'adressant
un jour à Dominique et à ses frères,
le pape Honorius III qui confirma leur Ordre n'hésite
pas, en les voyant agir, à évoquer les
origines de l'Église où les Apôtres,
dans le dénuement de leur pauvreté volontaire
et la puissance de l'Esprit, s'élançaient
dans le monde pour « évangéliser
» partout le nom du Seigneur Jésus Christ
et multiplier les croyants.
C'est
à ces origines en effet que réfère
le titre de vir evangelicus « un homme selon l'Évangile
» qu'on voit donner à Dominique par ses
contemporains et qu'il emploie lui-même dans sa
règle pour rappeler à ses frères
leur inspiration foncière. Il ne s'agit pas là
d'une épithète vague. L'idéal évangélique
qu'il décrit est des plus précis à
ses yeux, en même temps que d'une extrême
richesse. Il s'identifie dans l'espèce à
celui que décrit l'expression vir apostolicus
« selon la forme des Apôtres», ou
celui qu'indiquait Grégoire IX lorsqu'il évoquait
Dominique aux jours de la canonisation: « En lui
j'ai connu un homme qui pratiquait dans sa plénitude
la règle des Apôtres et je ne doute pas
qu'il ne leur soit associé dans le ciel. »
L'histoire
en effet s'est chargée à l'époque
d'inscrire dans le type ou le modèle des Apôtres,
à l'aide de quelques versets du Nouveau Testament,
un programme d'ensemble d'imitation du Sauveur et de
ses douze compagnons. L'idéal n'est pas simple.
Il rassemble dans une synthèse des éléments
dont, au long des siècles, l'apparition dans
la conscience des chrétiens et l'évolution
dans les Institutions de l'Église ont été
très diverses et même divergentes. On y
discerne deux grandes traditions auxquelles on peut
donner les noms sous lesquels elles sont apparues de
règle des Apôtres, formule de prédication
« itinérante » et mendiante, et de
vie apostolique, vie d'unanimité religieuse dans
la communauté.
La
règle des Apôtres
On
connaît le moment exact où l'idéal
de la règle des Apôtres entra dans la pratique
de Dominique. C'était à Montpellier, au
printemps de 1206. Revenant avec son évêque
d'un long voyage à travers l'Europe, au cours
duquel ils avaient résolu de se consacrer à
l'évangélisation des païens du Nord,
ils avaient rencontré les légats d'Albigeois
découragés par l'inutilité de leurs
efforts auprès des dissidents cathares et vaudois,
qui opposaient à leur prédication l'attitude
du clergé à leurs yeux contraire à
l'Évangile. Dans un élan subit de l'Esprit,
l'évêque consulté avait conseillé,
« délaissant tout autre souci», de
« prêcher avec plus d'ardeur que jamais
» ; mais il fallait, « pour fermer la bouche
des méchants, agir et enseigner, selon l'exemple
du Maître aimant, se présenter dans l'humilité,
aller à pieds, sans or et sans argent, bref imiter
en tout la forme des Apôtres». Et sur le
champ, l'évêque accompagné de Dominique,
s'était mis à prêcher de la sorte
avec les légats. Dominique conserva jusqu'à
la fin de sa vie cette façon de prêcher
l'Évangile dans la pauvreté évangélique
et il la transmit à ses frères.
Il
se conformait ainsi au programme donné par le
Christ aux Apôtres, selon saint Matthieu (Mt 10),
lorsqu'il les envoya prêcher « deux par
deux » devant lui, dans les bourgades de Galilée.
L'analyse qu'on fait à l'époque de ces
textes met en valeur cinq éléments. 1-
On ne peut prêcher au nom du Christ si l'on n'a
pas mission visible, car la mission visible de l'Église
est l'expression quasi sacramentelle de la volonté
du Christ. 2- C'est l'Évangile qu'on doit prêcher
: « Le royaume des Cieux est proche, convertissez-vous
et croyez à l'Évangile. » 3- Dans
une pauvreté totale : « Ni or, ni argent,
ni monnaie » sur soi, dépendant pour la
subsistance de chaque jour de ceux auxquels on prêche.
Ce que le XIIIe siècle traduit de façon
très concrète par la mendicité
quotidienne de porte en porte. 4- En passant de village
en village sans posséder de « logis certain
» (locus certus). 5- Enfin, en allant «
deux par deux », dans un minimum de vie commune,
car, disait saint Grégoire, il faut être
au moins deux pour pratiquer la charité fraternelle.
Bientôt
laissé à lui-même par la mort de
son évêque et le départ des légats
et de leurs compagnons, Dominique en pratiquant cet
idéal a vraiment revécu l'Évangile
en toute liberté, jusque dans les moindres détails.
Il mendie son pain de porte en porte, marche nus pieds,
loge au hasard des hospitalités qu'on lui offre
(plus tard, quand il vivra dans un couvent, il n'y aura
pas de cellule). Sillonnant le pays de Toulouse et de
Carcassonne, il évangélise au passage
les bourgades et les cités. Il pleure certain
jour sur une ville avant d'y pénétrer,
comme Jésus. II lui arrive souvent de passer
la nuit tout entière en prière, aussi
comme Jésus, criant dans sa supplication : «
Seigneur ayez pitié de votre peuple! Que vont
devenir les pécheurs ? » C'est la pénitence
et la foi qu'il prêche, selon l'Évangile
de saint Matthieu qu'il porte toujours avec lui, ou
les Épîtres canoniques. Son compagnon -
car il a toujours avec lui le socius évangélique
- est un clerc de bonne volonté, un frère
convers cistercien, un abbé, un évêque.
On le poursuit de sarcasmes; des enfants lui jettent
de la paille ou de la boue; des assassins se cachent
pour lui faire un mauvais sort; lui, chante, tout heureux
d'offrir une pénitence pour le salut d'autrui
et persuadé qu'après avoir été
purifié par son sang, il obtiendra la victoire
pour le salut des autres. Il se sent si léger
de cet abandon dans la pauvreté totale, si joyeux
de ressembler à son Maître, prêchant
comme lui au milieu d'ennemis qui l'épient et
tout proche des pauvres du Christ! Bien qu'il n'ait
pas une pierre où reposer sa tête, il a
quand même son Béthanie, cette maison de
Prouille dans laquelle, en 1207, il a recueilli de pauvres
filles venues de l'hérésie et abandonnées
par leurs proches.
Le
programme d'évangélisme que l'on vient
d'évoquer à l'origine des Prêcheurs
est encore celui d'un semi-solitaire. Or dans ce programme
de prédication apostolique, Dominique n'a pas
vu seulement une formule de vie individuelle, mais le
propos d'un ordre communautaire. C'est là qu'on
découvre à la fois son génie et,
d'autre part, incontestablement, l'intervention de l'Esprit
Saint. Une double difficulté de stabilité
et d'incompatibilité semblait en effet s'opposer
à l'extension d'un tel programme à la
communauté d'un Ordre religieux.
De
libres prédicateurs évangéliques,
l'Église en avait vu beaucoup à travers
son histoire. Au XIIIe siècle, elle en avait
même trop vu, peut-être. Car c'est la rançon
de la libre prédication itinérante que
son instabilité, sa facilité à
sombrer dans une certaine anarchie, voire dans le schisme
et même l'hérésie. Vaudois et cathares
n'étaient-ils pas là pour le prouver,
précisément ? C'est pourquoi à
l'époque de saint Dominique, il n'était
pas courant d'imaginer que la tradition de la prédication
itinérante et mendiante pût fournir le
programme d'un mouvement stable et catholique.
En
outre, il semblait à priori impossible qu'il
pût s'inscrire dans une institution communautaire
permanente. S'en aller sur les routes, prêcher
de bourg en bourg et n'avoir pas de « logis certain
», cela ne s'oppose-t-il pas directement à
la vie de communauté ? Bien plus, pratiquer la
pauvreté mendiante, vivre au jour le jour d'une
charité de hasard, est-ce possible aux membres
d'une institution permanente ? Une communauté
qui veut durer doit prévoir des vieillards, des
malades qui se soignent, des prédicateurs qui
étudient ou se reposent, des frères novices
qui se forment. N'y a-t-il pas dès lors incompatibilité
d'esprit entre l'abandon à la Providence quotidienne
des prédicateurs mendiants et la mentalité
malgré tout installée des religieux d'une
communauté stable ? La preuve de cette incompatibilité,
c'est l'histoire de saint François qui, précisément
à cause de son attachement à la pauvreté
évangélique, ne voulait pas que les frères
aient des couvents; il fallait qu'ils logent dans des
retraites provisoires, des grottes, de si pauvres masures
que nul ne s'avisât d'en réclamer la propriété
et qu'ils accepteraient d'ailleurs d'abandonner si on
les contestait. Il voulait aussi que nul ne soit appelé
supérieur. II ne voulait même pas que les
frères fassent des études. S'institutionnaliser,
ne serait-ce pas s'embourgeoiser ?
On a parlé de génie nécessaire
pour surmonter de telles difficultés. Peut-être
a-t-il suffi à Dominique d'avoir un sens pénétrant
de l'Évangile ? Car c'est dans l'Évangile
qu'il a découvert, par son histoire personnelle
d'ailleurs, qu'une institution communautaire perpétuelle
était non seulement possible à l'intérieur
de l'idéal de prédication des Apôtres,
mais même indispensable pour que cette prédication
fût totalement apostolique.
La
vie apostolique
On
rejoint ici la deuxième tradition évangélique
des Apôtres qui s'est exprimée dans l'oeuvre
comme dans la vie de saint Dominique : la vie apostolique.
Cette tradition, indépendante de la tradition
évangélique de la prédication itinérante,
lui est largement antérieure et tient dans l'histoire
des mouvements de perfection de l'Église une
place éminente puisqu'elle se confond en effet
avec la tradition cénobitique, c'est-à-dire
communautaire, du mouvement monastique.
