L'Ordre des Prêcheurs
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Saint Dominique de Matisse

Livret sur les origines
de l'Ordre des Prêcheurs

fr. Jourdain de Saxe, o.p.


(Suite) Pages : 1 - 2 - 3 - 4 - 5 - 6

Le conseil qu'il donna aux commissaires du pape.

19. En ce temps-là le pape, le seigneur Innocent, avait envoyé douze abbés de l'ordre de Cîteaux sous la direction d'un légat prêcher la foi contre les hérétiques albigeois. Ces missionnaires venaient de se réunir solennellement en concile avec l'archevêque, les évêques et les autres prélats de ce territoire et délibéraient sur la méthode qui leur permettrait de remplir leur mission avec le plus de fruit.

20. Tandis qu'ils tenaient ainsi conseil, il arriva que l'évêque d'Osma passa par Montpellier où se poursuivait le concile. Ils accueillent le voyageur avec honneur et requièrent son conseil, le sachant plein de sainteté et de maturité, de justice et de zèle pour la foi. Homme de réflexion, bien instruit des voies divines, l'évêque posa quelques questions sur les usages et la conduite des hérétiques et remarqua que leur méthode habituelle pour attirer des gens à leur parti perfide était de confirmer leurs arguments et leurs prédications par les exemples d'une sainteté simulée. Apercevant alors, de l'autre bord, le train considérable des missionnaires, l'ampleur de leur dépense, de leur équipage et de leur vêtement : "Ce n'est pas ainsi, dit-il, frères, ce n'est pas ainsi qu'il faut procéder. Il me semble impossible de réduire à la foi par des paroles seules des hommes qui s'appuient avant tout sur des exemples. Voyez les hérétiques : ils montrent les dehors de la dévotion et donnent aux gens simples pour les convaincre l'exemple menteur de la frugalité évangélique et de l'austérité. Si donc vous venez étaler des façons de vivre opposées, vous édifierez peu, vous détruirez beaucoup et ces gens refuseront d'adhérer. Chassez un clou par l'autre, mettez en fuite une sainteté feinte par un véritable esprit religieux ; seule une humilité vraie peut vaincre la jactance de ces pseudo-apôtres. Ainsi Paul a-t-il été contraint de faire l'insensé et d'énumérer ses vertus véritables, en proclamant les austérités et les périls qu'il avait affrontés, pour réfuter l'arrogance de gens qui se glorifiaient de leur vie méritoire." "Quel conseil nous donnez-vous donc, père très bon ?" disent-ils. Et lui : "Faites ce que vous me verrez faire !" Aussitôt, envahi par l'esprit du Seigneur, il appelle les siens, les renvoie à Osma avec son équipage, son bagage et divers objets d'apparat qu'il avait emportés avec lui, ne conservant que quelques clercs dans sa compagnie. Puis il déclare son intention de s'attarder dans ce territoire pour y répandre la foi.

21. Il retint également avec lui le sous-prieur Dominique, qu'il estimait beaucoup et serrait contre son coeur dans un grand sentiment de charité. C'était frère Dominique, fondateur en même temps que frère de l'Ordre des Prêcheurs qui, à partir de ce moment, ne se fit plus appeler que frère et non plus sous-prieur. Il était vraiment Dominicus[toditus], c'est-à-dire protégé par le Seigneur contre la tache du péché, vraiment Dominicus[todiens], gardant de tout son pouvoir la volonté de son Seigneur.

22. À l'ouïe de ce conseil, les abbés missionnaires, animés par l'exemple, acceptèrent de s'engager de la même manière. Chacun renvoya chez lui les bagages qu'il avait apportés, conservant néanmoins les livres nécessaires en leur temps pour l'office, l'étude et la dispute. Sous la direction de l'évêque, qu'ils constituèrent comme supérieur et, pour ainsi dire, chef de toute l'affaire, ils commencèrent à proclamer la foi, à pied, sans frais d'argent, dans la pauvreté volontaire. Ce que voyant les hérétiques se mirent de leur côté à prêcher avec plus de vigueur.

Les disputes de foi.

23. On institua de nombreuses disputes, sous l'arbitrage de députés, à Pamiers, Lavaur, Montréal et Fanjeaux. Aux jours convenus, grands seigneurs, chevaliers, femmes nobles et populations se rassemblaient pour assister à la discussion de foi.

Le miracle du feu.

