pas
à atteindre ce niveau d'objectivité, nous
risquons fort de ne jamais obéir vraiment, surtout
aux plus mauvais jours, lorsque l'obéissance
nous sera plus difficile, que le supérieur nous
sera antipathique, que nous serons en désaccord
avec lui, ou bien lorsque, avançant en âge,
après avoir occupé de multiples charges,
il nous faudra obéir à un frère
plus jeune que nous.
Pour rester fidèle à elle-même,
l'obéissance dominicaine suppose également
le fonction-nement normal des institutions, et c'est
en cela que les Chapitres généraux qui
ont suivi le Concile ont opéré une révolution
considérable : en redonnant à l'ordre
la vigueur de ses institutions primitives que le poids
des siècles avait gauchies. Il faut qu'à
leur niveau propre, chapitres, conseils, supérieurs
puissent tenir leur rôle spécifique et
si, par ignorance ou insouciance, nous détruisons
la cohérence de ces diverses entités,
nous ne pouvons plus parler, chez nous, d'obéissance.
Dans la recherche qui a précédé
la refonte des Constitutions, on a souvent cité
Humbert de Romans. Dans son De vita regulari, qui est
sans doute l'un des plus purs témoignages que
nous ayons sur le fonctionnement primitif de nos institutions,
il montre bien comment s'exerçait aux origines
de l'Ordre la coresponsabilité de tous les frères.
Il y a, dit-il, dans l'exercice du gouvernement, des
affaires minimes pour lesquelles le prélat peut
agir seul.
Il y en a d'autres au contraire pour lesquelles il ne
peut agir sans prendre le conseil du couvent : «
Quaedam vero sunt adeo magna, quod nullo modo debent
sine consilio con-ventus expediri » et, parmi
ces affaires de grande importance, il énumère
les con-structions, la nomination aux charges conventuelles,
la vie apostolique du couvent. À côté
de cela, ajoute-t-il, il y a un troisième type
d'affaires, « Quaedam vero media », pour
lesquelles il suffit de prendre conseil de quelques-uns,
pour ne pas fatiguer le couvent par des réunions
inutiles, « ne conventus in huius modi nimio fatigatur
» .
C'est cette articulation institutionnelle qu'a voulu
revaloriser le De Regimine des actuel-les Constitutions,
en redonnant notamment la priorité aux Chapitres.
Or ce qu'il nous faut comprendre, c'est que chacun de
ces différents niveaux engage notre obéissance,
qu'il s'agisse de l'assemblée des frères
ou du prieur, agissant soit pour faire appliquer la
décision commune, soit décidant personnellement
au nom du bien commun dont il a accepté le service.
A chacun de ces échelons, il faut qu'interviennent
successivement, avant tout acte de décision,
l'information, la consultation, la décision,
le contrôle et la critique, et parfois uniquement
cela. Il y a des cas en effet où Chapitres et
Conseils n'ont qu'un rôle consultatif, la décision
finale appartenant au supérieur. C'est le cas,
par exemple, de la cooptation d'un membre nouveau par
la profession, chapitre et conseil sont invités
à exprimer leur jugement par un vote, mais la
décision finale appartient au Prieur Provincial.
Chacune de ces instances n'a en effet, bien souvent,
qu'un des aspects du problème, elle agit avec
les lumières dont elle dispose, la lumière
jaillissant finalement de ces lumières complémentaires.
Il y a d'autres cas où la communauté ayant
manifesté ses options par des décisions,
il appartiendra au supérieur de les faire appliquer
dans le quotidien ; il devient alors l'interprète,
le garant de la volonté commune qui s'est exprimée
dans les décisions capitulaires, et les frères
lui doivent donc une obéissance joyeuse et volontaire.
Le numéro des Constitutions déjà
cité rappelle que c'était là la
conduite de notre Père saint Dominique qui, «
lui-même, se soumettait humblement aux décisions,
spécialement aux lois, que le Chapitre général
des frères établissait, après mûre
délibération. Mais en dehors du Chapitre
général, il exigeait de tous l'obéissance
volontaire avec bonté certes mais aussi avec
fermeté » . La vie de saint Dominique nous
offre divers témoignages de l'obéissance
du fondateur des Prêcheurs. Nous le voyons, par
exemple, en 1216 délibérer d'une façon
très fraternelle sur pied d'égalité,
avec ses premiers compagnons, lorsqu'ils s'agit de l'institution
de l'Ordre et du choix de la Règle. Nous savons
aussi que saint Dominique aurait voulu décharger
totalement les clercs des responsabilités temporelles
et les confier aux convers ; mais il se rangera à
l'avis différent de ses frères, plus sensibles
à l'expérience malheureuse de Grandmont
qui avait finalement fait passer les clercs sous la
coupe dominatrice des convers. Ainsi l'obéissance
quotidienne au supérieur ne fait pas nombre avec
celle qui s'exprime dans les chapitres et les conseils,
bien au contraire elle s'articule étroitement
avec celle que nous devons à ces autres instances.
