(Suite)
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Le
frère Henri. Comment et où se fit son
éducation.
67. Ce frère Henri, donc, bien né selon
le siècle, était chanoine de l'Église
de Maestricht. C'est là qu'il avait été
élevé depuis son enfance dans la règle
et dans la crainte du Seigneur, par les soins attentifs
d'un saint et très religieux chanoine de cette
Église. Cet homme juste et bon crucifiait sa
chair, foulait aux pieds les séductions de ce
siècle mauvais et multipliait les oeuvres de
piété ; aussi put-il dresser l'âme
encore tendre du jeune garçon à la pratique
entière de la vertu, lui faire laver les pieds
des pauvres, fréquenter l'église, fuir
avec horreur les vices, mépriser le luxe, chérir
la chasteté. Et lui, en adolescent d'un heureux
naturel, se montrait docile en tout à cette éducation
et souple à la vertu ; au point que si vous
aviez vécu près de lui, vous l'auriez
pris pour un ange, persuadés que la perfection
était innée chez lui.
68. Le temps passant, il vint à Paris et sur-le-champ
se donna à l'étude de la théologie.
Son génie naturel était fort pénétrant
et sa raison très équilibrée. Il
se joignit à moi, dans mon logement d'étudiant ;
or tandis que nous vivions ensemble, une unité
de coeur douce et forte à la fois s'établit
entre nous.
69. Entre-temps, frère Réginald, d'heureuse
mémoire, s'en vint à Paris et se mit à
prêcher hardiment. La grâce de Dieu me prévint,
et j'imaginai et me promis à moi-même de
me donner à l'ordre, persuadé que j'avais
trouvé le chemin du salut, tel que je l'avais
entrevu dans mon âme avant même de connaître
les frères, au cours de réflexions assidues.
Lorsque le dessein se fut affermi dans mon coeur, je
m'appliquai de tout mon zèle à entraîner
avec moi dans un élan semblable le compagnon
et l'ami de mon âme ; je voyais bien que
ses dons naturels autant que les dons de la grâce
le rendraient très efficace dans le ministère
du prêcheur. Il résistait, mais je ne cessai
pas d'accroître mes instances.
Restons
ensemble.
70. Je parvins à l'envoyer à frère
Réginald pour qu'il le confessât et lui
fit quelque exhortation. Quand frère Henri revint
auprès de moi, il ouvrit le livre d'Isaïe,
comme pour y chercher un oracle, et ses yeux tombèrent
dès l'abord sur le passage où il est dit :
"Le Seigneur m'a donné une langue érudite
pour que je sache par ma parole soutenir celui qui a
trébuché. Il m'éveille le matin,
il éveille mon oreille, pour que j'entende comme
un maître qui parle. Le Seigneur Dieu m'a ouvert
l'oreille, je ne résiste pas, je ne me suis pas
retiré en arrière." [Is. 50,4-5].
Ces paroles du prophète répondaient si
exactement à son intention et venaient si clairement
du ciel il avait en effet une grande facilité
de parole que je n'eus pas de peine à les interpréter
dans ce sens et à le presser de plier sa jeunesse
sous le joug de l'obéissance. Nous remarquâmes
la suite, un peu plus loin : Restons ensemble."
[Is 50,8] Comme si l'on nous avertissait de ne pas nous
abandonner l'un l'autre dans cette insigne société.
71. (Quand il fut plus tard à Cologne et moi
à Bologne, il prit occasion de ces mots pour
m'écrire : "Où donc est le "restons
ensemble". Vous êtes à Bologne, moi
à Cologne !")
Je lui dis donc : "Quel mérite plus
durable, quelle couronne plus glorieuse que de participer
à la pauvreté que le Christ a montrée
et que les apôtres ont gardée à
sa suite, que de mépriser tout le siècle
pour son amour ?" Il acquiesçait au
jugement de sa raison, mais sa volonté indocile
et passive lui faisait sentir le contraire.
