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l'on interroge pour la première fois la vie
d'un de ces saints, et particulièrement d'un
de ces saints fondateurs d'ordres, les voix qui en
sortent paraissent d'abord innombrables et diverses
au point de troubler l'esprit. L'espèce de vertige
ne fera que croître si vous vous appliquez à suivre
pas à pas l'ordre des faits, car ici leur succession
n'apprend rien ou peu de chose. Ces grandes destinées échappent,
plus que toutes les autres, à n'importe quel
déterminisme : elles rayonnent, elles resplendissent
d'une éclatante liberté.
Au
premier examen, le seul génie semble donner à certaines
vies exceptionnelles ce même caractère
d'indépendance, de spontanéité souveraine.
Il n'en est rien pourtant. On pourrait soutenir au
contraire - et par quels illustres exemples! - que
le génie a toujours en soi quelque chose d'hostile
et d'irréductible, et comme un principe de stérilité.
S'il réalise, cette merveille d'inspiration
et d'équilibre qu'est l'oeuvre d'art achevée,
c'est le plus souvent, et quand la divine charité n'y
collabore, par une espèce de spécialisation
monstrueuse qui épuise toutes les puissances
de l'âme et la laisse dévorée d'orgueil
dans un égoïsme inhumain. L'homme de génie
est si peu dans son oeuvre, qu'elle est presque toujours
contre lui un témoignage impitoyable. Au lieu
que l'œuvre du saint est sa vie même, et
il est tout entier dans sa vie.
La
difficulté n'est point vaincue pour autant
: à ce point de la méditation, elle apparaît,
au contraire, presque insoluble. L'expérience
des hommes nous enseigne à pénétrer
assez avant dans leurs intentions par la seule comparaison
- déjà trop cruelle - du public et du
privé. Pas d'attitude, si bien et si patiemment
gardée, qui ne porte en elle sa propre contradiction,
pas de mensonge si compact qui n'ait sa brèche,
ou du moins ne puisse être pris à revers.
Comme le chirurgien apprend la vie sur le mort, comme
le biologiste analyse les déchets organiques
pour tâcher d'y surprendre le secret des échanges
et des fonctions, le moraliste sait qu'il a devant
lui ce personnage d'artifice et de fraude, ce cadavre
camouflé, dont nous sommes nous-mêmes
dupes aussi souvent qu'autrui, jusqu'à ce que
le premier regard du juge, au-delà de la mort,
le fasse voler en éclats. Mais le saint est
devant nous ce qu'il sera devant le juge. Nous touchons
là, d'un regard ébloui, non pas (comme
on voudrait le faire croire) une vie diminuée,
où la mortification retranche sans cesse, mais
la vie dans son effusion et comme à l'éclat
naissant, la vie même, ainsi qu'une source retrouvée.
Retrouvée, car nous l'avions perdue, et sitôt
retrouvée, nous la perdons encore. Le pauvre
nomade, au coeur de ses déserts de sable, dressé à disputer
au sol, pour lui et ses bêtes, un mince filet
d'eau bourbeuse, a peine à croire qu'il est
toujours un pays des fontaines, et que ce sera de nouveau
pour ses lèvres et ses mains ce jaillissement
glacé, ce bondissement plein d'écume
et d'azur.
On
pense qu'un Benoît, qu'un Dominique, qu'un
Ignace nous sont plus proches qu'un Jean de la Croix
ou qu'une Catherine de Sienne, parce qu'ils sont aussi
des législateurs et des conquérants.
Il est vrai qu'ils nous donnent ainsi des leçons
que la prudence humaine peut entendre. Mais que cette
vue est courte! L'ambitieux qui rêverait de trouver
ici une méthode et des recettes originales perdrait
son temps. La sainteté n'a pas de formules,
ou pour mieux dire, elle les a toutes. Elle rassemble,
et exalte toutes les puissances, elle réalise
la concentration horizontale des plus hautes facultés
de l'homme. Pour la seulement reconnaître, elle
exige de nous un effort et que nous participions, en
quelque mesure, à son rythme, à son immense élan.
Sans doute il paraît plus facile de transcrire,
selon le vocabulaire commun, l'Histoire de la fondation
des Prêcheurs plutôt qu'une illumination
d'Angèle de Foligno, et pourtant, s'il était
en notre pouvoir de lever sur les oeuvres de Dieu un
regard unique et pur, l'ordre des Prêcheurs nous
apparaîtrait comme la charité même
de saint Dominique réalisée dans l'espace
et dans le temps, comme sa visible oraison.
Voilà pourquoi les méthodes modernes
de la critique historique, en de telles matières,
n'ont pas fini de nous décevoir. Les vies que
les grandes passions humaines commandent, au-delà de
leur apparent désordre, ont une certaine unité grossière
qui permet de transposer les plus illustres sur le
plan des vies ordinaires, de leur trouver, si l'on
peut ainsi dire, une sorte de dénominateur commun.
Rien de plus monotone que la passion, et qui se répète
si misérablement. César nous fait comprendre
tel ambitieux de chef-lieu de canton et tel fonctionnaire
colonial nous ouvre l'âme de Néron. La
passion prend tout ce qu'on lui cède et ne rend
rien. Au lieu que la charité donne tout, mais
il lui est rendu plus encore. Quelle comptabilité surhumaine
rendrait compte de ce magnifique échange ? Si
l'historien s'en tient à une rigoureuse exactitude,
il nous apprendra peu de chose à l'existence
d'un saint. Les vieilles légendes en disent
beaucoup plus long, parce qu'elles transcrivent en
symbole des réalités profondes. Elles
ont ce caractère d'ingénuité qui
semble dérouter exprès notre logique
et notre expérience. Comment n'auraient-elles
pas ce caractère ? Chaque vie de saint est comme
une nouvelle floraison, l'effusion dans un monde rendu,
par l'hérédité du péché,
esclave de ses morts - d'une miraculeuse, d'une édénique
ingénuité.
En
ce sens, il nous importe peu que Dominique appartînt
ou non à l'illustre famille des Guzmans, et
fût ainsi parent des anciens rois d'Espagne.
C'est assez de savoir qu'il était de sang militaire,
et de l'imaginer petit enfant, avec les cheveux blonds,
presque fauves, les yeux bleus et la peau blanche de
ses ancêtres wisigoths, Ruodric, Wilhem ou Froïla,
au sommet de l'humble tour seigneuriale de Carleruega,
de l'unique « torreon » rectangulaire bâti
par son aïeul, à la frontière du
pays maure, et regardant glisser vers la mer les eaux
pâles du Douro. A l'extrême horizon, bien
au-delà des plaines grises, tigrées par
les rochers rouges du trias, plantées de bruyères
roses, de genêts et de salicornes, avec ses fourrés
de lavande, d'hysope et de romarin, où paissent
les petits pourceaux noirs, la sierra de Guadarrama
lève au ciel ses hauts contreforts sombres,
et derrière leur masse énorme, c'est
Tolède, où les chefs castillans luttent
contre les Maures. En une ou deux étapes, la
brèche ouverte, les petits chevaux infatigables
seraient au bord du fleuve, et l'on verrait de nouveau
s'agiter sur les rives les longs manteaux blancs et
les haubergeons dorés...
Le
temps n'est pas si loin où sur les marchés maures on
avait une femme pour un dirhem, et un enfant chrétien
pour un demi-dirhem ! Pas une de ces chaumières
de torchis tassées autour du donjon où l'on
ne s'entretienne de merveilleuses histoires, graves
et sanglantes, qui sont dans le génie de cette
race: formée dans le malheur et la pauvreté.
Le berger, couvert des pieds à la tête
de peaux de mouton, et qui semble, au milieu de ses
bêtes, une autre bête géante, en
nourrit ses songes la main fermée sur sa houlette
garnie de fer. Mais on parle aussi à voix basse
de ses parents - père, fils ou frère
enlevés par les hardis voleurs païens,
vendus comme un bétail, et qui achèvent
lentement de mourir dans les supplices et les terreurs
de l'esclavage, au fond de ces villes mystérieuses,
pleines de richesses inouïes et sous un ciel enchanté.
Parfois les femmes se passent en pleurant quelque message
apporté de si loin par un Catalan suspect, probablement
renégat, ou par un juif.
Après un souvenir
désespéré à tout ce qu'il
ne retrouvera jamais plus, le misérable énonce
timidement le prix de sa rançon - chiffres fabuleux,
déchirant mirage! « La captivité,
chez les Maures, fut l'une des plaies de l'Espagne,
plus angoissante que la famine », écrit
le R.-P. Petitot. Or tandis que ces durs paysans, ou
leurs nobles si pareils à eux, rêvaient
de représailles, d'armées défaites
et de têtes coupées, n'est-il pas permis
de supposer que le petit Domingo, qui, jusqu'à sa
mort, fut un ami si tendre, sentait, à de pareils
récits, son coeur trembler de pitié?
Thierry d'Apolda nous rapporte que vingt ans plus tard,
le jeune chanoine d'Osma résolut un jour de
se vendre pour racheter le fils d'une pauvre femme...
Peut-être touchons-nous ici le ressort secret
d'une enfance dont les chroniqueurs ne :nous apprennent
que peu de chose? Cette imagination délicate
fut tôt cruellement blessée. Bien d'autres
jeunes Castillans subirent dans le même temps
la même épreuve, et s'y endurcirent seulement.
Mais, celui-ci s'ouvre d'instinct et tout entier à la
divine compassion - et, dès lors, commence sans
doute le poème de sa charité.
La.
mère de Dominique, la bienheureuse Jeanne, était
fille des seigneurs d'Aza, et de noblesse ancienne.
Il était le dernier de ses enfants, et peut-être
le plus chèrement aimé si l'on en croit
la tradition qui veut que la future gloire de son fils
lui ait été annoncée par des songes.
Elle le garda sept ans près d'elle, puis le
conduisit chez son oncle, l'archiprêtre de Gumiel
d'Izan (mais Gumiel d'Izan n'est qu'à quatre
lieues de Carleruega). Il y vécut obscurément
et studieusement jusqu'à l'âge de quinze
ans. Alors, on décida de l'envoyer aux écoles
de Palencia, qui seront plus tard l'illustre Université de
Salamanque. Ces écoles étaient dès
ce moment célèbres, et d'ailleurs l'Espagne
tout entière, comme le reste de la chrétienté,
se sentait emportée dans l'irrésistible
mouvement d'ascension que fut le prodigieux treizième
siècle.
Selon
le vénérable programme carolingien,
six années furent consacrées à l'étude
de la grammaire, de la poétique, de la logique,
puis de l'algèbre, de l'astronomie et de la
musique. Ce premier cycle achevé, Dominique
avait atteint sa vingt et unième année,
mais il étudiera ou professera la théologie à Palencia
jusqu'à l'âge de trente et un ans. C'est
alors que le prieur du chapitre d'Osma, Diego de Azevedo,
l'ayant appelé près de lui, il devint
chanoine régulier de ce chapitre et en fut nommé sous-prieur,
lorsque Diego fut appelé lui-même au siège épiscopal
d'Osma. Dominique a trente-quatre ans.
Que
d'autres, aussi bien nés, non moins studieux, éloquents,
sont morts prieurs d'Osma! et pourtant, à l'insu
de tous et sans doute méconnue de lui-même,
la grande oeuvre, déjà conçue,
a tressailli dans son coeur. Ce jeune chanoine aux
cheveux blonds, aux belles mains, à la voix
forte et douce, qui va lire sur les rives de l'Ucero
et répond aux saluts avec une sorte d'urbanité tendre
que ses fils ont tant aimée, c'est l'ordre des
Prêcheurs, non point formé par un calcul
abstrait, mais dans la plénière effusion
de la vie. Ici tout est pur, tout est neuf, tout s'efforce
vers le haut, comme l'universelle ascension de l'aube.
C'est l'ordre des Prêcheurs, cette grande avidité de
la science et ce grand désir encore de l'instaurer
dans le Christ. C'est l'ordre des Prêcheurs,
cette impatience sacrée, qui, dans sa petite
cellule, aux pieds du Crucifix, fait rugir Dominique
comme un lion - a gemitu tordis sui rugitus solebat
emittere. C'est l'ordre des Prêcheurs, le cri
de l'apôtre qui, en temps de famine, vend ce
qu'il a de plus cher, ses livres « Comment' pouvez-vous étudier
sur des peaux mortes, alors que vos frères meurent
de faim! » C'est l'ordre des Prêcheurs
enfin, la sublime inquiétude du sous-prieur
obscur qui, en pleine floraison de la vie monastique,
cherche en vain une règle à sa mesure
et ne la trouve point. Si semblable aux autres hommes
- et, au regard de Dieu et de ses anges, nouveau, exprès
créé, unique!
Il
est pauvre, il est seul, et le temps lui est mesuré dix-sept
ans, deux cent quatre mois! De plus, il ne semble avoir
aucun plan, il ignore toujours sa voie. Mais il a mieux
qu'aucun plan : le détachement fondamental,
la liberté intérieure qui attire sans
doute l'Esprit du haut des airs, ainsi qu'un oiseau
fasciné. Et c'est alors qu'un premier signe,
d'ailleurs obscur, lui est donné tout à coup.
Le roi de Castille envoie Diego de Azevedo et Dominique
en Danemark pour y négocier le mariage de son
fils avec une princesse de ce pays.
Qu'au
terme de ce long voyage, les deux ambassadeurs aient
appris le décès de la petite princesse,
cela sans doute n'importe guère. L'Aventure,
un peu burlesque, a un autre. sens. Dominique est encore
sous-prieur d'Osma, et déjà ses liens
sont brisés. Il a traversé maints pays,
il a vu la grande détresse de l'Église,
les moines retranchés dans leurs couvents, les évêques
inertes ou suspects, perdus de procès et de
chicanes, le clergé maintenu dans une ignorance
abjecte au milieu d'un peuple que le progrès
matériel et la facilité croissante de
la vie affinent chaque jour, les paroisses à l'abandon,
livrées par leurs pasteurs légitimes, à des
vicaires mercenaires, la prédication réduite à rien,
limitée à la récitation dominicale
du « Credo et du Pater », ou affermée à des
associations laïques sans doctrine, à des
orateurs de foire; la papauté impuissante, submergée,
trahies contrainte d'engager sa dernière troupe,
la suprême réserve cistercienne - et dans
ce désordre effroyable, ainsi que des loups à travers
une ville pillée - les apôtres d'une doctrine étrange,
venue d'Orient, et qui font du diable l'égal
et le rival de Dieu... Vous voyez le vieil évêque,
sur la longue route monotone, à tant de lieues
de sa pauvre cathédrale, et qui ne peut croire
que le monde est si méchant tandis que la fameuse
voix d'airain encore inconnue crie dans la campagne
déserte sa colère et son espoir! Et les
voilà tout soudain le jeune et le vieuxx qui,
rassasiés de tristesse, prennent une résolution
- si belle, si touchante, si pareille aux grands rêves
de l'enfance! Ils brûlent les étapes,
courent à Rome, se jettent aux pieds du Saint-Père,
et sollicitent humblement la permission d'évangéliser
les Cumans. Qu'est-ce que les Cumans? Ce sont des païens
nomades de l'extrême Dacie, dont ils ont ouï parler
en Danemark, et si cruels et fourbes, qu'ils auront
tôt fait de les mettre à mort, eux, pauvres
serviteurs de Dieu...
Innocent
III, écrit le P. Petitot, était
petit de taille, portait un bonnet pointu, parlait
d'une voix forte et brève. Il renvoya Diego à son
diocèse.
Chaque
homme prédestiné, au moins une
fois dans sa vie, a cru couler à pic, toucher
le fond. L'illusion que tout nous manque à la
fois, ce sentiment de complète dépossession
est le signe divin qu'au contraire tout commence. Il
est vraisemblable que le vieil évêque,
qui, d'ailleurs, mourra bientôt, et son jeune
compagnon connurent sur le chemin du retour quelque
chose de cette amertume. Ils suivirent la vallée
de la Loire, puis celle du Rhône, traversèrent
Lyon, Avignon, Nîmes. On respire partout un air
de trahison. Grands et petits seigneurs, âpres à la
curée des biens d'Église, évêques
félons, moines bloqués dans leurs forteresses,
petit peuple déjà railleur, demain féroce,
regards sournois, mains dérobées, places
de villages bruyantes comme des ruches, tout à coup
muettes quand on passe... la petite caravane cheminait
lentement à travers l'orage prêt à crever.
Comme les filles devaient rire haut sur leur passage!
Aux heures du jour - car la nuit n'était qu'une
grande rumeur obscure -, ils croisaient parfois l'escorte
d'un riche abbé, furtive, armée jusqu'aux
dents, comme en pays ennemi. Et lorsque la poussière était
retombée, l'on voyait souvent l'un de ces Parfaits
Cathares, pieds nus, tête nue, la chevelure encore
pleine de la dernière averse, sordide et sévère
sous sa bure, et les mères à genoux venaient
lui présenter les petits enfants... Ils atteignirent
ainsi, près de Montpellier, Castelnau.
Ils
trouvèrent au bourg grande presse d'hommes,
de mules, de chevaux : c'était là le
double cortège du puissant abbé de Cîteaux,
Arnauld Amalric, et des deux légats du pape,
Châteauneuf et Raoul de Font-froide, qui les
accueillit avec honneur. Dès le lendemain, on
fit conférence. Les légats. déplorèrent
amèrement le libertinage et la simonie des prêtres,
l'ambition des prélats, leurs intrigues avec
les seigneurs, l'indignité de l'évêque
de Narbonne, l'insolente partialité du comte
de Toulouse et de, sa noblesse en faveur des renégats,
et des mutins.
Avec
Amalric, ils jugeaient que la rébellion
serait bientôt générale et qu'il
faudrait l'étouffer dans le sang... puis ils
demandèrent honnêtement l'avis des deux étrangers.
A cet appel, comme les coeurs des deux amis durent
sauter dans la poitrine! Ils déclarèrent
ensemble qu'il fallait renvoyer sur l'heure écuyers,
chevaux et mules, dépouiller les riches habits,
et s'en aller à pied sur les routes, à la
grâce de Dieu, en mendiant le pain de chaque
jour.
Voilà comment Diego de Azevedo, Dominique, les
moines cisterciens et les légats résolurent
de prendre en tel équipage la direction de Béziers.
Le Moyen Age a donné le scandale de beaucoup
de vices, mais il n'a jamais été vulgaire.
Ce
qu'il faut admirer d'une proposition si hardie, ce
n'est pas seulement sa générosité,
c'est sa parfaite convenance. Quand le monde échappe à la
tyrannie des idées médiocres, il est
la proie des idées hardies qui deviennent folles,
car rien n'est plus rare que le véritable esprit
pratique où saint Thomas voit justement une
extension de l'esprit spéculatif. Mais la pensée
de Dominique rejoint ici sans le savoir celle des grands
papes qui, dans la première moitié de
ce siècle, vont jeter dans la mêlée
les prêcheurs et les mendiants. Les monastères étaient
restés ce qu'ils étaient déjà au
plein de l'anarchie féodale, des asiles et des
forteresses. On peut déjà les comparer à ces
soldats si pesamment armés que la légère
infanterie anglaise détruira de loin sans jamais
se laisser aborder: Pour qu'une telle révolution
fût accomplie, c'est-à-dire sanctionnée
par Rome, il fallait d'abord que saint François
et saint Dominique se fussent sacrifiés, afin
de prouver qu'elle était possible. Car telle
est la part que Dieu réserve à ses saints.
Dès lors, il n'est peut-être pas défendu
d'imaginer que Dominique réalise un plan. Mais
que la vérité doit être
loin de cette hypothèse paresseuse! Si la sainteté déroule
une histoire, ce serait plutôt quelque chose
comme une succession sans répétition
où tout moment est unique. L'oeuvre n'est pas
mûre, c'est la charité qui est prête,
c'est l'être vivifié par l'Esprit qui
a atteint désormais son plus haut point d'excellence.
Rien ne l'arrêtera, et l'obstacle, déchu
d'avance, n'est plus qu'un guide ou qu'un repère.
La volonté du grand homme a toujours quelque
chose de roide. Que celle du saint est au contraire
libre, docile et pure! Que voulez-vous opposer de solide,
ou quel piège voulez-vous tendre à celui
qui, à chaque seconde, est toujours prêt à -tout
donner?
Il
donne tout en effet. Son premier mouvement est de
se jeter en avant. Ces magnifiques espérants
se battent toujours en désespérés.
Le château fort du seigneur Étienne, à Lervian,
est un repaire de renégats cathares, dont le
plus célèbre est Thierry, ancien doyen
du chapitre de l'église cathédrale de
Nevers. La petite troupe y court. Ne croyons pas que
ces néo-manichéens fussent des sots :
l'érudition scripturaire de quelques-uns d'entre
eux était inouïe, et ils savaient en tirer
un parti merveilleux, liant adroitement leur cause
d'une part au mouvement démocratique plus puissant à cette époque
qu'à aucun autre moment de notre histoire.
L'éclosion d'une hérésie est
toujours d'ailleurs un phénomène assez
mystérieux. Lorsqu'un vice dans l'Église
atteint comme une certaine maturation; l'hérésie
germe d'elle-même, pousse aussitôt ses
monstrueux rameaux. Elle a sa racine dans le corps
mystique, elle est une déviation, une perversion
de sa vie même. L'hérésie cathare
a poussé sur l'ignorance et la paresse des clercs,
comme la vaudoise sur leur avarice et leur luxure. « Les évêques,
dira solennellement le Concile de Latran, à cause
de leurs infirmités, pour ne point parler du
défaut de science, lequel est absolument blâmable
et intolérable, ne suffisent plus à prêcher
la parole de Dieu. » Si la charité de
Dominique n'en %avait eu le pressentiment, l'expérience
le lui eût appris au cours des controverses si
rudes qu'il va soutenir pendant des mois à Lervian, à Béziers, à Carcassonne, à Toulouse, à Verfeuil, à Montréal.
Les
lois de la dialectique sont celles aussi de l'action.
Le véritable dialecticien dédaigne les
erreurs parasites et se porte d'emblée au centre
même du raisonnement ennemi. Pareillement nous
voyons Dominique, ainsi qu'un chef de guerre, chercher
le contact non pour tâter l'adversaire, mais
pour le battre. Certes, il trouverait parmi les cathares
des hypocrites à démasquer, des ambitieux à humilier,
des ignorants à confondre. Je le vois mépriser
ces triomphes faciles, et sans doute il n'y songe point.
Mais puisque les meilleurs d'entre les Parfaits sont à Fanjeaux,
au milieu d'un peuple fanatique, c'est là qu'il
court s'enfermer, au grand péril de sa vie.
Et il n'a pas plus tôt ramené à Dieu
neuf dames de petite noblesse, qu'il fonde avec elles
la maison de Prouille - son premier et humble butin.
Presque
aussitôt le pape Innocent III appelait
le roi de France, le duc de Bourgogne, le comte de
Champagne au secours de la chrétienté.
Dix-huit mois plus tard, Béziers tombait, puis
Carcassonne. Pendant six autres années, le flot
passe et repasse sur la misérable terre. Quand
il se retire, Prouille est toujours debout, et Dominique,
d'accord avec l'évêque Foulques, s'est
fortement installé à Toulouse. Néanmoins,
après dix ans de prédications incessantes,
le saint ne compte encore que six compagnons. Plus
d'un se serait découragé, ou du moins
eût montré quelque hâte à réparer
le temps perdu : celui-ci envoie tranquillement sa
petite troupe au maître Stavensby, qui professe, à Toulouse
même, l'apologétique et la théologie.
Un tel sang-froid fait rêver.
L'Institut
des « missionnaires apostoliques de
Toulouse » date de 1215. Dominique est à la
quarante-cinquième année de son âge,
et il mourra six ans plus tard.
Le
destin des grands hommes est soumis à la
loi commune : il semble que leur chance ait sa jeunesse,
son âge mûr,, son déclin, sa décrépitude.
A Marengo, tout s'arrange; à Waterloo rien ne
va plus. Mais la vie d'un saint a un autre rythme.
Les débuts en sont lents, souvent fastidieux;
les contradictions viennent du dehors, et elles paraissent
aussi venir du dedans. Puis, lorsque l'oeuvre a trouvé son équilibre
mystérieux, elle est comme arrachée de
terre et s'envole.
Tous
les historiens de saint Dominique consacrent à l'étude
de ses dix dernières années plus de la
moitié de leurs pages. Ce piétinement
forcé risque de laisser le lecteur insensible à un élan
si prodigieux. La charte par laquelle Innocent III
prend sous sa protection immédiate le monastère
de Prouille est du 8 octobre 1215. Dominique et l'évêque
Foulques sont alors à Rome. En janvier 1215,
nous retrouvons le saint à Narbonne, puis à Prouille.
Une communauté de religieuses est installée à Toulouse.
Le projet de la première règle est établi,
qui amorce déjà l'innovation la plus
hardie : la suppression du travail manuel, ayant pour
corollaire la renonciation aux possessions territoriales.
Le 28 août de la même année, le
maître des Prêcheurs prend possession du
prieuré de Saint-Romain, premier couvent régulier
de l'ordre. En décembre, il est de retour à Rome,
où il obtient du successeur d'Innocent, Honorius
III, une approbation solennelle.
Dès le printemps
1217, il est de nouveau en Languedoc, et en dépit
de tous les conseils, avec une audace inouïe,
tandis que la révolte gronde dans toute l'étendue
de la province. Il disperse ses frères - sept à Paris,
quatre à Madrid - et il retourne lui-même à Rome
avec un seul compagnon. C'est pour y fonder presque
aussitôt le couvent de Saint-Sixte. Il a déjà rassemblé une
trentaine de frères, mais fidèle à son étonnante
maxime que « le gain pourrit quand on l'entasse
et fructifie quand on le sème », il jette
une partie de sa troupe à Bologne, dont l'Université est
rivale de celle de Paris. Puis il court en France,
pour y apprendre la désastreuse mort de Simon
de Monfort et la ruine de la croisade. Les fondations
de Prouille et de Toulouse sont en péril : belle
occasion de prélever sur les effectifs réduits
deux frères, et puisque Lyon est la capitale
de l'hérésie vaudoise, c'est à Lyon
qu'il les envoie. D'ailleurs il n'a pas le loisir de
les suivre, puisqu'il est déjà en Espagne,
où il fonde, a Ségovie, le couvent de
Santa Cruz, repasse les Pyrénées, s'arrête à Prouille
juste le temps nécessaire pour donner à chacune
de ses chères filles un beau couvert d'ébène
qu'il a honnêtement rapporté à leur
intention dans son bissac, et s'envole à Paris,
prenant au passage le frère Bertrand de Garrigue.
Il trouve là-bas trente religieux. C'en est
assez pour fonder coup sur coup les maisons de Reims,
de Metz, d'Orléans, de Poitiers, de Limoges
et il repart cinq semaines après pour l'Italie,
où il arrive, toujours à pied, bien entendu.
D'ailleurs il a grand'hâte d'en finir, et s'accuse
encore d'être trop lent, car voilà qu'il
a laissé pousser sa barbe et s'apprête à gagner
enfin - après tant de retard - ce pays légendaire
des Cumans - sans doute en expiation de sa paresse
et pour la rémission de ses péchés.
Il
est, en septembre 1219, à Bologne, où la
prédication de son fils Réginald, dit
la chronique, a éclaté comme la foudre.