Comprenons bien que la cohérence de l'édifice
est détruite dès que, par négligence
ou mépris, nous détruisons l'un de ces
rouages.
Aussi « le supérieur, cherchant la volonté
de Dieu et le bien de la communauté, ne s'es-timera
pas heureux de dominer par son pouvoir mais de servir
par la charité » . Comme devait l'être
l'abbé, selon l'idéal basilien, le prieur
devra être attentif aux dons et aux charismes
différents de ses frères pour les mettre
en valeur , réanimer sans cesse leur sens de
la responsabilité et de la participation. Il
y a, dans la fonction du prieur, un rôle d'animation,
un art de déceler les dons originaux de chacun
et de les faire fructifier, qui redonne à la
communauté sa densité propre. C'est à
lui notamment qu'il appartiendra d'assurer l'unanimité
des coeurs dont parlent le prologue de la Règle
et les Constituti-ons .
L'obéissance dominicaine s'appuie sur une confiance
radicale dans les personnes. La dépendance des
uns et des autres, que nous acceptons en faisant profession
dans l'ordre, suppose que nous nous fassions confiance,
que nous fassions confiance à la rectitude personnelle
et à la prudence de nos frères. Pensons-nous
assez que nos frères nous croient capables, dans
l'Esprit Saint, de décisions aussi graves que
la cooptation de nouveaux membres, l'élection
de nos supérieurs, l'élaboration de notre
législation ? Tout cela devient impossible si
nous ne pouvons pas faire fond sur la rectitude personnelle
de nos frères, sur leur prudence personnelle.
L'obéissance fait donc sans cesse appel à
notre sens de la responsabilité, à notre
conscience profonde de la vie du couvent, de la province
ou de l'Ordre, en un mot du bien commun dont tous sont
collégialement responsables. On ne peut plus
parler de vie fraternelle si elle ne s'exprime pas dans
la coresponsabilité de tous les frères.
Il y a là une exigence inscrite au coeur de notre
engagement dans l'Ordre. Il ne s'agit pas, comme certains
l'imaginent naivement, de flatter en nous je ne sais
quelle aspiration à l'indépendance ou
à une pseudo-démocratie, mais au contraire
de réactiver sans cesse en nous l'amour et la
recherche du bien commun qui nous est confié.
Le renouvellemcnt actuel de nos institutions dépend
tout autant de l'aggiornamento de notre législation,
que de la volonté des frères à
vivre l'engagement qu'elles entendent provoquer. Or,
nous le savons bien, nous sommes perpétuellement
tentés de nous enfermer dans nos préoccu-pations
personnelles : dans notre travail, notre enseignement,
nos divers engagements apostoliques, et de faire peser
le poids de la vie commune sur quelques-uns en nous
souciant fort peu d'y apporter notre contribution. Nos
couvents deviennent alors de quasi-pensions de famille
où nous trouvons, grâce au dévouement
de quelques officiers, le logement, la nourriture et
même une prière commune ; inutile d'insister.
Le faît d'élire ou de recevoir un supérieur,
de confier telle responsabilité à un frère
ne signifie pas dégagement sur lui de toute notre
responsabilité. Lorsqu'une communauté
élit ou reçoit un prieur, elle s'engage
normalement par le jeu de l'élection non seulement
à lui obéir, mais à porter avec
lui sa destinée propre, sinon il y a démission
de la communauté et, une fois de plus, notre
régime constitutionnel perd sa cohérence.
Dans l'institution dominicaine, nous l'avons déjà
dit, ce sens de la responsabilité s'ex-prime
dans les Chapitres à tous les échelons
: conventuel, provincial, général. Là
encore il faut comprendre qu'un chapitre est quelque
chose de très exigeant, il ne s'agit pas seulement
de libérer la parole dans une joyeuse anarchie,
mais pour en tirer une efficacité maxima de se
plier à un certain nombre de techniques. Il y
a, dans nos Constitutions, un certain nombre de conditions
qui déterminent la validité de certains
actes capitulaires - conditions d'ordre juridique -
et d'autres qui sont le fruit de l'expérience
du fonctionne-ment de toute assemblée, il faut
veiller à ne pas les télescoper. La marche
d'une assem-blée capitulaire ne s'improvise pas
et c'est souvent l'impréparation qui provoque
la désaffection des frères pour la vie
de leur communauté et qui, du même coup,
ouvre la porte à bien des autoritarismes, apparemment
plus efficaces.
