Car l'Ordre des Prêcheurs
fondé par saint Dominique "fut, on le sait,
dès l'origine spécifiquement institué
pour la prédication et le salut des âmes".
Que nos frères par conséquent, fidèles
au précepte de leur fondateur, u se comportent
partout en hommes qui cherchent leur salut et celui
du prochain, en toute perfection et esprit religieux;
comme des hommes évangéliques qu'ils suivent
les pas de leur Sauveur et ne parlent qu'à Dieu
ou de Dieu, en eux-mêmes ou à leur prochain
".
En notre qualité de coopérateurs
de l'Ordre des évêques, de par l'ordination
sacerdotale, nous avons pour office propre la charge
prophétique dont la mission est d'annoncer partout
l'Évangile de Jésus Christ par la parole
et par l'exemple, en tenant compte de la situation des
hommes, des temps et des lieux, et dont le but est de
faire naître la foi, ou de lui permettre de pénétrer
plus profondément la vie des hommes en vue de
l'édification du Corps du Christ, que les sacrements
de la foi amènent à sa perfection.
Constitution Fondamentale, n- 2 et 5
Qui
dit " Frère prêcheur" dit "
prédication " , un mot qui garde la marque
toujours actuelle de ce que saint Dominique visait à
l'origine de sa fondation.
Notre raison d'être : prêcher l'Évangile
A
un certain moment de notre vie, en général
au seuil de l'âge adulte, nous avons été
mordus par cette constatation : le plus grand malheur
de l'homme est de n'être pas atteint, dans le
vif de son être, par la Bonne Nouvelle de Jésus
Christ. L'homme n'est pas seul; il est accompagné,
habité par Quelqu'un qui l'aime d'un amour actif,
inlassable. Cet amour a pris visage en Jésus
de Nazareth, Parole vivante de Dieu qui, pour mieux
rejoindre ces êtres de chair et de sang que nous
sommes, s'est faite chair et sang. Partageant intégralement
notre vie ce Jésus, après trente ans environ
d'une existence inaperçue dans une bourgade de
Galilée, sillonne la Palestine, se dit le prophète
de celui qu'il nomme son Père, le Dieu de la
Promesse, donne des signes vigoureux de sa mission,
rassemble autour de lui des disciples, finalement est
lâché par eux, est arrêté,
condamné, exécuté. Mais il traverse
la mort et débouche sur une vie nouvelle qu'il
veut communiquer à tous les hommes de tous les
temps, telle un ferment qui doit travailler notre lourde
pâte humaine. Ainsi est-il possible à tous,
à travers heurs et malheurs, de donner à
leur vie son vrai sens, d'être arrachés
au mal, libérés, de prendre leur pleine
taille, de nouer entre eux les liens d'une communion
efficace, capable d'instaurer un monde nouveau. Tel
est le noyau de la Bonne Nouvelle, celle qui fait la
joie des croyants et doit faire la joie de tous les
hommes.
Encore
faut-il qu'elle leur soit annoncée dans une langue
fraternelle. Telle est la prédication, le métier
du Prêcheur. Métier, mestier, ministère,
service, prenons ce mot au sens où il suggère
le labeur artisanal, l'honnêteté, la compétence,
la conscience professionnelle, ici le courage de la
rencontre difficile à affronter, du papier blanc
à garnir, bref de la parole à trouver
qui offre quelque chance de provoquer à la conversion.
Nous
vivons de cette conviction qu'un tel métier vaut
la peine que lui soit consacré le tout de notre
existence. La prédication n'est pas un aspect
de notre vie, fût-il l'aspect essentiel,, terminal;
elle est l'âme, le souffle qui inspire et organise
ce que nous sommes et ce que nous faisons. Elle est
notre manière d'être au monde et en Église.
Elle est à ce point constitutive de notre être
et désigne à ce point notre raison sociale
que, dans les premiers temps de l'Ordre des Prêcheurs,
on appelait la fraternité dominicaine la "sainte
prédication".