Il
faut savoir que pendant un millénaire ce sont
les moines, retirés du monde jusqu'à vivre
au désert, qui se sont fixé pour idéal
de maintenir au sein de l'Église l'idéal
de la « vie apostolique », la « communauté
sainte » des premiers chrétiens à
Jérusalem, quand « la multitude des croyants
n'avait qu'un cour et qu'une âme, et que nul n'appelait
sien ce qu'il pouvait avoir, car tout était commun
entre eux » (Ac 4,32). Dès son exorde,
la Règle de saint Augustin l'évoquait
justement : « En premier lieu, frères très
chers, veillez à vivre en votre maison dans l'unanimité,
n'ayant qu'un coeur et qu'une âme en Dieu, puisque
c'est pour cela que vous vous êtes réunis»,
pour exprimer aussitôt après avec netteté
la condition de base, la pauvreté individuelle
:
«
Aussi n'appelez rien votre propriété,
que tous vos biens soient en commun, et que le supérieur
distribue à chacun le vivre et le vêtement,
non pas à part égale, car vous n'avez
pas tous une égale santé, mais selon les
besoins de chacun. Ainsi pouvez-vous lire aux Actes
des Apôtres que tout était commun entre
eux et qu'on distribuait à chacun selon ses besoins.
»
Cet
idéal n'avait pas inspiré que des moines.
A l'époque de la Réforme grégorienne
(XIe siècle), il avait atteint aussi largement
le clergé, spécialement les clercs d'un
bon nombre de cathédrales, ceux qu'on appelait
les « chanoines », et les avait décidés
à vivre désormais en commun, sans propriété
personnelle au coeur de leur diocèse, à
l'imitation des Apôtres au coeur de l'Église
de Jérusalem. Le prologue des constitutions des
chanoines Prémontrés qui, avec la plupart
des chanoines « réguliers » avaient
adopté la Règle de saint Augustin, en
expliquait très clairement la signification :
«
Puisque la règle nous fait précepte de
n'avoir qu'un coeur et qu'une âme dans le Seigneur,
il est juste que vivant sous la même règle,
liés par les veux de la même profession,
nous nous trouvions également unanimes dans l'observance
de notre règle de chanoines, en sorte que l'unité
que nous devons conserver dans nos coeurs soit réchauffée
et représentée au-dehors par l'uniformité
de nos moeurs. Or il est bien certain qu'on pourra pratiquer
cette observance et la conserver en mémoire avec
plus d'à propos et de plénitude si l’on
confie à l'écriture ce qu'il convient
de faire, si chacun peut apprendre par le témoignage
d'un texte la façon dont il doit vivre, si nul
n'a la permission de changer, d'ajouter, de retrancher
quoi que ce soit par propre volonté. Car il nous
faudrait craindre, si nous négligions les moindres
détails, une déchéance progressive
»
II
semble qu'aucun texte de moine n'a mieux exprimé
que ce texte de chanoine - et plus tard, on le verra,
des dominicains - l'inspiration fondamentale de la vie
commune régulière : la charité
fraternelle « unanime » et sa dérivation
directe de l'idéal apostolique de Jérusalem;
la bienfaisance d'une uniformité sensible («
qui réchauffe et représente au-dehors
l'unanimité intérieure »); le rôle
des observances et du texte écrit d'une règle
(pour éviter « une déchéance
progressive »).
Le
plus remarquable cependant est qu'en passant par les
chanoines réguliers, l'idéal de la vie
apostolique ait subi une série de transformations
ou mieux de redressements, par rapport à l'interprétation
monastique, qui présentent la vie commune régulière
et pauvre des Apôtres comme la préparation
directe au ministère des âmes. Si les Actes
des Apôtres, nous fait-on remarquer, rappellent,
aussitôt après la description de la vie
fraternelle unanime et désintéressée
de la communauté primitive de Jérusalem,
que les Apôtres « rendaient témoignage
de la résurrection de Jésus Christ avec
une grande puissance et qu'une grande grâce était
sur tous u, n'était-ce pas pour montrer avec
évidence que « ceux-là seuls sont
aptes à l'office de prédication qui ne
possèdent le bénéfice d'aucune
richesse de la terre et qui, parce qu'ils n'ont rien
en particulier, possèdent tout en commun ? »
Le
ministère des âmes que les simples moines
ne pouvaient pratiquer, devient de la sorte l'un des
motifs essentiels de la vie apostolique. Et l'on voit
alors, dans l'histoire de la pauvreté cléricale,
le récit évangélique de la mission
des Douze se conjuguer avec celui de la vie au cénacle
:
«
Lorsqu’il les envoya prêcher, ainsi que
dit saint Marc (6,8), il leur fit précepte de
ne rien emporter en chemin, si ce n'est un bâton,
pas de besace, pas de pain, pas d'argent dans leur ceinture...