Ainsi notre sens de la responsabilité s'exprime-t-il
de façons très différentes. Au-dessus
de la forme la plus élémentaire qu'est
l'obéissance, il y a une autre forme qui s'exerce
par la consultation : on sollicite des frères
leurs avis, leurs points de vue, leurs idées
; les limites d'un prieur perdent de leurs inconvénients
s'il sait ainsi écouter ses frères, les
faire réfléchir. Pour que cette consultation
soit féconde, il est nécessaire de développer
l'infor-mation et notamment de créer les conditions
qui permettent aux frères de s'informer les uns
par les autres. Enfin, il y a une autre forme de participation
qui est la décision. Elle est parfois le fait
du groupe : couvent, province, Ordre, et l'on assiste
à une extension du pouvoir de décision
au groupe. Elle peut aussi revenir au supérieur,
soit qu'il s'appuie sur la consultation la plus large
possible de la communauté intéressée
par la décision, soit qu'il s'agisse d'affaires
minimes où il peut agir seul.
6. Obéissance et vérification
Une communauté dominicaine a besoin d'instances
de régulation et de vérification. Ce fut
naguère le rôle du chapitre des coulpes
(devenu depuis chapitre régulier), malheureusement
trop souvent envisagé et vécu comme un
aveu devant un supérieur ou comme vérification
des personnes par rapport à une norme objective
(en respectant rigoureuse-ment le for externe), dont
les dérogations étaient minutieusement
tarifées. Cet effort n'était pas nécessairement
dépourvu de valeur communautaire car, en manquant
à tout ce qui fait l'objet de notre profession,
nous manquons finalement à la communauté
elle-même.
Il faut sans doute faire aujourd'hui un pas de plus.
Retrouver l'esprit du chapitre régu-lier, ne
serait ce pas accepter de nous examiner ensemble sur
la manière dont nous nous acquittons de notre
engagement, pris les uns envers les autres, de créer
des communautés évangéliques, d'exercer
l'apostolat, comme l'envisagent les Constitutions actuelles
. Certes, il faut faire la part des comportements personnels
et des comportements collectifs, mais il faut que chacun
accepte de se laisser interpeller et remettre en question
par ses frères, sinon on ne peut plus parler
de vie commune.
7. En guise de conclusion
Ainsi y a-t-il dans les traditions de la vie religieuse
des manières différentes de vivre l'obéissance
de Jésus qui est le prototype de l'obéissance
du religieux. La tradition dominicaine n'est pas la
moins exigeante de celles-là.
Il ne faut pas se méprendre sur les origines
du caractère démocratique des institutions
dominicaines et leur possible connivence avec les courants
communautaires communes et universités - du Moyen
Age. D'une part, la démocratie est un art difficile
et, dans l'Église comme dans la société,
elle ne peut étre le fait que d'hommes vraiment
libres et profondément rectifiés. D'autre
part, si l'on en croit Jourdain de Saxe , c’est
le pape Innocent III qui a invité saint Dominique
à choisir démocratiquement avec ses compagnons
la règle de l'Ordre ; la toute première
délibération dominicaine, en 1216, est
un acte d'obéissance au pape ! Enfin, comme l'a
magistralement montré le dernier ouvrage du Professeur
Gaudemet , l'élection n'a pas au Moyen Âge
la signification que nous lui donnons aujourd'hui. Tandis
que les droits modernes analysent l'élection
comme une manifestation de la volonté d'un groupe,
qui librement, conseillé ou guidé, choisit
l'un des siens pour le représenter ou le gouverner,
l'élection médiévale fut tenue
avant tout pour une manifestation de la volonté
divine (« Vox populi, vox Dei »). Elle est
un « signe » qui « désigne
», à côté d'autres signes
de caractère prophétique ou miraculeux.
Ce n'est que peu à peu que la détermination
plus précise du corps électoral et de
la procédure à suivre (le droit des Ordres
mendiants a joué en cela un rôle décisif)
ont mis plus en relief la volonté humaine, sans
pour autant écarter l'idée d'un signe
divin (par exemple la coexistence de l'élection
par scrutin et de l'élection « par inspiration
» dont l'unanimité traduit l'action de
Dieu). Si les électeurs ne font qu'exprimer la
volonté humaine, l'élu ne peut être
tenu pour leur représentant ou leur délégué
car ce n'est pas d'eux qu'il tient son pouvoir. 
(Source
: Article publié dans La Vie Spirituelle, janvier-février
1985, pp. 39-50)
NOTES
: