
ne
tradition qui remonte à nos origines, nous assure
que la Mère de Dieu a suscité, diffusé
et défendu notre Ordre, selon le dessein de la
providence qui l'avait inspiré. Je suis donc
heureux de pouvoir m'exprimer avec confiance sur ce
thème, sur l'aspect de l'action prophétique
que Marie développe dans notre Famille, coopérant
à la régénération des hommes.
(LG 65)
Maintenant,
penser au rôle actif et éminent que la
Mère de Dieu et notre Mère joue dans l'Eglise;
proclamer les merveilles que le Seigneur a accomplies
par Elle; coopérer au plan de Dieu à travers
notre confiance en Marie, signifie, pour nous Dominicains,
parler en même temps et de la Vierge et du Rosaire.
Non toutefois comme de deux réalités diverses
et non plus comme d'un sujet accessoire à la
vie apostolique et par conséquence spirituelle,
formative, communautaire.
Il
s'agit, au contraire, d'aborder avec un langage nouveau
la redécouverte spécifique de notre prédication
apostolique et de notre relation de prière et
de vie avec la Vierge de Nazareth. Et, encore, de suivre
l'action personnelle qu'Elle mène, sous la motion
du St Esprit, dans l'Ordre et dans l'Eglise, en sa qualité
de Mère.
Avec
cette lettre, que je vous adresse en la fête du
7 octobre, il me semble opportun de me tourner vers
l'entière Famille Dominicaine, attentive à
se situer dans l'Eglise avec une profonde exigence de
fidélité à sa mission propre. Ceci
juste au moment où va se célébrer
le XXe anniversaire du Concile Vatican II, par un Synode
de vérification sur le chemin de l'évangélisation,
dans le contexte des mutations vastes et profondes de
la société actuelle.
Il
est urgent aussi pour nous de nous renouveler selon
l'évolution du charisme apostolique. Et de nous
renouveler aussi à travers cet "abrégé
de tout l'Evangile" qu'est le Rosaire.
L'urgence
naît de deux attitudes de l'esprit, qui peuvent
se retrouver aussi parmi nous : d'une part l'attention
se centre sur les plus graves problèmes sociaux
du moment, et la dimension mariale devient un fait de
vie privée, d'autre part on insiste toujours
plus dans la prière sur l'engagement avec la
Mère de l'Eglise remettant toute initiative à
ses soins.
Je
considère les deux positions complémentaires
et non alternatives, me basant en cela sur mon expérience
missionnaire.
L'action
prophétique de Marie et notre charisme
La
mission actuelle de la Mère du Sauveur trouve
son interprétation dans l'Évangile. "Suprêmement
aimée de Dieu" Marie est porteuse de joie,
(Lc. 1, 44) solidaire avec nous dans la souffrance,
(Lc. 2, 35) modèle d'itinéraire apostolique,
connexe au rôle de la maternité divine.
La
"bénie entre les femmes" (Lc. 1, 42)
aide à faire croître le charisme prophétique
que l'Eglise nous a confié, nous rendant hommes
de foi et animateurs d'espérance, dans la fidélité
à l'Évangile. Dans son attitude d'écoute
de la Parole de Dieu (MC. 'I7), dans son rôle
de priante (MC. 18). Elle nous indique les sources authentiques
de toute mission évangélisatrice"
associée à la sienne (MC. 19). Dans le
Cénacle encore, Mère de grâce et
de miséricorde, Elle nous aide à être
pasteurs et guides des âmes dans le sacrement
de Réconciliation.
A
Toulouse, le musée des Augustins conserve une
statue en bois du XVe siècle, provenant du Couvent
dominicain des Jacobins. La Vierge, assise, tient d'un
côté l'Enfant Jésus et de l'autre
le livre des Évangiles. Marie conçoit
la Vérité, engendre la Vérité,
proclame la Vérité. "Elle est le
Livre, dit Sainte Catherine de Sienne, où est
écrit notre salut". Image et modèle
de l'Église. Elle l'est au même titre de
notre Famille, appelée à la participation
au charisme prophétique.
Il
est donc exact de penser que dans sa mission prophétique
nous retrouvons la nôtre propre. Par son action
maternelle nous engendrons le Corps du Christ, par son
intercession nous réalisons les engagements apostoliques,
parfois entravés par de nombreuses difficultés.
