uand,
dans l'Évangile de saint Jean, les Juifs étonnés
demandèrent comment il se faisait que le Christ
possédait un tel savoir, puisque, en vérité,
il n'avait fréquenté aucune école,
il répondit : « Ce que je dis n'est pas de
moi, mais de mon Père qui m'a envoyé »
(Jean 7:15). Ceux qui cherchent à le suivre, qui
sont appelés à partager sa mission, doivent
aussi comprendre que leur prédication vient de
Dieu et non pas d'eux-mêmes.
Un dominicain,
maître des novices à Toulouse écrit
en 1283, pour l'édification de ses novices, un
livre dont la préface est une prière à
l'Esprit-Saint: « De tout coeur, je me tourne
vers vous, Esprit-Saint, Dieu très miséricordieux
et généreux, à qui il arrive, selon
son bon plaisir, de dire tant de paroles réconfortantes
par la bouche même des pécheurs. Je suis
un pauvre pécheur (peccatore homuncio), mais
tel que je suis, je suis votre serviteur (servulus qualiscumque).
Puisque vous m'avez inspiré de m'engager dans
une telle entreprise, je vous supplie, par la miséricorde
du Christ et l'intercession de la bienheureuse Vierge
Marie, la Mère du même Christ, le Crucifié,
par les mérites de notre bienheureux Père
Dominique et les prières des novices de notre
Ordre, dont le soutien et l'instruction sont mon premier
souci, permettez .que, dans l'abondante miséricorde
de votre grâce, par mon ministère, le présent
ouvrage soit utile à votre gloire et honneur,
afin que ceux qui le liront sachent, Seigneur, que c'est
votre grâce qui l'a mené à bon terme
».
Voilà
qui nous permet de saisir la touche humaine dans les
pieuses exagérations des Vies des Frères,
comme ceux qui manifestaient tant de ferveur à
prêcher, que plusieurs d'entre eux ne pouvaient
en conscience s'asseoir à table avant d'avoir
prêché à une personne au moins ce
jour-là. Et par une onction mystérieuse,
l'Esprit-Saint suppléait à leur manque
de savoir.
Le
recours aux prières des novices de Toulouse pour
qui il écrit, indique chez leur père-maître
la conscience du fait que ce n'est pas tant la fidélité
du prêcheur que celle de ses auditeurs qui obtient
de Dieu le don de la parole inspirée (et inspirante).
La référence à saint Dominique
prouve que les frères n'avaient pas perdu la
portée de son geste quand il les envoyait prêcher
malgré leur manque de préparation, leur
donnant cette assurance : « Je prierai pour vous
». L'Ordre a conservé avec reconnaissance
le souvenir de ces prières offertes pour eux
et la précieuse promesse que Dominique serait
plus plus utile encore après sa mort que de son
vivant. On le rappelle dans ce vénérable
répons « O spem miram », composé
un peu avant 1256.
Saint
Dominique savait qu'il n'existe aucune contradiction
entre la grâce surnaturelle et l'effort humain.
Comme nous l'avons vu, il fit le nécessaire pour
que les frères puissent recevoir la meilleure
formation théologique possible. Mais il priait
aussi avec ferveur pour qu'ils reçoivent les
dons de l'Esprit-Saint.
Ses
disciples ne pouvaient pas toujours maintenir en équilibre
tous les éléments disparates qui donnaient
tant de richesse à la personnalité et
à la vision de saint Dominique. A cause de l'exagération
de l'un ou de l'autre élément, très
vite des tensions se firent jour. Les Vies des Frères
mentionnent un certain frère allemand qui préférait
la prière à l'étude ; sans cesse,
les frères l'accusaient de se rendre ainsi inutile
à l'Ordre. Dans sa naïveté, il demanda
au Seigneur de changer en savoir le tiers de cette douceur
qu'il éprouvait dans la prière. On nous
dit que le Seigneur l'exauça, de sorte que par
la suite, il excellait dans la prédication tant
en latin qu'en allemand et devint un « magno consilio
pollens » (un conseiller célèbre
par la sûreté de ses conseils).