Une
des aspirations fondamentales de l'homme est l'unité;
il aspire à faire l'unité en soi, à
cesser d'être cet "Adam disloqué"
dont parle saint Augustin. L'annonce multiforme de la
Bonne Nouvelle est le principe unificateur de nos existences
de Prêcheurs. Du Dieu vivant écouté,
fréquenté à l'intime de nous-mêmes
au Dieu vivant proclamé au grand large de nous-mêmes,
nous vivons ce rythme à deux temps qui est la
pulsation profonde de notre être.
Voilà
qui est bel et bon, mais qui ne va pas de soi.
Une
inlassable confiance en la Parole de Dieu
En
un temps où les mots sont malades d'inflation,
il n'est pas d'emblée réjouissant d'être
appelé à faire de l'annonce de l'Évangile
son métier. Des mots notre société
fait une effrayante consommation qui les use vite. Regardez
un kiosque à journaux: quotidiens ou mieux magazines
éprouvent le besoin de gonfler à outrance
les moindres adjectifs, de multiplier les superlatifs
pour arriver à accrocher l'attention du lecteur.
Anesthésiés par le fatras des informations
nos contemporains se blindent l'esprit et le coeur,
ils perdent cette fraîcheur d'âme qui est
indispensable à l'accueil de la Parole décisive,
la Parole du Dieu vivant faite chair en Jésus
Christ. Les mots coupent cette Parole qui a voulu s'annoncer
avec nos mots à nous, au risque de subir leur
sort; et puis tant de phrases sans actes sont lassantes!
On souhaite des actes sans phrases, sans commentaire.
Alors?
Moi, Prêcheur, qui ai joué ma vie sur la
Parole incarnée en mots humains, que vais-je
faire dans cette galère? Vais-je rester au bord
des mots? Sans mots? Face à ce chaos verbal je
me rappelle un certain nombre d'affirmations, signées
de Jésus lui-même : " Mes paroles
ne passeront pas... allez, enseignez toutes les nations...
Ce que vous avez entendu à l'oreille, criez-le
sur les toits... " et cette vigoureuse protestation
des Apôtres quand, leur prédication faisant
vraiment trop de bruit dans le désordre établi,
on leur demande de se taire : " Nous ne pouvons
pas ne pas parler" (Ac 4,20). Notre Dieu est Parole,
Parole qui n'est pas que mots, qui est actes, démarches,
gestes, silences, vie, mais qui passe aussi par les
mots écrits ou proférés. "
Comment croire sans d'abord entendre? Et comment entendre
sans prédicateur? " écrit Paul aux
Romains (10,14). " Folie de la prédication
", dit le même Paul aux Corinthiens (1 Co
1,21). Il faut oser. Mais cette audace repose sur plus
profond encore.
Laisser
le Christ prendre en nous la parole
Rien
ne servirait de s'efforcer laborieusement à prêcher,
si une conviction de base ne nous habitait : la Parole
de Dieu n'est pas seulement répétée
par son Église, par les croyants et parmi ces
croyants par ceux qui sont tout spécialement
appelés à son service; elle est actualisée
ici et maintenant en elle, en eux, en nous par le Christ
lui-même. Elle est présence active du Christ
ressuscité prenant la parole en ses témoins.
A
dire vrai, le Christ n'est pas un modèle extérieur
passé dont on répéterait le plus
fidèlement possiblement l'enseignement; il est
un vivant actuel, présent, faisant route avec
l'humanité jusqu'au bout de son histoire, intérieur
à ceux qui, par la foi et le baptême, l'ont
" revêtu " et qui s'efforcent de vivre
de lui. Dans la mesure où " ce n'est plus
moi qui vis c'est lui qui vit en moi " (Ga 2,20),
il est là, actuellement vivant, parlant. En ce
sens très réaliste ses paroles "
ne passent pas", c'est-à-dire, comme il
l'a affirmé lui-même, ne relèvent
pas du passé. Mesurons-nous là l'immense
différence qui sépare le Christ de tous
les fondateurs de religions ou d'écoles? La parole
de ceux-ci est transmise par leurs disciples; la parole
du Christ est prononcée par le Christ en ses
disciples. Telle est la mission prophétique de
l'Église et la nôtre dans l'Église.
