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II
- ITINERANCE – VIE CONTEMPLATIVE – MATURITE
ITINERANCE OU DEMEURE – Y A-T-IL UNE « MEILLEURE
PART » ?
14.
« Comme ils faisaient route, il entra dans un
village, et une femme, nommée Marthe, le reçut
dans sa maison. Celle-ci avait une sœur appelée
Marie, qui, s’étant assise aux pieds du
Seigneur, écoutait sa parole. Marthe, elle, était
absorbée par les multiples soins du service.
Intervenant, elle dit : ‘Seigneur, cela ne te
fait rien que ma sœur me laisse servir toute seule
? Dis-lui donc de m’aider.’ Mais le Seigneur
lui répondit : ‘Marthe, Marthe, tu te soucies
et t’agites pour beaucoup de choses ; pourtant
il en faut peu, une seule même. C’est Marie
qui a choisi la meilleure part ; elle ne lui sera pas
enlevée.’ »
Ce
passage de l’Évangile selon saint Luc est
probablement celui qui a contribué et contribue
toujours le plus à une compréhension chrétienne
de la contemplation : la contemplation est devenue synonyme
du contraire de l’action, et valant mieux que
l’action. Dans cette image, on chercherait en
vain une allusion à la valeur particulière
de l’itinérance pour un vrai disciple du
Christ, hormis le fait que le Seigneur lui-même
et ceux qui l’accompagnaient « faisaient
route », avant d’entrer dans la maison de
Béthanie.
Et
pourtant, par un malentendu, on persiste parfois à
interpréter ce texte comme une condamnation de
l’action, donnant la préférence
à « une vie cachée de silence »
ou à un « lieu retiré pour la contemplation
». Et de fait, à première vue, «
l’itinérance » semble exactement
à l’opposé de l’attitude de
Marie dans l’Évangile de Luc : elle ne
bouge pas même d’un pouce pour aider sa
sœur !
Enfant,
je me sentais toujours quelque peu mal à l’aise
devant la réaction de notre Seigneur à
la requête de Marthe. D’un côté,
d’après mon raisonnement naïf, Jésus
profite de la diligence et du labeur de Marthe, mais
d’un autre côté, en même temps,
il reste avec Marie, qui est assise à ses pieds
se contentant de l’écouter. À vrai
dire, j’avais de la peine pour Marthe et j’en
voulais à Marie, que je trouvais bien paresseuse,
et il me semblait un peu injuste que Jésus la
félicitât. Je m’imaginais devoir
faire la vaisselle pendant que ma sœur lirait la
Bible – j’aurais sûrement considéré
qu’elle avait pris la meilleure part, et certainement
pas qu’elle méritait des félicitations
par dessus le marché ! Seulement, contredit-on
Jésus ? J’aurais néanmoins aimé
lui poser une question : mais alors, et tes paroles
à la femme qui éleva la voix du milieu
de la foule en te disant : « Heureuses les entrailles
qui t’ont porté et les seins que tu as
sucés ! » Ne lui as-tu pas répondu
: « Heureux plutôt ceux qui écoutent
la parole de Dieu et l’observent ! » ?
Quoique
mon innocente pensée enfantine ait bien peu à
voir avec l’érudition biblique actuelle,
je demeure convaincu d’avoir eu raison de mettre
en doute une conception de la « contemplation
» qui ne consisterait qu’à «
s’asseoir et écouter ». Selon l’enseignement
de notre Seigneur lui-même, il faut « observer
la parole », « faire la volonté du
père » .
ITINERANCE
ET CONTEMPLATION : L’ART D’INTERPRETER LE
TEMPS PRESENT
15.
Ce qui est clair, c’est qu’on utilise à
tort « contemplation » si l’on se
limite à un contraste avec « action »,
comme pour exhorter qu’il vaut mieux rester chez
soi à ne rien faire que de s’asseoir et
d’écouter. Non sans raison les Constitutions
des Moniales de notre Ordre associent, dans un même
souffle, la contemplation et le silence, avec l’empressement
au travail, la ferveur dans l’étude de
la vérité, l’assiduité à
la prière et la concorde fraternelle.
Aussi,
en tous cas selon une conception dominicaine, «
la vie contemplative » c’est « la
contemplation » allant de pair avec « l’action
». La « contemplation » est donc autre
chose que la paresse. Et elle ne signifie pas immobilité
ou rigidité. Même la clôture de nos
moniales est liée à l’intelligence
de la largeur, de la hauteur et de la profondeur de
l’amour de Dieu, qui a envoyé son Fils
pour que, par Lui, le monde entier soit sauvé.
«
Le vide », si important pour toute « contemplation
», n’est pas l’oisiveté. L’Évangile
selon saint Jean nous raconte une autre visite de Jésus
à la maison de Béthanie, qui nous aide
à saisir plus pleinement les dimensions d’une
« vie contemplative ».
«
Six jours avant la Pâque, Jésus vint à
Béthanie, où était Lazare, que
Jésus avait ressuscité d’entre les
morts. On lui fit là un repas, Marthe servait.
Lazare était l’un des convives. Alors Marie,
prenant une livre d’un parfum de nard pur, de
grand prix, oignit les pieds de Jésus et les
essuya avec ses cheveux ; et la maison s’emplit
de la senteur du parfum. »
Marthe
sert à nouveau le Seigneur, Lazare est à
table avec Jésus, mais Marie, qui dans l’Évangile
de Luc avait choisi la meilleure part, n’est pas
assise aux pieds de Jésus cette fois-ci, au contraire
elle fait quelque chose de bien concret. Il semble pourtant
qu’elle ait encore choisi « la meilleure
part ». Jésus prend à nouveau son
parti et la soutient contre l’intervention de
Judas l’Iscariote et des disciples. Ce qui nous
amène à la question : Quel est le mystère
du « choix de la meilleure part », quelle
est la véritable clé d’une «
vie contemplative » ?
On
trouve une réponse à cette question dans
le livre de l’Ecclésiaste, un texte d’une
grande sagesse – sûrement le résultat,
le fruit d’une vie contemplative :
«
Il y a un moment pour tout et un temps pour toute chose
sous le ciel. Un temps pour enfanter, et un temps pour
mourir ; un temps pour planter, et un temps pour arracher
le plant. Un temps pour tuer, et un temps pour guérir
; un temps pour détruire, et un temps pour bâtir.
Un temps pour pleurer, et un temps pour rire ; un temps
pour gémir, et un temps pour danser. Un temps
pour lancer des pierres, et un temps pour en ramasser
; un temps pour embrasser, et un temps pour s’abstenir
d’embrassements. »
«
Interpréter le temps présent »,
voilà ce que Jésus attend des disciples.
De toute évidence, Marie de Béthanie comble
pleinement l’attente du Seigneur : lorsqu’elle
s’assied à ses pieds pour écouter
ses paroles, mais tout autant quand elle prend une livre
de parfum et exprime généreusement son
amour, sans se soucier de ce que les gens peuvent penser
d’elle.
Comment
y parvenir ? Quelles sont les conditions préalables
nécessaires pour devenir un interprète
du temps présent, un homme contemplatif, une
femme contemplative ? Est-ce cette forme particulière
d’attention que Marie de Béthanie manifeste
au Seigneur : elle est totalement attentive à
lui, à sa personne, elle est totalement attentive
à sa mission, et en même temps elle demeure
consciente d’elle-même et de ce qui est
bon pour elle : elle vit réellement une relation
permanente avec « celui que son cœur aime
».
Ce
type d’attention implique qu’on centre sa
vie entière sur un point unique : le lien avec
Dieu et sa volonté. Pas à pas, cela nous
forme à la façon dont Jésus a mené
sa vie : « Ma nourriture est de faire la volonté
de celui qui m’a envoyé et de mener son
œuvre à bonne fin. »
Aucun
doute sur l’itinérance de Jésus,
et qu’il ait vécu une vie active ne fait
pas de doute, mais il n’y a aucun doute non plus
sur sa prière solitaire et silencieuse : la clé
d’une vie contemplative est « l’interprétation
du temps présent », l’attention à
la volonté du père, la décision
de ne régler votre vie que sur ce que Dieu demande
ici et maintenant, « d’aimer le Seigneur
votre Dieu, de suivre toujours ses voies, d’observer
ses commandements, de vous attacher à lui et
de le servir de tout votre cœur et de toute votre
âme. »
ITINERANCE
– CONTEMPLATION – MATURITE
16.
« Notre cœur ne connaît aucun répit
jusqu’à ce qu'il trouve son repos en Toi
» – cette idée pénétrante
de saint Augustin relie nos réflexions sur l’itinérance
et la contemplation à la maturité dans
la vie religieuse (et chrétienne). La maturité
est inconcevable sans changement, sans avancée,
sans prise de risque, sans itinérance spirituelle.
Mais ce processus de croissance a besoin de haltes,
de pauses, de temps d’adaptation aussi. Il nécessite
à la fois notre travail personnel et des stimulations
externes.
L’Évangile
de Luc nous offre un excellent récit sur le processus
de maturation religieuse et humaine.
«
Et voici que, ce même jour, deux d’entre
eux faisaient route vers un village du nom d’Emmaüs,
distant de Jérusalem de soixante stades, et ils
conversaient entre eux de tout ce qui était arrivé.
» L’itinérance – n’eût-elle
pour but que d’échapper à la dépression
– est décrite comme une condition suffisante,
sinon nécessaire, à la guérison
intérieure et au développement, tout comme
l’amitié. Il n’existe pas de maturation
que l’on suive seul. On a besoin de l’autre,
besoin qu’il ou elle chemine à nos côtés,
qu’il ou elle nous réconforte, qu’il
ou elle partage nos soucis et nos préoccupations,
qu’il ou elle nous remette en question.
«
Et il advint, comme ils conversaient et discutaient
ensemble, que Jésus en personne s’approcha,
et il faisait route avec eux ; mais leurs yeux étaient
empêchés de le reconnaître. Il leur
dit : ‘Quels sont donc ces propos que vous échangez
en marchant ?’ Et ils s’arrêtèrent
le visage sombre. » Le récit nous fournit
là une idée supplémentaire de comment
l’on mûrit : en-dehors des personnes qui
nous sont déjà familières, nous
avons besoin d’être provoqués par
l’extérieur. Pleurer ensemble et partager
au sein d’un cercle d’amis n’est pas
suffisant. Tant qu’on reste en terrain connu,
il n’y a ni amélioration ni progrès
: on s’arrête le visage sombre. Et même
si l’on s’ouvre à la rencontre avec
l’autre dans une expérience d’altérité,
nos yeux pourraient bien être empêchés
de reconnaître.
«
Prenant la parole, l’un deux, nommé Cléophas,
lui dit : ‘tu es bien le seul habitant de Jérusalem
à ignorer ce qui y est arrivé ces jours-ci
!’ » Cela nous amène à une
autre idée concernant les conditions préalables
au processus de maturation. Cléophas considère
l’inconnu à côté d’eux
comme le seul à ne pas savoir. Alors qu’en
fait, l’inconnu est justement le seul qui sait
! Mûrir exige une sorte d’abandon des sécurités.
Tant que je serai convaincu d’être le seul
à savoir, sûr que l’autre, l’inconnu,
l’étranger est le seul à ignorer,
mes yeux resteront clos et mon cœur ne sera pas
tout brûlant au-dedans de moi – je ne pourrai
atteindre à la maturité religieuse. «
Alors il leur dit : ‘Ô cœurs sans intelligence,
lents à croire à tout ce qu’ont
annoncé les Prophètes !’ »
Ce qui souligne l’obligation de compter avec cette
possibilité : et si le cœur sans intelligence
c’était moi, les convictions insensées
les miennes, et non celles que je répute telles
– comme les disciples d’Emmaüs qui
considéraient insensées les femmes de
leur groupe ?
«
Et, commençant par Moïse et parcourant tous
les prophètes, il leur interpréta dans
toutes les Écritures ce qui le concernait. »
Nous observons maintenant la connexion entre la contemplation
comme attention et le développement spirituel.
Il faut écouter la Parole de Dieu et tenir compte
de son étrangeté et de sa nouveauté.
C’est ce que font les disciples d’Emmaüs
en fait. Ils écoutent attentivement celui qui
les a traités de « cœurs sans intelligence
». Ils vont même plus loin, ils le pressent
: « Reste avec nous, car le soir tombe et le jour
déjà touche à son terme. »
D’une certaine manière, c’est la
curiosité, une aspiration profonde à plus
de clairvoyance, un ardent désir de mieux comprendre,
qui, au bout du compte, avec la révélation
pleine d’amour du Seigneur, conduit à la
reconnaissance et à la maturité du disciple.
Maintenant leur itinérance va changer de direction
: de la fuite à la rencontre, les yeux ouverts
sur l’inattendu.
Le
dernier Chapitre général formule cela
en termes concrets pour la vie dominicaine contemporaine,
en abordant le lien entre la contemplation et la formation
(initiale) : « Considérant les différents
aspects de ce monde qui ont formé nos frères
jusqu’ici, trois éléments s’avèrent
cruciaux pour qu’ils s’approprient un esprit
contemplatif authentiquement dominicain : la constance,
la profondeur et l’ouverture. La constance est
un remède à notre expérience du
caractère parfois éphémère
que revêt notre vie, que ce soit sur un plan intellectuel,
personnel ou religieux. Elle est manifeste dans notre
longue vie d’étude et dans l’observance
externe de la prière, du silence et d’une
vie commune qui devrait nous réjouir. La profondeur
s’érige en contraste face aux plaisirs,
souvent superficiels, promis à bon nombre de
gens dans une économie globale, mais dont peu
sont récompensés ; elle engendre la guérison
du désir qui est à la fois nécessaire
et attendue. Elle est surtout visible dans le développement
de la vie de prière, la vertu, l’amour
de l’étude et dans une connaissance de
soi plus compatissante. L’ouverture est à
la fois un héritage de notre temps, mais aussi
un antidote aux réactions contre celui-ci. Comme
dominicains, nous ne pouvons prétendre être
des prêcheurs vraiment contemplatifs qu’à
la condition d’être ouverts aux personnes
et à leurs expériences, à de nouveaux
apprentissages et aux voies nouvelles à travers
lesquelles Dieu nous invite à servir. Pourtant,
afin que ces éléments soient présents
et bien intégrés pour nos frères
en formation initiale, nous devons nous engager nous-mêmes
à renouveler notre vie dans chacune de ses dimensions
(Mexico 27, 4) et à participer à la vie
commune, même s’il nous en coûte personnellement
(Ratio Formationis Generalis, 166). Ainsi faisant, nous
donnons à nos frères en formation une
manifestation visible de la Sainte Prédication
à laquelle ils sont appelés et pour laquelle
nous les invitons à engager leurs vies. »
Je
ne saurais conclure cette approche spirituelle de l’aspect
« Itinérance – Contemplation –
Maturité » sans du moins citer un autre
texte clé. On le trouve à la fin de l’Évangile
de Jean : c’est le dialogue émouvant entre
Jésus et Pierre. Après le témoignage
de Pierre, « Seigneur, tu sais tout, tu sais bien
que je t’aime », et la réponse de
Jésus : « Pais mes brebis », le Seigneur
continue : « En vérité, en vérité,
je te le dis, quand tu étais jeune, tu mettais
toi-même ta ceinture, et tu allais où tu
voulais ; quand tu auras vieilli, tu étendras
les mains, et un autre te ceindra et te mènera
où tu ne voudrais pas. » Voilà peut-être
la partie la plus importante de notre itinérance
personnelle, la contemplation la plus profonde, le plus
haut degré de maturité : quand nous sommes
prêts à accepter que ce n’est plus
nous qui définissons et décidons que faire,
où aller, que quitter et que garder – mais
nous étendons les mains pour qu’un autre
puisse nous ceindre et nous emmener où nous ne
voudrions pas – tout en gardant pleinement confiance
que tout ce qui arrive est pour notre bien, et nous
sommes encore capables d’avouer : « Seigneur,
tu sais tout, tu sais bien que je t’aime ».
