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dévoué soit-il à sa prédication,
un homme ne peut pas toujours prêcher, du moins
au sens strict de ce terme. Toute sa relation avec les
autres ne peut non plus être caractérisée
uniquement par le fait qu'il est prêcheur.
Très tôt, les Dominicains furent connus,
non seulement comme « prêcheurs »,
mais comme « frères prêcheurs ».
Dominique a tout fait pour renoncer à son titre
ecclésiastique de « domnus » pour
devenir « frère Dominique ». Le prêcheur
qui suit son exemple n'est pas seulement « prêcheur
», c'est-à-dire un homme qui, dans l'Église,
occupe une position officielle, un porteur de la Parole
de Dieu; il est aussi un « frère »,
un membre d'une fraternité. Quand il a prononcé
ses voeux dans l'Ordre, selon la formule originelle,
il a promis, entre autres choses, de vivre la «
vita communis », la vie commune, la vie partagée.
D'ailleurs, tout prêcheur, dominicain ou non,
est nécessairement un frère dans la fraternité
de l'Église. « Vous n'avez qu'un maître
et vous êtes tous frères » (Mt. 23
: 8). Où se situe donc la relation, pour tant
qu'elle existe, entre « être prêcheur
» et « être frère » ?
Dans
l'Ordre dominicain, une question similaire se pose aussi
au niveau de la communauté, du fait que les membres
de l'Ordre des Prêcheurs, surtout au temps de
sa ferveur première, n'étaient pas tous
prédicateurs. Que signifie alors, pour un groupe
de personnes, être une communauté prédicante,
une « predicatio » (c'est le nom des premières
maisons dominicaines), si tous ses membres ne sont pas
formellement prêcheurs ?
Une
façon traditionnelle de résoudre ces problèmes
consiste à dire que le prêcheur est d'abord
formé à la vie spirituelle et religieuse
au sein de sa communauté ; ensuite, il s'en va
prêcher grâce à cette formation.
Puis sa prédication terminée, il revient
à son monastère pour vivre une vie monastique
exemplaire jusqu'à sa prochaine prédication.
C'est
là une solution très traditionnelle qui
s'est graduellement inscrite dans la législation
dominicaine à partir des tous premiers temps.
Il en résulte qu'on considère la communauté
dominicaine comme étant essentiellement une communauté
religieuse plutôt qu 'une « predicatio ».
Prêcher devient alors un débordement accidentel
du trop plein de la contemplation, selon le modèle
présupposé de la coupe plutôt que
de l'entonnoir. Nous avons déjà exprimé
des objections contre l'usage exclusif de cette image
de la coupe même si, évidemment, elle conserve
une certaine valeur. (En toute justice, on doit noter
que Humbert lui-même l'utilise dans son «
De Eruditione Praedicatorum », sans pour autant
donner la moindre indication sur la façon d'harmoniser
ses propos avec d'autres qu'il tient ailleurs dans le
même ouvrage !).
Mail
il existe d'excellentes raisons de croire que cela ne
correspond nullement aux intentions de Dominique. Nous
l'avons vu, n'a-t-il pas déjà envoyé
les novices en prédication ? D'ailleurs, dans
la même ligne, les Constitutions dominicaines
primitives ordonnent au maître des novices de
leur enseigner « la ferveur qu'il's doivent revêtir
lorsqu 'ils prêchent « tempore opportune
», ce qui ne signifie sûrement pas «
quand le temps sera venu » selon la traduction
de Vicaire, mais « au moment approprié
». La règle stipulant que personne n'aura
la permission de prêcher avant d'avoir terminé
une année de théologie a évidemment
été ajoutée plus tard, mais il
est impossible d'en connaître le moment. Elle
a dû être insérée dans les
textes avant 1236. Peu après, toute la section
sur les devoirs du maître des novices fut refondue
en omettant toute référence à la
prédication.
Même
si les novices n'avaient plus la permission de sortir
pour prêcher, cela ne voulait pas dire que, dès
cet instant, ils furent obligatoirement confinés
aux casernes. Les Constitutions rédigées
par Raymond disent simplement qu'il's ne devraient pas
être envoyés en longues tournées
(ad longinquas partes) à moins que ce ne soit
vraiment nécessaire. Il existe certaines preuves
à l'effet qu'un novice pouvait à l'occasion
accompagner un prêcheur (être son socius)
pour la simple raison qu'il ne pouvait plus supporter
de demeurer au couvent. En 1246, le chapitre provincial
de Rome demande simplement aux prieurs de ne pas assigner
de novices ou de jeunes frères comme socii «
quand on peut l'éviter sans inconvénient
». En 1302, à Albi, nous retrouvons un
prêcheur avec un novice comme socius à
un moment où les hérétiques étaient
intensément actifs contre les Dominicains et
le clergé en général. On apprend
qu'en 1307, un novice fut envoyé étudier
la logique durant son noviciat, ce qui prouve au moins
que le noviciat n'était pas totalement séparé
du « studium » à cette époque.
Une
décision du Chapitre provincial de Florence,
en 1278, démontre hors de tout doute qu'on comptait
sur les étudiants pour la prédication.