"Nous avons pour office propre la charge prophétique
dont la mission est d'annoncer partout l'Évangile
de Jésus Christ", dit notre charte fondamentale
(paragraphe 5). Prêcher n'est pas seulement exercer
l'activité d'un témoin fidèle,
d'un honnête artisan du verbe, c'est être
prophète, c'est exprimer un mystère auquel
ce témoin, cet artisan communient, dont ils font
la vie de leur vie.
Attention
cependant! Cette affirmation ne signifie pas que notre
parole de Prêcheurs est automatiquement parole
d'Évangile, que le Christ signerait ce que nous
disons, encore moins ce que nous faisons. Mais il a
voulu confier ses " insondables richesses "
(Ep 3,8) à ses apôtres, à son Église;
il risque sa Parole, il se risque lui-même en
nos bouches, en nos actes, en nos vies de prédicateurs.
Faut-il qu'il soit sûr de lui! Quelle est l'entreprise
humaine qui se serait lancée avec douze cadres
semblables aux Douze que nous mentionnent les évangiles?
Telle est bien la stratégie d'un Dieu qui a toutes
les délicatesses de l'amour : il ne nous surplombe
pas, il se glisse dans nos paroles d'hommes, comme il
le faisait déjà dans le prophétisme
de l'ancienne alliance. " Voici que je mets ma
parole dans ta bouche", s'entendait dire Isaïe
(51,16). On n'aime pas de loin, de haut, d'ailleurs.
Bien
plus, le Prêcheur, le prophète n'est pas
un haut-parleur inerte, une conduite étanche
que traverserait le flux du Verbe. A celui-ci il fournit
tout ce qu'il est, avec ses ombres et ses lumières,
ses richesses et ses limites, ni cerveau monté
sur pattes ni épiderme fébrile, mais homme,
tant homme que rien plus, en communion avec son Dieu.
Ainsi
Dieu continue-t-il jusqu'à la fin des temps de
parler à niveau d'homme, d'homme à homme.
D'où
le risque d'opacité, d'erreur, d'imposture que
sa Parole alors contracte : nous, Prêcheurs, ne
vivons jamais assez ce que nous annonçons, nos
vies ne sont pas assez parlantes, elles sont loin d'avoir
la sonorité, la limpidité de la Bonne
Nouvelle. Il le sait, celui qui est la Parole de vie,
mais il continue de prendre chair dans notre chair et
il nous assiste de son Esprit. Chaque. Prêcheur
a son genre littéraire, son style, voire ses
tics, plus grave : ses marécages, ses complicités
avec le mal, mais c'est l'Esprit qui rend son langage
homogène à celui du Christ, qui l'inspire
au sens étymologique du terme, qui tend à
faire de sa vie, malgré limites et misères,
une parabole du Royaume. Mystère de la prédication.
Au
fond la prédication, sans être sacrement,
relève de la " politique " sacramentelle
que Dieu a adoptée : Dieu ne veut pas rencontrer
l'homme en dehors de l'horizon de l'homme; ainsi en
est-il de sa Parole : ce que nous disons, à la
mode de chez nous, avec nos grâces et nos disgrâces,
livre ce que Dieu dit. Nos mots, nos faits et gestes
il ne demande qu'à les emplir de lui-même.
C'est
parce que telle est notre foi que nous avons l'audace
de parler.
Laisser
transparaître Jésus Christ
Mais
comment ma parole peut-elle être reçue
pour ce qu'elle aspire à être : Parole
de Dieu? En ayant à faire à moi ces hommes,
ces femmes que je rencontre ont-ils à faire à
elle? Rencontrent-ils le mystère du Dieu vivant
ou se heurtent-ils au bourrelet de ténèbres
que, par mes carences et par ma faute, j'ajoute au mystère
que je porte? Ou enfin s'enlisent-ils dans la trop facile
séduction qui les arrête à moi?
Après avoir été un temps séduits
par Jésus, la plupart de ses auditeurs l'ont
finalement rejeté; du moins avaient-ils rencontré
en lui, dans sa plénitude, l'authentique Parole
de Dieu. Chez moi, il ne peut être question de
plénitude. Mais il m'incombe d'offrir au Dieu
qui s'adresse aux hommes le maximum de garanties et
donc de travailler à cette transparence qui seule
assure l'authenticité de ce que je dis, au nom
du Christ. Transparence ne veut pas dire évanescence.