III
- L’ITINERANCE DANS LE CHEMINEMENT INTELLECTUEL
ET LE PARCOURS DE LA FORMATION
17. Itinérance signifie mouvement, capacité
d’aller de l’avant avec passion, dans un
esprit d’aventure. En réfléchissant
à cet aspect de notre vie dominicaine, nous pouvons
tenter de discerner les différentes manières
dont ce mouvement est parfois bloqué, en nous-mêmes,
dans nos communautés et dans nos provinces. Le
blocage du mouvement intérieur est en fin de
compte une forme de refoulement ou de répression.
Il peut survenir au niveau des émotions, ce qui
est une forme de névrose ; il peut apparaître
au niveau mental, ce qui est un brusque arrêt
idéologique des capacités intellectuelles
; et il peut se manifester au niveau de la vie spirituelle,
lorsque la réponse à Dieu est paralysée
par des freins intérieurs. Cette dernière
forme de répression est la plus inhibitrice de
l’itinérance propre à notre charisme
dominicain.
LA
LIBERATION DE L’ITINERANCE EMOTIONNELLE
18.
Dans une répression de type névrotique,
la dynamique des émotions est bloquée
par d’autres émotions, par la peur, ou
par un sentiment d’obligation affective. Cela
mène à une concentration sur soi-même,
une incapacité à l’autocritique,
et une gravité qui ne laisse aucune place à
l’humour. La répression émotionnelle
est un problème de la jeunesse, quand la peur
de soi-même, de ce qui est nouveau, de la sexualité,
de ce que les gens vont faire ou dire, ou le sentiment
émotionnel du devoir devient la règle
primordiale. Elle empêche la conscience de raisonner
par elle-même. Ce qui peut pousser de jeunes hommes
et de jeunes femmes à rechercher la sécurité
d’une vie religieuse protégée. Dans
leur fragilité émotionnelle, ils sont
parfois en quête de règles de vie claires
et simples qui les dispensent du risque et de l’aventure.
Au lieu d’être motivés par une fascinante
mission de prédication, réussir à
toucher les Cumans de notre époque, ils demeureront
coincés par leurs peurs, par leur désapprobation
instinctive de tout ce qui implique une nouveauté.
Une vie communautaire saine les aidera à se libérer
de ces peurs, à toucher les autres, à
se laisser émouvoir par eux, à rire en
toute liberté intérieure de leurs propres
tâtonnements. Bienheureux ceux qui savent rire
d’eux-mêmes, car ils s’amuseront beaucoup
toute leur vie !
LA
LIBERATION DE L’ITINERANCE INTELLECTUELLE
19.
Dans le cas d’une répression intellectuelle,
l’esprit est empêché d’avancer
à la rencontre de la vérité dans
toute sa richesse et sa diversité contextuelle.
Un esprit qui s’abstient de l’effort de
chercher la vérité, ou qui préfère
des demi-vérités d’une simplicité
séduisante, reste coincé dans une lamentable
paralysie intellectuelle ou sera constamment ballotté
au gré de forces extérieures telles que
la mode.
20.
L’itinérance ne devrait pas signifier une
dispersion de l’esprit. Il y a là un danger
intellectuel : adopter une attitude de type supermarché,
essayer de tout savoir, s’intéresser à
tout, accepter toutes les tendances à la mode
sans même tenter de voir comment elles s’accordent
entre elles. La première étape de la formation
intellectuelle est un moment où l’esprit
doit être nourri. Nous avons besoin de temps pour
étudier, de temps pour une construction contemplative
du monde. Nous devons nous poser des questions plus
profondes, voir le nexus mysteriorum, l’enracinement
métaphysique de la vérité.
Jésus
a dit : « Ouvrez l’œil et gardez-vous
du levain des Pharisiens et du levain d’Hérode
» (Mc 8, 15). Les Pharisiens croyaient détenir
toutes les réponses, leur esprit bloqué
ne pouvait s’étendre au-delà de
leurs convictions rigides. Hérode, lui, n’avait
aucune réponse, aucune idée préconçue,
aucune idéologie ; il voulait se divertir et
s’amuser. À l’ère postmoderne,
les grandes idéologies ont disparu, et le monde
tourne autour du divertissement, faire de l’argent
et le dépenser, créer et satisfaire des
besoins superficiels. Il est donc tentant aujourd’hui
d’en rester au niveau de la surface. Un/e jeune
entrant dans l’Ordre peut être tenté/e
de tout connaître, de s’intéresser
à tout, d’accumuler sur maintes questions
quantité d’informations issues de la télé,
des journaux, des voyages ; mais il lui manquera une
capacité de vision approfondie. « On est
contraint de constater le caractère fragmentaire
de propositions qui élèvent l’éphémère
au rang de valeur, dans l’illusion qu’il
sera possible d’atteindre le vrai sens de l’existence
» (Jean Paul II, Fides et ratio, 6). La première
étape de la formation intellectuelle doit aider
le/la jeune à se forger des convictions, à
s’affranchir de l’esclavage des modes. Notre
tradition dominicaine est fondée sur la conviction
que la raison possède un penchant inhérent
pour la vérité, qu’elle peut percevoir
le vrai bien, et s’y conformer, non sous la pression
du groupe extérieur, mais parce que c’est
vrai. Pour cela, cependant, la capacité de discerner
la vérité doit être développée.