Comment
fut transformée la volonté de frère
Henri.
72. La même nuit il vint aux matines de l'église
Notre-Dame ; il y resta jusqu'au petit matin, priant
et suppliant la mère du Seigneur de plier sa
propre volonté à cette vocation. Mais
sa prière ne semblait pas amener de progrès ;
il sentait toujours en lui-même la dureté
de son coeur. Alors il commença à se prendre
en pitié et se préparait à partir
en disant : "Je vois bien maintenant, Vierge
bienheureuse, que vous me dédaignez. Je n'aurai
pas ma part au collège des pauvres du Christ."
Et pourtant son coeur était pressé par
la faim de cette perfection qu'il reconnaissait à
la pauvreté volontaire, ayant naguère
appris du Seigneur, dans une vision, quelle sûre
avocate était la pauvreté devant la face
du juge rigoureux.
Parenthèse
sur une vision.
73. Dans une vision qu'il avait eue, certain jour, en
effet, il avait cru comparaître devant le tribunal
du Christ. Une multitude immense était là
pour être jugée ou pour juger avec le Christ.
Il était, lui, parmi les prévenus, bien
qu'il n'eût conscience d'aucun crime. Il pensait
échapper sain et sauf, dans son innocence. Mais
un assesseur du juge, tendant son index vers lui, l'apostropha
en ces termes : "Et toi qui comparais, dis,
qu'as-tu jamais quitté pour le Seigneur ?"
Il fut terrifié par l'extrême sévérité
de l'interrogatoire, n'ayant rien à répondre
à la question posée. Sur ce, la vision
disparut. Averti de la sorte, il n'en souhaitait que
davantage d'atteindre la cime de la pauvreté
volontaire ; mais la lâcheté de sa
volonté l'arrêtait.
74. Au moment donc où il s'apprêtait à
sortir de l'église, comme on l'a rappelé,
en lutte avec lui-même et désolé,
Celui qui regarde les humbles avec amour bouleversa
son coeur de fond en comble : il s'effondra totalement
devant le Seigneur, les larmes l'envahirent et son esprit
enfin se détendit. La rigidité de son
coeur fondit sous le souffle violent du Saint-Esprit
et le joug suave du Christ, qui un moment plus tôt
lui paraissait si lourd, lui devint léger tout
à fait et joyeux. Il se leva dans cet élan
de ferveur, se hâta d'aller trouver maître
Réginald et fit son voue. Bien vite, il revint
près de moi. Je remarquai les traces de larmes
sur son visage d'ange et lui demandai d'où il
venait. Il répondit : "J'ai fait mon
voue au Seigneur et je l'accomplirai." Nous retardâmes
jusqu'au début du Carême le début
de notre noviciat. Cela nous permit de gagner entre-temps
l'un de nos compagnons, le frère Léon,
qui fut plus tard le successeur de frère Henri
dans son office de prieur.
Entrée
dans l'ordre des frères Jourdain, Henri et Léon.
75. Quand arriva le jour où par l'imposition
des cendres on rappelle aux fidèles leur origine
et leur retour en cendres, nous nous décidâmes
nous aussi, en un moment bien convenable pour inaugurer
la pénitence, à remplir le voue que nous
avions fait au Seigneur, à l'insu de nos camarades
de pension. Aussi, lorsque le frère Henri sortait
de la maison et qu'un camarade lui posa la question :
"Où allez-vous, seigneur Henri ?",
"Je vais, dit-il, à Béthanie."
L'autre ne comprit pas alors ce que le mot signifiait,
mais plus tard, après coup, quand il vit son
entrée à Béthanie, c'est-à-dire
à la maison de l'obéissance. Nous nous
retrouvâmes tous trois à Saint-Jacques
et au moment où les frères chantaient
l'antienne Immutemur habitu, nous arrivâmes à
l'improviste et fort opportunément au milieu
d'eux. À l'instant et sur place nous dépouillons
le vieil homme et revêtons l'homme nouveau, réalisant
en nos personnes ce que leurs chants disaient de faire.