La communauté de Saint-Nicolas est en pleine
prospérité : on y attend merveilles du
disciple préféré du maître.
Raison suffisante, pour l'envoyer à Paris. « C'est
une chose bien admirable, écrit le bienheureux
Jourdain de Saxe,- que de voir le serviteur de Dieu
disperser ses frères avec tant d'assurance! » L'apôtre
incendiaire a contre lui, un peu partout, les doyens,
les chanceliers, les archidiacres, les évêques,
mais il a pour lui le pape. Il entreprend la réforme
des moniales romaines, fonde la communauté de
Saint-Sixte avec l'aide de quelques-unes de ses filles
de Prouille, rappelées en hâte. Les lettres
et les bulles pontificales se succèdent sans
interruption, brisant toutes les résistances à Paris, à Prouille, à Toulouse, à Madrid, à Rome
même. En février 1220, l'évêque
de Cracovie amène à Rome quatre de ses
prêtres. Dominique en fait quatre Prêcheurs
et, deux mois après, les lance à l'assaut
de la Pologne. Ils s'en vont très loin vers
l'Est, du côté des monts Carpathes, presque à la
frontière du pays cuman. Ah! le bienheureux
Père compte les rejoindre bientôt! Mais
il veut tenir d'abord le premier chapitre général
de l'ordre.,.. Il n'a plus que onze mois à vivre.
D'un
regard de l'âme, il peut compter ses monastères épars,
déjà puissants, demain rivaux sans doute
des plus antiques et des plus riches abbayes. Tous
ces prieurs, quelques-uns de race illustre, instruits
dans les premières universités du monde,
orateurs célèbres, théologiens
si sûrs que, par la force des choses et à l'exemple
du fondateur, on les voit partout non seulement prêcher
contre l'hérésie, mais en rechercher
les promoteurs, les convaincre et les livrer au bras
séculier (si bien que les fils pleins de douceur
des sans-culottes terroristes réuniront dans
la même honorable haine les Prêcheurs et
l'Inquisition), reçoivent par centaines des
legs pieux et des donations. Où n'atteindra
pas désormais la puissance du nouvel ordre?...
C'est le _moment que Dominique choisit pour décider
d'abandonner les biens déjà acquis, domaines
ou dîmes, et pour faire contracter par son premier
chapitre général une seconde et plus
solennelle alliance, cette fois indissoluble, avec
la Très Sainte Pauvreté. Il déchire
solennellement et symboliquement les chartes devant
les Pères capitulaires réunis. Et comme
ces pauvres gens venus de fort loin, au prix de grandes
fatigues et privations, pourraient être tentés
de céder à quelque faiblesse sur le chemin
du retour, il décide d'insérer dans la
règle daller à cheval et de s'embarrasser
d'argent. Puis il fait vendre à l'encan les
chevaux et les mules.
Il
quitte Rome en mai 1221, il s'en éloigne à jamais.
Deux fois la fièvre l'a terrassé par
surprise sans pouvoir encore lui arracher son dernier
secret, l'humble mort que Dieu prépare en lui,
et qui brille déjà doucement; dans son
coeur, ainsi que la fidèle petite lampe du sanctuaire
avant l'élargissement du matin. Après
une suprême entrevue à Venise, avec le
cardinal Hugolin, son ami, il regagne le couvent de
Bologne, d'un dernier vol de ses grandes ailes infatigables.
Il y arrive mourant.
Nos
agonies portent le signe du remords : elles témoignent
contre le passé, elles rompent ses liens, et,
devançant le jugement ineffable, dénoncent à plein
notre honte. Ah! que le drap recouvre du moins dans
un instant le corps humilié, vide, où resplendissent
les seules onctions! Mais la vie auguste du saint vient
se jeter dans l'agonie comme dans un gouffre de lumière
et de suavité.
On étale un grand sac par terre, et il se couche
dessus. Voici l'homme dont certains forcenés
voudront faire un bourreau, et les moins fanatiques
une sorte de ministre de la police des âmes.
S'il les voit à cette heure, de ce regard qui
déjà baigne dans l'avenir, le moine noir
et blanc peut bien lever sur eux sa grande main douce
et les dissiper comme une fumée! Lui devant
qui tout s'ouvre, il ne comprend rien à leur
haine, car justement leur haine n'est rien. Ils invoquent
contre lui la science, et il l'a plus chèrement
aimée qu'aucun d'eux. La lumière, et
il sent qu'elle déborde de lui. Son seul scrupule,
s'il y avait place pour un scrupule dans une âme
si claire, serait plutôt d'avoir trop aimé,
trop servi la première renaissance intellectuelle,
jusqu'à paraître sacrifier à l'étude
cet office choral même que ces moines réciteront
désormais avec une rapidité joyeuse,
si différente de la tradition bénédictine.