De
quel type de philosophie dotons-nous nos jeunes ? Un
savoir d’idées disparates et contradictoires,
permettant de s’adapter aux divers courants de
pensée contemporains ? Ou une philosophie qui
intègre l’esprit, le conforte dans sa capacité
de connaître le vrai, lui donne les moyens d’interpréter
de manière critique ce qu’on observe dans
la culture contemporaine ? Certaines personnes ont besoin
d’aide pour formuler une synthèse intellectuelle,
avant de pouvoir s’étendre vers de nouveaux
domaines de pensée. D’autres y réussiront
tout en acquérant un savoir disparate, car ils
ont déjà des convictions intérieures
bien formées.
Un
excès d’itinérance intellectuelle
durant la phase initiale de la formation peut avoir
des effets désastreux. Certains, dans leur cheminement
intellectuel, passent d’un extrême à
l’autre. Ils commencent libéraux et finissent
ultra-conservateurs. Ils cherchent des réponses
à leurs questions dans le bouddhisme, la psychanalyse
ou les sciences politiques, sans jamais prendre le temps
de se plonger dans la Parole de Dieu et dans la tradition
catholique. La formation intellectuelle initiale devrait
déboucher sur le choix d’un Maître,
auteur/e approuvé/e par l’Église,
qui aidera l’étudiant à formuler
une synthèse théologique. Il peut s’agir
d’un Père ou d’un Docteur de l’Église,
d’un théologien renommé, ce peut
très bien être saint Thomas d’Aquin.
Si les jeunes frères et les jeunes sœurs
passent de nombreuses années à lire l’auteur/e
élu/e, à étudier sa théologie,
à construire leur ministère et leur prédication
en se fondant sur l’œuvre du Maître,
cela leur donnera un solide point de repère.
Le prêcheur saura de quoi il parle. En revanche,
l’absence de synthèse peut conduire à
un état de perpétuelle itinérance,
sans aucune conviction.
21.
La nécessité d’une certaine hygiène
intellectuelle ne doit cependant pas faire redouter
les questions. La tradition thomiste formule le videtur
quod. Notre synthèse intellectuelle est fondée
sur la conviction que l’esprit peut s’accrocher
au vrai bien. Convaincus que la vérité
est accessible, nous pouvons aborder sans crainte toutes
sortes de questions, sûrs que chaque vérité,
quelque en soit la source, découle en fin de
compte du Saint-Esprit. Un esprit formé, capable
de discernement critique, n’a pas peur des idées
nouvelles. Il continue de développer sa curiosité,
il n’hésite pas à comparer son approche
à celle des autres, il est capable d’acquérir
de nouvelles informations, d’élargir son
champ d’intérêt, parce qu’il
possède une base. L’itinérance est
possible quand on a un foyer où rentrer. Elle
n’est pas une invitation au nihilisme intellectuel.
Un
esprit formé à rechercher la vérité,
et à s’y tenir, sera exempt de toute stagnation
intellectuelle. La quête de la vérité
devrait nous éviter de rester englués
dans un état d’esprit, une vision de l’Église,
de la société, où il n’y
aurait pas de place pour une auto-analyse critique.
Demandons-nous à l’Esprit où il
nous conduit ? Le laissons-nous faire ? L’intelligence
a soif de vérité ; mais on peut l’asservir
: c’est le danger des idéologies. L’intelligence
s’arrête brusquement à une demi-vérité,
et ne se laisse pas conduire à la plénitude.
Il n’y a pas que les grandes idéologies
à avoir imposé diverses formes de totalitarisme.
Il y a aussi de petites idéologies qui enferment
des communautés et des provinces. Un style de
vie particulier, un ensemble d’options concernant
l’Église, les besoins d’une province
ou d’une congrégation religieuse, se transforment
aisément en une tradition inamovible. C’est
un peu comme un moyen contraceptif qui empêcherait
la naissance de nouveaux concepts ; il n’y a pas
de vie insufflée. La forme dominicaine de gouvernement
démocratique chérit la nouveauté
pleine de vie des idées, à laquelle il
faut réserver un champ d’expression dans
nos Chapitres, nos rencontres communautaires, nos sessions
de formation. Certes, toutes les solutions proposées
ne conviennent pas, mais un milieu communautaire sain
permettra qu’elles soient exprimées et
discutées. Alors que si on relègue la
discussion aux oubliettes, les petites idéologies
maintiendront la communauté dans un état
d’inertie.