Il apparaît donc, dans l'optique originelle de
l'Ordre, que la prédication, ou au moins un genre
quelconque d'engagement dans l'apostolat, était
considérée comme partie légitime
de la formation dominicaine. De nouveau, ces dispositions
reviennent dans les dernières Constitutions dominicaines,
ce qui fait nettement contraste avec la précédente
édition qui insistait, par exemple, pour que
« les étudiants demeurent au studendat
jusqu'à leur ordination, afin qu'ils deviennent
solides et stables dans l'esprit et l'observance de
la discipline régulière ».
On
note aussi que les communautés dominicaines ont
toujours été plutôt indécises
quant à la formation à donner aux novices
à partir de leurs propres ressources. Déjà,
en 1257, Hugues de Saint-Cher, se plaint de ce que personne
n'accorde la moindre attention à la formation
des novices, et il en résulte qu'il's sont exposés
à toutes sortes de périls, sans avoir
eu la chance d'atteindreà « une certaine
maturité dans le cloître ». J'imagine
que les nouvelles Constitutions reconnaissent simplement
quelque chose qui a toujours existé, quand elles
affirment que la première responsabilité
de leur formation revient aux novices eux-mêmes.
Et
s'il est impossible de dire simplement qu'un homme,
sans autres moyens, puisse devenir prêcheur après
avoir « mûri dans le cloître »,
on ne peut affirmer non plus qu'il se comporte en bon
moine quand il revient au cloître après
avoir prêché. Humbert, qui était
ardemment voué à la cause de l'uniformité
des observances - entendons bien de la stricte observance
- avertit néanmoins les supérieurs de
ne pas exiger des prêcheurs qu'il's se conforment
strictement aux normes régulières de leurs
communautés, même quand ils sont dans leur
propre couvent. On ne doit pas s'attendre non plus à
ce que les prêcheurs acceptent un trop grand nombre
des charges qui doivent être exécutées
dans le couvent.
Et
les prêcheurs n'étaient pas les seuls à
pouvoir être dispensés des observances
communautaires. Ceux qui oeuvrent dans d'autres formes
de ministère pastoral pour le bien des âmes
jouissent des mêmes privilèges que les
prêcheurs, et les professeurs ont droit à
encore plus de dispenses.
Toutes
ces exemptions rendent très aiguë la question
de la relation entre les prêcheurs (les professeurs
aussi) et les autres. Les autres n'avaient-ils qu'à
voir à l'administration d'un monastère,
à fournir un hébergement occasionnel et
la liturgie aux prêcheurs, un soutien religieux
consolant aux professeurs ?
Évidemment,
plusieurs fonctions reliées d'une certaine manière
à la prédication, mission propre de l'Ordre,
peuvent être remplies par ceux qui ne sont pas
« predicatores ». En premier lieu, les structures
académiques de plus en plus élaborées
qui, dès les premières décades
de l'existence de l'Ordre, vont en s'augmentant, pouvaient
employer un grand nombre de frères. On peut même
noter un certain glissement dans les priorités
de l'Ordre en faveur du travail intellectuel. Là
où, au début, l'oeuvre de prédication
était imposée aux frères «
in remissionem peccatorum », très tôt
on s'aperçoit que des frères sont nommés
pour enseigner dans les couvents dominicains d'étude
« in remissionem peccatorum ». Le premier
cas signalé remonterait à 1250, à
l'occasion de l'ouverture du « Studium arabicum
».
On
voit aussi des Dominicains chargés de paroisse,
tout comme saint Dominique le fut pour un temps à
Fanjeaux; mais il ne semble pas que ce fut là
chose très normale. Mais selon toute évidence,
il semble qu'à l'origine les membres de l'Ordre
qui n'étaient pas engagés dans la «
predicatio » devaient fournir une base matérielle
et spirituelle à la prédication. Il est
fort probable que la première fondation de saint
Dominique à Prouille ait été organisée
en partie selon le modèle des communautés
de femmes pieuses établies par Robert d'Arbrissel,
qui pouvaient donner asile aux prêcheurs itinérants;
les Albigeois, c'est connu, agissaient ainsi.
Il
est fort possible qu'il s'agisse là de l'intention
de saint Dominique, quand il voulait que les frères
coopérateurs prennent la responsabilité
des couvents dominicains, afin que les prêtres,
comme les apôtres, puissent se consacrer au service
de la Parole de Dieu
.
De même est-il plausible que l'opinion, selon
laquelle une communauté nombreuse permettait
un absentéisme élevé pour des raisons
apostoliques, ait été un des motifs pour
lequel, au début, un couvent dominicain comptait
idéalement une centaine de frères. Humbert
mentionne que « des frères ne sont à
peu près jamais dans leur couvent » et
blâme les supérieurs qui tentent de les
y retenir trop longtemps. Une nombreuse communauté
pouvait encore maintenir sa liturgie et les autres fonctions
de la vie communautaire et religieuse, tandis que les
« petites communautés mènent à
la destruction de la vie religieuse », selon l'avertissement
de Péraldus.
Mais
cela signifie-t-il que ceux qui ne sont pas «
predicatores » soient simplement moines et dominicains
par accident, sans continuité véritable
entre ce qu'il's font et le travail des prêcheurs
? Et les prêcheurs, à leur retour au couvent,
y vivent-ils seulement à titre de pensionnaires
?
Si
nous essayons de situer la continuité entre les
prédicateurs et les autres en termes d'observances
monastiques, nous devrons fort probablement conclure
qu'il n'existe entre eux qu'un lien ténu et arbitraire.