Car ceux-là seuls sont aptes à l'office
de prédication qui ne possèdent rien en
propre... Comme des soldats légers (expediti),
libérés de tous les obstacles, ils combattent
pour le Seigneur contre les vices et les démons,
armés de leurs seules vertus et du glaive de
l Esprit Saint. »
L'idéal
apostolique est ainsi ramené clairement vers
le ministère des Apôtres et l'on comprend
pourquoi, dans une querelle qui traversa tout le XIIe
siècle, les chanoines réguliers avaient
revendiqué une prérogative dans (imitation
des Apôtres, par rapport aux mornes et aux clercs
séculiers. Clercs par définition, à
la différence des moines, « ils succédaient
au Christ et aux Apôtres dans la prédication,
le baptême et les autres sacrements de l’Église».
En outre, pratiquant la communauté, l'observance
régulière, la prière liturgique
et l'unanimité, à la différence
des séculiers, ils étaient seuls à
exercer à la fois le ministère et la forme
de vie des Apôtres.
Or
Dominique a été l'un de ces chanoines
réguliers, au chapitre de la cathédrale
d'Osma, en Castille, et il en a revécu intensément
l'idéal dans les années qui suivirent
son entrée, entre 1197 et 1199, lorsque son chapitre
décida de reprendre la plénitude de pauvreté
communautaire de la Règle de saint Augustin,
qui s'était un moment détendue, et obtint
du pape une bulle pour consacrer ce retour à
l'esprit des Apôtres.
Dominique
conserva jusqu'à l'institution de l'Ordre des
Prêcheurs son titre de chanoine d'Osma. Il resta
fidèle toute sa vie, même entre 1206 et
1215 dans son ministère languedocien, aux données
essentielles de l'idéal apostolique des chanoines
réguliers : vie de prière contemplative
intense, attachement à la prière liturgique
officielle de l'Église, besoin de vie communautaire
fraternelle, goût de l'unanimité. Persuadé
que l'imitation complète des Apôtres comportait
en même temps que l'itinérance mendiante,
la vie du Cénacle à laquelle il restait
attaché, pourquoi aurait-il sacrifié l'une
à l'autre ?
D'ailleurs
les « apostoliques » dissidents eux-mêmes,
les cathares, acceptaient certaines installations d'appui.
Les « parfaits » itinérants recevaient
l'hospitalité dans des communautés tenues
par des diacres ou des dames cathares. Les communautés
des « parfaites », qui conservaient le droit
de posséder, servaient aussi de point d'appui
à la prédication des « parfaits
». Saint Dominique a lui-même appuyé
dès 1207, sa prédication mendiante par
un centre de ce genre, à Prouille, on l'a vu.
Ainsi s'est organisé le premier de tous ses couvents.
Les moniales recevaient les biens et accueillaient les
prédicateurs au terme de leurs tournées.
Mais
en 1215, saint Dominique n'en reste pas là. Il
fonde sa communauté avec des frères, cette
fois. Il a reçu à Toulouse une maison
où il s'installe. Ce sera le cénacle où
séjourneront ses novices, où travailleront
les étudiants qu'il mènera chez le maître
de théologie du chapitre de la cathédrale,
où les frères pourront se reposer entre
les prédications. De fait, l'acte de fondation
de la « Prédication » de Toulouse,
c'est le nom qu'on donne à la maison, y prévoit
toutes sortes de gens occupés à se préparer,
à refaire leurs forces, à se guérir
en cas de maladie. L'évêque leur accorde,
pour subvenir à leurs nécessités
et à l'achat des livres, une part des dîmes
du diocèse. Il leur confère en même
temps leur mission de prédication pour l'étendue
de son diocèse.
Les
frères imitent donc les Douze dans la totalité
de leur vie. Comme eux, ils appuient leur parole de
salut par le témoignage de leur charité
fraternelle (Ac 4,33), comme eux, ils se réservent
à la prière, qui intercède et loue,
et à la prédication (Ac 2,46 ; 3,1 et
6,4). Comme eux, « ils puisent dans l'allégresse
aux sources vives du Sauveur» (Is 12,3) par la
réflexion et la contemplation, avant «
d'en partager les eaux sur les places publiques »
(Pr 5,16). Un voyageur très attentif, Jacques
de Vitry, qui rencontra les premiers Prêcheurs
à Bologne vers 1222, les décrit sous le
titre de « chanoines-prêcheurs ».
C'est bien cela. En 1216, déjà, lorsque
pour satisfaire à la requête du pape et
du IVe concile de Latran, Dominique et ses frères
choisissent la Règle de saint Augustin et la
complètent par des observances régulières,
c'est aux chanoines de Prémontré qu'ils
les empruntent et Dominique fait inscrire en tête
des textes qu'ils adoptent le prologue de Prémontré
qu'on vient de commenter. Désormais on peut bien
dire qu'il a marié la vie itinérante de
l' « apostolique » mendiant à celle
du chanoine régulier au cénacle, la «
Vie » à la « Règle apostolique
», C'est ce qu'exprime avec bonheur l'antienne
de l'office liturgique : virum canonicum auget in apostolicum
: « Il fait grandir l'homme de la règle
jusqu'à l’apôtre. »
Synthèse
évangélique
Mais
qu'on y regarde de plus près. Les deux morceaux
ne sont pas soudés l'un à l'autre. La
discontinuité est même considérable.