Thomas
de Cantimpré se souvient personnellement qu'un
jour le bienheureux Jourdain de Saxe, lors d'un Chapitre
général, se trouva en sérieuse
difficulté pour avoir reçu dans l'Ordre,
à Paris, soixante jeunes gens tellement illettrés
qu'ils pouvaient à peine lire une des leçons
des Matines, même après l'avoir fréquemment
répétée. Le bienheureux Jourdain
dit alors : « Laissez-les tranquilles, ne méprisez
aucun de ces petits. Je vous le dis, vous verrez beaucoup
d'entre eux, sinon presque tous, devenir de merveilleux
prêcheurs par qui le Seigneur accomplira son oeuvre
pour le bien des âmes, encore mieux qu'il ne le
fait à l'aide d'hommes beaucoup plus intelligents
et éduqués ». Thomas nous assure
que la prédiction de Jourdain se réalisa.
Il
semble qu'alors comme de nos jours, on pouvait dénoter
chez certains Dominicains une teinte de cynisme - ce
qui n'est pas toujours mauvais signe - qui les rendait
sceptiques devant les prétentions d'inspiration
divine. Mais pour respecter la tradition et l'expérience
de l'Ordre, de même que la tradition de l'Évangile
et de l'Église en général, il nous
faut résister à la tentation de résoudre
trop naïvement la tension entre l'inspiration et
la formation toujours favorisée. Somme toute,
- nous l'avons déjà noté - c'est
précisément saint Thomas et saint Albert
qui ont provoqué les foudres de Roger Bacon contre
«ces jeunes gens sans expérience».
Le
bienheureux Humbert de Romans n'était certainement
pas un illuminé. Dans son traité «
Sur la formation des Prêcheurs », il mentionne
bon nombre de qualités morales, personnelles
et intellectuelles nécessaires au prêcheur.
Personne ne deviendra prêcheur sans un travail
ardu. Néanmoins, il veut que le prêcheur-en-devenir
sache qu'il existe une difficulté tout à
fait spéciale dans l'art de la prédication
: « D'autres disciplines sont acquises par la
pratique fréquente. C'est en bâtissant
qu'on devient bâtisseur ; c'est en jouant de la
harpe qu'on devient harpiste. Mais la grâce de
la prédication ne s'obtient que par un don spécial
de Dieu. Au chapitre 10e de l'Ecclésiastique,
il est écrit : « Le succès d'un
homme est dans la main du Seigneur ». »
La Glose interprète ce passage en référence
avec le succès du prêcheur, car c'est seulement
par un don de Dieu qu'un homme acquiert l'art de la
prédication. Et il est plus difficile que tout
pour un homme d'accomplir une tâche qu'il ne peut
mener de son propre chef, mais sous la dépendance
seule d'un facteur extérieur qui échappe
à son contrôle ». De plus, «
nombreux sont ceux qui peuvent enseigner tous les autres
arts ; pour la prédication, il n'existe qu'un
seul maître : l'Esprit Saint ». Voilà
pourquoi, dit-il, « il existe et il a toujours
existé de nombreuses personnes jouissant d'une
éducation supérieure, qui se sont appliquées
avec zèle et ardeur en vue d'obtenir la grâce
de la prédication sans jamais pouvoir y réussir.
Que de personnes, par ailleurs bien douées, ne
puissent s'entraîner à un art prouve la
difficulté de cet art ».
Afin
d'illustrer l'importance de cette attitude, Etienne
de Bourbon raconte l'histoire d'un personnage «
excellent prédicateur à Paris ».
Tout le monde le félicitait pour ses sermons,
lui disant que de motifs il avait d'en glorifier Dieu,
l'assurant que personne n'était aussi savant
que lui. Toutes ces louanges allumèrent en lui
la suffisance. Au lieu de rendre gloire à Dieu,
il dit : « C'est ma lampe de chevet qu'il faut
remercier. C'est mon ardeur à veiller auprès
d'elle la nuit qui m'a rendu savant ». Aussitôt,
il perdit en même temps la mémoire et le
savoir.
Tout
ce qui précède ne signifie nullement que
le travail ardu soit inutile. « Bien que la grâce
de la prédication soit surtout un don de Dieu,
il n'en demeure pas moins qu'un sage prédicateur
devrait, par une étude appliquée du sujet
sur lequel il doit prêcher, prendre tous les moyens
à sa disposition pour s'assurer qu'il prêche
de façon satisfaisante ».
Le
concept de la « grâce de prédication
» (gratia predicationis) se rencontre aussi dans
un important passage des Constitutions primitives :
le mandat de prêcher émane de l'assemblée
des capitulaires dont la tâche consiste à
examiner chaque candidat pour déceler en lui
« la grâce de prédication que Dieu
y a déposée » et, en même
temps, se renseigner sur ses études, sa vie religieuse,
sa motivation et la ferveur de sa charité. La
législation de l'Ordre reconnaissait ainsi que
le premier « mandat » de prédication
vient de Dieu. Il revient à l'institution de
le discerner.