Pourtant,
l'importance première du principe de la dispense,
inscrit dans les Constitutions dominicaines primitives,
devrait nous faire penser que l'unité dans l'observance
ne peut constituer le principe ultime ou fondamental
de la cohérence de l'Ordre.
Là
où auparavant, les dispenses étaient considérées
comme des concessions à la faiblesse humaine,
les Dominicains s'en sont servis comme moyen essentiel
pour atteindre plus efficacement le but premier de l'Ordre.
On ne doit pas permettre que rien ne gêne la prédication
ou le bien des âmes. Et puisque l'étude
représente un des meilleurs appuis de la prédication,
rien non plus ne doit l'entraver. Se complaire dans
les observances monastiques aux dépens de la
prédication, c'est tentation du démon.
Celui qui prêche ou qui se consacre aux oeuvres
d'enseignement de l'Ordre n'a pas le droit de jeûner
ou de consacrer des heures à une liturgie élaborée
si, à cause de cela, il est moins en mesure de
remplir son ministère. S'il est dispensé
de certaines pratiques communautaires, ce n'est pas
en raison de son état de santé, mais à
cause de son travail.
En
plus du principe des dispenses, une autre addition très
significative fut apportée par les Dominicains
au texte constitutionnel essentiellement emprunté
aux Prémontrés. Le texte originel se lisait
ainsi : « Afin de promouvoir l'unité et
la paix dans l'Ordre tout entier, nous avons soigneusement
composé ce livre, que nous appelons le «
livre des coutumes ». C'est dire que l'unité
de l'Ordre sera assuré par un code écrit
qui stabilise et unifie ses coutumes et ses observances.
Tout d'abord, les Dominicains ont adopté ce texte
tel quel; mais, en 1236, ils l'ont révisé,
y apportant une différence importante : «
Afin de promouvoir l'unité et la paix dans tout
l'Ordre, nous proposons et déclarons que nos
Constitutions ne nous obligent pas sous peine de péché,
mais seulement à la pénitence prescrite,
sauf dans les cas de mépris ou de précepte
formel. Et nous avons soigneusement composé ce
livre... ». Même si Humbert avait déjà
signalé que là n'était pas la place
la plus logique pour l'insertion de cette déclaration
dans les Constitutions, elle réussit à
y demeurer jusqu'en 1968. On peut donc supposer que
les frères n'y voyaient aucune objection. Il
en résulte que l'unité de l'Ordre ne dépend
pas d'une déclaration claire sur ce qui doit
être fait, mais sur l'indulgence relative des
Constitutions. (Qu'on se rappelle ici le rêve
de Pierre d'Aubenas au sujet des Vaudois tristement
sérieux et allant chacun dans une direction différente).
En fait, c'est saint Dominique lui-même qui a
insisté pour que la Règle n'oblige pas
sous peine de péché, et n'entraîne
aucune culpabilité, mais simplement la peine
prévue par la Règle. C'était affaire
de discipline, non de conscience.
Cette
heureuse note d'insouciance dans les Constitutions peut
probablement nous indiquer ce qui serait une solution
plus satisfaisante à notre problème. L'aspiration
fondamentale des Dominicains, nous l'avons vu, n'était
pas d'être « moine » (blanc ou noir),
mais de « suivre le Christ, le pauvre prêcheur
». Nous pouvons maintenant nous demander de quelle
manière ce modèle peut éclairer
la relation entre la prédication du prêcheur
et le reste de sa vie, et aussi la relation entre le
prêcheur et le reste de sa communauté.
Nous
avons noté le lien tout à fait évident
qui existe entre l'expérience du prêcheur
et la spiritualité monastique fondamentale. Le
véritable apôtre prêche à
partir d'une communion profonde avec les malheurs de
l'humanité souffrante et pécheresse. Un
élément très important de la spiritualité
monastique consiste à amener précisément
les gens à la vision de la condition humaine
telle qu'elle est, sans l'éclat que pourraient
lui donner nos confortables illusions. Le moine et le
prêcheur sont tous deux des « pleurants
». Nous l'avons déjà dit, la vie
du prêcheur est incompatible avec tout désir
de « pureté aseptisée ». Cassien
suggère qu'une des raisons fondamentales qui
nous fait vivre dans une communauté religieuse,
c'est pour découvrir que nous ne sommes ni aussi
patients, ni aussi saints que nous pensions l'être.
Si tel est le cas, le même but est atteint dans
la prédication, mais par une voie différente.
Les deux voies peuvent très bien se compléter.
La
prédication peut aider le moine à dépasser
le stade de l'attendrissante humilité repliée
sur elle-même; d'autre part, la vie communautaire
aura tôt fait de chasser toute tendance, de la
part du prêcheur, à s'identifier trop naïvement
à sa grâce de prédication.
A
part cette possibilité de correction mutuelle,
il existe une autre convergence plus profonde encore
entre le moine et le prêcheur, qui mérite
vraiment une étude plus étendue que celle
qui peut être faite dans le présent ouvrage.
