Nous allons parler aujourd'hui de la Constitution Fondamentale,
de l'un des textes qui seraient les mieux à leur
place en tête de vos Constitutions de Moniales,
comme signe de votre participation à l'Ordre
tout entier.
I
- Origine
uelques
mots, d'abord, sur l'origine de cette Constitution.
Ce n'est pas par hasard si ce texte, absolument original,
en neuf paragraphes mais ne formant qu'une seule Constitution,
se trouve en tête de notre législation
avec le titre de : "Constitution Fondamentale".
Le chapitre de Chicago a voulu disposer les choses de
la sorte. On avait envisagé différents
systèmes. Au début, un prologue qui ne
serait pas constitution. Puis huit constitutions numérotées
à part. Finalement on a voulu une Constitution
avec neuf paragraphes, la première de toutes,
mais en dehors en quelque sorte, et d'une autre facture
que les autres.
D'où
vient l'idée de la Constitution fondamentale
? Au Chapitre de Bogotá, où l'on avait
déjà envisagé une transformation
de notre législation, on avait parlé du
propos fondamental de l'Ordre, ou des propositions fondamentales
de l'Ordre. C'est pourquoi le questionnaire envoyé
par le Père Général à chacun
des religieux de l'Ordre pour lui demander son avis
sur la réforme législative, ce questionnaire
possédait un chapitre intitulé "Des
propositions fondamentales" - "De propositionibus
fundamentalibus". Lorsque les réponses à
ce questionnaire furent arrivées, puis classées
(un très beau travail d'ailleurs, par une soixantaine
de religieux, selon des règles sociologiques
habilement élaborées), on rassembla à
Rome un Congrès de Provinciaux en septembre 67.
À ce Congrès des Provinciaux, l'une des
Commissions qui furent instituées, était
intitulée d'après l'objet qu'on lui confiait
: "De propositionibus fundamentalibus". Voilà
l'origine du mot fondamental. Cependant la Commission
centrale chargée de rédiger le projet
de texte des Constitutions à soumettre au Chapitre
général de Chicago n'a pas érigé
de Commission "De propositionibus fundamentalibus".
Il avait semblé, en effet, que la matière
élaborée par la Commission du Congrès
des Provinciaux était également du ressort
d'autres Commissions. Cependant, dans une conversation
que j'avais eue avec le Père Gobert chargé
de constituer la Commission centrale, je lui proposai
de rédiger moi-même un prologue aux nouvelles
Constitutions. J'étais, en effet, extrêmement
attaché (et je n'étais pas le seul dans
l'Ordre) au prologue de nos toutes premières
Constitutions, qui, par la définition qu'il donnait
du but de l'Ordre, par la façon dont il engageait
le travail législatif dans l'Ordre, a joué
un rôle éminent dans notre histoire. C'est
ainsi qu'avec l'aide de la Commission de la vie régulière,
dont je faisais partie, j'ai rédigé, puis
nous avons élaboré un texte qui, finalement
discuté assez longuement au sein de la Commission
centrale, a constitué un prologue en 5 paragraphes.
Ce
prologue définissait la fin, la profession, le
mode de vie, le travail législatif et enfin la
formation de la famille dominicaine. Ces cinq éléments
forment actuellement la base de notre Constitution fondamentale,
certes discutés, remaniés, complétés,
mais tout de même reconnaissables.
Les Provinces auxquelles nous avions envoyé le
projet de prologue élaboré par la Commission
centrale ont réagi en proposant des améliorations;
certaines nous suggéraient de reprendre le prologue
des toutes premières Constitutions; mais ce n'était
pas possible. Le Provincial des Philippines nous a envoyé,
de sa plume, un traité de quelque trente pages
destiné à remplacer le prologue. Je dois
dire qu'il était fort intéressant, ce
travail du Père Gayo. En particulier il visait
à embrasser dans une synthèse l'ensemble
des problèmes fondamentaux de l'Ordre. Tandis
que nous ne parlions que de la profession, de la fin
ou de la forme de vie dans l'Ordre, il voulait qu'on
expose aussi le type de société religieuse
que représente l'Ordre, - car il est bien certain
que notre société a un caractère
propre à elle -, et le mode de gouvernement,
ou plus exactement le mode d'organisation constitutionnelle
des diverses parties de l'Ordre. Ces deux éléments,
en effet, sont caractéristiques. Ainsi lorsque
s'est tenu le Chapitre de Chicago, un matériel
très important s'est trouvé rassemblé.
Il donnait une idée synthétique, une sorte
de définition fondamentale de l'Ordre.
Or,
dès le début, le Chapitre de Chicago a
exprimé la volonté de commencer par formuler
dans le domaine législatif l'idée d'ensemble,
le principe sur lequel on était d'accord, afin
d'éviter que l'on ne discute des parties de notre
législation sans s'être entendu sur le
tout. C'est qu'en effet, dans la Commission centrale,
nous avions procédé autrement. On avait
travaillé sur les parties, sans avoir fixé
une idée d'ensemble sur laquelle on serait d'accord;
puis on a voulu réunir ces membres ensemble.
La Commission centrale s'est alors scindée en
deux. Certains voulaient pour les Constitutions un plan
d'ensemble qui commençât par présenter
le Dominicain dans la plénitude de son exercice
de Prêcheur, pour déterminer ensuite chacune
de ses façons de vivre. On voulait d'abord voir
le tout : le Dominicain épanoui dans son activité
apostolique et contemplative, pour savoir ensuite comment
il fallait qu'il se forme et qu'on le gouverne. D'autres
voulaient au contraire qu'on parte des parties conçues
en quelque sorte dans l'abstrait, pour arriver à
composer un tout, qui était assez différent
finalement du tout qu'envisageaient les autres.
Voilà
la raison qui a fait que, dès le début,
on a décidé de discuter sur les questions
fondamentales et de constituer une Commission spéciale,
non prévue d'office, pour cet aspect fondamental,
et on en a donné la présidence au Père
Kopf. J'en étais le rapporteur. C'était
rudement intéressant, cette Commission-là
! Elle a fait un énorme travail. Le Chapitre
était paralysé tant que nous n'avions
pas achevé. Nous avons alors abouti à
un texte qui, sauf sur un point, a été
accepté sans grosses corrections par le Chapitre
Général. Il n'y eut que quelques additions;
l'une, par exemple, réclamée par les Provinces
irlandaise et australienne, qui avaient peur qu'on ne
mette pas assez les points sur les i dans la Constitution
fondamentale en matière de récitation
de l'Office, a alourdi et déséquilibré
inutilement à mon sens une phrase. Sur un seul
point il y eut un changement grave, à propos
du sacerdoce. La discussion a été dramatique.
On peut dire que l'Ordre s'est coupé en deux
pour une addition réclamée par les Pères
espagnols et qu'une importante fraction des capitulaires
estimaient à cette place inutile et même
erronée. Ce n'est malgré tout qu'un détail.