C'est Marie elle-même alors qui, à travers
nous, actualise sa présence agissante. Ceci est
la raison pour laquelle, aux origines de~l'Ordre, la
prédication était déjà imprégnée
d'une particulière saveur mariale.
Quand
je me souviens des actes héroïques de nos
missionnaires, vécus sous le signe du Rosaire;
quand je pense à la hardiesse des oeuvres de
charité que Saint Martin de Porrès et
Saint Jean Macias surent faire surgir de leur piété
pour le Rosaire, quand j'observe la gigantesque impulsion
apostolique d'un Saint Louis Grignon de Montfort d'abord
et d'un Frank Duff ensuite; si, en esprit, je parcours
les grands itinéraires internationaux de la Croisade
du Rosaire, alors, toujours plus, je suis convaincu
par le jugement que les Evêques exprimèrent
à Puebla : Marie est la plus haute réalisation
de l'évangélisation (P. 282, 333), et
sans Elle il n'est pas possible de parler d'Eglise (P.
291); sans Elle l'Évangile se désincarne,
se défigure, et se transforme en idéologie,
en rationalisme spiritualiste (P. 301).
Donc,
l'Ordre, par tradition, se sent privilégié
d'une manière particulière de la présence
de Marie. Mais il est bon d'en prendre toujours plus
conscience. Les Constitutions, à ce sujet, sont
explicites : "Les Frères ...se fortifient
aussi avec l'amour et la dévotion envers la Bienheureuse
Marie, Mère de Dieu" (LCO. 28,I)
Leur
Profession religieuse se distingue par un rapport spécial
d'obéissance filiale à Marie. Et pour
que ce ne soit pas une simple expression pieuse le législateur
l'éclaire en ajoutant : "en tant que Mère
très aimante de notre Ordre" (LCO 189, III).
Et encore, la Reine des Apôtres s'unit particulièrement
à nous par la pensée, la parole et l'action
apostolique à travers le Rosaire (LCO. 129) .
Le
Bienheureux Angelico, dans la fresque du "Christ
dérisoire" du couvent de St Marc a Florence,
représente merveilleusement la Vierge et St Dominique
: l'une en attitude de contemplation, et l'autre méditant
profondément la Passion du Verbe incarné.
Ceci est emblématique du rôle prophétique
de Marie dans l'Ordre, qui nous incite à réaliser
la contemplation dans l'action le "Contemplata
aliis tradere".
Problèmes
de notre temps
Réfléchissant
sur l'action déterminante de Marie dans la vocation
dominicaine, j'aimerais considérer maintenant
quelques uns des problèmes majeurs de notre engagement
apostolique. Et ce sont : l'attention au monde des pauvres;
le rôle de la femme aujourd'hui, dans la société
et dans l'Église; l'unité des chrétiens.
Jamais
comme de nos jours on n'a vu combien objectif et clairvoyant
est le jugement de Vatican II sur les déséquilibres
du monde contemporain : "Les contrastes entre les
races et les divers groupes de la société
surgissent; entre les nations riches, les moins riches
et les pauvres" (GS. 8). Une collaboration humaine
devient urgente pour appliquer l'Évangile au
plan social, utilisant tous les remèdes pour
aller à la rencontre des misères de notre
temps" (UR.12).
Ayant
devant elle cet énorme programme, l'Eglise nous
demande aussi à nous, Dominicains, une authentique
maturité évangélique, dans le but
de vivre les exigences de la justice et de la charité,
avant tout entre nous, et envers les autres et ensuite
les prêcher.
La Vierge a toujours été proposée
par l'Eglise comme modèle pour les fidèles,
non pour le type de vie qu'Elle mena, encore moins pour
le milieu socio-culturel dans lequel Elle a évolué,
de nos jours presque partout dépassé;
mais parce que, dans sa condition concrète de
vie, Elle a adhéré totalement et de façon
responsable à la volonté de Dieu (cf.
Lc. I, 38) ; parce qu'Elle a accueilli la Parole et
l'a mise en pratique; parce que son comportement fut
animé par la charité et l'esprit de service;
parce que finalement Elle fut la première et
la plus parfaite disciple du Christ : ceci ayant une
valeur exemplaire, universelle et permanente (MC. 35).