La
recherche de la vérité doit être
entreprise dans la vie communautaire, les réflexions
philosophiques, l’étude de la théologie,
et dans le pèlerinage de la foi. Un des drames
de la scène intellectuelle contemporaine est
l’abandon de la quête de la vérité.
« Il en va ainsi, par exemple, de la défiance
radicale envers la raison que révèlent
les plus récents développements de nombreuses
études philosophiques. De plusieurs côtés,
on a entendu parler, à ce propos, de "fin
de la métaphysique". (…) Je ne peux
pas ne pas encourager les philosophes, chrétiens
ou non, à avoir confiance dans les capacités
de la raison humaine et à ne pas se fixer des
buts trop modestes dans leur réflexion philosophique
» (Fides et ratio, 55-58). « Le mystère
de l’Incarnation restera toujours le centre par
rapport auquel il faut se situer pour pouvoir comprendre
l’énigme de l’existence humaine,
du monde créé et de Dieu lui-même.
Dans ce mystère, la philosophie doit relever
des défis extrêmes, parce que la raison
est appelée à faire sienne une logique
qui dépasse les barrières à l’intérieur
desquelles elle risque de s’enfermer elle-même
» (Fides et ratio, 80).
22.
L’expansion de l’esprit, itinérance
intellectuelle, l’entraîne plus profond
encore dans la vérité. C’est ce
que signifient la foi et le dogme. Suivant la tradition
théologique classique, la foi est un don de Dieu
qui fait sortir l’esprit de sa coquille et l’attire
à Dieu. Les énoncés dogmatiques
sont un don du Saint-Esprit pour apporter plus de lumière,
empêchant l’esprit de tomber dans l’erreur
et le recentrant sur le mystère qui est salvifique.
Dans la pensée moderne, la foi et le dogme sont
interprétés comme une limitation de l’esprit,
un blocage de la curiosité imposé par
les autorités ecclésiastiques. Une itinérance
spirituelle impliquera que l’esprit s’étende
jusqu’à la vérité révélée.
« En tant que vertu théologale, la foi
libère la raison de la présomption, tentation
typique à laquelle les philosophes sont facilement
sujets » (Fides et ratio, 76).
L’adaptation
de l’esprit au mystère divin est néanmoins
douloureuse, car, par nature, l’esprit aspire
à la clarté alors que la foi est une rencontre
du mystère. Au sein même de la foi, il
y a place pour chercher à comprendre (cogitatio
fidei) , mais on trouve aussi parfois une coagitatio
fidei. Le besoin de clarté inhérent à
l’esprit fait qu’en s’adaptant à
la foi, il se trouble. Dans l’essor de la foi
l’esprit rencontre la croix. Le passage par cette
croix est toujours douloureux, mais, paradoxalement,
vivifiant. La grande pierre d’achoppement de la
foi c’est l’orgueil intellectuel : l’incapacité
ou le refus inconscient d’accepter le mystère.
Nous ne devons pas scruter la Parole de Dieu à
travers les instruments des sciences humaines en prenant
ces sciences (histoire, archéologie, linguistique,
psychologie, sociologie, philosophies) comme critère
suprême, car cela détruit la foi. (Interprétant
saint Paul, Thomas d’Aquin dit que même
les bonnes philosophies peuvent détruire la foi,
si ce sont elles qui ont le dernier mot !) . Nous sommes
appelés à scruter notre vie en prenant
la foi pour critère suprême. C’est
douloureux pour l’orgueil intellectuel, mais c’est
la seule manière d’avancer. Le courage
de l’itinérance intellectuelle rend possible
l’itinérance au niveau spirituel.
LA
LIBERATION DE L’ITINERANCE SPIRITUELLE
23.
Dans son pèlerinage de foi, l’esprit a
besoin d’être libre de toute attache. Or,
quand nous inventons des projets, de nouvelles missions,
quand nous percevons des défis, quand nous concevons
des idées, nous tendons à nous y attacher.
L’attachement à nos propres concepts est
bon pour un temps, mais nous nous en attribuons très
facilement le mérite. Lorsque le Saint-Esprit
conçoit la vie dans l’Église, c’est
sans égoïsme, en un don total de soi. La
conception du Saint-Esprit est immaculée. L’astuce
consiste à être désintéressé
dans ce que nous faisons avec passion. La motivation
de notre travail a besoin d’être purifiée.
Les mauvaises habitudes ne sont pas les seules qui ont
besoin d’être purifiées, les bonnes
intentions également, pour nous assurer qu’elles
vont vers Dieu. Sans quoi l’attachement à
nos propres idées empêche la croissance
spirituelle et porte à se bâtir des empires
personnels. L’essentiel est la transparence pour
voir Dieu à l’œuvre en nous. Dans
les inspirations intellectuelles comme dans les aspirations
artistiques la tentation de l’égoïsme
existe. À peine une idée nous vient-elle
à l’esprit que déjà surgit
la joie de l’utiliser dans un article, un projet
artistique, une homélie à prêcher
– pour notre gloire personnelle. Dépendre
de Dieu, dans un esprit d’itinérance, exige
une grande pauvreté spirituelle. Les bonnes choses
qui nous passeront par la tête, les mains, la
parole, viennent de Dieu et non de nous, même
si nous leur avons consacré notre énergie
et nos talents.