Nous avons déjà vu que saint Dominique
désirait probablement que les soeurs, et peut-être
aussi les frères coopérateurs, assurent
une base matérielle et spirituelle à la
prédication. Il ne faudrait pas que leurs tâches
soient tout simplement ravalées à la préparation
plus ou moins matérielle des lits, des repas
et de la liturgie. Si le prêcheur doit être
capable de propager avec efficacité la Parole
de Dieu à partir d'un engagement enraciné
dans la difficile situation de l'humanité, il
doit lui-même avoir une certaine connaissance
contemplative de la Parole de Dieu dans le monde (que
sa vie contemplative soit considérée ou
non comme précédant son apostolat ou en
découlant, ou bien comme simplement engagée
dedans; cette troisième possibilité est
probablement la moins déroutante).
Sans
doute, on peut théoriquement concevoir qu'un
homme puisse vivre seul une telle condition, la plupart
d'entre nous doivent le faire à un moment ou
l'autre. Mais dans une situation plus normale et plus
saine, nous sommes supposés nous entraider et
nous avons droit à l'appui de tous. Une tâche
très importante dans la « predicatio »
de l'Église et de l'Ordre dominicain, c'est celle
de soutenir la base contemplative de la prédication.
Dans la famille dominicaine, on en est venu à
attribuer cette tâche principalement aux moniales,
et c'est dommage. Leur fonction est très importante,
mais le témoignage contemplatif plus directement
présent dans chaque communauté prédicante
est aussi nécessaire. Quand Péraldus se
plaint que les petites communautés sont la ruine
de la vie religieuse, il ne pense pas, bien sûr,
uniquement au relâchement des observances régulières,
mais aussi à la perte d'un véritable esprit
religieux contemplatif.
L'essentiel
de l'entreprise qui consiste à s'agripper en
même temps à la réalité de
Dieu et de l'homme, de l'homme dans son état
de déchéance et de Dieu dans sa Parole
rédemptrice et exigeante, pour le salut du monde,
dépend dans une large mesure de ceux qui consentent
à tout risquer et à se donner en sacrifice
pour les autres afin de « compléter ce
qui manque aux souffrances du Christ » (Col, 1
: 24). Et c'est là essentiellement une oeuvre
de « contemplation ». Le prêcheur
actif doit être en un certain sens un contemplatif.
Il ne peut pas simplement « laisser ça
aux moniales ». Mais s'il doit pouvoir aussi exercer
un apostolat actif, il ne peut se résoudre à
pénétrer simplement aux profondeurs accablantes
de la contemplation qui peuvent rendre quelqu'un inapte
à toute autre activité. Il doit donc,
jusqu'à un certain point, compter sur la vie
contemplative des autres pour alimenter la sienne. Et
c'est la communauté comme telle qui doit être
engagée dans la tâche de maintenir ensemble
la désastreuse situation de l'homme face à
l'amour de Dieu avec, comme conséquence, le devoir
de purifier constamment ses propres concepts et sa compréhension
de la vie humaine, surtout des souffrances et des aspirations
des hommes. Il peut bien se trouver, et en vérité
nous devons le souhaiter, des individus dans toute «
predicatio », qui ont un don particulier, une
vocation de contemplation qui ne comporte pour eux,
comme individus, ni le talent ni le besoin réel
d'aller prêcher.
Cela
n'implique nullement qu'on doive reléguer les
« non-prêcheurs » au rang de citoyens
de seconde zone. Leur fonction consiste non pas à
être serviteurs des prêcheurs, mais serviteurs
de la prédication. A ce sujet, une recommandation
présentée en 1977 au Chapitre général
des Dominicains et acceptée par les capitulaires,
est importante : là où les Constitutions
décrivaient les frères coopérateurs
comme « cooperatores fratrum sacerdotum »
(coopérateurs des frères prêtres),
le texte maintenant a été amendé
et doit se lire « cooperatores in missione Ordinis
» (coopérateurs dans la mission de l'Ordre).
Selon le commentaire de la commission qui a proposé
ce changement, ils sont, en union avec tous les autres
membres de l'Ordre, des coopérateurs de l'Évangile
(cooperatores Evangelii).
Ainsi
se trouve soulignée l'importance de l'élément
monastique dans la tradition dominicaine et se trouve
éclairée l'hypothèse déjà
mentionnée selon laquelle, historiquement, le
mouvement monastique et le mouvement de la prédication
itinérante dans l'Église émaneraient
en définitive d'une même source. Nous avons
souligné une autre composante de la vie de prédication
: un homme est obligé de compter à la
fois sur Dieu et sur les autres. Cette dépendance
comporte aussi des effets immédiats sur la vie
de la communauté. L'Église a connu plusieurs
types de spiritualité qui favorisaient une noble
indépendance dans laquelle chaque homme est seul
sans qu'il ait besoin, ou si peu, d'un compagnon. Mais
dans la spiritualité dominicaine, on retrouve
à peine une trace de cette tendance.
Dans
son Dialogue, sainte Catherine de Sienne fait dire à
Dieu : « J'aurais bien pu créer les hommes
de telle manière qu'ils possèdent tout,
mais j'ai préféré accorder différents
dons à différentes personnes pour qu'elles
aient toutes besoin les unes des autres ».
Il
est intéressant d'opposer l'avertissement, classique
chez les moines, contre l'envie de quitter sa cellule
pour chercher quelqu'un à qui parler quand on
est inquiet et abattu, et l'affirmation de saint Thomas
d'Aquin, qui dit que c'est là vraiment une excellente
manière de combattre la dépression (prendre
un bain chaud en est une autre).