La Constitution est restée telle que la Commission
spéciale l'avait élaborée à
partir des travaux antérieurs.
Quelle
est l'autorité de cette Constitution fondamentale
? Juridiquement elle est la même que celle de
toutes les Constitutions, c'est-à-dire qu'elle
peut être modifiée par le procédé
des trois Chapitres successifs. Mais ce qui fait la
force d'un texte législatif n'est pas tant sa
note juridique que son poids réel. Or, son poids
réel a été très fortement
souligné par le Chapitre Général
qui l'a faite, en la mettant à part, en la mettant
en tête, en lui donnant un titre particulier et
surtout en affirmant dans le § 8 de cette Constitution
que ces éléments, tels qu'ils sont exprimés
ainsi "dans l'immuable équilibre des éléments
fondamentaux qui intègrent notre vie, que ces
éléments ne peuvent être substantiellement
modifiés chez nous, car ils doivent inspirer
notre façon de vivre et de prêcher pour
subvenir aux nécessités de l'Église
et des hommes."
En
effet, si nous voulons avoir une législation
capable d’évoluer, il ne suffit pas de
dire qu'elle peut varier, il faut préciser les
critères selon lesquels elle doit varier, car
s'il n'y avait aucun critère, les variations
successives de nos lois ne seraient plus en continuité
les unes avec les autres, il y aurait succession de
formes sans parenté fondamentale, il n'y aurait
plus un Ordre de S. Dominique en voie d'évolution,
mais une succession d'Ordres disparates. Or ce sont
ces critères qu'exprime précisément
la Constitution fondamentale. Elle possède donc
par son contenu une autorité beaucoup plus grande
que les autres dispositions législatives de l'Ordre.
La
Constitution fondamentale est rédigée
assez clairement, car chaque paragraphe a un objet précis.
Le § 1er parle de la fin de l'Ordre : une seconde
évangélisation du monde. Le § 2 de
son esprit : un esprit évangélique. Le
§ 3 parle de l'acte principal du religieux, sa
profession, et il en énumère les cinq
composantes; le § 4 parle de notre forme de vie
: vie apostolique avec tous les éléments
qui l'intègrent. Le § 5 parle alors de notre
ministère propre : le ministère de la
Parole de Dieu. Le § 6 donne le type de société
religieuse. Le § 7 décrit le caractère
propre de notre vie constitutionnelle; ce ne sont pas
seulement les notes abstraites de notre vie constitutionnelle,
mais la façon dont jouent entre eux nos organes
constitutionnels. Le § 8 parle du procédé
de révision de législation que réalisent
dans l'Ordre les Chapitres Généraux. Enfin
le § 9 donne la composition de notre Ordre, pris
dans son universalité, et à cette occasion
parle des rapports de la centralisation et de la décentralisation
dans l'Ordre.
II
- Le propos de l'Ordre et son esprit.
Je
voudrais maintenant commenter les 5 premiers paragraphes
pour faire ressortir la qualité et la richesse
de ce texte.
Le
paragraphe premier parle donc du "propos"
de l'Ordre. La traduction française utilise le
mot de projet : on a voulu employer un mot à
la mode, qui a quelque retentissement pour nos contemporains.
Peut-être en a-t-il trop, parce qu'il implique
une philosophie, en particulier la philosophie de Sartre
pour lequel un projet, c'est un propos si personnel
que chacun le détermine à sa façon
et qui crée par là ses propres valeurs.
Le "propos" de l'Ordre, au contraire, est
le même pour tous et c'est par là qu'il
nous rassemble fondamentalement. Le mot latin "propositum"
a un sens très défini. Le propos, c'est
la fin, le but qu'on se propose, mais, en même
temps, toutes les déterminations concrètes
qui doivent rendre capables d'atteindre réellement
cette fin; c'est donc les intentions fondamentales qui
nous meuvent au moment d'une action durable et qui rassemblent
dans un même ordre tous ceux qui ont même
propos.
Donc,
paragraphe 1, "le projet de l'Ordre". Nous
l'avons lu ce matin. C'est un extrait d'une Bulle d'Honorius
III. Il y a beaucoup d'autres bulles analogues. Le texte
qu'on a mis là est évidemment l'un des
plus significatifs. Mais la répétition
de textes analogues dans les bulles, et spécialement
les bulles de recommandation de l'Ordre données
par Honorius III en 1221, fait que notre texte est typique.
Ce n'est pas un texte rédigé par hasard,
qui, parce qu'il aurait plus de beauté que d'autres,
aurait été mis à profit. Si nous
l'avons cité c'est qu'il représente typiquement
ce que l'Église en 1221 a compris, a appuyé
de son autorité, a sanctionné dans l'Ordre
des Prêcheurs et, d'autre part, ce que S. Dominique
a lui-même conçu, en fonction de ses idées
sur l'Ordre. Lorsque le Pape donne à un Ordre
une bulle de confirmation, en fait, il est renseigné
par cet Ordre lui-même, dans le cas, par saint
Dominique. Selon la coutume le requérant prépare
dans la supplique les éléments de la rédaction
de la bulle qu'il désire. En ce domaine Dominique
était à son aise. Il a fait un usage étendu
et habile durant les six années qui lui restaient
à vivre après l'institution de son Ordre,
des bulles du Souverain Pontife. Aucun fondateur d'Ordre
en son temps, surtout pas S. François, n'a pu,
ni voulu faire un usage comparable au sien des documents
de la chancellerie pontificale. Il y avait ses entrées
par son ami Guillaume de Sabine qui la dirigeait. Il
s'est fait accorder la gratuité des bulles. Il
a pu faire mettre dans ces documents pratiquement ce
qu'il voulait. Naturellement, le Pape se gardait le
droit d'accepter et de munir le texte de sa sanction
suprême, mais on peut être sûr que
c'est Dominique lui-même qui a préparé
la rédaction des bulles avec son ami Guillaume
de Sabine.
On
y lit donc cette phrase "Celui qui ne cesse de
féconder son Église par de nouveaux croyants,
voulut conformer nos temps modernes à ceux des
origines et diffuser la foi catholique." La Providence
a donc résolu une seconde évangélisation
du monde et pour cela, a suscité S. Dominique
"en lui inspirant les sentiments d'amour filial
par lesquels, embrassant la vie de pauvreté,
faisant profession de vie régulière..."
Soulignez les deux termes : on embrasse la pauvreté
et on fait profession de vie régulière;
il y a un élan admirable vers la pauvreté
en S. Dominique : il l'embrasse. Mon Dieu, cela vaut
bien la "dame pauvreté" de S. François
! Il embrasse la "pauvreté volontaire";
il s'agit de la "pauvreté évangélique
mendiante", mendicité du prédicateur
en voyage et de la communauté elle-même
(depuis 1220). "...vous consacrez toutes vos forces".