Il suffit de noter le caractère très disparate
des deux types de pauvreté que le Prêcheur
doit successivement pratiquer. L'un, la pauvreté
personnelle, avec jouissance de revenus communs dans
la maison; l'autre, la mendicité dans la prédication.
Certes, en 1215, on n'avait accepté de l'évêque
comme moyen de subsistance que la moitié de la
troisième part des dîmes du diocèse,
c'est-à-dire la moitié de cette portion
des dîmes que le Droit d'Église réservait
classiquement aux pauvres. Les frères étaient
traités en pauvres et ce qu'ils recevaient avait
été précisément donné
par les fidèles auxquels ils adressaient le pain
de la parole de Dieu. En outre, la charte de fondation
de l'évêque multipliait les dispositions
de détail pour donner à ce don régulier
l'aspect précaire d'une aumône. II restait
que ce don était un revenu, des ressources périodiques
et certaines. Que devenait alors la spiritualité
d'abandon quotidien à la Providence, qu'à
la même époque des vaudois convertis naguère
par saint Dominique - les Pauvres catholiques - pratiquaient
sous ses yeux avec une toute autre clarté ?
«
Nous avons renoncé au siècle, disaient-ils
dans leur propos de vie sanctionné par le pape
en 1208-1212, et nous avons donné aux pauvres
ce que nous possédions, selon le conseil du Seigneur.
Et nous avons décidé d'être des
pauvres, en telle sorte que nous n'ayons aucune espèce
de souci du lendemain et ne recevions de quiconque or,
argent, ni rien de tel, sauf le vêtement et la
nourriture de chaque jour. »
On
voit bien qu'entre 1215 et 1220, saint Dominique n'a
cessé de se préoccuper de cette situation.
Dès 1219, il a pris sa décision. Il vient
de passer par l'Espagne; un couvent avait été
fondé à Madrid grâce au don d'une
riche propriété : il transforme ce couvent
en une maison de moniales, où les frères
seront désormais les hôtes, mais non plus
les propriétaires. II passe à Paris :
les frères de saint Jacques ont reçu de
riches dîmes d'un Seigneur du Sud de l'Ile de
France, très lié avec les dominicains;
il fait abandonner ces dîmes à des moniales
cisterciennes. Il arrive à Bologne; le procureur
se présente, tout réjoui : il vient de
recevoir du Seigneur Galiciani une magnifique charte
de donation; saint Dominique prend la charte et la déchire.
Il passe à Rome et il obtient du pape une bulle
dont on n'a pas assez relevé l'importance, la
déclaration que la pauvreté mendiante
ou évangélique de l'Ordre sera désormais
le moyen formel de la rémission des péchés
du religieux.
Comprenons
bien la formule : In remissionem peccatorum. La conversion,
ou profession religieuse, était depuis toujours
considérée comme un second baptême;
elle faisait passer, comme la pénitence publique,
de l'état de péché ou de mort,
à l'état de vie ou de salut. Et l'oeuvre
qui était enjointe aux religieux par l'Église,
en qualité de pénitence de salut, c'était
l'engagement et la pratique de sa règle. En 1215,
exactement dans la bulle du 21 janvier 1217, qui couronnait
la série des confirmations demandées au
pape par Dominique, il était précisé
que les travaux apostoliques des Prêcheurs seraient
désormais pour eux l'instrument de la rémission
des péchés. C'était déjà
beaucoup. Au lieu de la vie d'observance, les travaux
apostoliques des Prêcheurs devenaient leur moyen
privilégié de sanctification. Et maintenant,
en 1219, le pape fait de la pauvreté mendiante
dans la prédication, le moyen de sanctification
et de vie éternelle. On comprend pourquoi, à
quelques semaines de là, Dominique peut demander
et obtenir du chapitre général réuni
à Bologne à la Pentecôte 1220, la
déclaration de la pauvreté mendiante de
l'Ordre. Entendons bien : pas seulement, comme en 1215,
la pauvreté mendiante du prédicateur en
voyage, mais la pauvreté mendiante de tout l'Ordre,
c'est-à-dire même des couvents. On institue
la mendicité conventuelle.
Tous
les jours, deux frères quittent le couvent pour
mendier dé porte en porte et le couvent se nourrit
des aliments obtenus par la quête. Comme le prédicateur
en tournée, il attend chaque jour de la Providence
ce qu'elle veut bien lui procurer par la charité
du quartier. Les origines dominicaines sont pleines
de scènes touchantes de mendicité conventuelle
et de réponses surnaturelles. On en rappellera
certaines. Mais la mendicité la plus émouvante
n'est-elle pas celle de Dominique lui-même ? Dans
un petit village de Vénétie, à
Dugliolo, un matin, il quête son pain. Un homme
lui donne un pain entier. Dominique se met à
genoux pour le recevoir. Il est au faîte de sa
renommée dans l'Église, ami du pape Honorius
III, du cardinal Hugolin et de bien des prélats;
chargé d'organiser en Italie du Nord une action
d'ensemble aussi capitale aux yeux de la papauté
que celle à laquelle il a participé naguère
en Languedoc. Et c'est ce fondateur, ce grand serviteur
de Dieu qui se met à genoux parce qu'un inconnu
lui donne un pain entier!