En
fait, toute la tradition monastique attribue une grande
valeur à l'amitié; les Dominicains ne
font pas exception. Les lettres chaleureuses pleines
d'affection que le bienheureux Jourdain de Saxe adresse
à la bienheureuse Diane d'Andalo sont bien connues.
Jourdain hésita même à se joindre
à l'ordre jusqu'à ce qu'il eût réussi
à convaincre son ami Henry d'y entrer aussi.
Devant la facilité avec laquelle on nous répète
souvent que les personnes adultes ne devraient dépendre
de personne, la tradition dominicaine nous encourage
à insister sur la nécessité de
dépendre les uns des autres.
Naturellement,
cette expérience de dépendance, de n'être
pas complet en soi ne doit pas nous écraser.
La structure de l'ordre dominicain et son apostolat
rétablissent un équilibre qui nous rassurent.
L'amitié et la communauté ont toutes deux
tendances à devenir stagnantes, à demeurer
en vase clos. Mais ceux qui ont sérieusement
pris l'engagement de suivre le Christ, le pauvre prêcheur,
savent qu'ils doivent être toujours prêts
à prendre la route, « Car nous n'avons
pas ici-bas de cité permanente » (Heb.
13, 14). Un des caractères de la spiritualité
dominicaine consiste à appuyer sur notre condition
de voyageurs, de ceux qui sont en route « in via
». Le bienheureux Jourdain rappelle constamment
à la bienheureuse Diane qu'en cette vie, ils
ne peuvent s'attendre à être ensemble souvent;
ils doivent espérer être réunis
au ciel.
Quelque
merveilleuse que soit l'expérience de la compagnie
et de l'amitié de frères, elle ne devrait
jamais nous faire oublier que nous sommes toujours «
in via ». La communauté parfaite, la relation
idéale avec les autres n'existent simplement
pas sur la terre. Nous ne devrions pas nous attacher
trop fortement à toutes ces bonnes choses que
Dieu nour permet de recevoir, nous devons toujours être
prêts à prendre la route. C'est là
un message qui s'impose à une communauté
dont les membres passent littéralement la majeure
partie de leur temps sur les routes (comme c'était
le cas au début, dans la plupart des maisons
dominicaines, pour ne pas dire toutes).
Inévitablement,
les relations sont instables en de telles circonstances.
Quand le prêcheur revient dans sa communauté,
il ne la retrouvera pas occupée à l'attendre.
Ce sera une communauté différente et il
devra réapprendre à s'y insérer.
Les autres aussi devront se réajuster à
lui. (Peut-être est-ce là une des raisons
qui font dire à Humbert : s'ils ont été
absents pour un laps de temps assez long, les prêcheurs
qui reviennent au couvent devront être reçus
par le frère hôtelier et traités
comme des invités).
Naturellement,
il existe pour le prêcheur une tentation de vivre
plus ou moins en dehors des difficultés et des
tracas de la vie commune et de vivre comme un simple
étranger dans sa communauté, quand il
y revient. Alors les membres résidant en communauté
sont tentés d'éprouver un certain ressentiment
envers les frères qui vont et viennent et de
les rejeter sous prétexte qu'ils « n'appartiennent
pas vraiment à la communauté ».
Mais
si l'on peut éviter ce danger, la tension entre
les voyages et la vie commune devrait équilibrer
la vie de toute la communauté, y compris celle
des frères qui ne sont pas formellement prêcheurs
et qui ne sont pas proprement itinérants sur
toute la face de la terre. Au lieu de rechercher en
premier lieu la stabilité et la régularité
dans leur vie, ils seront plutôt ouverts à
l'imprévu et à l'imprévisible de
la vie. Rien de surprenant à ce que, dès
le début, dans les sources dominicaines, on décèle
une tension entre le désir d'une « vie
régulière » plus parfaite et les
irrépressibles tendances des frères. Et
c'est là assurément une saine tension.
La vie est sans cesse changeante parce que les gens
ne sont jamais aujourd'hui ce qu'ils étaient
hier. C'est toujours aux dépens de la vérité
que nous réglons tout une fois pour toutes. Lacordaire
écrivait à Jandel en 1852 1852 : «
L'absolu est l'enfance de tout, c'est-à-dire
que l'absolu impressionne l'enfant tout de suite comme
le remède à apporter; mais aucun exemple
au monde ne peut prouver son efficacité justement
parce qu'il brise plutôt qu'il n'unit ».
C'est
pourquoi les Dominicains n'ont pas une « Sainte
Règle » qui ne change jamais à travers
les âges, mais un Livre de Constitutions sans
cesse sujet à changement. Pour être fidèle
à sa vocation, l'Ordre doit toujours se ré-inventer.
Il ne peut faire face d'avance à toutes les éventualités.
Il doit accepter l'aventure de la route et apprendre
à répondre aux défis imprévus
devant lesquels il peut fort bien ressentir son incompétence,
mais dans un esprit de confiance en Dieu.
Et
nous voilà revenus à notre thème
central : la foi en la grâce de la prédication.