76. L'entrée en religion de frère Henri
troubla profondément le saint homme qui l'avait
élevé et deux autres spirituels et gens
de bien de la même Église qui l'aimaient
tous les trois d'une grande affection. Ils ne connaissaient
pas ce nouvel ordre religieux, dont personne ne parlait
encore, et ils croyaient perdu ce jeune homme de tant
d'espérance. Ils avaient presque convenu que
quelques-uns, ou du moins l'un d'entre eux se rendrait
à Paris pour le détourner ou le ramener
de cette décision qu'ils ne croyaient pas sage.
Mais l'un d'entre eux : "Ne précipitons
rien, dit-il. Passons la nuit à prier d'un seul
coeur, pour que le Seigneur veuille nous faire connaître
son bon plaisir en cette affaire." La nuit vint
et tandis qu'ils priaient l'un d'eux entendit le son
d'une voix céleste qui disait : "C'est
le Seigneur qui l'a fait ; on ne pourra le modifier."
Rassurés par la révélation divine,
leur émotion cessa ; ils écrivirent
au frère à Paris. Ils l'exhortaient à
persévérer avec fidélité
et lui faisaient connaître la nature et le procédé
de la révélation. J'ai lu moi-même
ces lettres, pleines de dévotion et douces comme
le miel.
77. Tel fut ce frère Henri à qui le Seigneur
accorda une grâce multiple et surprenante pour
parler au clergé parisien et dont la parole vivante
et efficace pénétrait en grande violence
le coeur des auditeurs. On n'avait jamais vu avant lui
à Paris, aussi loin qu'il nous en souvienne,
un prédicateur qui se fît écouter
de tout le clergé et qui fût si jeune,
si éloquent, si bien doué de grâce
à tous égards.
78. Et, certes, Dieu avait-il multiplié les marques
de la grâce en ce vase d'élection !
Il était prompt à l'obéissance,
constant dans la patience, paisible en sa douceur, agréable
par sa gaieté, donné à tous par
la charité. À cela s'ajoutait la sincérité
de son coeur et l'intégrité vierge de
sa chair, car de toute sa vie il ne regarda ni ne toucha
une femme avec une intention d'impureté. En lui
se rencontraient la modération du langage, l'éloquence
de la parole, l'acuité du génie, l'agrément
du visage, la beauté de la personne, l'habileté
à écrire et l'art du langage rythmé,
le chant mélodieux d'une voix angélique.
On ne le voyait jamais triste, jamais agité ;
l'âme toujours égale, il était toujours
gai. La justice l'avait libéré des rigueurs
de l'austérité et la miséricorde
l'avait revendiqué pour elle tout entier. Il
rayonnait si aisément sur tous les coeurs, il
entrait si facilement dans la société
d'un chacun, que si vous aviez eu quelque relation avec
lui, vous auriez estimé qu'il vous préférait
à tous. N'était-il pas nécessaire
que chacun l'aimât, puisque Dieu l'avait inondé
de sa grâce ? Or bien qu'en ces domaines
il dépassât les autres, au point qu'on
pouvait l'estimer parfait en tous les genres de grâce,
il n'en tirait aucun orgueil, car il avait appris du
Christ à être doux et humble de coeur.
Il
est envoyé à Cologne.
79. Il fut envoyé comme prieur à Cologne.
Tout Cologne proclame encore quelle abondante et riche
gerbe il récolta pour le Christ par sa prédication
assidue parmi les vierges, les veuves et les vraies
pénitentes, avec quelle application il alluma
dans le coeur d'un grand nombre et alimenta désormais
le feu que le Seigneur vint jeter sur la terre. C'était
une de ses habitudes de rappeler que le nom de Jésus,
ce nom qui est au-dessus de tout nom, méritait
un grand respect et même un culte, si bien que
jusqu'à maintenant, lorsque ce nom sacré
vient à retentir dans l'église ou dans
un sermon, il réveille aussitôt la dévotion
de beaucoup de gens et les porte à quelque signe
de respect.