24. Il arriva qu'un jour on institua à Fanjeaux une célèbre dispute, à laquelle on avait convoqué un très grand nombre de gens, tant fidèles qu'infidèles. La plupart des défenseurs de la foi avaient entre-temps rédigé des mémoires dans lesquels ils avaient couché leurs arguments et les citations authentiques qui confirmaient la foi. À l'examen d'ensemble, le mémoire du bienheureux Dominique fut plus apprécié que les autres et l'assemblée l'approuva pour qu'on le présentât, en même temps que le mémoire rédigé par les hérétiques, aux trois arbitres élus par les parties ensemble pour porter le jugement final. On devait considérer comme victorieuse la créance de la partie dont les arbitres estimeraient le mémoire mieux fondé en raison.

25. Les arbitres ne parvinrent pas à se mettre d'accord en faveur de l'une des parties, en dépit d'une longue discussion verbale. Il leur vint alors à l'esprit l'idée de jeter les deux mémoires dans les flammes : si l'un d'entre eux n'était pas consumé, c'est qu'indubitablement il contenait la vérité de foi. On allume donc un grand feu ; on y lance l'un et l'autre livre. Le livre des hérétiques se consume aussitôt. Mais l'autre, qu'avait écrit l'homme de Dieu Dominique, non seulement demeure intact, mais saute au loin sortant des flammes en présence de tous. Relancé une deuxième, une troisième fois, à chaque fois il ressortit, manifestant ouvertement et la vérité de la foi et la sainteté de celui qui l'avait rédigé.

26. Une telle beauté morale éclatait cependant dans l'homme de Dieu, l'évêque d'Osma, qu'il s'attirait l'affection même des infidèles et pénétrait jusqu'au coeur de tous ceux parmi lesquels il vivait ; aussi les hérétiques affirmaient-ils à son sujet qu'il était impossible qu'un tel homme ne fût prédestiné à la vie et qu'il n'avait été envoyé dans leur région que pour y apprendre parmi eux les règles de la vraie foi.

Institution d'un monastère de soeurs à Prouille.

27. Il institua un monastère pour recueillir quelques femmes nobles que leurs parents, par pauvreté, confiaient à l'instruction et à l'éducation des hérétiques. La maison située entre Fanjeaux et Montréal, au lieu-dit Prouille, existe toujours. Les servantes de Dieu continuent d'y offrir un culte agréable à leur créateur et mènent, dans une sainteté vigoureuse et la pure clarté de leur innocence, une vie qui leur est salutaire, exemplaire aux autres hommes, plaisante aux anges et agréable à Dieu.

Le retour de l'évêque à Osma, en Espagne, et sa mort.

28. L'évêque Diègue poursuivit durant deux années cette prédication. À ce moment, craignant qu'on ne l'accusât de négligence à l'endroit de son Église domestique d'Osma s'il s'attardait plus longuement, il décida de retourner en Espagne. Il se proposait, après avoir accompli la visite de son Église, d'en ramener quelque argent avec lui pour achever le monastère féminin dont nous venons de parler, puis de revenir. Alors, avec l'assentiment du pape, il instituerait dans ces régions des hommes capables dans la prédication, dont l'office serait d'écraser sans relâche les erreurs des hérétiques et d'être toujours prêts à soutenir la vérité de la foi.

29. Il confia la charge spirituelle de ceux qui restaient à l'autorité de frère Dominique, parce que celui-ci était véritablement plein de l'esprit de Dieu ; la charge temporelle à Guillaume Claret de Pamiers, en telle sorte que ce dernier devait rendre compte à frère Dominique de tout ce qu'il ferait.

30. Il fit aux frères ses adieux, traversa à pied la Castille et parvint à Osma. Peu de jours après il tomba malade et parvint au terme de cette vie présente qu'il acheva dans une grande sainteté. Il reçut le prix de gloire de ses bons labeurs et pénétra chargé de fruits dans le tombeau, pour un repos dans l'abondance. On dit qu'après la mort des miracles l'ont illustré. Il ne serait pas étonnant qu'il fût puissant auprès du Dieu tout-puissant et qu'il fît des prodiges, lui qui brilla parmi les hommes, dans ce séjour de faiblesse et de larmes, des signes de tant de grâces et d'un si beau rayonnement de vertus.

Départ des missionnaires envoyés par le pape au pays d'Albigeois.

31. Quand on apprit le trépas de l'homme de Dieu, chacun de ceux qui restaient dans le Toulousain s'en retourna chez lui. Frère Dominique demeura seul sur place et poursuivit sans trêve sa prédication. Quelques-uns, cependant, le suivirent quelque temps, sans s'attacher à lui par l'obéissance. Parmi ces collaborateurs on rencontrait ce Guillaume Claret, déjà mentionné, et un certain frère Dominique, espagnol, qui fut plus tard prieur de Madrid [?] en Espagne.

