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Saint Dominique de Matisse

« Marchons dans la joie et pensons à notre sauveur »
Regards sur l’itinérance dominicaine

Sainte-Sabine, le 24 mai 2003, Mémoire de la Translation de notre Père saint Dominique


fr. Carlos A. Azpiroz Costa, o.p.


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(Suite du texte)

II - ITINERANCE – VIE CONTEMPLATIVE – MATURITE

ITINERANCE OU DEMEURE – Y A-T-IL UNE « MEILLEURE PART » ?

14. « Comme ils faisaient route, il entra dans un village, et une femme, nommée Marthe, le reçut dans sa maison. Celle-ci avait une sœur appelée Marie, qui, s’étant assise aux pieds du Seigneur, écoutait sa parole. Marthe, elle, était absorbée par les multiples soins du service. Intervenant, elle dit : ‘Seigneur, cela ne te fait rien que ma sœur me laisse servir toute seule ? Dis-lui donc de m’aider.’ Mais le Seigneur lui répondit : ‘Marthe, Marthe, tu te soucies et t’agites pour beaucoup de choses ; pourtant il en faut peu, une seule même. C’est Marie qui a choisi la meilleure part ; elle ne lui sera pas enlevée.’ »

Ce passage de l’Évangile selon saint Luc est probablement celui qui a contribué et contribue toujours le plus à une compréhension chrétienne de la contemplation : la contemplation est devenue synonyme du contraire de l’action, et valant mieux que l’action. Dans cette image, on chercherait en vain une allusion à la valeur particulière de l’itinérance pour un vrai disciple du Christ, hormis le fait que le Seigneur lui-même et ceux qui l’accompagnaient « faisaient route », avant d’entrer dans la maison de Béthanie.

Et pourtant, par un malentendu, on persiste parfois à interpréter ce texte comme une condamnation de l’action, donnant la préférence à « une vie cachée de silence » ou à un « lieu retiré pour la contemplation ». Et de fait, à première vue, « l’itinérance » semble exactement à l’opposé de l’attitude de Marie dans l’Évangile de Luc : elle ne bouge pas même d’un pouce pour aider sa sœur !

Enfant, je me sentais toujours quelque peu mal à l’aise devant la réaction de notre Seigneur à la requête de Marthe. D’un côté, d’après mon raisonnement naïf, Jésus profite de la diligence et du labeur de Marthe, mais d’un autre côté, en même temps, il reste avec Marie, qui est assise à ses pieds se contentant de l’écouter. À vrai dire, j’avais de la peine pour Marthe et j’en voulais à Marie, que je trouvais bien paresseuse, et il me semblait un peu injuste que Jésus la félicitât. Je m’imaginais devoir faire la vaisselle pendant que ma sœur lirait la Bible – j’aurais sûrement considéré qu’elle avait pris la meilleure part, et certainement pas qu’elle méritait des félicitations par dessus le marché ! Seulement, contredit-on Jésus ? J’aurais néanmoins aimé lui poser une question : mais alors, et tes paroles à la femme qui éleva la voix du milieu de la foule en te disant : « Heureuses les entrailles qui t’ont porté et les seins que tu as sucés ! » Ne lui as-tu pas répondu : « Heureux plutôt ceux qui écoutent la parole de Dieu et l’observent ! » ?

Quoique mon innocente pensée enfantine ait bien peu à voir avec l’érudition biblique actuelle, je demeure convaincu d’avoir eu raison de mettre en doute une conception de la « contemplation » qui ne consisterait qu’à « s’asseoir et écouter ». Selon l’enseignement de notre Seigneur lui-même, il faut « observer la parole », « faire la volonté du père » .

ITINERANCE ET CONTEMPLATION : L’ART D’INTERPRETER LE TEMPS PRESENT

15. Ce qui est clair, c’est qu’on utilise à tort « contemplation » si l’on se limite à un contraste avec « action », comme pour exhorter qu’il vaut mieux rester chez soi à ne rien faire que de s’asseoir et d’écouter. Non sans raison les Constitutions des Moniales de notre Ordre associent, dans un même souffle, la contemplation et le silence, avec l’empressement au travail, la ferveur dans l’étude de la vérité, l’assiduité à la prière et la concorde fraternelle.

Aussi, en tous cas selon une conception dominicaine, « la vie contemplative » c’est « la contemplation » allant de pair avec « l’action ». La « contemplation » est donc autre chose que la paresse. Et elle ne signifie pas immobilité ou rigidité. Même la clôture de nos moniales est liée à l’intelligence de la largeur, de la hauteur et de la profondeur de l’amour de Dieu, qui a envoyé son Fils pour que, par Lui, le monde entier soit sauvé.