Le texte latin continue "à l'exhortation
de la Parole de Dieu", ce que j'ai traduit par
"faire pénétrer la Parole de Dieu",
"tandis que vous évangélisez par
le monde le nom de Notre Seigneur Jésus-Christ".
Dans
une autre bulle, la formule est plus développée;
elle ne dit pas seulement "vous évangélisez
le nom de Notre Seigneur Jésus-Christ",
elle explique : "Vous annoncez aux infidèles
le nom de Notre Seigneur Jésus-Christ et aux
fidèles l'aliment de la Parole de Dieu".
Cette distinction paraît encore dans une autre
bulle sous la forme : "vous travaillez à
augmenter les chrétiens en nombre et en piété".
Ces précisions sont fort importantes, parce qu'elles
signifient déjà que l'intention de S.
Dominique, confirmée par l'Église, c'est
une évangélisation universelle à
ceux qui sont loin, pour leur faire connaître
le Nom qui est seul à pouvoir les sauver, et
à ceux qui sont déjà chrétiens,
pour leur permettre d'atteindre les plus hautes cimes
de la sainteté.
C'est
particulièrement important pour vous, puisque
vous travaillez immédiatement a la seconde partie
de ce dyptique. Vous travaillez certes à la première
aussi, à l'évangélisation la plus
lointaine : la preuve, c'est Ste Thérèse
de l'Enfant Jésus. Mais tout de même, vous
travaillez plus directement à aider les chrétiens
à atteindre les hauteurs de la vie spirituelle
par le rayonnement de votre propre vie contemplative.
Cette fois encore, je n'ai qu'à évoquer
la mystique rhénane, et d'une façon générale
la haute spiritualité qui a rayonné de
nos couvents contemplatifs pour faire comprendre que,
ce que les frères ne peuvent pas faire eux-mêmes,
parce qu’ils n'ont pas la perfection de votre
vie spirituelle - ils n'ont pas toujours le temps de
vaquer à la vie spirituelle dans un ministère
parfois harassant, dirigé souvent vers des gens
très lointains - vous, vous pouvez le faire.
L'Ordre de S. Dominique ne satisfait à la totalité
de sa mission d'évangélisation que par
les deux branches des frères et des soeurs. Je
ne veux pas dire qu'Eckhart, par exemple, n'ait pas
contribué beaucoup à la formation et à
l'élévation spirituelle des chrétiens.
Mais même en ce cas privilégié,
il n'y aurait pas eu de résultats sensationnels
sans le milieu des Soeurs. C'est le milieu de vie contemplative
qui fait partie fondamentalement de votre institution
d'après la volonté de S. Dominique qui
nous aide à pousser les chrétiens à
leur vie de sainteté.
Dans
une série de bulles, le Pape emploie une autre
image pour signifier la même chose. Il parle "des
frères, qui puisent dans la joie les eaux vives
aux sources du Sauveur pour les distribuer sur les places
publiques..."
Dans
cette chaîne qui va du Christ aux âmes,
- le Christ qui est la source des eaux vives - et les
âmes qui les reçoivent -, les frères
sont les intermédiaires car ils distribuent,
mais les soeurs le sont aussi, car elles se tiennent
à la source, parmi ceux qui puisent.
Je
voudrais vous lire ici un texte de S. Bernard qui décrit
beaucoup mieux que je ne pourrais le faire le rôle
de la vie purement contemplative quand il s'agit de
boire à la source:
"Votre
vie rend présente à l'Église la
vie apostolique" - c'est-à-dire, la vie
de la primitive Église, celle que nous voulons
recommencer pour faire une nouvelle évangélisation
- "Qu'est-ce à dire ? Les Apôtres
abandonnèrent tout et, réunis sous la
présence du Seigneur, vécurent à
son école". Pour un S. Bernard, être
religieux, c'est vivre en communauté et c'est
être à l'école du Christ; les Apôtres
étaient comme les novices du Seigneur, leur maître,
qui les façonnait comme un bon potier pour leur
donner une forme parfaite. "À la fontaine
du Seigneur, ils puisèrent les eaux de la joie,
et à la source même ils burent l'eau de
la vie. Bienheureux les yeux qui ont vu. Mais, vous-même,
ne faites-vous pas quelque chose de semblable, encore
que vous ne viviez pas en sa présence, mais en
son obéissance... du Christ et que vous ne puisiez
non aux paroles de sa bouche, mais à la voix
de ses envoyés. Revendiquez pourtant cette prérogative
sur les Apôtres." (C'est mieux que les Apôtres;
c'est une prérogative de croire, sans voir, en
entendant seulement la voix des envoyés, tandis
que les Apôtres ont pu voir et entendre directement
le Sauveur) - "Bienheureux ceux qui n'ont pas vu
et qui ont cru." (Nous avons donc une prérogative
sur les Apôtres) - "Persévérez
dans cet état, vous, puisque les Apôtres
ont gardé la voie royale de la justice, dans
la faim et la soif, dans le froid et la nudité,
dans les travaux, les jeûnes, les veilles et les
autres observences. Efforcez-vous de les égaler,
non par les mérites, mais par les mêmes
grâces". La vie religieuse est une imitation
des pratiques des Apôtres.
Vous
voyez que le texte du Pape ne parle pas seulement de
notre finalité, c'est-à-dire de l'évangélisation
du monde, mais aussi du mode de vie qui nous rend connaturels
à cette évangélisation, qui nous
y prédestine : "Nous embrassons la pauvreté
et pratiquons la vie régulière."
Cela comprend une stabilité, une vie régulière,
une vie commune et un évangélisme. Car
cette pauvreté que nous embrassons n'est pas
la pauvreté personnelle indispensable à
toute vie commune; c'est quelque chose de plus : c'est
la pauvreté évangélique, la mendicité
que S. Dominique a voulu donner à son Ordre.
Parce qu’elle est originale on la souligne par
le verbe "embrasser", alors qu'on nous propose
simplement de pratiquer le reste. Le second paragraphe
de la Constitution fondamentale, se servant de deux
phrases de notre Père S. Dominique, s'attache
précisément à l'esprit dans lequel
nous nous adaptons à notre finalité.
La
première phrase est une nouvelle affirmation,
par S. Dominique cette fois, de la finalité de
l'Ordre qui "dès l'origine, a été
institué spécifiquement pour l'évangélisation
et le salut des âmes". Vient alors un extrait
du chapitre des premières Constitutions concernant
les prédicateurs. Le texte remonte directement
à S. Dominique; plusieurs des témoins
au procès de canonisation affirment qu'il a été
écrit sous sa dictée.