Ce qui nous remplit de confiance et nous permet d'affronter
avec courage les hasards et les émotions de la
route, c'est la conscience qu'en dernière analyse,
ce ne sont pas nos seules ressources qui comptent. Si
nous pensions que nos attitudes envers les autres (et
aussi envers nous-mêmes) sont conditionnées
uniquement par ce que nous sommes au-dedans de nous-mêmes,
le simple bon sens commanderait de nous renfermer. Mais
tel n'est pas le cas. L'expérience de la «
gratia predicationis » devrait donner à
une communauté de prêcheurs, même
tous ne sont pas formellement « predicatores »,
plus de confiance pour sortir de l'ombre et prendre
le risque de vivre au grand jour.
Mais
voilà que nous en sommes au point où s'évanouit
la distinction entre prêcheurs et non-prêcheurs.
Que ce soit ou non notre rôle d'aller parler de
Dieu au peuple, il nous reste une mission typiquement
chrétienne, accessible à tous, celle de
témoigner, souvent à notre insu, celle
d'être une source de grâce pour les autres
à cause d'un sourire, d'une larme ou d'une tasse
de thé. Nous existons tous, par la grâce
de Dieu, beaucoup plus pour les autres que pour nous-mêmes.
Rien
de tout cela n'appartient en propre aux Dominicains;
mais la tradition dominicaine, avec la prédication
comme objectif central, devrait aider l'Église
à se rappeler une des voies par laquelle opère
la grâce de Dieu et, ce faisant, encourager les
chrétiens à prendre le risque de s'afficher
en pleine lumière en dépit de leurs péchés
et de leurs faiblesses.
Et
c'est là un des thèmes les plus importants
de la spiritualité chrétienne. «
Je ne veux pas me cacher comme Adam, écrit Guillaume
de Saint-Thierry, devant la face de Celui qui voit tout,
soit pour l'approbation ou pour le blâme. Au contraire,
Seigneur, je cherche votre visage ». Écoutons
encore Grégoire de Nysse : « Rejetant ces
feuilles fanées qui masquent nos vies (il fait
référence aux feuilles du figuier, Gen.
3, 7), nous devrions nous présenter de nouveau
devant les yeux de notre Créateur ».
Depuis
qu'Adam, pour la première fois, s'est dissimulé
derrière un buisson pour se dérober aux
regards de Dieu, la race humaine se cache. Il s'ensuit
que nous sommes devenus de moins en moins capables d'être
l'expression simple et vraie de nous-mêmes. Limage
que nous projetons de nous-mêmes est, en grande
partie, dissimulation de ce que nous sommes, même
quand nous tentons honnêtement de communiquer
avec les autres. Nos corps, ordonnés à
l'origine pour être l'expression visible de ce
que nous sommes et pour porter la glorieuse empreinte
de la ressemblance à Dieu, sont devenus des «
vêtements de honte » n'exprimant nullement
notre identité pas plus que l'image de Dieu.
Adam et Ève, après leur péché,
avaient honte de leur nudité et ne savaient pas
où poser leurs regards; ils n'étaient
sûrement pas prêts à regarder Dieu
en face et bientôt, ils perdirent le courage de
se regarder l'un et l'autre en face. Ils en sont venus
à oublier ce pourquoi les visages sont faits.
Dans
le roman que C.S. Lewis considérait comme son
meilleur, il demande : comment pouvons-nous être
en face à face avec Dieu, tant que nous portons
des masques ?
Une
ancienne prière qu'on retrouve dans l'«
Euchologion » de Sérapion nous fait dire
: « enlève le voile de nos yeux, donne-nous
confiance (parrhesia), ne nous laisse pas dans la honte
et l'embarras, ne permets pas que nous nous méprisions
nous-mêmes.
Dans
les liturgies baptismales élaborées et
les catéchèses de la primitive Église,
en certains milieux, on attribuait une importante signification
au moment où le candidat au baptême était
dépouillé de ses vêtements avant
d'être plongé dans la fontaine. Nu, sans
honte, il devenait le symbole de la restauration de
l'innocence originelle d'un Adam, alors qu'il n'était
pas obligé de se cacher. Dans le Christ, nous
sommes dépouillés des « vêtements
de la honte » et mis en confiance pour venir à
la lumière, voir et être vus. Nos corps
eux-mêmes, s'ils ne partagent pas encore les privilèges
de la résurrection, peuvent déjà
commencer à vivre l'expérience du pouvoir
transformant du monde à venir. Ceci ne s'applique
pas autant aux guérisons miraculeuses et au bien-être
qu'à la capacité d'expression. Le visage
de l'homme, tourné vers la face de Dieu, devrait
commencer à réfléchir un peu de
la gloire de Dieu, une certaine annonce de la plénitude
de Vérité et d'Être qui réside
en Dieu.
Le
Christ qui proclame la Parole de Dieu au milieu de nous
est lui-même personnellement la Parole qu'il proclame.
En lui, la Parole devient non seulement son, mais chair.
Il est « visibile Patris », celui en qui
l'intimité essentielle du Père devient
visible sans rien perdre de son secret. Il est «
l'image de Dieu » (II Cor. 4, 4) nous interpellant
pour qu'en nous soient restaurées l'image et
la ressemblance de Dieu. C'est précisément
dans son humanité que le Christ est ce que nous
voyons du Père parce que dès la création,
la fin de l'homme a toujours été d'être
l'image incarnée de Dieu. Dans l'ordre naturel
des choses, le visage de l'homme est l'endroit privilégié
où brille la gloire de Dieu. La Transfiguration
du Seigneur ouvre à nouveau la voie à
la réalisation de la vocation de l'homme.