Le
commentaire de Hugues de Saint-Cher sur le verset 15
du ioe Chapitre de l'épître aux Romains
(« Comment prêcher sans être d'abord
envoyé? ») dit précisément
- et il est intéressant de le noter - : «
S'il est évident qu'un religieux n'a pas reçu
la grâce (si sciatur quod sit sine gratia), cet
homme ne devrait pas être assigné à
quelque tâche que ce soit en prédication
publique ».
Dans
la pratique, l'application de ce principe ne va pas
sans difficulté. La preuve en est que le Chapitre
général de 1249 a rayé des Constitutions
tout ce passage et donné simplement aux prieurs
la consigne de ne pas confier la tâche de prêcher
à quiconque, .:était pas apte à
ce ministère, soit à cause de son caractère
ou des lacunes dans ses connaissances.
Comment
comprendre que certaines gens aient pu tenir pour suspecte
la théorie de la « gratia predicationis
», si l'on considère, par exemple, la carrière
de Jean de Vincence, une des lumières de cette
célèbre année 1233, l'année
du grand Alleluia. Cette année connut, surtout
dans l'Italie du nord, une remarquable renaissance religieuse
particulière mais non exclusive aux Dominicains".
Ce mouvement constitue en partie l'arrière-plan
de la canonisation de saint Dominique, à l'intercession
de qui il fut attribué'9. Durant un certain temps,
les Prêcheurs semblent avoir joui d'une telle
popularité qu'ils purent amener des seigneurs
ennemis à une réconciliation publique,
si ce n'est toujours sincère. Ils réussirent
aussi à se créer un pouvoir politique
considérable au point de rédiger à
nouveau les lois de plusieurs cités. Malgré
leur authenticité, ces faits n'eurent probablement
pas de répercussions profondes ou durables. Dans
l'intention de mettre un terme à un tel état
de choses, le chapitre général de 1234
défendit sévèrement et explicitement
aux frères d'accepter des fonctions publiques
ou d'agir comme arbitres dans les réconciliations.
Jean
de Vicence travaillait surtout à Bologne, dont
il révisa les statuts en 1233. En cet endroit,
nous dit-on, il avait la grâce de la prédication.
D'après les Vies des Frères, les habitants
de Bologne lui étaient tellement dévoués
qu'ils adressèrent au Chapitre général
une pétition pour que jamais il ne quitta cette
ville. Pourtant, d'après le chroniqueur franciscain
Salimbene, c'était « un homme de peu de
savoir, plutôt porté sur les miracles ».
Il semble que sa renommée lui soit montée
à la tête. En 1236, Jean se trouve en difficulté
pour s'être fait nommé duc de Vérone
à l'insu du Pape. Plus tard, grâce à
l'intervention de l'évêque de Modène,
il échappe de justesse à l'excommunication
après être entré à Bologne
avec toute la pompe normalement réservée
au Pape. Avec le temps, nous rapporte Salimbene, «
à cause des honneurs qui lui étaient rendus
et du don de prédication qu'il avait reçu,
il fut pris d'un tel égarement qu'il conçut
la prétention d'opérer des miracles par
ses seules forces, sans l'aide de Dieu... Quand il fut
réprimandé par ses frères à
cause de ses nombreuses extravagances, il répliqua
: « Votre Dominique, c'est moi qui l'ai glorifié,
alors que vous l'avez gardé au secret pendant
douze ans. Si vous ne me laissez pas tranquille, je
rendrai votre saint ridicule, et au monde entier je
ferai connaître vos agissements ». Ils furent
obligés de l'endurer ainsi jusqu'à sa
mort, n'ayant trouvé aucun moyen pour le mettre
au pas. Un jour qu'il s'arrêta dans une maison
franciscaine s'étant fait raser par le barbier,
il fut offusqué parce que les frères n'avaient
pas recueilli ses poils pour en faire des reliques.
Les personnages inspirés ou charismatiques peuvent
constituer une menace ! Il existe tout de même
dans l'Église une véritable vocation prophétique
dont on ne peut se permettre de faire abstraction. «
Ils se trompent lamentablement, écrit saint Irénée,
ceux qui, croyant à l'existence de faux prophètes,
bannissent de l'Église le véritable don
de prophétie ; ils sont comme ces gens qui se
séparent de la communion de leurs frères
simplement parce que quelques-uns de ceux qui viennent
à l'église sont des hypocrites.