Le
texte nous décrit l'état d'âme des
prédicateurs au moment le plus chargé
de sens et de puissance de leur vie : au moment où
ils sortent de leur couvent, encore tout animés
par la vie spirituelle, nourris par la vie d'étude
et rayonnants en outre de la charité fraternelle
de la communauté; ils vont porter dans le monde
la Parole de Dieu. Alors S. Dominique dit "qu'ils
se comportent désormais et partout en hommes
qui cherchent leur salut et celui du prochain, en toute
perfection et esprit religieux, comme des hommes évangéliques
qui suivent les pas de leur Sauveur et ne parlent qu'à
Dieu ou de Dieu en eux-mêmes et à leur
prochain". - Je ne peux pas, dans l'unique conférence
que je consacre à tous ces textes, insister sur
chacun des éléments : ils sont tous importants;
par exemple le mot "en toute perfection",
littéralement "en toute honnêteté".
L'honnêteté, à cette époque,
n'est pas l'honnêteté vis-à-vis
de la justice que nous comprenons aujourd'hui; l'honnêteté,
c'est le bien honnête, c'est-à-dire la
perfection. Celui qui a l'"honestas vitae",
a la perfection de la vie; il a la plénitude
de la valeur qu'un homme peut avoir, il est un "homme
bon" (comme on dit d'une pièce de monnaie
qu’elle est bonne), un bon homme. Le mot d'honnête,
de parfait, de bon homme, appliqué par S. Dominique
à ses religieux a une saveur particulière.
On sait que dans le Languedoc les Cathares se faisaient
appeler les "parfaits", les "bons-hommes".
On donnait également le nom de "bonshommes"
à des religieux particulièrement édifiants,
à savoir les frères de l'Ordre de Grandmont,
ces originaux, assez maladroits dans la vie quotidienne,
dont on faisait parfois des quolibets, mais dont tout
le monde reconnaissait qu'ils étaient de vrais
saints.
Lorsque
S. Dominique nous demande d'avoir cette perfection,
il nous demandait de ne rien rabaisser de l'idéal
moral de la vie religieuse. Une autre idée courante
du religieux, à l'époque, était
qu'il est un homme qui cherche son salut; il fuit le
monde pour faire son salut. C'est si bien la mentalité
de ce temps que, dans les récits de conversion
à l'Ordre que l'on trouve dans les Vitae Fratrum
(il y en a une dizaine), presque toujours, c'est cela
qu'on met en avant : ils entrent dans l'Ordre pour faire
leur salut. Saint Dominique trouve que ce n'est pas
suffisant pour le frère Prêcheur : le Prêcheur
doit se comporter partout comme un homme qui cherche
son salut et celui du prochain. Les deux intentions
sont liées : "ils cherchent leur salut,
en cherchant celui du prochain" ou "ils cherchent
le salut du prochain en cherchant leur salut".
Ceci
nous ramène à la mentalité évangélique
de l'époque, celle de la mission des Apôtres.
Le Magnificat nous manifeste que la Vierge Marie, quelle
que soit la grâce personnelle qu’elle a
conscience de recevoir, pense d'abord à la miséricorde
qui est faite à son peuple d'Israel; elle pense
d'abord au Royaume de Dieu, plus exactement à
la place assignée dans la préparation
du Royaume de Dieu, et donc du salut des hommes. C'est
cela même que notre Père S. Dominique veut
que nous considérions dans notre vocation particulière,
l'oeuvre à accomplir pour le salut des hommes.
Je
voudrais insister surtout sur la finale : "qui
suivent les pas de leur Sauveur" (c'est la "sequela
Christi" qui est à la base de toute vie
religieuse); "ne parlant qu'à Dieu ou de
Dieu". Cette petite phrase est capitale. Saint
Dominique y a tenu. Quatre frères l'ont répétée
au procès de canonisation, la signalant comme
tout à fait caractéristique du fondateur.
Or, c'est un emprunt de S. Dominique aux Frères
de Grandmont, aux “bons hommes” de Grandmont.
Le P. Duval l'a découvert et me l'a signalé.
Le texte est chargé de sens.
Voici
le texte de S. Etienne de Grandmont : "Le bon homme
(c'est-à-dire le parfait) doit toujours parler
de Dieu ou avec Dieu, car en sa prière, c'est
à Dieu qu'il parle; au prochain, c'est de Dieu".
Ce qui fait l'importance de cette maxime c'est qu'elle
résout l'un des problèmes les plus difficiles
de la vie du Prêcheur. Le passage alterné
de la vie conventuelle à la vie de ministère
et réciproquement est pour beaucoup un vrai problème
psychologique : deux mentalités bien différentes
sont en jeu et plusieurs ont de la peine à passer
de l'une à l'autre. Bien sûr, quand on
est un vieux Prêcheur, bien pénétré
par l'esprit de notre vie dominicaine, on sait faire
la transition; on aspire à l'une des vies pendant
qu'on exerce l'autre et réciproquement, c'est
vrai; mais cela n'empêche pas une difficulté
réelle. Saint Dominique, précisément,
vient donner la réponse à la difficulté
par la phrase d'Etienne de Grandmont. Il la résout
en signifiant l'unité de l'objet des deux actions,
à savoir Dieu, qui est à la fois l'objet
auquel on cherche à s'unir le plus profondément
possible dans la contemplation, et l'objet avec lequel
nous nous tenons aussi étroitement en contact,
lorsque, dans un acte de charité éminente,
nous essayons de le donner aux autres.
Il y a là deux attitudes qui, du point de vue
de l'adhésion au Christ et à la vérité
du Christ, vraiment, s'identifient. Dans l'acte purement
solitaire de la contemplation, nous adhérons
à la vérité divine et non moins
profondément dans l'acte de prédication
de la foi destiné à convertir, à
donner aux autres le Christ. Saint Dominique signale
cette très profonde unité par la formule
"cum Deo vel de Deo". À qui l'emprunte-t-il
? Chose remarquable ! à des contemplatifs purs.
L'Ordre de Grandmont était spécialement
connu pour cela; particulièrement par S. Dominique
et ses frères, nous en avons d'autres preuves.
Ces religieux, pour se consacrer à la contemplation,
avaient décidé désormais de ne
plus faire que cela. Ils vivaient dans leur maison,
passant leurs journées en prière, et laissant
leurs frères convers s'occuper de tout le reste
: les convers gagnaient la vie de la communauté,
préparaient les repas, organisaient la maison,
recevaient les hôtes : bref ils gouvernaient on
tout. Il était évidemment difficile de
laisser réaliser la fin principale de l'Ordre
par les uns et le gouvernement par les autres. Il faut
que ces deux choses soient simultanément pensées
et vécues. Il est arrivé ce qui devait
arriver. Très rapidement les convers jugèrent
que, pour mieux gagner la vie du couvent, il leur fallait
un horaire adapté à leurs travaux; tandis
que les contemplatifs voulaient un horaire conforme
à leur liturgie. Les convers affamèrent
les contemplatifs. De véritables scissions apparurent
dans les communautés; il fallut que les Évêques
et le Pape, le roi et les seigneurs interviennent. L'Ordre
de Grandmont devint la risée des Ordres religieux;
mais il n'empêche que l'origine de leurs déboires
était purement spirituelle et digne de respect
et il est certain que S. Dominique a pris ces bons hommes
au sérieux.