Sa
mort.
80. Il acheva finalement le cours de son heureuse vie
et s'endormit dans le Seigneur par une sainte mort,
en présence de tous les frères en prière.
Avant qu'il ne rendît l'âme, tandis qu'on
lui administrait l'extrême-onction, il récita
jusqu'au bout les litanies et les suffrages avec vivacité,
comme s'il n'était que l'un des assistants. Quand
l'office fut achevé, il adressa aux frères
des paroles de piété qui provoquèrent
parmi eux bien des larmes. Qui pourrait dénombrer
les pleurs que suscita sa mort, les gémissements
et les sanglots des veuves et des vierges, les soupirs
des frères et des amis !
81. La mémoire ici me chuchote bien des souvenirs,
mais il ne faut pas que le discours s'allonge ;
qu'il suffise de rappeler un seul des nombreux faits
que je connus après sa mort par déposition
véridique et de personnes saintes et fidèles.
Comment
il se manifesta à certains religieux.
82. Il y avait dans la cité de Cologne une dame
vénérable, qui chérissait le frère
Henri quand il vivait encore, avec un dévouement
étonnant. Elle l'avait donc supplié de
lui promettre, s'il venait toutefois à mourir
le premier, de bien vouloir lui apparaître après
sa mort. Le frère avait acquiescé à
sa prière, à condition que cela ne déplût
pas à la divine volonté. Quand il eut
disparu, elle se tint prête, brûlant de
contempler ce qu'on lui avait promis. Elle se sentait
alors encore continuellement pressée par une
tentation lancinante et souffrait de par le démon
de graves inquiétudes de foi, se demandant si,
après cette vie, les âmes des défunts
vivaient vraiment et n'étaient pas plutôt
réduites à néant. Mais l'attente
se prolongeait et rien n'apparaissait à ses désirs.
Aussi la tentation reprenait-elle plus que jamais vigueur
et la dame disait en son coeur : "Si ce qu'on
nous proclame au sujet de la vie future était
vrai si peu que ce soit, ce frère, que je vénérais
avec tant d'affection, aurait déjà dû
me le certifier."
83. Pendant qu'elle s'affligeait de la sorte et se consumait
en son coeur, le frère Henri apparut à
certain religieux et lui dit : "Va trouver
telle dame", qu'il appela de son nom véritable.
Or l'homme ignorait jusqu'alors celui-ci ; car
certain terme de tendresse, donné à cette
dame dans sa petite enfance, avait triomphé du
vrai nom de baptême, que notre homme apprit seulement
lorsque frère Henri le lui dit et le lui expliqua.
"Va, dit-il, auprès d'elle et tu la salueras
pour moi en lui disant : Vous aviez coutume de
pratiquer telle ou telle bonne oeuvre. Ne les faites
plus ainsi, mais de telle et telle façon."
Or ces bonnes oeuvres étaient si cachées
que nul ne les connaissait à l'exception de frère
Henri.
Au cours de la conversation, le bonhomme remarqua sur
la poitrine de frère Henri une pierre précieuse,
lumineuse et étincelante à l'excès ;
il remarqua également devant son visage un mur
couvert de pierres précieuses qu'il contemplait
d'un regard pénétrant. Monseigneur, lui
dit-il, que signifient cette pierre si étincelante
et ce mur précieux ?" Et lui :
"Cette pierre est le signe de la pureté
de coeur que j'ai conservée dans le monde ;
lorsque je la regarde je suis rempli d'une grande consolation.