Nous avons vu dans la primitive Église, se développer
côte à côte une hiérarchie
territoriale bien déterminée et un «
ordre de prophètes » qui, eux, ne sont
généralement rattachés nulle part
et dont la relation avec l'évêque du lieu
et le clergé n'est pas définie. J'ai déjà
soutenu que saint Dominique, pour la première
fois, a vraiment réussi à créer
un moyen de relier ces prophètes à la
structure de l'Église, et ce d'une manière
à la fois institutionnelle et canonique.
C'est
vraiment en ces termes que le Pape Honorius III, dans
une des principales bulles de recommandation, présente
les Frères Prêcheurs aux évêques
: « Puisque celui qui reçoit un prophète
comme prophète reçoit la récompense
d'un prophète, nous vous recommandons ces prêcheurs
qui sont nécessaires à l'Église
parce qu'il nourrissent le peuple de la Parole divine
; si vous les accueillez comme ils le méritent,
vous recevrez vous mêmes une récompense
incomparable.
Il
est amusant, sinon réellement significatif, de
constater que le Pape suggère aux évêques
pour discerner les vrais prophètes la même
méthode empirique que celle utilisée dans
la Didachè tant de siècles auparavant
et que le Moyen âge ignorait sûrement :
si le prophète (ou le prêcheur) commence
à demander de l'argent au cours de sa prédication,
il s'agit là d'un faux prophète.
L'Église
a besoin de prêcheurs dont la compétence
n'est pas simplement réduite à un mandat
juridique, ni envisagée comme dérivant
automatiquement de certaines qualités ascétiques
ou charismatiques. L'importance de ce besoin émergea
clairement durant les douzième et treizième
siècles par suite des nombreuses controverses
dans l'Église. Que cette situation ait constitué
un arrière-plan déterminant dans l'inspiration
et l'acceptation ecclésiale des Dominicains,
cela ne fait aucun doute.
Les
Dominicains ont compris la nécessité de
recevoir un mandat officiel de l'Église pour
leur prédication ; mais ils ont saisi en même
temps que ce n'est pas, en fin de compte, le mandat
qui fait le prêcheur, mais la grâce de Dieu.
Alors la vocation des frères, pourvu qu'ils soient
précisément prêcheurs, est une chose
indépendante et plus fondamentale que leur insertion
dans l'institution de l'Ordre dominicain.
C'est
peut-être là une des raisons pour laquelle
les Dominicains des premières heures semblent
avoir conservé un instinct particulier pour un
genre primitif mais non spécifique d'aspiration
religieuse qui ne pouvait être identifiée
à une institution canonique quelconque.
Et
ceci se reflète dans le type très particulier
de profession qui a persisté dans l'Ordre avec
une stabilité remarquable en dépit des
sérieuses oppositions de la part du Pape.
En
autant qu'on puisse retracer la coutume primitive de
la profession dans l'Ordre, il semble que, dès
qu'un homme entrait dans l'Ordre, on attendait de lui
qu'il prononça un voeu de religion avant même
le début du noviciat. Le voeu était d'ordre
tout à fait général : « Je,
N.... me voue et promets à Dieu et à sainte
Marie que désormais je vivrai en religion et
ne retournerai jamais au monde ». Suivait un noviciat
d'environ six mois dont on pouvait, du reste, être
dispensé. Alors seulement, s'il était
accepté par les frères, le candidat pouvait
être admis à la promesse de vie commune,
de stabilité (signifiant la stabilité
dans l'Ordre, non pas "stabilitas loci") et
d'obéissance.
La
coutume du voeu requis avant le noviciat vient des Prémontrés,
de qui les premières Constitutions dominicaines
ont beaucoup emprunté. Mais les Dominicains éliminèrent
du voeu des Prémontrés toute référence
à la vie commune. C'est le second voeu qui, dans
les coutumes dominicaines, incluait cet aspect. Le premier
voeu, très vague, ne comportait qu'une seule
obligation canonique : le célibat, il ne comportait
aucun engagement envers l'Ordre dominicain ou quelque
autre institution, mais simplement l'expression formelle
et personnelle d'un désir de vie intensément
et totalement vouée à Dieu.
II
est presque assuré que ce mode de profession
a été inscrit dans les toutes premières
Constitutions dominicaines. Il apparaît encore
dans la recension de Raymond de Pennafort en 1239, bien
qu'à cette époque, le voeu soit devenu
optionnel. Le chapitre de 1241 l'approuve selon cette
formule.