« Le vide », si important pour toute « contemplation », n’est pas l’oisiveté. L’Évangile selon saint Jean nous raconte une autre visite de Jésus à la maison de Béthanie, qui nous aide à saisir plus pleinement les dimensions d’une « vie contemplative ».

« Six jours avant la Pâque, Jésus vint à Béthanie, où était Lazare, que Jésus avait ressuscité d’entre les morts. On lui fit là un repas, Marthe servait. Lazare était l’un des convives. Alors Marie, prenant une livre d’un parfum de nard pur, de grand prix, oignit les pieds de Jésus et les essuya avec ses cheveux ; et la maison s’emplit de la senteur du parfum. »

Marthe sert à nouveau le Seigneur, Lazare est à table avec Jésus, mais Marie, qui dans l’Évangile de Luc avait choisi la meilleure part, n’est pas assise aux pieds de Jésus cette fois-ci, au contraire elle fait quelque chose de bien concret. Il semble pourtant qu’elle ait encore choisi « la meilleure part ». Jésus prend à nouveau son parti et la soutient contre l’intervention de Judas l’Iscariote et des disciples. Ce qui nous amène à la question : Quel est le mystère du « choix de la meilleure part », quelle est la véritable clé d’une « vie contemplative » ?

On trouve une réponse à cette question dans le livre de l’Ecclésiaste, un texte d’une grande sagesse – sûrement le résultat, le fruit d’une vie contemplative :

« Il y a un moment pour tout et un temps pour toute chose sous le ciel. Un temps pour enfanter, et un temps pour mourir ; un temps pour planter, et un temps pour arracher le plant. Un temps pour tuer, et un temps pour guérir ; un temps pour détruire, et un temps pour bâtir. Un temps pour pleurer, et un temps pour rire ; un temps pour gémir, et un temps pour danser. Un temps pour lancer des pierres, et un temps pour en ramasser ; un temps pour embrasser, et un temps pour s’abstenir d’embrassements. »

« Interpréter le temps présent », voilà ce que Jésus attend des disciples. De toute évidence, Marie de Béthanie comble pleinement l’attente du Seigneur : lorsqu’elle s’assied à ses pieds pour écouter ses paroles, mais tout autant quand elle prend une livre de parfum et exprime généreusement son amour, sans se soucier de ce que les gens peuvent penser d’elle.

Comment y parvenir ? Quelles sont les conditions préalables nécessaires pour devenir un interprète du temps présent, un homme contemplatif, une femme contemplative ? Est-ce cette forme particulière d’attention que Marie de Béthanie manifeste au Seigneur : elle est totalement attentive à lui, à sa personne, elle est totalement attentive à sa mission, et en même temps elle demeure consciente d’elle-même et de ce qui est bon pour elle : elle vit réellement une relation permanente avec « celui que son cœur aime ».

Ce type d’attention implique qu’on centre sa vie entière sur un point unique : le lien avec Dieu et sa volonté. Pas à pas, cela nous forme à la façon dont Jésus a mené sa vie : « Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé et de mener son œuvre à bonne fin. »

Aucun doute sur l’itinérance de Jésus, et qu’il ait vécu une vie active ne fait pas de doute, mais il n’y a aucun doute non plus sur sa prière solitaire et silencieuse : la clé d’une vie contemplative est « l’interprétation du temps présent », l’attention à la volonté du père, la décision de ne régler votre vie que sur ce que Dieu demande ici et maintenant, « d’aimer le Seigneur votre Dieu, de suivre toujours ses voies, d’observer ses commandements, de vous attacher à lui et de le servir de tout votre cœur et de toute votre âme. »

ITINERANCE – CONTEMPLATION – MATURITE

16. « Notre cœur ne connaît aucun répit jusqu’à ce qu'il trouve son repos en Toi » – cette idée pénétrante de saint Augustin relie nos réflexions sur l’itinérance et la contemplation à la maturité dans la vie religieuse (et chrétienne). La maturité est inconcevable sans changement, sans avancée, sans prise de risque, sans itinérance spirituelle. Mais ce processus de croissance a besoin de haltes, de pauses, de temps d’adaptation aussi. Il nécessite à la fois notre travail personnel et des stimulations externes.

L’Évangile de Luc nous offre un excellent récit sur le processus de maturation religieuse et humaine.