Oui,
être attentif à la justice et à
la charité envers les hommes, mais avec une vision
purifiée par l'adhésion journalière
à Celui qui est la Justice et l'Amour : en cela
Marie est notre guide. Dans ces principes pratiques
universaux prend alors racine ce que nous recommande
le Chapitre de Rome regardant les problèmes sociaux
de notre temps (n. 70). Marie est, en fait, pour nous
aussi le modèle de notre vie personnelle et communautaire
et un point de référence concret dans
notre prédication aux riches comme aux pauvres
de notre temps.
Mais
nous voici à la seconde question : la femme aujourd'hui.
Un féminisme, parfois exagéré,
demande le droit d'accéder à toutes les
professions, sans exclusion. Il pose l'accent sur la
liberté et l'autonomie de la personne plus que
sur la différence de caractère naturel
et de service entre femme et homme. Il ne se rend pas
compte du péril des manipulations des valeurs
biologiques, éthiques, interpersonnelles. Il
ne pose pas de barrières à l'avortement
et au divorce.
Dans
cette transformation profonde sociale et morale la femme
a besoin de se retrouver plus complètement elle-même
et d'embrasser de nouveau avec foi et courage sa mission
dans la famille et pour la vie. Mais que peut lui dire
à ce sujet la Femme de Nazareth ?
"Dans
son dialogue avec Dieu (Marie) donne son consentement
actif et responsable non à la solution d'un problème
contingent mais à l'oeuvre des siècles,
comme a été justement appelée l'Incarnation
du Verbe. Elle fut tout autre qu'une femme passivement
soumise ou d'une religiosité aliénante,
mais la femme qui n'a pas hésité à
proclamer que Dieu est défenseur des faibles
et des opprimés et qu'Il renverse de leur trône
les puissants du monde; une femme forte qui a connu
la pauvreté et la souffrance, la fuite et l'exil
: situations qui ne peuvent échapper à
l'attention de qui veut embrasser avec un esprit évangélique
les énergies libératrices de l'homme et
de la société (MC. 37).
Dans
sa juste aspiration à participer avec pouvoir
de décision aux choix de la Communauté,
la femme d'aujourd'hui ne trouvera-t-elle pas alors,
dans la figure de Marie, le prototype à considérer
? Certainement. Mais elle pourra le faire seulement
grâce à ce regard lumineux qui sait voir
dans le profond de la réalité humaine
de Marie, une humanité équilibrée
par le rapport de foi avec son Dieu.
Enfin
un troisième problème. Le culte de la
Vierge Marie, typiquement ecclésial, reflète
les préoccupations de l'Eglise; parmi elles,
prédominante, le rétablissement de l'unité
des chrétiens.
La
dévotion à la mère de Dieu reçoit,
à ce propos, les attentes du mouvement oecuménique
parce qu'elle en exprime quelques caractères
importants : "avant tout parce que les fidèles
catholiques s'unissent aux frères des Eglises
orthodoxes, chez lesquels la dévotion à
Marie revêt à la fois une forme poétique
et une profonde doctrine, dans... vénérer
la Theotocos et l'acclamer "Espérance des
chrétiens"; ils s'unissent aux Anglicans,
dont les théologies classiques mirent en lumière
les solides bases du culte à la Mère du
Seigneur, et de qui les théologiens contemporains
soulignent encore plus l'importance de la place que
Marie occupe dans la vie chrétienne; ils s'unissent
aux frères des Eglises de la Réforme,
dans lesquelles fleurit vigoureusement l'amour pour
les Ecritures, glorifiant Dieu avec les paroles mêmes
de la Vierge" (MC. 32).
L'unité
des chrétiens doit être pour nous un motif
de plus intense supplication, parce que le testament
du Rédempteur, exprimé au Cénacle
et confié à Marie avant de mourir, se
réalise grâce à son intervention
particulière. En fait, la condition essentielle
à l'aboutissement heureux du mouvement oecuménique
reste toujours la "conversion" dans l'humilité
et la charité (UR. 4,7,8,) et pour cela il a
besoin de l'intervention et de la grâce de Marie.
Pouvons-nous douter que la Mère de l'Eglise naissante
soit encore aujourd'hui un "signe efficace",
un "Sacrement d'unité" ?
Le
Rosaire et la Famille Dominicaine
A
la lumière de ces graves problèmes de
l'Eglise, sont encore plus nettes la fonction prophétique
de Marie et la beauté intrinsèque du Rosaire,
à travers lequel nous nous unissons à
Elle avec un esprit et un coeur de fils.