Nous
constatons ici jusqu'à quel point sont intimement
liées la vocation du prêcheur comme tel
et la vocation de l'humanité comme telle. Il
revient au prêcheur de réaliser à
sa façon la tâche commune à tous
les hommesrendre Dieu visible et audible au milieu du
monde.
Et
précisément, il réalise cette tâche
en s'offrant lui-même, en toute humilité,
sachant que ce qu'il offre est en soi une pauvre petite
chose fatiguée et brisée. Et pourtant,
il s'offre quand même, parce qu'il est sûr
que Dieu peut se servir des véhicules les plus
invraisemblables et les plus incongrus pour apporter
aux hommes ses dons divins. Le don de soi, limité
et imparfait, dont il est capable comme homme peut être
repris et complété par Dieu qui se donne
Lui-même, transcendant infiniment les capacités
humaines, demeurant pourtant toujours en relations avec
elles, parce que le mystère de notre propre humanité
repose sur le fait que l'homme est « capax Dei
», l'homme possède la capacité innée
précisément pour un tel dépassement.
Même
si personne ne peut en toute assurance s'identifier
trop intimement avec la grâce qui est à
l'oeuvre en lui, il est non moins faux de la considérer
comme une chose qui lui est étrangère.
Le prêcheur ne peut pas se cacher derrière
sa prédication, comme s'il s'agissait d'un discours
impersonnel, sans racines dans sa personnalité
ou sa condition propre; il doit être prêt,
comme Humbert le demande, à prêcher avec
tout ce qu'il est, sa pauvreté à lui et
les richesses qui lui viennent de Dieu. Et il doit souhaiter
une graduelle convergence, dont il se rendra à
peine compte, entre ce qu'il est en lui-même et
ce qu'il est par la grâce de Dieu pour le bénéfice
des autres, justement parce que son ministère
de « visage » de Dieu découvre et
accroît le dynamisme de sa réalité
humaine profonde.
Celui
qui voudrait vraiment prêcher, tout gêné
et embarrassé qu'il puisse être, ne peut
pas se faire violence pour dissimuler ce qu'il est.
La grâce de prédication le forcera à
sortir de lui-même et à se faire voir tel
qu'il est. Et même si on le voit sous son meilleur
jour, rehaussé par la grâce de la prédication,
ce sera quand même toujours lui qu'on verra.
Et
si celui qui prêche est aussi un frère
qui doit vivre avec d'autres pour qui il n'est pas «
prêcheur » et ne le voient pas sous son
meilleur jour, il est mis au défi de rendre évidente
sa vie avec Dieu d'une façon tout à fait
différente. Le Prêcheur comme tel, ressemblant
en cela à l'acteur ou au ménestrel, comparaison
utilisée par Humbert, s'il est heureux dans sa
vocation se réjouira aussi de la transparence
de sa vie; tout prêcheur porte probablement en
lui un élément d'exhibitionnisme. Mais
le frère qu'il est, vu à travers les yeux
de sa communauté, sera perçu sous un jour
qu'il ne souhaite pas réfléter.
Bien
que les Dominicains soient évidemment aussi disposés
que n'importe qui à fuir pour se cacher, je pense
néanmoins qu'il est typique de la tradition dominicaine
de se trouver étrangement sans protection l'un
contre l'autre et par conséquent aussi contre
soi-même, et étrangement vulnérable
à la grâce de Dieu. Ce n'est pas particulièrement
dominicain non plus, mais on retrouve ici la conséquence
logique de l'interaction des divers éléments
qui entrent dans ce qui constitue la vie dominicaine.
À
l'encontre des traditions de spiritualité plus
timides, qui mettent l'accent sur l'intériorité
et la vie cachée, la tradition dominicaine révèle
une forte extériorisation. À preuve, la
loquacité des frères et leur réticence
à demeurer au couvent trop longtemps. Nous le
voyons dans les grandes amitiés d'un homme comme
Jourdain de Saxe. Nous le voyons aussi chez ce novice
qui, au choeur, attaqua un jour le sous-prieur avec
un des gros livres liturgiques. Aussi ce prieur tellement
exaspéré contre le prieur d'un couvent
voisin qu'il marcha vingt milles pour la simple satisfaction
de lui mettre son poing sur le nez ou quelque chose
de la sorte - nous ne savons pas exactement comment
il manifesta sa rage, mais il causa un tel scandale
public que les deux prieurs durent être relevés
de leur fonction par le Chapitre général
et bannis « dans les couvents les plus éloignés
de leur province ».
Ces
incidents ne se produisent pas seulement chez les Dominicains;
on pourrait relever des histoires semblables partout
dans le monde. Mais la tradition dominicaine fait ressortir,
je crois, et met en lumière leurs rapports avec
tout le processus de rédemption.
La
tradition historique de l'extériorisation dans
la prière est peut être plus strictement
dominicaine. Comme tous les hommes, jusqu'à une
date relativement récente, les Dominicains priaient
à haute voix. Mais ils semblent avoir apporté
à la conception de la prière une contribution
spécifiquement dominicaine en mettant l'accent
sur le rôle du corps. Saint Dominique, nous le
savons, prenait un grand nombre de postures pour prier
et faisait aussi force gestes remarquablement énergiques,
tels que les génuflexions répétées.
