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Prologue
1.
Aux enfants de grâce, cohéritiers de gloire,
à tous les frères, frère Jourdain,
leur inutile serviteur, salut et allégresse dans
la profession sainte.
2.
Bien des frères voudraient connaître les
circonstances de la fondation et les premiers moments
de l'Ordre des Prêcheurs, que la Providence divine
destinait à répondre aux périls
des derniers temps, ce qu'ont été les
frères primitifs de notre ordre, comment ils
ont été multipliés en nombre et
affermis en grâce. Cédant à leurs
instances, voici déjà longtemps que l'on
s'en est enquis en interrogeant les frères mêmes
qui, participant au tout premier essor, purent voir
et entendre le vénérable serviteur du
Christ qui fut le fondateur, le maître, l'un des
frères de notre société religieuse
: Maître Dominique qui, vivant dans cette chair
au milieu des pécheurs, habitait en son âme
dévote avec Dieu et les anges ; gardien des préceptes,
zélateur des conseils, il servait son éternel
créateur de toute sa science et de tout son pouvoir,
brillant dans la noire obscurité de ce monde
par l'innocence de la vie et la pratique très
sainte du célibat.
3.
Je n'ai pas été de ces tout premiers frères,
mais j'ai cependant vécu avec eux ; j'ai assez
bien vu et j'ai connu familièrement le bienheureux
Dominique lui- même, non seulement hors de l'ordre,
mais dans l'ordre après mon entrée ; je
me suis confessé à lui et c'est de par
sa volonté que j'ai reçu le diaconat ;
enfin j'ai pris l'habit quatre ans seulement après
l'institution de l'ordre.
Il
m'a paru bon de mettre par écrit tous les événements
de l'ordre : ce que j'ai personnellement vu et entendu,
ou connu par la relation des frères primitifs
sur les débuts de l'ordre, sur la vie et les
miracles de notre bienheureux père Dominique,
enfin sur quelques autres frères aussi, selon
que l'occasion s'en présentait à ma mémoire.
Ainsi nos fils qui vont naître et grandir n'ignoreront
pas les commencements de l'ordre et ne resteront pas
sur leur désir inassouvi, lorsque le temps aura
si bien coulé qu'on ne trouvera plus personne
qui soit capable de rien raconter d'assuré au
sujet de ces origines. Recevez donc avec dévotion,
frères et fils très aimés dans
le Christ, les récits que voici, tels qu'ils
sont réunis pour votre consolation et édification,
et que le désir d'imiter la charité primitive
de nos frères anime votre ferveur.
Commencement
du récit : l'évêque Diègue
d'Osma.
4.
Il y avait en Espagne un homme de vie vénérable
appelé Diègue, évêque de
l'Église d'Osma. La connaissance des lettres
sacrées l'embellissait autant que la qualité
singulière de sa naissance selon le siècle,
et plus encore de ses moeurs. Il s'était attaché
totalement à Dieu par amour, au point qu'il ne
cherchait que les choses du Christ, au mépris
de lui-même, et tournait tout l'effort de son
esprit et de sa volonté à rendre à
son Seigneur avec usure les talents qu'il lui avait
prêtés, en se faisant banquier pour un
grand nombre d'âmes. C'est ainsi qu'il s'efforçait
d'attirer à lui, par tous les moyens dont il
disposait et en tous les lieux qu'il pouvait explorer,
des hommes recommandés par l'honorabilité
de leur vie et le bon renom de leurs moeurs et de les
loger en leur donnant des bénéfices dans
l'Église à laquelle il présidait.
Quant à ceux de ses subordonnés dont la
volonté, négligeant la sainteté,
était plutôt encline au siècle,
il les persuadait par la parole et les invitait par
l'exemple à prendre du moins une forme de vie
plus morale et plus religieuse. C'est sur ces entrefaites
qu'il prit à coeur de persuader à ses
chanoines, en les admonestant et les encourageant sans
cesse, de prendre l'observance des chanoines réguliers,
sous la règle de saint Augustin. Il y mit tant
d'application qu'il inclina finalement leur âme
dans le sens qu'il désirait, bien qu'il eût
plusieurs opposants parmi eux.