Le Dieu qui s'est fait chair a besoin d'hommes qui poussent
dru en terre humaine. C'est à leur densité,
à leur épaisseur même que l'Esprit
donne transparence divine. D'où ces nervures
profondes qui sous-tendent la vie du Prêcheur,
ces grandes composantes, déjà décrites,
de la vocation dominicaine; elles sont la prédication
même s'élaborant; elles ne sont pas moyens,
mais moments de la Parole en voie de profération.
Elles nous donnent consistance humaine et chrétienne
et nous maintiennent en démarche de conversion,
elles tournent constamment notre coeur, notre esprit,
notre être vers le Christ, elles nous branchent
sur Celui qui veut aujourd'hui se faire entendre des
hommes de ce temps. Ne contribue à la conversion
des autres que celui qui, avec toutes les ressources
de son être, est en train de se convertir. N'évangélise
que celui qui est lui-même en chantier d'évangélisation.
On ne prêche vraiment qu'à chaud.
Cette
vérité décisive explique la totalité
d'une vie qui nous vaut de " demeurer dans la Parole
". Bue à même ses sources par la fréquentation
de l'Écriture et de la Tradition, la Parole .est
creusée par l'étude, célébrée
par la liturgie, assimilée par la prière
qui fait d'elle de plus en plus notre langue maternelle;
maintenue dans sa vigueur par une vie exigeante, alerte,
joyeuse où les conseils évangéliques
donnent le ton, elle est partagée, vérifiée,
stimulée dans une vie fraternelle menée
en commun et lancée vers les hommes à
qui elle est destinée. Ceux-ci nous la font pressentir
eux aussi, et souvent d'abord, cette Parole dont nous
sommes loin de détenir le monopole : travaillés
par l'Esprit qui chuchote en leur coeur, ils nous pressent
constamment, dans la mesure où nous partageons
au plus près leurs travaux, leurs joies, leurs
peines, de confronter nos vies et leurs vies à
ce que dit le Dieu qui se révèle et qui
révèle l'homme à l'homme. Cette
"alchimie du verbe" nous en fait distiller
le suc. Même si ces composantes de notre vocation
ne connaissent qu'une mise en oeuvre grevée de
médiocrité, elles garantissent, à
qui s'y efforce, une authentique transparence.
Ajoutons,
pour y aider, la nécessité d'une jolie
pointe d'humour. Accomplir notre tâche avec sérieux
ne nous dispense pas de nous' traiter nous-mêmes
avec ce léger recul qui permet la souplesse et
l'éveil critique. Nous sommes "serviteurs
inutiles." Celui qui ne sait pas sourire franchement
de lui-même ne sait pas parler de Dieu en vérité.
Il se raidit. Dieu n'est pas raide; il tient à
ce que nous demeurions ou plutôt devenions bons
compagnons de nous-mêmes, marchant d'un bon pas
et vers notre pleine liberté d'hommes et vers
notre totale docilité à son Esprit.
Le
Prêcheur : un pauvre
Cet
équipement peut faire du Prêcheur un riche.
A lui de le porter et de le mettre en oeuvre sur fond
de pauvreté. La richesse, si elle fait de son
détenteur un mauvais riche, devient un écran
pour la Parole qui se trouve ainsi disqualifiée.
Historiquement
tout renouveau de la prédication a été
lié dans l'Eglise à un renouveau de la
pauvreté. Le surgissement des frères mineurs
et des frères prêcheurs en est un exemple.
De fait le dépouillement, la distance prise par
rapport aux sécurités matérielles
marquent les consignes que Jésus donne à
ceux qu'il envoie (Mt 10) ; Saint Dominique insistera
sur ce point tout au long de sa vie et jusque dans son
testament.
Mais
cette pauvreté ne peut pas être que matérielle.