Nous
savons qu’au Chapitre de 1220 il a voulu emprunter
de leurs richesses aux frères de Grandmont. Il
leur a pris l'admirable formule "cum Deo vel de
Deo"; il leur a pris aussi la formule de la mendicité
conventuelle : le seul texte, à ma connaissance,
dans toutes les Constitutions d'Ordres religieux antérieures
aux nôtres qui décrive la mendicité
conventuelle que nous avons adoptée en 1220 et
qui est vraiment insolite ses rencontre dans les Institutions
de l’Ordre de Grandmont. Enfin Dominique a voulu
prendre aussi le gouvernement de l'Ordre par les convers,
afin que les frères clercs puissent se donner
totalement à leur mission spirituelle de prédication.
Si, sur ce dernier point, les frères ont refusé,
ils ont accepté la mendicité conventuelle,
et ils ont accepté avec élan et admiration
la formule "cum Deo vel de Deo".
Si
Dominique a emprunté à des contemplatifs
la plus profonde des formules qui assurent l'unité
de la vie des frères, voyez quel privilège
cela donne dans l'Ordre aux soeurs contemplatives !
C'est en regardant vers nos soeurs que nous pouvons
le mieux réaliser l'unité de notre vie
de frères !
N’insistons
pas davantage sur les deux premiers paragraphes; ils
sont dignes d’un long commentaire, mais il faut
parler du troisième et du quatrième.
III
- Le voeu de notre profession.
Le
troisièmes parle de notre profession. C'est un
paragraphe assez court, mais il a provoqué de
vives discussions à Rome dans notre Commission
préparatoire et aussi à la Commission
centrale. Mais nous avons finalement obtenu ce que nous
voulions dans les termes que nous avions désirés.
Notre
profession, le voeu de notre profession, pour employer
le terme de nos premières Constitutions qui jamais
ne parlent de voeux au pluriel : nous ne prononçons
pas des voeux, nous prononçons un voeu, qui est
notre profession. Ce voeu de notre profession est un
geste qui, dans son actualité, est situé
à un moment précis du temps de l'histoire;
on en garde par écrit la trace.
Pourtant,
quelque délimité dans le temps qu'il soit,
cet acte, quant à sa réalité vivante,
dure toute notre vie religieuse, car on peut dire que
notre profession est coextensive à notre vie
religieuse. Lorsque j'entre en religion, j'ai dans l'idée
de faire un jour profession, sans quoi je n'entrerais
pas; lorsque je fais mon noviciat, c'est pour éprouver
si je suis capable de faire cette profession; lorsque
j'ai fait profession tout le reste de ma vie religieuse
est réalisation de cette profession. En fait,
la vie religieuse est la profession continuée.
Non que l'acte de profession soit toujours actuellement
exprimé par le religieux. Il n'est pas actuellement,
mais il est toujours virtuellement présent; cela
veut dire qu'il est très actif. Lorsque je vais
à Grenoble par la route, je dois faire attention
aux virages, aux croisements, aux erreurs possibles
de parcours. Ces attentions et intentions intermédiaires
m'occupent parfois tout entier. Mais, même si
je ne pense pas, à chaque minute : je vais à
Grenoble, cela n'empêche que j'ai toujours cette
intention, qui détermine et gouverne toutes les
autres; sans être toujours actuellement présente,
elle continue d'être efficace : elle est virtuellement
présente. Le mot virtuel ne veut pas dire une
présence moins efficace, au contraire ! Si j'y
pensais toujours actuellement, peut-être que cette
pensée me donnerait des distractions et me ferait
faire une faute et finalement m'empêcherait d'aboutir.
Quoique n’y pensant pas à chaque instant,
je continue d'agir en fonction de cette intention, l'acte
continue.
C'est
pourquoi on peut dire que l'acte de profession religieuse
est réellement toute ma vie religieuse. Quelle
que soit la résolution avec laquelle je pose
cet acte, il reste à faire plus qu'il n'est fait;
j'accepte de faire tout ce que j'aurai à faire
en fonction de cet acte, par l'obéissance dans
laquelle je me mets, par les Constitutions que j'assume,
etc... Mais je n’ai pas encore actuellement accompli
cet ensemble; je réaliserai ma profession, ma
profession prendra tout son sens au fur et à
mesure que je ferai des actes en fonction de mon engagement.
Sans cela, elle restera une simple intention déclarée;
pas encore une réalisation. C'est pourquoi en
se plaçant dans l'acte de la profession, on saisit
en quelque sorte la totalité de la vie religieuse.
Donc,
après avoir parlé de la fin de l'Ordre,
après avoir parlé de l'esprit dans lequel
on se propose d'atteindre cette fin, nous allons parler
de notre vie religieuse, de ce qui fait que la vie religieuse
dominicaine devient "notre" vie religieuse.
L'acte
de profession a 5 composantes que le § 3 énumère
: "Afin de croître, en suivant ainsi le Christ,
dans l'amour de Dieu et du prochain, nous nous consacrons
totalement à Dieu par la profession qui nous
incorpore à notre Ordre et nous voue à
l'Église de façon nouvelle on nous députant
totalement à l'évangélisation de
la Parole de Dieu en son intégrité".
Le dernier membre de phrase : "nous députant
totalement à l'évangélisation de
la Parole de Dieu en son intégrité",
est emprunté, encore une fois, au début
de l'histoire de l'Ordre, à l'une des bulles
de recommandation de l'ordre.
Il
y a d'abord un engagement à la Sequela Christi
: "en suivant le Christ". Remarquez qu'il
ne s'agit pas dans ces mots de l'engagement général
à la Sequela Christi que font tous les religieux.
La Sequela Christi dominicaine à laquelle nous
nous engageons est spécifiée par les paroles
de S. Dominique qui terminent le § 2, "Suivant
les pas de leur Sauveur", "à la recherche
du prochain à sauver". Cette Sequela Christi
qui comprend la prédication, l'évangélisation.
Voilà le premier engagement que contient notre
profession.
Deuxièmement,
elle est un nouveau type de réalisation de notre
consécration à Dieu. La phrase est quelque
peu imparfaite : mais il était difficile de tout
exprimer en peu de mots. En fait, quand elle dit : "Nous
nous consacrons totalement à Dieu", cela
n'est pas tout à fait juste, car nous sommes
déjà consacrés totalement à
Dieu par le baptême; la profession religieuse
n'ajoute pas une nouvelle consécration; elle
ne fait que donner à cette consécration
un mode de réalisation plus parfaite. Il y a
une vraie consécration à Dieu dans la
profession, mais cette consécration était
déjà celle du baptême; elle sera
désormais munie d'un moyen meilleur de réalisation.