Le siècle s'effrayait d'une source de clarté perdue,
tout à coup retrouvée sous les ruines
du monde antique, et d'accord avec deux admirables
papes, il a redressé son siècle, l'a
maintenu frémissant dans la gerbe de lumière
que son fils Thomas tournera décidément
vers la croix.
Autour
du moribond qui achève de se vider de
son sang mystique, de sa toute divine charité,
dans une effusion de larmes austères, l'ordre
bourdonne comme une ruche avec ses centaines de moines
qui seront demain des milliers, ses cinq provinces
de France, d'Espagne, de Lombardie, de Rome, de Provence,
et ses cinquante monastères. La chrétienté occidentale
est sauvée, non seulement des fanatiques obscurs
dont le zèle barbare condamnait avec le mariage
la vie même, mais de l'Islam, du schisme grec
et des fureurs de Frédéric II. Oui, tel
quel, cet homme couché est un des plus grands
de l'histoire, et il entre néanmoins dans la
mort, ainsi qu'il a surmonté la vie, du même élan
sans retour, avec le regard de l'enfance. A larges
pas réguliers, sa pauvre besace sur le dos,
les poches vides, il a parcouru plusieurs royaumes,
et à présent qu'il est couché,
il a laissé sa besace, mais il a gardé ses
gros souliers. Il est prêt, si Dieu le suscite
de nouveau. Il ne laisse rien derrière.
Ses
fils brûleront ou disperseront ses lettres;
les livres annotés de sa main, son bâton
de voyage, ses habits, la chaîne de fer dont
il se flagellait chaque nuit avec ce puissant râle
dont l'écho se répercutait jusqu'à la
dernière cellule des frères :qui l'écoutaient,
terrifiés. Alors il s'enveloppait, tout sanglant,
dans sa chape, et s'étendait sur un banc ou
sur une table...
Cette
fois, il est étendu pour toujours. Ni
le souvenir des immenses travaux, ou des mortifications
très dures, des prédications ni des miracles,
ne détourne un instant son coeur. Il redoute
seulement que ses fils ne se laissent, après
sa mort, entraîner à une vie trop confortable,
et lorsqu'il apprend que les moines agrandissent le
monastère et exhaussent les cellules, on le
voit fondre en larmes, puis éclater en imprécations
terribles, jurant la malédiction de Dieu à quiconque
introduirait l'usage des possessions temporelles-dans
son ordre.
Ils
l'ont transporté sur une colline où l'air
est pur; mais il craint qu'on ne garde ici son corps. « A
Dieu ne plaise que je sois enseveli autre part que
sous vos pieds! » Ils le rapportent sur une claie
jusqu'au couvent de Saint-Nicolas. Ils l'étendent
par terre tout en sueur. Étienne d'Espagne les
suit avec un haillon de toile. Ventura de Crémone
entend sa confession générale. Ce petit
souffle que le frère sent passer sur sa face,
c'est désormais toute la grande voix qui soulevait
Rome, et c'est la même voix aussi qui, dans le
retrait de la nuit, appela Dieu tant de fois d'un cri
déchirant, rugissant pour les infidèles,
les hérétiques, les juifs, et dans l'admirable
délire d'une charité universelle allant
jusqu'à prétendre forcer la justice même
du Père, en priant pour les damnés - « ad
in infernos damnatos extendebat caritatem suam ».
Les
frères sont assemblés pour• recueillir,
s'il est possible, quelque chose de la parole qui va
s'affaiblissant. Dominique fait un signe de la main,'
ils s'approchent. A l'humble geste du saint, ils reconnaissent
qu'il a quelque aveu public à faire, et qui
pèse lourd sur son coeur. Celui qui a paru au
pape Innocent III dans un songe, portant l'église
de Latran sur ses épaules, conseiller des pontifes,
conseiller des princes, arbitre de tant de destinées,
maître et législateur de tant de consciences,
découvre-t-il en cet instant solennel, avec
effroi, le caractère abstrait, presque terrible,
de sa vocation doctrinale? Quel scrupule le tourmente?
Il
lève sur les frères ses yeux bleus,
son regard intact. « Je m'accuse, dit le maître
des Prêcheurs, d'avoir toujours préféré, à celle
des vieilles personnes, la conversation des jeunes
femmes.»
«
La religion de mon fils Dominique est un délicieux
jardin, immense, joyeux et parfumé »,
dit un jour NotreSeigneur à sainte Catherine,
qui le rapporte. 
(Bernanos, Georges. Les Prédestinés.
Saint Dominique. Seuil. 1938. pp. 57-77)
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