Cependant,
en juillet 1236, le Pape Grégoire IX avait promulgué
une bulle interdisant formellement aux Dominicains d'exiger
n'importe quelle formule de voeu avant qu'un noviciat
ne soit complété. Le Pape laisse entendre,
sans toutefois l'exiger, que le noviciat devrait durer
un an.
Quelques
années plus tôt, en réponse à
une intervention du Pape, les Prémontrés
avaient entrepris la révision de leurs Constitutions.
Notons qu'ils ont alors abandonné la coutume
du voeu précédant le noviciat36, ce que
les Dominicains semblent avoir ignoré.
En conséquence, une autre bulle est promulguée
en 1244, accompagnée d'une menace d'excommunication
en cas de désobéissance de la part des
Dominicains. Cette fois, l'exigence d'une année
de noviciat devient explicite et formelle.
Pourtant,
rien ne bouge. Au chapitre général de
1250, une proposition veut rendre obligatoire l'année
de noviciat et abolir le premier voeu. Cette proposition,
approuvée en 1251, est rejetée en 1252,
au moment même où elle devait être
adoptée comme loi. En lieu et place, on propose
de supprimer des Constitutions toute la section. En
1253 et 1254, aucune trace de ces dispositions. En 1255,
une nouvelle proposition réclame l'abolition
du voeu précédant le noviciat et l'obligation
d'un noviciat pour tout aspirant avant qu'il ne soit
admis à prononcer des voeux. Cependant la durée
du noviciat n'est pas déterminée. La période
de six mois précédemment suggérée
n'est pas retenue et rien ne la remplace.
En
1256, une autre bulle papale reprend celle de 1244 et
la complète en rappelant l'exigence d'une année
de noviciat. Mais le Chapitre de 1257 confirme simplement
la proposition formulée en 1255, qui devient
ainsi loi.
Il
semble que, en fait, l'année de noviciat soit
alors devenue pratique normale; mais la possibilité
de prononcer plus tôt un voeu n'est pas nécessairement
exclue. En 1244, le Chapitre provincial de Rome mentionne
des « novices-profes ». On peut donc présumer,
selon cette indication, qu'un voeu pouvait être
prononcé dans l'Ordre avant la fin de l'année
de formation initiale. La première référence
explicite concernant l'obligation légale d'une
année de noviciat avant qu'aucun voeu ne soit
émis apparaît dans un Directoire probablement
rédigé vers 1300 pour le Provincial français.
L'absence
de législation capitulaire sur cette question
pourrait signifier que l'année de noviciat, devant
être terminée avant l'émission de
voeux, constituait une pratique généralement
admise. Mais cela pourrait aussi indiquer certaine hésitation
à modérer tout enthousiasme, en dépit
de toutes les mesures de prudence à prendre pour
que l'Ordre ne soit pas envahi par des jeunes indésirables.
En fait, les fréquents rappels à la prudence
adressés aux supérieurs concernant ceux
qu'ils reçoivent dans l'Ordre sont, d'une certaine
manière, j'imagine, signe que l'enthousiasme
tenait encore suffisamment. Mais il ne s'agit peut-être,
dans ce cas précis, que de l'enthousiasme de
chaque communauté à compter le plus grand
nombre possible de religieux.
Plus
importante nous apparaît la survivance jusqu'en
1255 du voeu général de religion. On dirait
vraiment que l'Ordre ne se résignait pas à
renoncer à deux choses : d'une part, son aspiration
la plus fondamentale, savoir, le désir ardent
chez ses membres d'une vie totalement consacrée
à Dieu ; d'autre part, l'institutionnalisation
spécifique de ce désir demeurée
secondaire. U Ordre procure le cadre dans lequel la
vocation de l'individu peut se développer et
s'exercer.
Nulle
part, que je sache, on ne trouve exprimée la
relation explicite entre ce qui précède,
et la conviction que la prédication découle
d'abord et avant tout d'une grâce prophétique,
ensuite seulement d'un mandat de l'Église. Cependant,
il n'est sûrement pas difficile de constater que
l'étrange hésitation à identifier
l'engagement monastique et l'engagement à l'institution
spécifique va de pair avec la conviction déjà
énoncée : un homme est prêcheur,
non par l'action de l'homme, mais par la grâce
de Dieu. 
(Source : Tugwell, Simon. La voie du prêcheur.
Dartman, Longman & Todd, Ltd., 1986.)