Le mot "totalement" n'est pas très
bien choisi; il aurait mieux valu dire : "nous
nous consacrons sous un nouveau mode". Cette consécration
à Dieu, renouvelée et mieux armée,
est destinée à nous faire croître
dans la charité. On avait mis primitivement :
"... afin que nous soyons trouvés parfaits
dans la charité". Cette phrase issue des
Constitutions Gillet nous a paru vraiment trop forte...
La
profession nous donne donc une nouvelle possibilité
de réaliser notre consécration baptismale
et d'accroître notre charité.
Troisième
effet : elle nous incorpore à l'Ordre. C'est
capital aussi. Désormais nous ne sommes plus
seuls, nous sommes dans une communauté. De même
que la procréation des enfants, destinée
à peupler le Royaume de Dieu réclame un
état stable, le mariage - le christianisme ne
permet pas qu'elle se fasse hors du mariage -, de même
notre don à Dieu en vue de l'évangélisation
qui forme et nourrit le peuple de Dieu, doit se faire
dans une stabilité comparable, dans un état
de vie comparable à ce qu'est la communauté
conjugale : c'est la communauté religieuse. Notre
incorporation à l'Ordre est donc tout autre chose
que l'adhésion à un mouvement politique
ou l'entrée dans une administration. C'est l'entrée
dans une communauté de vie, une incorporation
à la vie, à la mort.
Quatrièmement,
elle nous voue à l'Église d'une façon
nouvelle. Certes, du moment que nous entrons dans l'Ordre
et que l'Ordre lui-même est dans l'Église
comme société parfaite, il y a incorporation
nouvelle à l'Église par l'incorporation
à l'Ordre. Mais il y a quelque chose de plus.
Nous entrons dans un Ordre, dans un corps sanctionné
par l'Église. Je ne parle pas seulement de la
confirmation juridique accordée par Honorius
III en 1216, mais plus encore de l'acceptation de l'Ordre
par l'ensemble de l'Église à travers sept
siècles, qui a reconnu en l'oeuvre de S. Dominique
l'une des grandes forces du christianisme et l'a entretenue,
utilisée, soutenue. Cette acceptation est d'un
immense poids et nous voue à l'Église,
dans un état de serviteur, ou plutôt de
fidei-commis. Et, de fait, l'Église non seulement
nous sanctionne, mais nous donne une mission, inscrite
dans le nom même de Prêcheur. On ne peut
pas se figurer ce que représentait d'audace pour
S. Dominique de venir demander au Pape confirmation
d'un Ordre qui soit nommé et qui soit en effet
l'Ordre des Prêcheurs (des prédicateurs),
c'est-à-dire dont les membres seraient chargés
de la prédication de la foi, c’est-à-dire
recevraient pour définition la définition
des Évêques et Prélats. C'est cela
que l'Ordre a reçu de l'Église, et qu'il
possède désormais de façon très
particulière.
Telle
est notre nouvelle manière de servir l'Église.
Le Pape Paul VI l'a reconnu dans une lettre à
notre Chapitre de Bogotá : “Naguère,
écrivait-il, les chanoines réguliers n'étaient
consacrés qu'à une Église particulière;
vous, vous êtes consacrés à l'Église
universelle”.
Enfin,
cinquième composante. Notre profession nous députe
totalement à l'évangéli-sation.
Qu'est-ce que cela veut dire ? D'abord que notre profession
nous procure les conditions de vie nécessaires
à qui doit exercer l'évangélisation
de la Parole de Dieu. D'autre part, que tout Dominicain,
par son incorporation même à l'Ordre est
fondamentalement mandaté par l’Eglise à
la prédication de la foi. N'est-ce pas ce que
Dominique voulait obtenir et a réellement obtenu
de l'Église : "confirmari sibi ordinem qui
predicatorum diceretur et esset" ? Tout Dominicain
a le droit fondamental de prêcher; il ne dépend
plus que de l'Ordre de décider des conditions
d'exercice de ce droit. C'est ce que disait d'ailleurs
la lettre du Pape citée au premier paragraphe.
Si
importantes que soient en elles-mêmes les 5 composantes
de la profession, ces cinq orientations vers Dieu, vers
le Christ, vers l'Église, vers l'Ordre et vers
la prédication, ce qu'il y a de plus remarquable,
est que les cinq mouvements sont unis dans un seul acte.
L'unité de notre vie est réalisée
par l'unique acte de notre profession. Ceci, je crois,
permet de répondre à une difficulté
et surtout à une mauvaise interprétation
qu'on fait quelquefois au sujet de notre propos dominicain.
Sommes-nous des contemplatifs ou des missionnaires ?
Des savants ou des pasteurs d'âmes ? Notre observance
et notre liturgie conventuelles sont-elles pour la gloire
de Dieu ou pour notre ministère ? Sommes-nous
pour Dieu ou pour le prochain ? On reprend le même
thème aujourd'hui sous un autre mode en opposant
l'aspect horizontal et l'aspect vertical de notre vie
religieuse. L'unité de notre profession, dans
la variété de ses cinq orientations, signifiée
par l'unité de la phrase qui compose le §
3, refuse à la base ces oppositions.
À
Rome, une partie des membres de notre sous-Commission
voulait absolument qu'on mette un point au milieu de
cette phrase. Ils voulaient qu'il soit dit : ”par
notre profession nous nous étions consacrés
à Dieu et à la Sequela Christi et que
par là nous étions religieux”. Un
point. Après lequel on parlait de la fin secondaire
qui nous vouait au service de l'Église et à
l'évangélisation de la Parole de Dieu.
Il
peut paraître byzantin de discuter sur un point.
Le Père Trémel et moi avons lutté
tant que nous avons pu pour qu'on ne nous oblige pas
à mettre ce point. Il aurait signifié
en effet que notre vie religieuse était double;
qu'elle était faite de deux parties séparées
et qui pouvaient se concevoir l'une sans l'autre. Nous
serions d'abord des religieux qui cherchent la perfection
de la charité en se consacrant à Dieu
et en suivant le Christ. Ensuite, nous serions destinés
à prêcher. Comme si notre manière
de suivre le Christ ne comportait pas la prédication
! Comme si nous nous consacrions à Dieu et à
l'Eglise sans viser à prêcher et à
porter la foi aux autres ! Comme si en évangélisant
la Parole de Dieu aux hommes nous n'étions pas
tout occupés à nous donner à Dieu
et à suivre le Christ !
En
luttant pour ne pas mettre ce point, nous luttions pour
la conception de notre vie, de votre vie à vous
aussi. Êtes-vous des moniales, entièrement
constituées par l'état de moniales comme
telles, contemplatives, cloitrées, etc... vaguement
colorées en Dominicaines par le rayonnement de
l'Ordre des Prêcheurs ? Pas du tout ! Vous êtes
des moniales parce que vous êtes des Dominicaines
appliquées à sauver des âmes, d'une
manière qui vous est propre, celle des Dominicaines
contemplatives. Les deux éléments sont
inséparablement impliqués l'un dans l'autre.