Pour
nous Religieux et Laïques dominicains, le Rosaire
est un don charismatique, prophétique, venu de
la tradition de l'Ordre, de l'enseignement des Pontifes,
du témoignage des Saints qui l'ont vécu
avec une grande conscience de "service" à
la Reine du ciel. C'est la contemplation de l'expérience
vécue par Marie et son Fils, en union avec Eux;
c'est la prédication typique dominicaine. (LCO
n. 129).
A
ce propos cependant on ne doit pas sous-évaluer
l'activité créatrice que le Rosaire sait
susciter sous une forme authentique (MC. 24), quand
les circonstances le demandent, dans la ligne de la
tradition d'Alain de la Roche et de Jacques Sprenger.
Quand
la récitation du Rosaire s'oriente vers la profession
de foi en la Divinité et en l'Humanité
du Christ, avec Marie; quand le mystère de la
Passion et de la mort du Sauveur sont rappelés
comme l'Opus Justitiae de la réconciliation de
l'homme avec Dieu quand la nouvelle vie de l'Eglise
dans le monde est regardée a la lumière
glorieuse du Christ et de sa Mère, alors le caractère
christocentrique (MC. 46) et en même temps marial
du Rosaire demeure entier. Et le Pater, l'Ave et le
Gloria expriment oralement et accompagnent les réalités
humano-divines que l'esprit a méditées
et auxquelles s'est uni le coeur.
Le
Rosaire est cependant une réalité vivante
et, pour ainsi dire, au-delà de l'histoire. La
prière mentale et orale qu'il offre aux simples
comme aux savants est "fondée sur le rocher"
de la Parole, puissance de Dieu pour "tous ceux
qui l'écoutent et la mettent en pratique"
(cf. Mt. -124 - MC. 48). Or, selon la nouvelle sensibilité
de notre temps, l'Ecriture devrait trouver plus d'attention
et de place dans la présentation des Mystères,
pour ensuite proposer une pratique de vie (MC. 44).
Puis,
afin de prolonger la contemplation des différents
Mystères mêmes, leur contenu pourrait être
rappelé à chaque Ave, avec l'ajout d'une
petite phrase après le mot "Jésus".
Méthode fréquemment employée au
XVe siècle et proposée par la "Marialis
Cultus" (46). On peut encore mettre en relief que
les quinze Mystères classiques ne sont pas contraires
en eux-mêmes à une extension à d'autres
épisodes évangéliques. Ceci en
préservant toujours les trois cycles originaux,
qui sont la sage intuition d'Alain de la Roche.
Une
fois redécouvert dans ses éléments
essentiels, le Rosaire sera naturellement vécu
et adapté aux exigences de notre vie apostolique,
spécialement en regard de la sensibilité
religieuse des Jeunes, assoiffés de méditation
et de vie évangélique, dans une expérience
de groupe. Dans cette perspective le mois de mai et
celui d'octobre et chaque fête mariale, offrent
à notre prédication itinérante
ou à une pastorale plus suivie l'occasion de
renouveler nos mouvements mariaux ou d'en créer
de nouveaux.
Un
exemple dans ce sens peut nous venir de l'expérience
des "Equipes du Rosaire" en France. En fait
une sincère spiritualité mariale, centrée
sur le Rosaire peut interpréter encore aujourd'hui
comme par le passé les profondes instances apostoliques
et missionnaires de l'Ordre. Et avec certitude d'en
recueillir les fruits car Marie s'en porte garante.
Après
le Ve Congrès International des Promoteurs dominicains
du Rosaire, peut-être serait-il bon de penser
à une rencontre périodique, selon les
diverses langues. Ainsi pourraient être évaluées
les situations ecclésiales concrètes et
les expériences de notre ministère : dans
les familles, les paroisses, parmi les Jeunes etc...
Il serait aussi nécessaire de réorganiser
dans les Provinces, où il est faible ou manquant,
ainsi qu'à la Curie Généralice,
le service de la Promotion du Rosaire.
Je
suis sûr que la re-découverte, le re-départ
ou la croissance du Rosaire sont des aspects de notre
mission qui peuvent concerner toutes les branches de
: la Famille Dominicaine : Frères, Moniales,
Soeurs et Laïques. Chacun selon son état
(cf. LCO. n. 141) mais tous fortement unis par un idéal
commun : tout remettre à Marie, à Marie
tout confier. Que St Dominique, qui y croyait tellement,
continue à bénir sa Famille (Septembre
1985).
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