La
profession religieuse par laquelle nous vouons notre
avenir à Dieu confirme le prix de l’itinérance.
Accepter l’inconnu, reçu dans la foi, comme
règle de vie permanente, renforce notre attachement
à Dieu et à Dieu seul. C’est là
que naît la vraie fécondité de la
vie et de la mission. Au fond, c’est la grâce
de Dieu qui permet que le bien naisse de notre service.
Nous
découvrirons au moment de la mort ce qu’était
notre véritable vocation, quand, nous retournant
sur notre vie, nous verrons à quel moment nous
avons le mieux répondu aux appels qui nous étaient
adressés. Une carrière authentique est
faite par Dieu, tandis qu’à chaque étape
de notre vie nous nous donnons à Lui totalement.
Mais chaque étape est une surprise, elle n’arrive
pas comme la réalisation d’un projet personnel
pour lequel nous nous sommes battu. Dans les premières
périodes de notre vie, nous faisons des plans
et des rêves, mais, un à un, Dieu nous
demande d’y renoncer, car ses desseins s’avèrent
totalement différents. Que pouvons-nous dire
de cette jeune postulante qui entra dans une congrégation
dominicaine à Moscou, au début du XXème
siècle ? Elle avait rêvé de parcourir
la planète et de voir le monde, mais en même
temps elle reconnaissait que Dieu lui demandait davantage.
Elle mit ses rêves de côté et entra
dans la vie religieuse, abandonnant à Dieu ses
projets de voyage inaccomplis. La réponse de
Dieu s’est révélée abondante.
Avant la fin de son noviciat, la jeune femme fut arrêtée
et envoyée au goulag en Sibérie. Elle
vécut un long noviciat dans de nombreux camps
de prisonniers, sur la côte Arctique puis au bord
de la frontière chinoise. Son désir initial
de voyage s’accomplissait d’une manière
démoniaque mais divine à la fois. Sept
ans passèrent avant qu’elle ne rencontre,
dans un camp de prisonniers, une autre sœur entre
les mains de qui elle put enfin faire sa profession.
Une vie gâchée, peut-être, ou bien
pas : au cœur de l’irréligion, au
milieu du désespoir, cette sœur dominicaine
a apporté le message de l’Évangile
prêché par son témoignage et sa
charité.
24.
Comment se fait-il que certains d’entre nous ne
veuillent pas se déplacer, refusent d’accepter
que nous puissions être envoyés en mission
? Il y a les cas d’individualisme forcené,
l’idée fixe de l’accomplissement
personnel, l’ambition du succès. Au lieu
de répondre à Dieu qui nous envoie, la
poursuite d’une carrière privée
l’emporte, comme si nous pouvions planifier notre
vie. D’autres fois, c’est un attachement
excessif à notre premier amour, la première
assignation. Nous avons accepté la tâche
qu’on nous confiait, nous l’avons accomplie
avec la juste motivation, comme notre don à Dieu,
mais au fil du temps nous nous sommes attachés
à notre œuvre, nous traitons nos résultats
comme s’ils ne tenaient qu’à nous.
Nous n’arrivons pas à accepter que Dieu
ait demandé nos services quelques années
pour cette mission, avant que d’autres ne soient
chargés de la poursuivre, tandis que nous devrons
changer de tâche. C’est un moment difficile,
comme pour les parents qui doivent laisser partir leurs
enfants adultes. Les parents âgés qui ont
focalisé leur vie sur leurs enfants peuvent redouter
leur propre avenir : que vont-ils bien pouvoir faire
plus tard dans la vie sans leurs enfants ? Mais c’est
un passage normal, quand le temps est venu de trouver
un nouveau défi dans l’existence.
Dans
la vie religieuse, nous ne sommes pas propriétaires
de nos apostolats, pas plus que nous ne possédons
les gens que nous servons. Nous devons accepter qu’en
les laissant à d’autres, c’est entre
les mains de Dieu que nous les remettons, et Dieu aura
soin d’eux. Pour cela il faut avoir l’espérance.
Espérer, c’est accepter le mystère
qui se déploie dans notre vie. Une espérance
naturelle donne l’énergie, l’élan
de relever des défis difficiles. (En polonais,
le mot pour espérance, « nadzieja »,
signifie « force d’agir »). La vertu
théologale de l’espérance, parce
qu’elle est centrée sur Dieu, permet à
notre volonté d’accepter la voie que Dieu
nous a tracée. Saint Augustin et saint Jean de
la Croix lient tous deux l’espérance à
la mémoire, ils écrivent que pour croître
en espérance, il faut purifier la mémoire.
Non que se souvenir soit mauvais. Une bonne mémoire
est bien sûr un atout de valeur, mais nous pouvons
aussi nous attacher à nos souvenirs, aux bons
comme aux mauvais, et cet attachement doit être
purifié. L’attachement aux souvenirs agréables
peut freiner l’enthousiasme d’aller de l’avant,
d’accepter la nouveauté dans la vie. Il
est normal qu’un frère travaillant dans
une aumônerie universitaire ressente la joie de
servir des jeunes au moment où ils s’épanouissent.