Tel
est l'esprit de la législation qu'au mois de
mai 1220, cinq ans après la fondation, Dominique
fait inscrire dans les premières constitutions
des Prêcheurs en quatre mots seulement : possessiones
et redditus nullatenus recipiantur : « On n'acceptera
ni propriété, ni revenus, d'aucune sorte.
» Il n'est pas non plus question de travail manuel
pourtant universel parmi les religieux à l'époque.
Dominique a tranché comme les vaudois, pour lesquels
la mission de prêcher comportait l'interdiction
de se livrer à un autre travail que spirituel
: « Travaillez, avait dit l'Écriture, pour
une nourriture qui ne périt pas » (Jn 6,21).
Que
reste-t-il alors pour subsister, sinon l'aumône
précaire des fidèles ? Les ordres mendiants
sont fondés. C'est-à-dire, des ordres
fermement communautaires et, cependant, abandonnés
comme les prédicateurs itinérants à
la Providence quotidienne. Dominique est bien en droit
de donner à ses frères, pour animer leurs
exercices et inspirer leurs attitudes, l'image exemplaire
du véritable prédicateur évangélique
dont les constitutions de 1220 contiennent une évocation
remarquable. Le législateur se situe en cet instant
crucial où se rencontrent et s'articulent les
deux parties de la vie des Apôtres, à l'heure
où, renouvelé, instruit, armé des
énergies et des compétences acquises dans
la communauté religieuse, le Prêcheur va
s'acquitter de sa mission d'Église :
«
les frères qui en sont capables, lorsqu'ils devront
quitter le couvent pour aller en prédication,
recevront du prieur le compagnon de route qu'il estimera
convenable à leurs habitudes et à leur
dignité. Ils prendront la bénédiction.
Alors ils s'en iront et se comporteront partout comme
des hommes qui cherchent à procurer leur salut
et celui du prochain. En toute perfection et esprit
religieux, comme des hommes évangéliques,
suivant les traces de leur Sauveur, parlant avec Dieu,
ou de Dieu, en eux-mêmes ou avec le prochain,
ils éviteront la familiarité des compagnies
suspectes. En s'en allant ainsi pour exercer le ministère
de la prédication, ou voyageant pour d'autres
causes, ils ne recevront, ni ne porteront, or, argent,
ni monnaie, ni quelque cadeau que ce soit, sauf la nourriture,
le vêtement et autres objets de nécessité,
et les livres. Nul de ceux qu'on députe au ministère
de la prédication et à l'étude
ne doit recevoir de charge ou d'administration temporelle,
afin qu'il puisse plus librement se disposer à
bien remplir le ministère spirituel qu'on lui
a confié, à moins que d'aventure on ne
trouve personne pour s'occuper de ces nécessités,
car il n'est pas mauvais qu'on soit par moment retenu
par le souci de la journée présente. »
La
simplicité apparente des textes et de la fondation
ne doit pas dissimuler l'énorme difficulté
qu'il y avait à réaliser la synthèse
de tant d'éléments disparates, portés
par des traditions historiques différentes, indépendantes,
anachroniques. La préhistoire des ordres apostoliques
comme leur histoire ultérieure suffit à
souligner la gravité du problème.
Qui
ne devine également la guerre continuelle que,
depuis l'origine, se livrent à propos du temps,
des forces physiques, des dispositions psychologiques
des religieux mendiants les éléments souvent
antithétiques que rassemble leur vie ? Et pourtant
la guerre n'est pas inéluctable et il n'est pas
difficile de montrer que, plus profondément,
ces éléments s'appellent et se complètent.
Mais
la vraie réponse à ces doutes sur l'unité
profonde, essentielle du type réalisé
au XIIIe siècle par les Ordres mendiants, spécialement
par l'Ordre des Prêcheurs, est ailleurs. Si l'on
revient à l'origine et aux diverses étapes
de la fondation de saint Dominique, on met sans peine
en lumière sa cause, au sens fort du terme, dans
la psychologie du fondateur. N'était-ce pas la
méditation sans cesse reprise du thème
évangélique de l'imitation des Apôtres,
la volonté tenace de mieux rejoindre l'intégralité
de cet idéal ?
Or,
de même qu'il existe une cause subjective d'unité
dans l'inspiration du fondateur, il existe une forme
objective d'unité dans le terme qu'il a visé.