Et ce mur est la portion de l'édifice du Seigneur
que j'ai bâtie durant ma vie par mes conseils,
ma prédication, la confession." Survint
entre-temps la Vierge Marie, reine du ciel et mère
de miséricorde. Tandis qu'elle approchait, frère
Henri dit à l'homme : "Voici la mère
du Sauveur, ma Dame, qui m'a pris à son service.
Juge quelle fête dans sa compagnie !"
Sur ces mots, il se joignit à elle aussitôt
et se retira avec elle.
84. Le bonhomme vint donc trouver la dame et lui révéla
tout à la file ; il lui dévoila,
en signe de la véracité de son récit,
quelques-unes des bonnes oeuvres absolument secrètes
qu'il lui avait révélées. La dame
en reçut une grande consolation et fut délivrée
de l'ardeur de sa tentation.
Sur
la poitrine de Jésus.
85. Mais certain événement qu'elle put
expérimenter par elle-même la consola plus
tard bien davantage. Un jour que, penchée sur
son coffre dans la chambre à coucher de la maison,
elle relisait avec une pieuse jouissance des lettres
que frère Henri lui avait envoyée jadis,
elle y rencontra une phrase qui signifiait en latin :
reposez-vous sur la douce poitrine de Jésus et
étanchez la soif de votre âme. Enflammée
par le souvenir de ces paroles, comme si elle les recevait
de la bouche du frère encore vivant et présent,
elle fut enlevée en esprit et se vit appuyée
d'un côté sur la poitrine de Jésus-Christ
et frère Henri de l'autre. Elle éprouva
dans ce rapt un goût si profond, si merveilleux
de divine consolation, qu'enivrée par l'immense
marée de ce flux salutaire, elle n'entendit en
aucune façon les servantes de la maison qui étaient
là, pourtant, et lui criaient de venir en hâte
au repas de son mari qui l'attendait, jusqu'à
ce qu'elle revînt de cette ivresse d'esprit suave
comme le miel et retrouvât ses sens.
Après ces souvenirs concernant frère Henri,
continuons à raconter le reste des événements.
Le
premier chapitre, célébré à
Bologne.
86. En l'année du Seigneur 1220, on célébra
à Bologne le premier chapitre de l'ordre. J'y
fus présent, envoyé de Paris avec trois
autres frères, parce que maître Dominique
avait mandé par lettre de lui envoyer quatre
frères de la maison de Paris pour le chapitre
de Bologne. Lorsque je reçus cette mission, je
n'avais pas encore passé deux mois dans l'ordre.
87. Il fut statué dans ce chapitre, à
l'unanimité des frères, que le chapitre
général se célébrerait une
année à Bologne et l'année suivante
à Paris ; le chapitre prochain devait pourtant
se tenir encore à Bologne. On y porta également
cette loi que nos frères ne posséderaient
plus désormais ni biens-fonds ni revenus et renonceraient
à ceux qu'ils avaient reçus dans le pays
de Toulouse. On y fit aussi beaucoup d'autres constitutions
qu'on observe encore aujourd'hui.
Frère
Jourdain se voit imposer le priorat de Lombardie. Mission
des frères en Angleterre.
88. En l'année du Seigneur 1221, au chapitre
général de Bologne, il parut opportun
aux capitulaires de m'imposer la charge qu'ils créaient
de prieur de la province de Lombardie. J'avais alors
passé un an dans l'ordre et n'était pas
encore aussi profondément enraciné qu'il
aurait fallu ; si bien qu'on me mettait à
la tête des autres pour les gouverner avant que
j'eusse appris à gouverner moi-même mon
imperfection. À ce chapitre on envoya en Angleterre
une communauté de frères avec Gilbert
pour prieur. Je ne fus aucunement présent à
ce chapitre.
Frère
Évrard, jadis archidiacre de Langres.