Non seulement priait-il à haute voix, mais il
priait si fort qu'il réveillait les frères
la nuit. Il recommandait aussi aux frères d'afficher,
au besoin, leur piété avec une «
sorte de pieuse hypocrisie », s'ils croyaient
qu'il en résulterait quelque bien. Un des éléments
que les Dominicains ajoutèrent aux Constitutions
empruntées des Prémontrés se retrouve
dans un grand nombre de prostrations, à un moment
où les Cisterciens, par exemple, essayaient d'y
attacher moins d'importance.
Saint
Dominique insistait aussi pour que les frères
chantent très fort leur Office; il se promenait
dans le choeur et les encourageait en ce sens. On n'est
pas surpris de voir Humbert traduire ces mots du Psaume
« psallam nomini tuo altissime » (Ps. 9,
3) non pas comme il se doit correctement : « Je
chanterai ton nom, ô Très-Haut »,
mais plutôt : « Je chanterai ton nom de
toute la force de ma voix » (« Accipe
altissime adverbialiter ») (Prendre «
altissime » comme adverbe).
Toute
cette emphase instinctive sur la valeur de (expression
corporelle pouvait bien exister en réaction contre
la doctrine des Albigeois, qui enseignaient que toute
matière était intrinsèquement mauvaise.
Mais plus profondément encore, nous pouvons la
rattacher sûrement à l'inévitable
penchant du prêcheur pour l'extériorité,
pour la communication. Finalement, l'approche du prêcheur
vers Dieu ne se contente pas de rester muette dans le
silence du mystère intérieur de Dieu.
Pour lui, Dieu est essentiellement le Dieu qui parle,
le Dieu qui a une Parole, le Dieu qui se fait connaître
à travers des hommes et des femmes dont il se
sert comme instruments.
Si
douloureuse et déconcertante que puisse être
notre expérience de vivre en ce monde, si décevantes
que soient les complications de nos fragiles relations
humaines, c'est là la sphère où
la volonté de Dieu opère; c'est là
que Dieu se manifeste dans l'amour. Notre propre expérience
humaine, si confuse soit-elle, constitue la matière
de laquelle Dieu tire pour lui un visage et une parole
afin d'en recouvrir Celui qui est son visage et sa Parole.
C'est notre chair et notre humanité que le Verbe
divin a pris en Marie; c'est aussi notre chair et notre
humanité qu'il prend jour après jour pour
être son Corps, le vêtement de sa gloire.
Selon
une ancienne homélie chrétienne, lorsqu'on
demanda à Jésus quand viendrait son Royaume,
il répondit : « Quand les deux ne feront
qu'un et que l'extérieur sera devenu comme l'intérieur...
». Bien sûr, on ne peut nier la tentation
du superficiel et du trivial à laquelle toute
notre extériorité est toujours exposée;
mais l'intériorité non plus n'est pas
exempte de tentations. Notre modèle, c'est le
Christ, dont l'intériorité en définitive
n'est autre que la vie divine de sa divinité,
mais dont le corps est l'expression parfaite de ce qu'il
est. En lui, il n'existe aucun conflit entre l'intérieur
et l'extérieur.
Nous
devons aspirer à devenir comme lui, pour atteindre
à la pleine mesure de sa stature (Eph. 4, 13).
Il existe des manières nombreuses et diverses
nous permettant de tendre à réaliser cette
aspiration, des vocations diverses en grand nombre,
une infinité de choix dans la vie chrétienne.
Pour certains, peut-être pour tous, d'une manière
ou d'une autre, la grâce de prédication,
par laquelle Dieu nous tourne beaucoup plus vers les
autres que vers nous-mêmes, et se sert du don
de nous-mêmes comme véhicule et révélation
de ce don personnel de Lui-même qu'il nous fait,
peut bien devenir une piste nous menant à découvrir
que la profondeur ultime de notre existence humaine,
c'est l'acte de Dieu, la Parole de Dieu luttant pour
arriver à sa pleine expression.
L'homme
qui est à la fois prêcheur et frère
peut apprendre péniblement et probablement avec
plus ou moins de succès, ce que signifie «
être un visage pour Dieu », précisément
à travers son visage d'homme, un visage qui peut
sourire et rire, pleurer et paraître ennuyé.
L'expression même de Dieu dans sa prédication
ne se superpose pas à l'expression de sa propre
identité de créature; elle ne la rend
pas superflue non plus. Le courage qu'il doit démontrer
pour être connu de ceux avec lesquels il vit et
de ceux à qui il prêche indiquera au prêcheur
au moins la nécessité et la possibilité
d'une convergence entre ce qu'il est en lui-même
et ce qu'il est comme expression de la Parole de Dieu.
Et ces deux choses n'en font qu'une en réalité.
C'est dans l'unité et l'individualité
totale de notre être, éternellement légitime
et désiré de Dieu, que nous sommes aussi
la révélation et l'expression de Celui
qui est l'Unique Parole sortie de toute éternité
du silence du Père. (Source : Tugwell, Simon.
La voie du prêcheur. Dartman, Longman
& Todd, Ltd., 1986.) 