« Et voici que, ce même jour, deux d’entre eux faisaient route vers un village du nom d’Emmaüs, distant de Jérusalem de soixante stades, et ils conversaient entre eux de tout ce qui était arrivé. » L’itinérance – n’eût-elle pour but que d’échapper à la dépression – est décrite comme une condition suffisante, sinon nécessaire, à la guérison intérieure et au développement, tout comme l’amitié. Il n’existe pas de maturation que l’on suive seul. On a besoin de l’autre, besoin qu’il ou elle chemine à nos côtés, qu’il ou elle nous réconforte, qu’il ou elle partage nos soucis et nos préoccupations, qu’il ou elle nous remette en question.

« Et il advint, comme ils conversaient et discutaient ensemble, que Jésus en personne s’approcha, et il faisait route avec eux ; mais leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître. Il leur dit : ‘Quels sont donc ces propos que vous échangez en marchant ?’ Et ils s’arrêtèrent le visage sombre. » Le récit nous fournit là une idée supplémentaire de comment l’on mûrit : en-dehors des personnes qui nous sont déjà familières, nous avons besoin d’être provoqués par l’extérieur. Pleurer ensemble et partager au sein d’un cercle d’amis n’est pas suffisant. Tant qu’on reste en terrain connu, il n’y a ni amélioration ni progrès : on s’arrête le visage sombre. Et même si l’on s’ouvre à la rencontre avec l’autre dans une expérience d’altérité, nos yeux pourraient bien être empêchés de reconnaître.

« Prenant la parole, l’un deux, nommé Cléophas, lui dit : ‘tu es bien le seul habitant de Jérusalem à ignorer ce qui y est arrivé ces jours-ci !’ » Cela nous amène à une autre idée concernant les conditions préalables au processus de maturation. Cléophas considère l’inconnu à côté d’eux comme le seul à ne pas savoir. Alors qu’en fait, l’inconnu est justement le seul qui sait ! Mûrir exige une sorte d’abandon des sécurités. Tant que je serai convaincu d’être le seul à savoir, sûr que l’autre, l’inconnu, l’étranger est le seul à ignorer, mes yeux resteront clos et mon cœur ne sera pas tout brûlant au-dedans de moi – je ne pourrai atteindre à la maturité religieuse. « Alors il leur dit : ‘Ô cœurs sans intelligence, lents à croire à tout ce qu’ont annoncé les Prophètes !’ » Ce qui souligne l’obligation de compter avec cette possibilité : et si le cœur sans intelligence c’était moi, les convictions insensées les miennes, et non celles que je répute telles – comme les disciples d’Emmaüs qui considéraient insensées les femmes de leur groupe ?

« Et, commençant par Moïse et parcourant tous les prophètes, il leur interpréta dans toutes les Écritures ce qui le concernait. » Nous observons maintenant la connexion entre la contemplation comme attention et le développement spirituel. Il faut écouter la Parole de Dieu et tenir compte de son étrangeté et de sa nouveauté. C’est ce que font les disciples d’Emmaüs en fait. Ils écoutent attentivement celui qui les a traités de « cœurs sans intelligence ». Ils vont même plus loin, ils le pressent : « Reste avec nous, car le soir tombe et le jour déjà touche à son terme. » D’une certaine manière, c’est la curiosité, une aspiration profonde à plus de clairvoyance, un ardent désir de mieux comprendre, qui, au bout du compte, avec la révélation pleine d’amour du Seigneur, conduit à la reconnaissance et à la maturité du disciple. Maintenant leur itinérance va changer de direction : de la fuite à la rencontre, les yeux ouverts sur l’inattendu.

Le dernier Chapitre général formule cela en termes concrets pour la vie dominicaine contemporaine, en abordant le lien entre la contemplation et la formation (initiale) : « Considérant les différents aspects de ce monde qui ont formé nos frères jusqu’ici, trois éléments s’avèrent cruciaux pour qu’ils s’approprient un esprit contemplatif authentiquement dominicain : la constance, la profondeur et l’ouverture. La constance est un remède à notre expérience du caractère parfois éphémère que revêt notre vie, que ce soit sur un plan intellectuel, personnel ou religieux. Elle est manifeste dans notre longue vie d’étude et dans l’observance externe de la prière, du silence et d’une vie commune qui devrait nous réjouir. La profondeur s’érige en contraste face aux plaisirs, souvent superficiels, promis à bon nombre de gens dans une économie globale, mais dont peu sont récompensés ; elle engendre la guérison du désir qui est à la fois nécessaire et attendue. Elle est surtout visible dans le développement de la vie de prière, la vertu, l’amour de l’étude et dans une connaissance de soi plus compatissante. L’ouverture est à la fois un héritage de notre temps, mais aussi un antidote aux réactions contre celui-ci. Comme dominicains, nous ne pouvons prétendre être des prêcheurs vraiment contemplatifs qu’à la condition d’être ouverts aux personnes et à leurs expériences, à de nouveaux apprentissages et aux voies nouvelles à travers lesquelles Dieu nous invite à servir. Pourtant, afin que ces éléments soient présents et bien intégrés pour nos frères en formation initiale, nous devons nous engager nous-mêmes à renouveler notre vie dans chacune de ses dimensions (Mexico 27, 4) et à participer à la vie commune, même s’il nous en coûte personnellement (Ratio Formationis Generalis, 166). Ainsi faisant, nous donnons à nos frères en formation une manifestation visible de la Sainte Prédication à laquelle ils sont appelés et pour laquelle nous les invitons à engager leurs vies. »