La Prédication de la croisade contre les Albigeois.

32. Après la mort de l'évêque d'Osma, on se mit à prêcher en France une croisade contre les Albigeois. Car le pape Innocent, indigné du caractère irréductible de la révolte des hérétiques, qu'aucun amour n'attendrissait par la vérité et que le glaive spirituel, c'est-à-dire la parole de Dieu, ne pouvait transpercer, avait décidé de les attaquer du moins par la puissance du glaive matériel.

33. L'évêque Diègue avait prédit encore de son vivant cette action punitive des rigueurs séculières dans une imprécation prophétique. Il venait un jour de confondre en public, de façon évidente, la rébellion des hérétiques contre la vérité. Un grand nombre de nobles qui l'entendaient se moquèrent et prirent la défense de leurs révolutionnaires par des justifications sacrilèges. Il tendit alors la main vers le ciel dans son indignation et cria : "Seigneur étendez la main et atteignez-les !" Ceux qui entendirent alors cette parole, proférée dans l'élan de l'esprit, y prêtèrent attention plus tard, dans la mesure tout au moins où l'épreuve leur accorda l'intelligence.

Persécutions infligées par les hérétiques en Albigeois.

34. Tandis que les croisés étaient dans le pays et jusqu'à la mort du comte de Montfort, frère Dominique demeura dans son rôle de prédicateur diligent de la parole de Dieu. Quelles persécutions ne dut-il pas subir alors de la part des méchants ! Que de pièges il dut mépriser ! Un jour, il répondit sans se troubler à des gens qui menaçaient de le tuer : "Je ne suis pas digne de la gloire du martyre ; je n'ai pas encore mérité cette mort." Plus tard, traversant un passage où il soupçonnait qu'une embuscade était tendue contre lui, il s'avançait l'allure joyeuse et en chantant. Quand on eut raconté le fait aux hérétiques, ils s'étonnèrent d'une si ferme contenance et lui demandèrent : "Est-ce que tu n'as pas peur de la mort ? Qu'aurais-tu fait si nous nous étions emparés de toi ?" Mais lui : "Je vous aurais priés, dit-il, de ne pas me donner tout de suite des blessures mortelles, mais de prolonger mon martyre en mutilant un par un tous mes membres. Ensuite, de me faire passer sous les yeux les parties amputées de ces membres, de m'arracher alors les yeux, enfin de laisser le tronc baigner en cet état dans son sang ou de l'achever tout à fait. Ainsi, par une mort plus lente, je mériterai la couronne d'un plus grand martyre." Ces paroles sincères d'un ennemi les stupéfièrent. Ils ne lui dressèrent plus de pièges désormais et cessèrent d'épier l'âme du juste, craignant en lui donnant la mort de lui rendre service plutôt que de lui nuire. Quant à lui, il s'occupait de toutes les forces d'un zèle brûlant à gagner au Christ le plus d'âmes qu'il lui était possible. Il y avait dans son coeur une ambition surprenante et presque incroyable pour le salut de tous les hommes.

Comment il voulut se vendre pour venir en aide à quelqu'un.

35. Il n'était pas dépourvu non plus de cette forme suprême de charité qui donne sa vie pour ses amis. Il avait en effet rencontré un certain infidèle, qu'il engageait et exhortait à revenir au sein fidèle de notre mère l'Église. Mais l'homme invoquait en réponse la nécessité de la vie matérielle qui l'obligeait à demeurer dans la société des infidèles : les hérétiques lui assuraient la subsistance qu'il n'avait pas la possibilité d'obtenir d'une autre façon. Dominique compatissant au plus profond de ses sentiments décida de se vendre et de racheter au prix de sa liberté la misère de l'âme en péril. Il l'aurait fait, si le Seigneur qui est riche envers tous n'avait procuré d'ailleurs de quoi réparer l'indigence de l'homme.

36. Ainsi progressaient la valeur et la renommée du serviteur de Dieu Dominique. Cela provoquait l'envie des hérétiques. Meilleur il était, pires devenaient leurs yeux malades qui ne parvenaient pas à souffrir son rayon de lumière. Ils se moquaient de lui et l'injuriaient en le suivant, tirant le mal du mal de leur coeur. Mais aux injures des infidèles, le dévouement des fidèles répondait en action de grâces. Tous les catholiques avaient pour lui une grande affection. La douceur de sa sainteté et la beauté de sa conduite lui conciliaient le coeur aussi des grands seigneurs ; et les archevêques, évêques et autres prélats de la région le tenaient en très grand honneur.

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