Elle revêt de multiples aspects qui relèvent
de l'esprit. Pauvreté dans l'ordre même
du langage : depuis que le Verbe de Dieu a parlé
un dialecte de chez nous, l'araméen, le rendant
ainsi capable d'exprimer les vérités décisives
pour l'homme, les mots les plus humbles, ceux qui désignent
les choses et les gestes les plus quotidiens, les plus
banals ont reçu leurs lettres de noblesse, ils
ont été comme baptisés et rendus
capables de dire Dieu. " Ce n'est pas à
la manière dont quelqu'un me parle de Dieu que
je vois si son âme est plongée dans le
feu de l'amour, c'est à la manière dont
il me parle des réalités terrestres"
(Simone Weil).
Plus
profondément : le prophète n'est en rien
propriétaire de ce qu'il proclame. Responsable
oui, propriétaire non. Elle est de Dieu, sa parole.
Si elle est de Dieu, elle exige en lui une priorité
de l'écoute, écoute appelante du Seigneur
: "Parle, Seigneur, ton serviteur tend l'oreille"
(d'où l'adage : " Le silence est le père
des Prêcheurs"); écoute accueillante
des hommes qui nous fait cultiver un sens très
fin, très grave de la rencontre humaine : "Les
questions de l'homme sont sérieuses, les réponses
de Dieu sont sérieuses; il ne faut pas qu'entre
les deux nous ne soyons pas sérieux" dit,
en substance, le Père Congar.
C'est
là surtout, plus que pour les ressources financières,
que nous nous affirmons mendiants. Ce qu'on va prêcher,
on ne l'a pas; il faut aller le chercher, ou mieux le
recevoir; l faut le mendier. "Fais-moi dire ce
que je dois dire, taire ce que je dois taire; donne-moi
ce que je dois donner, que cela plaise ou non. Mets
ta Parole dans ma bouche ", tel pourrait être
l'appel lancé à Dieu par le Prêcheur
lorsqu'il va parler ou écrire.
Et,
en direction des autres : " Je ne suis pas détenteur
de ce que je reçois de Dieu pour vous. Écoutez
ce que je m'efforce d'écouter moi-même
à longueur de vie. Je vous parle non pas du haut
de ma richesse, mais du fond de ma pauvreté.
Je suis votre serviteur. Je vous écoute encore
plus que je ne vous parle. "
D'où
ces harmoniques de la pauvreté que sont le désintéressement,
le respect des auditeurs, la loyauté, la sincérité,
le refus de marquer des points n'importe comment, de
briller à bon compte, de bluffer. Toutes ces
attitudes nous poussent à payer le prix de ce
qu'on affirme. "Payer", le terme risque d'être
mal compris. Il ne suggère pas une attitude doloriste.
Mais que de mots redoutables passent par nbs lèvres
donnant l'impression décevante que celui qui
les prononce n'en a pas soupesé l'enjeu, n'en
a pas porté dans sa chair la morsure et donc
n'a pas le droit de les dire! Que de fois il serait
honnête, décent de se taire! Prêcher
ne va pas sans de tels silences. " On ne délivre
une parole que par une blessure semblable à celle
du côté du Christ", dit Origène.
C'est peut-être là le sens typique de la
souffrance du Prêcheur: elle opère en lui,
s'il la porte dans la foi, l'espérance,, d'humble
amour de Dieu et des autres, une authentique paque de
sa parole.
Enfin,
ultime dépouillement, le Prêcheur ne doit
pas manquer d'" abandonner " ce qu'il a dit.
Là encore entendons-nous bien. Il ne s'agit pas
d'un "après moi le déluge ",
d'une attitude désinvolte, irresponsable qui
le ferait se délester des conséquences
de son intervention. Celle-ci doit avoir une suite;
la Parole doit germer dans les terres humaines ensemencées
par elle; mais c'est d'elle que le prédicateur
doit faire mémoire et non pas de celui qu'il
a été, lui, en la prononçant, soit
pour se désoler, s'il a l'impression d'un "échec",
soit pour se congratuler lui-même, s'il a l'impression
d'un "succès". Qui peut évaluer
échec ou succès en ce domaine?
Ce
que nous disons de Dieu vient de plus haut que nous-mêmes
et conduit à plus haut que nous-mêmes.