Les Apôtres ont existé, et les diverses
activités que successivement moines, chanoines
ou mendiants se sont efforcés d'imiter sous les
nom de vie et de règle apostolique, les Douze
les ont synthétisées dans leur destinée
personnelle. En méditant l'Écriture, en
revenant sans cesse sur les paroles de Jésus,
les religieux mendiants avaient le moyen de renouveler
sans cesse l'inspiration unique des éléments
de leur genre de vie. Il n'était pas besoin d'abstraire,
ni de penser longuement. Les grandes figures de Pierre,
de Jean, de Jacques ou d'André, présentes
aisément à leur coeur comme à leur
imagination, les ramenaient tour à tour sans
aucune incompatibilité à chacun de ces
éléments. Ce n'était pas un texte
mort qui leur fournissait la synthèse, mais un
exemple vécu, toujours vivant, la présence
des chefs de file transcendants, dont les images composites
finissaient d'ailleurs par se fondre en celle de Jésus
Christ, le Maître, le Sauveur « dont ils
suivaient les traces, comme des hommes évangéliques
».
Et
c'est pourquoi, semble-t-il, la seule dénomination,
on dirait même la seule définition adéquate
des Ordres de prédication mendiante dont les
Prêcheurs ouvrent la marche au début du
XIIIe siècle, est celle d'Ordres apostoliques.
Cette expression n'a-t-elle pas seule l'avantage de
manifester le principe évangélique qui
les a suscités, a rassemblé au long des
siècles les éléments de leur institution,
surtout a fourni le ressort essentiel de leur unité,
en même temps que leur source vive dans la sainte
Écriture: le modèle des Apôtres
?
L'évangélisme
des Prêcheurs
Cette
pratique de vie rejaillit sur l'Ordre sans retard en
l'illuminant d'un halo de joie évangélique
incomparable. Les textes primitifs de la vie de l'Ordre,
si nous savons les regarder, manifestent en effet une
sorte d'aurore évangélique, imagée
et sensible, ainsi que chez les Franciscains, jusque
dans les détails les plus extérieurs.
D'abord,
évidemment dans des scènes de pauvreté.
On connaît l'épisode du repas des anges
que Fra Angelico a souvent illustré, plus émouvant
sans doute dans le récit sans fioritures du procureur
lui-même : « Un jour où je veillais
au service des frères au réfectoire...
le pain vint à manquer. Frère Dominique
fit signe d'en mettre devant les frères. Je lui
dis qu'il n'y en avait pas. Alors le visage rayonnant,
il leva les mains, loua le Seigneur et lui rendit grâces.
Au même instant entrèrent deux hommes portant
deux corbeilles, l'une pleine de pain, l'autre de figues
sèches, en sorte que les frères eurent
abondamment de quoi manger. » De semblables distributions
providentielles, la multiplication du pain ou du vin,
l'arrivée d'une grosse somme apportée
par un marchand ou versée par le roi saint Louis
à l'heure de la pire détresse du prieur
ou du provincial qui bâtit, font l'objet de nombreux
récits.
Le
cas est parfois moins classique : un jour, les compagnons
de route du bienheureux Jourdain de Saxe sont pris d'une
si bruyante allégresse à la vue des maigres
croûtons rapportés par le frère
quêteur, que les passants s'en inquiètent
avant de s'en édifier. Deux frères qui
n'avaient point trouvé de nourriture furent sur
le soir accostés par un pèlerin qui leur
prédit un prompt réconfort puis disparut.
N'était-ce pas le Christ ? Deux autres avaient
marché tout le jour sans rien demander. Ils sentirent
finalement cruellement la faim. La route était
déserte. Un hameau enfin se présente.
Le plus fatigué voudrait mendier sur le champ;
le plus affamé attendrait volontiers un village
plus riche; le premier dit : « Mon frère,
ne savez-vous pas que le Seigneur peut nous donner aussi
bien une belle aumône dans un tout petit village
que dans un village très riche ? » Et l'autre
frère de répondre : « Je le sais
bien qu'il le peut, mais il n'en a pas coutume ! »
Tandis qu'on se dispute, la châtelaine de Sainte-Maxence
vient à passer. Elle fait aussitôt servir
un repas par son jeune fils; les frères prient
pour ce bel enfant : son bienfait sera récompensé,
il sera Prêcheur à son tour !
Mais
pourquoi se limiter aux moments de pauvreté mendiante
? Ce sont tous les instants de la vie des Prêcheurs
qui brillent du reflet de l'Évangile, de la naissance
religieuse à la mort. « Je n'ai pas lu,
dit l'un d'entre eux, que Jésus ait été
moine blanc, ni moine noir, mais pauvre prêcheur,
et je veux suivre ses traces. » C'est le motif
même d'une conversion.
Et
voici une mort : Quand le prieur de Todi eut rendu son
âme généreuse au Seigneur, le provincial
se vit contraint par le texte de l'Évangile du
jour de faire homélie sur le thème : «
Il arriva que le mendiant mourut et fut porté
par les anges dans le sein d'Abraham. »
Aussi
les fils de Dominique aiment-ils à retrouver
dans l'Écriture les types et les symboles de
leur vocation. Avec l'aide des commentaires patristiques,
ils en dressent des listes étonnantes par leur
richesse et leur inattendu. Un grand nombre de paraboles,
dont celle des ouvriers de la onzième heure possède
par surcroît une résonance de fin du monde,
s'appliquent à eux. Surtout celle du semeur.