Mais il les aidera de manière à les laisser
partir, s’en aller vers d’autres villes,
construire une famille, vivre leur vie. Quand il sera
remplacé par quelqu’un de plus jeune, il
devra mettre de côté le souvenir des joies
et l’expérience pastorale acquise au fil
des ans, pour pouvoir accepter une nouvelle tâche,
un nouveau défi. De la même manière
les mauvais souvenirs peuvent empêcher l’itinérance.
Le rappel de situations difficiles, de souffrances,
peut être paralysant. Quelqu’un qui a souffert
dans une communauté où il ou elle n’était
pas apprécié/e ne voudra certainement
pas y retourner et ne sera pas prêt non plus à
occuper un travail similaire, dans des conditions analogues.
Alors que la communauté peut avoir changé
entre-temps, ses membres peuvent avoir mûri, évolué,
abandonné leurs comportements hostiles. Laisse-t-on
à la communauté le droit de faire des
erreurs et d’en sortir ? Les souvenirs douloureux
ont aussi besoin d’être purifiés
pour que l’espérance grandisse, et que
soit acceptée la confiance dans le mystère
divin qui se déploie dans la vie.
La
purification de l’espérance aide à
centrer l’attention sur Dieu. Et lorsque Dieu
est vraiment notre passion première, alors nous
sommes libres de partir. L’itinérance dominicaine
a besoin de cette liberté. Le frère à
qui l’on demande de changer de communauté
tout comme le provincial à qui l’on demande
de donner un frère peuvent le faire s’ils
acceptent la conduite mystérieuse de Dieu. S’ils
ne parviennent pas à s’ouvrir au mystère
de Dieu ils refuseront les nouvelles missions qui leur
seront proposées. Parfois les provinciaux sont
perplexes lorsqu’on leur demande de donner un
frère, parce qu’il a été
formé et préparé pour la province
ou qu’il gagne de l’argent pour la province…
Où est alors l’ouverture au mystère
dans l’espérance ?
25.
Il n’est pas bon d’avoir trop de postes
salariés. Évidemment les communautés
préfèrent avoir des frères ou des
sœurs qui ramènent un revenu régulier.
Cependant, certaines tâches entreprises par l’ensemble
de la communauté (par exemple, la responsabilité
d’un sanctuaire) rapportent aussi de l’argent,
sans pour autant lier un individu à un salaire.
L’emploi salarié peut bloquer l’itinérance
en ce qu’il conduit parfois une personne à
passer des années dans le même travail,
le même bâtiment, la même pièce.
Les provinces qui ont trop de postes salariés
finissent par stagner. Certains ministères doivent
évoluer rapidement parce que la société
traverse de profonds changements sociaux. Les jeunes
changent souvent, sur des cycles de quelques années,
ils écoutent un autre type de musique, vont voir
un autre genre de films, mâchent un nouvelle marque
de chewing-gum. Un jeune aumônier ou formateur/formatrice
doit constamment s’adapter, préparer de
nouveaux thèmes, de nouvelles conférences,
pour ne pas perdre le langage commun avec les jeunes.
À la longue, quand il y a peu de mouvement dans
une province, une congrégation religieuse ou
une fraternité laïque, l’inertie et
la routine finissent par transmettre une image dépassée
de l’Église.
26.
Dans notre questionnement sur les réticences
à l’itinérance, nous ne devons pas
rejeter toute la responsabilité sur ceux qui
ont du mal à quitter leurs attaches. Un blocage
psychologique important contre l’itinérance
vient parfois du manque de soutien de la part de qui
envoie. Lorsqu’elle ouvre une mission, la province
doit assumer la responsabilité des frères
envoyés à l’étranger. Il
y a habituellement une longue période durant
laquelle une nouvelle mission appartient à la
province, avec un statut de vicariat provincial ; à
mesure qu’il croît en nombre, le vicariat
devient d’abord régional, ensuite général,
puis vice-province, et enfin province. Au long de toutes
ces années, la province-mère peut envoyer
ses frères dans la nouvelle entité, d’abord
aux principaux postes de responsabilité, ensuite
dans des engagements plus coopératifs, enfin
dans une situation normale de dépendance vis-à-vis
des frères locaux. Durant tout ce temps, la province-mère
doit exercer sa responsabilité à l’égard
des frères envoyés dans des missions lointaines.
Ceux-ci ont besoin d’encouragements, d’intérêt,
parfois d’aide financière. Si leur travail
n’est pas considéré comme une mission
mais comme un lieu commode pour mettre à l’écart
les frères difficiles, dans la conviction que
leurs problèmes se résoudront d’eux-mêmes,
voilà qui par contrecoup découragera quiconque
de relever le défi à l’avenir. Les
personnes doivent savoir qu’elles sont envoyées
en mission, pas reléguées dans un coin
ou rejetées. L’itinérance exige
la responsabilité de celui qui est envoyé
comme de celui qui envoie.
27.
Quand il allait de ville en ville, marchant le long
des routes d’Europe, saint Dominique chantait
Ave Maris Stella. Dans cette ancienne hymne mariale,
on trouve la phrase Iter para tutum ! Saint Dominique
priait Marie et lui demandait d’intercéder
afin que son chemin soit sûr, qu’il le mène
où il voulait aller, et que le dessein de Dieu
soit présent dans ses initiatives.
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