Le
bienheureux Dominique : sa conduite durant la jeunesse.
5.
Il y avait à son époque un certain adolescent
du nom de Dominique, originaire du même diocèse
au village de Caleruega. Les parents de l'enfant, et
particulièrement un certain archiprêtre,
son oncle, s'occupèrent avec soin de son éducation
et le firent dès le début instruire à
la manière ecclésiastique, pour imbiber
dès son enfance, comme une argile neuve, d'un
parfum de sainteté que rien ne pourrait modifier
celui que Dieu destinait à être un vase
d'élection.
6.
Il fut envoyé à Palencia pour y être
formé dans les arts libéraux, dont l'étude
fleurissait en ce lieu. Quand il pensa qu'il les avait
suffisamment appris, il abandonna ces études,
comme s'il craignait de dépenser pour elles avec
trop peu de fruit la brièveté du temps
d'ici-bas, se hâta de passer à l'étude
de la théologie et se mit à se nourrir
avec avidité des Écritures saintes, les
trouvant plus douces que le miel à sa bouche.
7.
Il passa donc quatre années dans ces études
sacrées. Telle était sa persévérance
et son avidité à puiser dans les eaux
des Saintes Écritures qu'infatigable quand il
s'agissait d'étudier, il passait les nuits à
peu près sans sommeil, cependant que dans le
plus profond de son esprit, la mémoire tenace
retenait dans son sein la vérité que recevait
l'oreille. Et ce qu'il apprenait avec facilité,
grâce à ses dons, il l'arrosait des sentiments
de sa piété et en faisait germer des oeuvres
de salut ; il accédait de la sorte à la
béatitude, au jugement de la Vérité
même qui proclame dans l'Évangile : "bienheureux
ceux qui entendent la Parole de Dieu et la gardent".
Il y a en effet deux manières de garder la parole
divine : par l'une nous retenons dans la mémoire
ce que nous recevons par l'oreille ; par l'autre nous
consacrons dans les faits et manifestons par l'action
ce que nous avons entendu. Nul ne conteste que cette
dernière façon de garder est la plus louable
des deux : ainsi le grain de froment se garde mieux
quand on le confie à la terre que si on le laisse
dans un coffre. Cet heureux serviteur de Dieu ne négligeait
ni l'une ni l'autre méthode. Sa mémoire,
comme un grenier de Dieu, était toujours prompte
à fournir une chose après l'autre, tandis
que ses actions et ses oeuvres manifestaient à
l'extérieur de la façon la plus éclatante
ce qui se cachait dans le sanctuaire de son coeur. Puisqu'il
embrassait les lois du Seigneur avec tant de ferveur
affectueuse et recevait la voix de l'Épouse avec
un tel assentiment de piété et de bonne
volonté, le Dieu de toute science fit augmenter
sa grâce. Il put recevoir autre chose que les
breuvages lactés de l'enfance. Il pénétra
les arcanes des questions difficiles, dans l'humilité
de son intelligence et de son coeur, et surmonta très
aisément l'épreuve d'un aliment plus solide.
8.
Dès le berceau, il fut d'un très bon naturel
et déjà son enfance insigne annonçait
le grand avenir qu'on pouvait attendre de sa maturité.
Il ne se mêlait pas à ceux qui se livraient
aux jeux et ne tenait pas compagnie aux gens de conduite
légère. À la façon tranquille
de Jacob il évitait les divagations d'Ésaü,
ne quittant ni le sein de sa mère l'Église,
ni le calme sanctifié de la cellule domestique.
On eût cru voir un jeune et un vieillard ensemble
; bien que le faible nombre de ses jours ait déclaré
l'enfance, la maturité de son attitude et la
fermeté de ses moeurs proclamaient le vieillard.
Il rejetait les chansons dissolues du monde, suivant
la route immaculée. Il conserva jusqu'à
la fin l'intégrale beauté de sa virginité
pour le Seigneur, amant de ce qui est intact.
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