Je ne saurais conclure cette approche spirituelle de l’aspect « Itinérance – Contemplation – Maturité » sans du moins citer un autre texte clé. On le trouve à la fin de l’Évangile de Jean : c’est le dialogue émouvant entre Jésus et Pierre. Après le témoignage de Pierre, « Seigneur, tu sais tout, tu sais bien que je t’aime », et la réponse de Jésus : « Pais mes brebis », le Seigneur continue : « En vérité, en vérité, je te le dis, quand tu étais jeune, tu mettais toi-même ta ceinture, et tu allais où tu voulais ; quand tu auras vieilli, tu étendras les mains, et un autre te ceindra et te mènera où tu ne voudrais pas. » Voilà peut-être la partie la plus importante de notre itinérance personnelle, la contemplation la plus profonde, le plus haut degré de maturité : quand nous sommes prêts à accepter que ce n’est plus nous qui définissons et décidons que faire, où aller, que quitter et que garder – mais nous étendons les mains pour qu’un autre puisse nous ceindre et nous emmener où nous ne voudrions pas – tout en gardant pleinement confiance que tout ce qui arrive est pour notre bien, et nous sommes encore capables d’avouer : « Seigneur, tu sais tout, tu sais bien que je t’aime ».

III - L’ITINERANCE DANS LE CHEMINEMENT INTELLECTUEL ET LE PARCOURS DE LA FORMATION

17. Itinérance signifie mouvement, capacité d’aller de l’avant avec passion, dans un esprit d’aventure. En réfléchissant à cet aspect de notre vie dominicaine, nous pouvons tenter de discerner les différentes manières dont ce mouvement est parfois bloqué, en nous-mêmes, dans nos communautés et dans nos provinces. Le blocage du mouvement intérieur est en fin de compte une forme de refoulement ou de répression. Il peut survenir au niveau des émotions, ce qui est une forme de névrose ; il peut apparaître au niveau mental, ce qui est un brusque arrêt idéologique des capacités intellectuelles ; et il peut se manifester au niveau de la vie spirituelle, lorsque la réponse à Dieu est paralysée par des freins intérieurs. Cette dernière forme de répression est la plus inhibitrice de l’itinérance propre à notre charisme dominicain.

LA LIBERATION DE L’ITINERANCE EMOTIONNELLE

18. Dans une répression de type névrotique, la dynamique des émotions est bloquée par d’autres émotions, par la peur, ou par un sentiment d’obligation affective. Cela mène à une concentration sur soi-même, une incapacité à l’autocritique, et une gravité qui ne laisse aucune place à l’humour. La répression émotionnelle est un problème de la jeunesse, quand la peur de soi-même, de ce qui est nouveau, de la sexualité, de ce que les gens vont faire ou dire, ou le sentiment émotionnel du devoir devient la règle primordiale. Elle empêche la conscience de raisonner par elle-même. Ce qui peut pousser de jeunes hommes et de jeunes femmes à rechercher la sécurité d’une vie religieuse protégée. Dans leur fragilité émotionnelle, ils sont parfois en quête de règles de vie claires et simples qui les dispensent du risque et de l’aventure. Au lieu d’être motivés par une fascinante mission de prédication, réussir à toucher les Cumans de notre époque, ils demeureront coincés par leurs peurs, par leur désapprobation instinctive de tout ce qui implique une nouveauté. Une vie communautaire saine les aidera à se libérer de ces peurs, à toucher les autres, à se laisser émouvoir par eux, à rire en toute liberté intérieure de leurs propres tâtonnements. Bienheureux ceux qui savent rire d’eux-mêmes, car ils s’amuseront beaucoup toute leur vie !

LA LIBERATION DE L’ITINERANCE INTELLECTUELLE

19. Dans le cas d’une répression intellectuelle, l’esprit est empêché d’avancer à la rencontre de la vérité dans toute sa richesse et sa diversité contextuelle. Un esprit qui s’abstient de l’effort de chercher la vérité, ou qui préfère des demi-vérités d’une simplicité séduisante, reste coincé dans une lamentable paralysie intellectuelle ou sera constamment ballotté au gré de forces extérieures telles que la mode.