De même on ne peut concevoir un Dominicain, un
frère Prêcheur, sans que sa donation à
Dieu s'identifie à son don au salut des âmes.
Si
nous n'avions pas lutté pour supprimer ce point,
nous risquions de priver de son dynamisme spécifique
certaines parties de notre vie; nous risquions que notre
attachement à Dieu et au Christ ne soit pas animé
par l'amour des âmes que nous voulons et devons
avoir, et nous risquions aussi que notre amour du Christ
ne retentisse pas sur les âmes. Il faut que nous
nous donnions totalement à Dieu et au Christ,
que nous nous consacrions à Dieu et au Christ
parce que nous voulons sauver des âmes, et il
faut aussi que nous sauvions les âmes parce que
nous sommes totalement attachés au Christ. Il
faut que notre vie avec Dieu et avec le Christ retentisse
en salut des âmes; et il faut qu'inversement nous
soyons d'autant plus délicats envers le Christ
et envers Dieu, que nous aurons conscience que le salut
des tel ou tel en dépendra peut-être. Les
énergies qui nous tournent vers Dieu, vers le
Christ, vers l'Église, vers l'Ordre, vers le
prochain, se commandent les unes les autres, et bénéficient
les unes aux autres. Plus que cela, le mode même
de nous consacrer à Dieu, au Christ, à
l’Église, à l'Ordre, au prochain
est déterminé par la synthèse que
nous établissons entre ces 5 domaines, par le
retentissement de chacun d’entre eux dans les
quatre autres, et nous ne pouvons concevoir notre mode
de vivre en tel ou tel d'entre eux si nous ne faisons
pas appel à tous les autres.
Voilà
ce que signifie le rassemblement dans une phrase unique
des cinq éléments de notre profession
qui se commandent, s'éclairent et se fortifient
les uns les autres.
IV
- La "forme de vie" des Apôtres
Le
quatrième paragraphe décrit la forme de
vie qui nous députe à la prédication
de la Parole de Dieu. "Ayant part de la sorte à
la mission des Apôtres, nous assumons aussi leur
vie sous la forme conçue par S. Dominique, nous
efforçant de mener la vie commune dans l'unanimité,
fidèles en notre profession des conseils évangéliques,
fervents dans la célébration commune de
la liturgie - spécialement de l'Eucharistie et
de l'office divin - ainsi qu'en la prière, assidus
à l'étude, persévérants
dans l'observance régulière. Les valeurs
ainsi réunies n'ont pas pour seul effet de glorifier
Dieu ou de nous sanctifier, elles travaillent aussi
directement au salut des hommes, car toutes ensemble
elles nous préparent et nous poussent à
la prédication, à laquelle elles confèrent
son mode particulier et de laquelle elles reçoivent
le leur. Ces valeurs élémentaires solidement
unies entre elles, harmonieusement équilibrées
et fécondées les unes par les autres,
constituent par leur synthèse la vie propre de
l’Ordre, la vie apostolique au sens intégral
du terme, dans laquelle la prédication et l'enseignement
de la doctrine doivent procéder de l'abondance
de la contemplation".
Ce
quatrième paragraphe, pour décrire la
forme de notre vie religieuse, ou plus exactement pour
en justifier tous les éléments et en faire
comprendre l’unité profonde, au fond, pour
démontrer l'unité et la nécessité
de toutes les parties de notre vie dominicaine, revient
d’abord à l'intention de S. Dominique et,
plus profondément encore, à son inspiration.
Saint Dominique a pris, en effet, les Apôtres
pour type et sa méditation n'a cessé de
revenir à eux. Nos premiers frères ont
fait de même. Au XIIIème siècle,
lorsqu'ils ont à justifier leur genre de vie
face aux contradicteurs, ou simplement à en expliquer
des parties, c'est à ce modèle qu'ils
retournent. Saint Dominique a puisé son idée
des Apôtres à des sources variées,
en particulier à deux traditions de l'Église
qu'il a rencontrées en quelque sorte indépendamment
l'une de l'autre, car elles avaient jusqu'alors évolué
séparément, on peut même dire d'une
façon contradictoire. La première est
la plus ancienne; c'est la tradition de la Vita apostolica,
la vie commune apostolique, qui inspire également
la vie commune de S. Augustin avec ses clercs, la vie
cénobitique de S. Bernard avec ses Cisterciens,
ou celle des chanoines réguliers du XIIème
siècle. C'est la vie d'unité commune du
chapitre IV des Actes. D'autre part, S. Dominique a
rencontré à son époque même
un autre programme de vie apostolique, celui de la mission
des Apôtres : "Jésus les envoya deux
par deux en avant de lui..." leur disant : "ne
vous procurez ni or, ni argent, ni menue monnaie pour
vos ceintures..." "Proclamez que le Royaume
des cieux est tout proche." Cette inspiration est
à l'origine du caractère mendiant de notre
Ordre. Saint Dominique, le premier dans l'Église,
est parvenu à synthétiser ces deux traditions,
à en tirer une idée dont les éléments
sont tellement solidaires qu'à partir de ce moment
ils ne se sont jamais disjoints. Il a fait naître
par cette synthèses une sorte d'espèce
biologique nouvelle - on peut parler de mutation, car
du rassemblement de choses très différentes
est née finalement une réalité
unique et nécessaire comme une nature : l'idée
des Ordres mendiants, des Ordres apostoliques, pour
employer le terme qui l'exprime le mieux. Comme dans
toute synthèse vivante l'unité de cette
idée se réalise par une tension entre
deux éléments essentiels.
Le
mystère de l'Ordre de saint Dominique réside
dans la tension ou le jeu qui se réalise chez
nous entre la mission apostolique d'évangélisation
à laquelle nous sommes députés
et la communion apostolique, la "vita apostolica"
ou vie d'unanimité des Apôtres qui constitue
le type de notre vie. MISSIO - COMMUNIO, ce couple fondamental,
va servir de thème désormais aux derniers
paragraphes de la Constitution fondamentale. Tantôt
on décrit les éléments de la communion
apostolique, qui est le fondement de notre vie dominicaine
et l'on note le retentissement sur elle de la mission
apostolique. Tantôt on signale le mode que notre
mission ou notre ministère reçoivent de
notre communion. S'appuyant ou se combattant tour à
tour, elles vivent et, finalement s'exaltent l'une et
l'autre, l'une par l'autre.
Saint
Dominique, en effet, en réfléchissant
à la façon dont pouvaient se combiner
les divers éléments qu'il relevait dans
les textes du Nouveau Testament a lu finalement le programme
de l'Ordre qui lui parut celui même des Apôtres.