« Le semeur est sorti pour semer... » N'ont-ils
pas commencé les grandes semailles de l'Europe
chrétienne en même temps que du monde païen
o assis à l'ombre de la morte ? L'Évangile
leur fournit la matière, la forme, le mode de
leur prédication. C'est à cause de l'Évangile
qu'ils s'efforcent de prolonger le ministère
du docteur par celui du pacificateur lorsque s'achève
le sermon, l'orateur s'efforce par une action directe
et personnelle, de ramener la paix entre parents, lignages
et cités.
Mais
contre les vices et le démon - comme dans l'Évangile
encore - ils se transforment en combattants, rassemblant
toutes les armes du jeûne et de la prière,
pour arracher à l'adversaire les âmes enchaînées.
II n'est pas jusqu'aux plus humbles instruments de leur
vie de routier que l'Évangile n'anime à
leurs yeux. Le bâton, explicitement permis et
prévu par le texte de saint Marc : « N'ayez
qu'un bâton », c'est évidemment un
symbole : c'est la Vierge qui, dans toutes ses difficultés,
soutient l'Ordre qu'elle a obtenu par ses prières,
fondé, enrichi, défendu.
La
Vierge n'est-elle pas spécialement présente
au couvent, dans ce Bethléem - c'est-à-dire
« maison du pain » - de la doctrine, où
les Prêcheurs préparent le pain de tous
? Oui, c'est la crêche même que vient chercher
le postulant chez les Prêcheurs : l'étable
de la pénitence, l'enclos de la continence, avec
la pâture de la doctrine, l'âne de la simplicité
et le boeuf de la discrétion, Marie l'illuminatrice,
Joseph le nourricier et Jésus le Sauveur.
Aussi
quel enthousiasme quand on propose aux frères
d'aller remplir leur ministère dans les lieux
mêmes qu'ont sanctifiés les pas du Rédempteur!
L'histoire dominicaine a conservé le souvenir
du « chapitre des larmes », en 1230, où
sur la demande du Maître général,
tant de frères, émus jusqu'aux larmes
de générosité apostolique, se proposèrent
pour aller en Terre Sainte, qu'il ne resta plus à
leur supérieur qu'à s'offrir lui-même
à les accompagner.
Le
Crucifix peint au mur de chaque cellule - le «
livre de l'Amour divin » -, les images et les
statues de la Vierge, l'émouvante procession
du Salve à la fin des Complies, les dévotions
foisonnantes à l'humanité du Sauveur,
à sa Mère, à ses saints, mille
détails de la vie quotidienne renouvellent à
tout instant, par le truchement du sensible, la présence
des personnages évangéliques.
La
proximité, la facilité et l'intimité
de cette conversation céleste sont presque inimaginables
aujourd'hui. C'est chose plus simple au XIIIe siècle,
où la mentalité objective et concrète,
même chez les intellectuels Prêcheurs, favorise
les ferveurs de l'imagination. Mais plus encore que
ces dévotions sensibles, leur attitude foncière
de prédicateurs mendiants plonge les Prêcheurs
en plein Évangile. Comme naguère sous
les pas des Douze que conduisait le Christ, la nature
elle-même reconnaît son Maître. Elle
s'apaise, elle sert à son tour. Les éléments
se plient à la prédication, la pluie cesse,
un nuage couvre un soleil trop brûlant. Le monde
est renouvelé en ce Noël continu. Une jeunesse
pure rayonne sur le front des frères. La bonne
vieille qui referme un jour violemment son volet, déçue
d'apercevoir sous les traits du frère Paul et
de son soties, jeunes et beaux dans leur simplicité,
ces premiers Prêcheurs qu'elle imaginait barbus
et sombres, comme venant du désert, avait-elle
compris qu'en tous les lieux où passe le petit
troupeau du Messie, il se fait comme une fête
de nouveauté ?
Tel
est le visage évangélique de l'Ordre des
Prêcheurs à ses origines. L'inspiration
évangélique de saint Dominique n'existe
pas seulement en profondeur et ne se manifeste pas uniquement
à la réflexion. Elle a aussi son épanouissement
de surface, sa fleur d'évangélisme. Mais
sans doute est-il plus important encore de noter qu'en
s'efforçant sans cesse d'atteindre plus fidèlement
l'esprit du Seigneur lui-même, par l'imitation
de ses Apôtres, le fondateur a fourni à
ses frères futurs la source permanente et authentique
d'inspiration à laquelle ils doivent toujours
revenir, parce qu'elle est seule capable de renouveler
vraiment leur vie, de la tourner vers l'avenir ? (Source
: Dominicains. L'Ordre des Prêcheurs présenté
par quelques-uns d'entre eux. Cerf, 1980.)