20. L’itinérance ne devrait pas signifier une dispersion de l’esprit. Il y a là un danger intellectuel : adopter une attitude de type supermarché, essayer de tout savoir, s’intéresser à tout, accepter toutes les tendances à la mode sans même tenter de voir comment elles s’accordent entre elles. La première étape de la formation intellectuelle est un moment où l’esprit doit être nourri. Nous avons besoin de temps pour étudier, de temps pour une construction contemplative du monde. Nous devons nous poser des questions plus profondes, voir le nexus mysteriorum, l’enracinement métaphysique de la vérité.

Jésus a dit : « Ouvrez l’œil et gardez-vous du levain des Pharisiens et du levain d’Hérode » (Mc 8, 15). Les Pharisiens croyaient détenir toutes les réponses, leur esprit bloqué ne pouvait s’étendre au-delà de leurs convictions rigides. Hérode, lui, n’avait aucune réponse, aucune idée préconçue, aucune idéologie ; il voulait se divertir et s’amuser. À l’ère postmoderne, les grandes idéologies ont disparu, et le monde tourne autour du divertissement, faire de l’argent et le dépenser, créer et satisfaire des besoins superficiels. Il est donc tentant aujourd’hui d’en rester au niveau de la surface. Un/e jeune entrant dans l’Ordre peut être tenté/e de tout connaître, de s’intéresser à tout, d’accumuler sur maintes questions quantité d’informations issues de la télé, des journaux, des voyages ; mais il lui manquera une capacité de vision approfondie. « On est contraint de constater le caractère fragmentaire de propositions qui élèvent l’éphémère au rang de valeur, dans l’illusion qu’il sera possible d’atteindre le vrai sens de l’existence » (Jean Paul II, Fides et ratio, 6). La première étape de la formation intellectuelle doit aider le/la jeune à se forger des convictions, à s’affranchir de l’esclavage des modes. Notre tradition dominicaine est fondée sur la conviction que la raison possède un penchant inhérent pour la vérité, qu’elle peut percevoir le vrai bien, et s’y conformer, non sous la pression du groupe extérieur, mais parce que c’est vrai. Pour cela, cependant, la capacité de discerner la vérité doit être développée.

De quel type de philosophie dotons-nous nos jeunes ? Un savoir d’idées disparates et contradictoires, permettant de s’adapter aux divers courants de pensée contemporains ? Ou une philosophie qui intègre l’esprit, le conforte dans sa capacité de connaître le vrai, lui donne les moyens d’interpréter de manière critique ce qu’on observe dans la culture contemporaine ? Certaines personnes ont besoin d’aide pour formuler une synthèse intellectuelle, avant de pouvoir s’étendre vers de nouveaux domaines de pensée. D’autres y réussiront tout en acquérant un savoir disparate, car ils ont déjà des convictions intérieures bien formées.

Un excès d’itinérance intellectuelle durant la phase initiale de la formation peut avoir des effets désastreux. Certains, dans leur cheminement intellectuel, passent d’un extrême à l’autre. Ils commencent libéraux et finissent ultra-conservateurs. Ils cherchent des réponses à leurs questions dans le bouddhisme, la psychanalyse ou les sciences politiques, sans jamais prendre le temps de se plonger dans la Parole de Dieu et dans la tradition catholique. La formation intellectuelle initiale devrait déboucher sur le choix d’un Maître, auteur/e approuvé/e par l’Église, qui aidera l’étudiant à formuler une synthèse théologique. Il peut s’agir d’un Père ou d’un Docteur de l’Église, d’un théologien renommé, ce peut très bien être saint Thomas d’Aquin. Si les jeunes frères et les jeunes sœurs passent de nombreuses années à lire l’auteur/e élu/e, à étudier sa théologie, à construire leur ministère et leur prédication en se fondant sur l’œuvre du Maître, cela leur donnera un solide point de repère. Le prêcheur saura de quoi il parle. En revanche, l’absence de synthèse peut conduire à un état de perpétuelle itinérance, sans aucune conviction.