" Il en est du Royaume de Dieu comme d'un homme
qui aurait jeté du grain en terre : qu'il dorme
ou qu'il se lève, la nuit ou le jour, la semence
germe et pousse, il ne sait comment... " (Mc 4,26-27).
Laissons
donc la Parole suivre son aventure dans les coeurs,
les esprits, les vies. " Autre est celui qui sème,
autre celui qui moissonne." Nous voici libres.
Dans
l'Évangile la pauvreté est en étroite
relation avec la liberté. " La Parole de
Dieu n'est pas enchaînée ", écrit
Paul à Timothée (2 Tm 2,9). II faut être
désencombré de soi-même pour pouvoir
dire, plus souvent que notre paresse ou notre lâcheté
n'y consentirait, ce que telle personne ou tel groupe
n'accepte pas, pour tenir un langage qui ne soit pas
voué à l'usure des jargons d'hier ou d'aujourd'hui;
exigence qui nous arrache aux conformismes, tout en
clins d'oeil vers ce qui est mondain et non pas évangélique.
Que de pressions, de pesées, de puissances d'intimidation
en nous, autour de nous! Et quelle lumière rayonne
de celui qui a l'audace, le paisible et souriant courage
d'affirmer, avec la force des doux, les certitudes que
Dieu lui confie pour les autres et qui leur sont dues,
" à temps et à contretemps "
!
Voués
à dire le Dieu vivant
La
liberté du Prêcheur se traduit en une prédication
multiforme. Au terme de cet ouvrage seront présentées
quelques réalisations prestigieuses ou modestes.
Ne nous y trompons pas : la prédication ne saurait
se réduire à des "réussites"
durables, repérables. La réalité
est beaucoup plus foisonnante et mouvante. Tous les
biais que peut emprunter la Parole de Dieu, la prédication
les utilise, tous les genres littéraires, tous
les styles.
Pour
beaucoup, prêcher sera faire retentir une page
d'Écriture (d'Évangile le plus souvent)
au cours d'une eucharistie ou d'une liturgie : c'est
l'homélie, genre classique, bref, incisif, provoquant
à la conversion. Prêcher sera aussi pénétrer
dans le mystère de la Parole
qui
s'offre à nous, en déployant largement,
amplement les forces vives et les ressources de nos
connaissances, de notre culture. Notre faculté
de lumière s'ingénie alors, à propos
d'un point de foi, à en articuler, à en
organiser au mieux les divers aspects, pour que la Parole
s'encastre dans les esprits et les coeurs de ceux qui
nous écoutent ou qui nous lisent; il s'agit là
d'un enseignement à promouvoir sous forme de
conférences, cours, articles de revues, ouvrages.
De
plus en plus importante aussi est cette prédication
qui passe par tel dialogue, tel commentaire épisodique
ou organisé, toujours marqué de spontanéité,
en tête à tête ou en petits groupes.
" Nous clercs, nous en savons assez pour parler
en chaire, pas assez pour parler en conversation. "
Ce mot d'un sage de notre époque dit bien l'extension
du. champ offert à la prédication. En
ces temps où le discours, proféré
de vive voix ou fixé noir sur blanc, est souvent
disqualifié, la Parole fraie sa voie dans des
styles moins repérables, suscités par
l'imprévu, l'inédit, mais aussi l'immense
sérieux de la rencontre humaine. Vaste auditoire
ou tête à tête, peu importe, pourvu
que Jésus Christ soit annoncé.
Plus
d'une fois la fatigue du vocabulaire chrétien
nous fera quitter les chemins de l'explicite, moins
par tactique que par respect pour l'interlocuteur et
pour le Dieu qui par nous s'annonce. Nous l'avons vu
: depuis que le Verbe a parlé le langage des
hommes, les mots les plus " profanes " sont
capables de véhiculer ces vérités
les plus hautes qu'Il leur a confiées. Nous devons
être assez humbles et assez magnanimes pour admettre
que le filet d'eau vive de la Parole se fasse souterrain,
se glisse dans l'épaisseur des lourds problèmes
humains qu'il doit féconder. Soulignons ici l'importance
des mass media, de l'audio-visuel qui donne à
la prédication un champ immense et nouveau; l'importance
aussi d'une présence enfouie, d'une longue patience
où la germination semble n'en plus finir mais
promet à la semence racines et tige et fleurs
et fruits. Le Prêcheur porte cependant toujours
en lui la faim et la soif de nommer en clair Celui qu'il
annonce. La Parole n'est en lui que pour le quitter.