89. En ce temps-là, frère Évrard,
archidiacre de Langres, entra dans l'ordre à
Paris. C'était un homme de beaucoup de vertu,
hardi dans l'action, prudent dans le conseil. Comme
il jouissait d'une rare autorité, il édifia
d'autant plus de gens par son exemple, en assumant la
pauvreté, qu'il avait été plus
largement connu dans le monde.
90. Il devait se rendre en Lombardie en même temps
que moi, qu'il paraissait aimer d'une tendre affection,
car il désirait voir maître Dominique.
Il se mit en route et tandis que nous traversions ensemble
les régions de France et de Bourgogne où
il avait été naguère très
connu, il prêchait en tous lieux le Christ pauvre
et misérable qu'il publiait en son propre corps.
Il tomba finalement malade et acheva cette vie de malheurs
et de larmes par une fin évidemment précoce
mais profondément heureuse, à Lausanne
où, jadis, on l'avait élu comme évêque,
ce qu'il refusa d'accepter.
91. Un peu de temps avant qu'il ne mourût, alors
que les médecins déjà jugeaient
sa mort certaine, en le lui cachant toutefois, il me
dit : "Si je dois mourir au jugement des médecins,
pourquoi ne me le dit-on pas ? Que l'on cache leur
mort à ceux qui trouvent amer son souvenir !
Mais moi, la mort ne me terrifie pas. Que pourrait craindre
un homme qui, lorsque s'écroule la demeure terrestre
de sa chair de misère, attend de recevoir, tout
consolé par cet heureux échange, une demeure
éternelle dans le ciel ?" Il mourut
donc, remettant là son pauvre corps à
la terre et son esprit au Créateur. Un signe
me révéla l'heureuse issue de cette mort.
Au moment où il rendit l'esprit, je pensais éprouver
une douleur de coeur et un trouble dans mon esprit ;
je fus au contraire pénétré de
dévotion et de gaieté joyeuse. Ainsi le
témoignage de ma conscience m'avertissait-il
qu'on n'avait nullement à pleurer celui qui passait
à la joie.
La
mort de maître Dominique.
92.
Sur ces entrefaites, la vie voyageuse de maître
Dominique approchant à son terme, à Bologne,
il tomba gravement malade. Sur son lit de malade, il
fit appeler douze frères, parmi les plus notables,
et se mit à les exciter à se montrer fervents,
à promouvoir l'ordre, à persévérer
dans la sainteté. Il leur recommanda d'éviter
les fréquentations suspectes des femmes, spécialement
des jeunes, car cette espèce est dangereuse à
l'excès et prend trop souvent dans ses rets les
âmes qui ne sont pas encore tout à fait
épurées. "Voyez, dit-il, jusqu'à
cette heure la miséricorde divine a conservé
ma chair incorrompue ; et pourtant je n'ai pu éviter
cette imperfection, je l'avoue, de trouver plus d'attrait
à la conversation des jeunes filles, qu'aux discours
des vieilles femmes."
93. Avant sa mort, il dit également aux frères
qu'il leur serait plus utile disparu que vivant. Il
connaissait assurément Celui auquel il avait
confié le dépôt de son labeur et
de sa vie féconde et ne doutait pas de la couronne
de justice qui lui était désormais réservée :
lorsqu'il l'aurait reçue, ne serait-il pas d'autant
plus puissant pour présenter ses requêtes
qu'il serait déjà plus sûrement
entré dans les puissances du Seigneur ?
94. La maladie, empirant, devenait de plus en plus critique.
Il souffrait à la fois de fièvres et de
tranchées. Enfin cette âme religieuse fut
déliée de la chair et s'en vint au Seigneur
qui l'avait donnée, échangeant son lugubre
exil contre la consolation pérenne de la demeure
céleste.
Suite
>>>>
d'après la traduction du frère
Marie-Humbert Vicaire, o.p., parue dans l'ouvrage Saint
Dominique et ses frères. Évangile ou croisade,
coll. Chrétiens de tous les temps, n° 19,
Paris : éditions
du Cerf, 1967.
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