21. La nécessité d’une certaine hygiène intellectuelle ne doit cependant pas faire redouter les questions. La tradition thomiste formule le videtur quod. Notre synthèse intellectuelle est fondée sur la conviction que l’esprit peut s’accrocher au vrai bien. Convaincus que la vérité est accessible, nous pouvons aborder sans crainte toutes sortes de questions, sûrs que chaque vérité, quelque en soit la source, découle en fin de compte du Saint-Esprit. Un esprit formé, capable de discernement critique, n’a pas peur des idées nouvelles. Il continue de développer sa curiosité, il n’hésite pas à comparer son approche à celle des autres, il est capable d’acquérir de nouvelles informations, d’élargir son champ d’intérêt, parce qu’il possède une base. L’itinérance est possible quand on a un foyer où rentrer. Elle n’est pas une invitation au nihilisme intellectuel.

Un esprit formé à rechercher la vérité, et à s’y tenir, sera exempt de toute stagnation intellectuelle. La quête de la vérité devrait nous éviter de rester englués dans un état d’esprit, une vision de l’Église, de la société, où il n’y aurait pas de place pour une auto-analyse critique. Demandons-nous à l’Esprit où il nous conduit ? Le laissons-nous faire ? L’intelligence a soif de vérité ; mais on peut l’asservir : c’est le danger des idéologies. L’intelligence s’arrête brusquement à une demi-vérité, et ne se laisse pas conduire à la plénitude. Il n’y a pas que les grandes idéologies à avoir imposé diverses formes de totalitarisme. Il y a aussi de petites idéologies qui enferment des communautés et des provinces. Un style de vie particulier, un ensemble d’options concernant l’Église, les besoins d’une province ou d’une congrégation religieuse, se transforment aisément en une tradition inamovible. C’est un peu comme un moyen contraceptif qui empêcherait la naissance de nouveaux concepts ; il n’y a pas de vie insufflée. La forme dominicaine de gouvernement démocratique chérit la nouveauté pleine de vie des idées, à laquelle il faut réserver un champ d’expression dans nos Chapitres, nos rencontres communautaires, nos sessions de formation. Certes, toutes les solutions proposées ne conviennent pas, mais un milieu communautaire sain permettra qu’elles soient exprimées et discutées. Alors que si on relègue la discussion aux oubliettes, les petites idéologies maintiendront la communauté dans un état d’inertie.

La recherche de la vérité doit être entreprise dans la vie communautaire, les réflexions philosophiques, l’étude de la théologie, et dans le pèlerinage de la foi. Un des drames de la scène intellectuelle contemporaine est l’abandon de la quête de la vérité. « Il en va ainsi, par exemple, de la défiance radicale envers la raison que révèlent les plus récents développements de nombreuses études philosophiques. De plusieurs côtés, on a entendu parler, à ce propos, de "fin de la métaphysique". (…) Je ne peux pas ne pas encourager les philosophes, chrétiens ou non, à avoir confiance dans les capacités de la raison humaine et à ne pas se fixer des buts trop modestes dans leur réflexion philosophique » (Fides et ratio, 55-58). « Le mystère de l’Incarnation restera toujours le centre par rapport auquel il faut se situer pour pouvoir comprendre l’énigme de l’existence humaine, du monde créé et de Dieu lui-même. Dans ce mystère, la philosophie doit relever des défis extrêmes, parce que la raison est appelée à faire sienne une logique qui dépasse les barrières à l’intérieur desquelles elle risque de s’enfermer elle-même » (Fides et ratio, 80).

22. L’expansion de l’esprit, itinérance intellectuelle, l’entraîne plus profond encore dans la vérité. C’est ce que signifient la foi et le dogme. Suivant la tradition théologique classique, la foi est un don de Dieu qui fait sortir l’esprit de sa coquille et l’attire à Dieu. Les énoncés dogmatiques sont un don du Saint-Esprit pour apporter plus de lumière, empêchant l’esprit de tomber dans l’erreur et le recentrant sur le mystère qui est salvifique. Dans la pensée moderne, la foi et le dogme sont interprétés comme une limitation de l’esprit, un blocage de la curiosité imposé par les autorités ecclésiastiques. Une itinérance spirituelle impliquera que l’esprit s’étende jusqu’à la vérité révélée. « En tant que vertu théologale, la foi libère la raison de la présomption, tentation typique à laquelle les philosophes sont facilement sujets » (Fides et ratio, 76).