Elle fait de lui un être adossé à
lui-même, qui ne réalise sa vraie personnalité
qu'en marche avec le monde des hommes, à qui
il se doit de la dire. Tout en fournissant à
la Parole la chair de notre vie, nous n'avons pas à
placer Dieu à la merci de nos migraines, de nos
états d'âme, des anges ou des démons
qui se disputent le champ clos de notre univers intérieur.
Non, ce qui compte ce sont les autres, et tout spécialement
leur incroyance.
Certes
nous prêchons souvent à des hommes, des
femmes qui, de près ou de loin, se disent du
Christ. Il y a beaucoup à faire, surtout en ces
temps difficiles, pour purifier, étayer, alimenter,
stimuler leur foi. Ainsi faisait saint Paul, l'inégalable
modèle du Prêcheur. Ainsi faisait saint
Dominique. Mais Paul avait pour horizon les "païens
" et Dominique les "cathares" et les
" cumans ", c'est-à-dire ceux qui,
pour des raisons fort diverses, se trouvaient comme
perdants par rapport à la foi que Jésus
Christ offre à l'homme.
Il
y a en tout Frère prêcheur digne de ce
nom une pente vers ces zones de non-foi qui de nos jours
vont s'élargissant et qu'il porte en lui sous
forme d'appel. II destine aux autres une Nouvelle, une
Parole neuve et novatrice qui s'attaque à l'incroyance;
incroyance consciente et déclarée qui
affecte des pans entiers d'humanité ou incroyance
inconsciente, niée mais réelle, chez ceux-là
mêmes qui se réclament du Christ et de
son Église. Tout croyant garde en lui et souvent
protège des domaines qui échappent à
l'Évangile, qui n'ont pas encore été
baptisés, de vraies terres de mission. C'est
là notre chez-nous. La Parole dont nous sommes
porteurs n'est pas destinée à bercer,
mais à éveiller. Elle est un " glaive
à deux tranchants ".
Voués
aux autres, nous serons ainsi amenés à
aller très loin à leur rencontre, à
franchir de grandes distances moins géographiques
que psychologiques et culturelles. On peut, on doit
aller très loin, si on est bien centré.
La vie dominicaine ne nous centre sur le Christ que
pour nous projeter; elle est un cénacle qui propulse
vers les places publiques, les rues, là où
se parlent les langues innombrables des hommes.
Candeur,
inconscience que cette permanente Pentecôte ?
Peut-être, mais comment éconduire "
ceux qui ont demandé du pain et qui n'ont trouvé
personne pour le leur rompre" (Lm 4,4)? Comment
grossir la troupe des chiens muets? " Tout homme
qui a aimé une fois dans sa vie a été
au moins une fois éloquent ", disait Lacordaire.
David
contre Goliath. Nos petits cailloux dans notre fronde
nous suffisent. La prédication n'est pas une
idylle, elle est un combat avec ceux qui tout à
la fois sont déçus par les mots et affamés
de la Parole; un combat aussi avec Dieu, semblable à
celui que Jacob a soutenu avec le mystérieux
" ange de Yahveh " au gué du Yaboq
(Gn 32,2333) : il se déroule la nuit (dans la
foi); Dieu n'en mène pas large (au péril
de nos mots et de nos actes); nous non plus (nous y
sommes blessés par cette Parole qui nous cravache
au passage et par la résistance des non-croyances);
mais nous y écrivons notre nom nouveau (Jacob
à l'issue du combat s'appelle désormais
Israël) et nous travaillons à la mise en
communion d'un Peuple nouveau.
Notre
joie est d'être tout simplement, au coeur de ce
Peuple, ceux qui font profession de servir ainsi activement
les hommes et le Dieu qui ne cesse de s'annoncer aux
hommes. (Source : Dominicains. L'Ordre
des Prêcheurs présenté par quelques-uns
d'entre eux. Cerf, 1980.)