C'était, évidemment, une lecture de son
époque. Aujourd'hui, on ne lit plus tout à
fait de la même façon, ni l'Évangile,
ni les Actes des Apôtres. Est-ce à dire,
pour autant, que le résultat de cette lecture
est périmé ? C'est une tout autre affaire.
Le P. Trémel avec son autorité d'exégète,
estime que la lecture des textes bibliques faite à
chaque époque par des chrétiens fidèles,
même si elle utilise des procédés
d'interprétations aujourd'hui abandonnés,
demeure légitime; si nous n'acceptions pas cela,
nous n'aurions plus le droit de tirer quoi que ce soit
de la Bible et de le croire légitime; nous ne
savons pas, en effet, comment on jugera notre exégèse
dans deux, trois ou quatre siècles. Une seule
chose est certaine : les procédés d'exégèse
ne seront plus absolument les mêmes qu'aujourd'hui.
Nous voyons trop bien ce qui s'est passé dans
les siècles qui nous ont précédés.
Si donc le Saint Esprit ne venait pas en aide aux chrétiens
qui lisent avec un coeur sincère, dans l'unité
et le sens de l'Église, les textes sacrés,
il nous serait absolument impossible aujourd'hui de
prétendre en tirer des conclusions sûres.
À son tour la lecture des textes saints par S.
Dominique, même si, par certains côtés,
elle est critiquable à nos yeux, a cependant
sa pleine légitimité, et l'idée
qu'il s'est faite de l'imitation des Apôtres avec
son couple mission-communion et sa tension interne,
reste parfaitement valables, comme type profondément
évangélique.
Voici
le paragraphe consacré à la "communio
apostolica", la communion des Apôtres. Dans
une rédaction antérieure de ce texte,
nous avions mis un résumé qu'on a supprimé
pour raison de brièveté. Il servait en
quelque sorte d'intermédiaire entre la première
phrase et la deuxième phrase du § 4. Il
exprimait l'idée que S. Dominique se faisait
de la vie des Apôtres dans l'Église naissante
: "Dans la communion fraternelle, célébrer,
scruter, contempler et prêcher, par la parole
et par l'exemple, le Christ Sauveur". Voilà
comment avaient agi et vécu les Apôtres
aux yeux de S. Dominique à travers ses lectures
de l'Évangile et des Actes des Apôtres.
"Dans la communion fraternelle" - "Ils
n'avaient qu'un coeur et qu'une âme" - "Tous
ensemble ils fréquentaient le Temple" -
"célébrer" -"scruter"
c'est un terme de S. Paul - "contempler" c'est
un terme de S. Jean, "et prêcher par la parole
et par l'exemple", c'est manifeste dans les Actes,
"le Christ Sauveur"; on pourrait dire aussi
"le Verbe de Dieu".
Ce
programme d'ensemble du collège des Apôtres,
S. Dominique l'a transcrit pour ses frères par
tous les éléments essentiels de leur vie.
A chacun de ces éléments, en effet, on
peut faire correspondre un élément de
notre vie.
1º
- la vie fraternelle unanime : c'est la communion de
nos communautés;
2º - la pratique des conseils évangéliques
: la Sequela Christi;
3º - la liturgie publique avec les prières
contemplatives; la liturgie, c'est "célébrer";
4º - la contemplation, c'est "scruter",
avec, à la base, l'étude;
5º - une certaine unité visible de la communauté,
c'est l'observance régulière. Nous pré-ciserons
plus tard ce qu'elle est, et pourquoi les XIIe et XIIIe
siècles estimaient que les Apôtres avaient
effectivement mené une vie commune régulière.
Ce
parallèle permet de démontrer d'abord
l'unité de tous les éléments essentiels
de notre vie; il permet aussi de montrer que dans la
forme de notre vie qui est celle des frères comme
des soeurs, tous les éléments s'unissent
dans une collaboration harmonieuse. Comment la louange
de Dieu dans la liturgie et la prédication se
complètent et se nourrissent l'une l'autre; comment
la contemplation se nourrit de l'étude et nourrit
directement la prédication, comment la pratique
des conseils évangéliques prépare
directement la vie en communauté; comment l'unanimité
fraternelle est le premier des témoignages que
nous pouvons donner, quand nous prêchons, de charité
à l'égard du prochain, etc... Ces éléments
se commandent. Nous avons dans notre tradition un cas
bien connu de collaboration, celui que signifie la formule
de saint Thomas si souvent répétée
: “contemplata aliis tradere” - donner aux
autres le fruit de sa contemplation - ou, mieux encore,
la formule complète du même saint Thomas
"appliquer notre âme et celle des autres
à la contemplation". La vraie prédication
doit déborder de l'abondance de la contemplation.
Tout ceci constitue, comme le dit le texte de ce §
4, "la vie apostolique au sens intégral
du terme".
Ces
derniers mots, que je n'ai pas rédigés
moi-même, me sont d'autant plus chers. Ils expriment
une idée pour laquelle j'ai dû me battre
avec ardeur. C'est que la vie apostolique n'est pas
seulement le ministère, mais aussi la forme de
vie qui est propre aux Prêcheurs parce qu'elle
était propre aux Apôtres. Nous imitons
les Apôtres aussi bien par notre communauté
unanime et par notre célébration liturgique,
que par notre prédication. Ainsi dans une seule
formule - la vie apostolique - nous exprimons tous les
éléments fonda-mentaux de notre vie et,
en même temps, leur source évangélique,
leur justification, leur origine dans la volonté
de saint Dominique, et surtout leur solidarité
et inséparabilité foncière.
C'est
pourquoi ce paragraphe 4 est destiné à
remplacer de manière plus efficace et plus heureuse
le § 4,1 des Constitutions Gillet, issu d'une Constitution
de Gand en 1871, qui énumérait les "media",
les moyens essentiels et intangibles destinés
par saint Dominique à poursuivre la fin de l'Ordre.
Le mot de media était malheureux, du point de
vue de la théologie morale : la liturgie, l'eucharistie
n'est pas un "moyen". D'autre part le texte
de Gillet, plus complet que celui de Gand (qui avait
oublié de mentionner l'étude), restait
en quelque sorte gratuit : il n'expliquait ni l'origine,
ni la solidarité, ni l'intangibilité des
éléments qu'il énumérait.
Le § 4, au contraire, en rattachant ces éléments
essentiels à leur source apostolique et à
la volonté de notre Père S. Dominique,
exprime leur intangibilité, leur unité,
et la façon dont ils collaborent les uns les
autres à faire de cette vie dominicaine une source
extraordinaire d'efficacité pour notre mission
dominicaine : notre communion apostolique est la source
de notre mission apostolique. Si nous voulons imiter
les Apôtres en recommençant leur évangélisation,
il faut comprendre qu'il n'est rien de plus nécessaire,
ni de plus efficace que de vivre le type de communion
dont ils ont donné l'exemple à la primitive
Église.