L’adaptation de l’esprit au mystère divin est néanmoins douloureuse, car, par nature, l’esprit aspire à la clarté alors que la foi est une rencontre du mystère. Au sein même de la foi, il y a place pour chercher à comprendre (cogitatio fidei) , mais on trouve aussi parfois une coagitatio fidei. Le besoin de clarté inhérent à l’esprit fait qu’en s’adaptant à la foi, il se trouble. Dans l’essor de la foi l’esprit rencontre la croix. Le passage par cette croix est toujours douloureux, mais, paradoxalement, vivifiant. La grande pierre d’achoppement de la foi c’est l’orgueil intellectuel : l’incapacité ou le refus inconscient d’accepter le mystère. Nous ne devons pas scruter la Parole de Dieu à travers les instruments des sciences humaines en prenant ces sciences (histoire, archéologie, linguistique, psychologie, sociologie, philosophies) comme critère suprême, car cela détruit la foi. (Interprétant saint Paul, Thomas d’Aquin dit que même les bonnes philosophies peuvent détruire la foi, si ce sont elles qui ont le dernier mot !) . Nous sommes appelés à scruter notre vie en prenant la foi pour critère suprême. C’est douloureux pour l’orgueil intellectuel, mais c’est la seule manière d’avancer. Le courage de l’itinérance intellectuelle rend possible l’itinérance au niveau spirituel.

LA LIBERATION DE L’ITINERANCE SPIRITUELLE

23. Dans son pèlerinage de foi, l’esprit a besoin d’être libre de toute attache. Or, quand nous inventons des projets, de nouvelles missions, quand nous percevons des défis, quand nous concevons des idées, nous tendons à nous y attacher. L’attachement à nos propres concepts est bon pour un temps, mais nous nous en attribuons très facilement le mérite. Lorsque le Saint-Esprit conçoit la vie dans l’Église, c’est sans égoïsme, en un don total de soi. La conception du Saint-Esprit est immaculée. L’astuce consiste à être désintéressé dans ce que nous faisons avec passion. La motivation de notre travail a besoin d’être purifiée. Les mauvaises habitudes ne sont pas les seules qui ont besoin d’être purifiées, les bonnes intentions également, pour nous assurer qu’elles vont vers Dieu. Sans quoi l’attachement à nos propres idées empêche la croissance spirituelle et porte à se bâtir des empires personnels. L’essentiel est la transparence pour voir Dieu à l’œuvre en nous. Dans les inspirations intellectuelles comme dans les aspirations artistiques la tentation de l’égoïsme existe. À peine une idée nous vient-elle à l’esprit que déjà surgit la joie de l’utiliser dans un article, un projet artistique, une homélie à prêcher – pour notre gloire personnelle. Dépendre de Dieu, dans un esprit d’itinérance, exige une grande pauvreté spirituelle. Les bonnes choses qui nous passeront par la tête, les mains, la parole, viennent de Dieu et non de nous, même si nous leur avons consacré notre énergie et nos talents.

La profession religieuse par laquelle nous vouons notre avenir à Dieu confirme le prix de l’itinérance. Accepter l’inconnu, reçu dans la foi, comme règle de vie permanente, renforce notre attachement à Dieu et à Dieu seul. C’est là que naît la vraie fécondité de la vie et de la mission. Au fond, c’est la grâce de Dieu qui permet que le bien naisse de notre service.

Nous découvrirons au moment de la mort ce qu’était notre véritable vocation, quand, nous retournant sur notre vie, nous verrons à quel moment nous avons le mieux répondu aux appels qui nous étaient adressés. Une carrière authentique est faite par Dieu, tandis qu’à chaque étape de notre vie nous nous donnons à Lui totalement. Mais chaque étape est une surprise, elle n’arrive pas comme la réalisation d’un projet personnel pour lequel nous nous sommes battu. Dans les premières périodes de notre vie, nous faisons des plans et des rêves, mais, un à un, Dieu nous demande d’y renoncer, car ses desseins s’avèrent totalement différents. Que pouvons-nous dire de cette jeune postulante qui entra dans une congrégation dominicaine à Moscou, au début du XXème siècle ? Elle avait rêvé de parcourir la planète et de voir le monde, mais en même temps elle reconnaissait que Dieu lui demandait davantage. Elle mit ses rêves de côté et entra dans la vie religieuse, abandonnant à Dieu ses projets de voyage inaccomplis. La réponse de Dieu s’est révélée abondante. Avant la fin de son noviciat, la jeune femme fut arrêtée et envoyée au goulag en Sibérie. Elle vécut un long noviciat dans de nombreux camps de prisonniers, sur la côte Arctique puis au bord de la frontière chinoise. Son désir initial de voyage s’accomplissait d’une manière démoniaque mais divine à la fois. Sept ans passèrent avant qu’elle ne rencontre, dans un camp de prisonniers, une autre sœur entre les mains de qui elle put enfin faire sa profession. Une vie gâchée, peut-être, ou bien pas : au cœur de l’irréligion, au milieu du désespoir, cette sœur dominicaine a apporté le message de l’Évangile prêché par son témoignage et sa charité.

24. Comment se fait-il que certains d’entre nous ne veuillent pas se déplacer, refusent d’accepter que nous puissions être envoyés en mission ? Il y a les cas d’individualisme forcené, l’idée fixe de l’accomplissement personnel, l’ambition du succès. Au lieu de répondre à Dieu qui nous envoie, la poursuite d’une carrière privée l’emporte, comme si nous pouvions planifier notre vie. D’autres fois, c’est un attachement excessif à notre premier amour, la première assignation. Nous avons accepté la tâche qu’on nous confiait, nous l’avons accomplie avec la juste motivation, comme notre don à Dieu, mais au fil du temps nous nous sommes attachés à notre œuvre, nous traitons nos résultats comme s’ils ne tenaient qu’à nous. Nous n’arrivons pas à accepter que Dieu ait demandé nos services quelques années pour cette mission, avant que d’autres ne soient chargés de la poursuivre, tandis que nous devrons changer de tâche. C’est un moment difficile, comme pour les parents qui doivent laisser partir leurs enfants adultes. Les parents âgés qui ont focalisé leur vie sur leurs enfants peuvent redouter leur propre avenir : que vont-ils bien pouvoir faire plus tard dans la vie sans leurs enfants ? Mais c’est un passage normal, quand le temps est venu de trouver un nouveau défi dans l’existence.

Dans la vie religieuse, nous ne sommes pas propriétaires de nos apostolats, pas plus que nous ne possédons les gens que nous servons. Nous devons accepter qu’en les laissant à d’autres, c’est entre les mains de Dieu que nous les remettons, et Dieu aura soin d’eux. Pour cela il faut avoir l’espérance. Espérer, c’est accepter le mystère qui se déploie dans notre vie. Une espérance naturelle donne l’énergie, l’élan de relever des défis difficiles. (En polonais, le mot pour espérance, « nadzieja », signifie « force d’agir »). La vertu théologale de l’espérance, parce qu’elle est centrée sur Dieu, permet à notre volonté d’accepter la voie que Dieu nous a tracée. Saint Augustin et saint Jean de la Croix lient tous deux l’espérance à la mémoire, ils écrivent que pour croître en espérance, il faut purifier la mémoire. Non que se souvenir soit mauvais. Une bonne mémoire est bien sûr un atout de valeur, mais nous pouvons aussi nous attacher à nos souvenirs, aux bons comme aux mauvais, et cet attachement doit être purifié. L’attachement aux souvenirs agréables peut freiner l’enthousiasme d’aller de l’avant, d’accepter la nouveauté dans la vie. Il est normal qu’un frère travaillant dans une aumônerie universitaire ressente la joie de servir des jeunes au moment où ils s’épanouissent. Mais il les aidera de manière à les laisser partir, s’en aller vers d’autres villes, construire une famille, vivre leur vie. Quand il sera remplacé par quelqu’un de plus jeune, il devra mettre de côté le souvenir des joies et l’expérience pastorale acquise au fil des ans, pour pouvoir accepter une nouvelle tâche, un nouveau défi. De la même manière les mauvais souvenirs peuvent empêcher l’itinérance. Le rappel de situations difficiles, de souffrances, peut être paralysant. Quelqu’un qui a souffert dans une communauté où il ou elle n’était pas apprécié/e ne voudra certainement pas y retourner et ne sera pas prêt non plus à occuper un travail similaire, dans des conditions analogues. Alors que la communauté peut avoir changé entre-temps, ses membres peuvent avoir mûri, évolué, abandonné leurs comportements hostiles. Laisse-t-on à la communauté le droit de faire des erreurs et d’en sortir ? Les souvenirs douloureux ont aussi besoin d’être purifiés pour que l’espérance grandisse, et que soit acceptée la confiance dans le mystère divin qui se déploie dans la vie.

La purification de l’espérance aide à centrer l’attention sur Dieu. Et lorsque Dieu est vraiment notre passion première, alors nous sommes libres de partir. L’itinérance dominicaine a besoin de cette liberté. Le frère à qui l’on demande de changer de communauté tout comme le provincial à qui l’on demande de donner un frère peuvent le faire s’ils acceptent la conduite mystérieuse de Dieu. S’ils ne parviennent pas à s’ouvrir au mystère de Dieu ils refuseront les nouvelles missions qui leur seront proposées. Parfois les provinciaux sont perplexes lorsqu’on leur demande de donner un frère, parce qu’il a été formé et préparé pour la province ou qu’il gagne de l’argent pour la province… Où est alors l’ouverture au mystère dans l’espérance ?

25. Il n’est pas bon d’avoir trop de postes salariés. Évidemment les communautés préfèrent avoir des frères ou des sœurs qui ramènent un revenu régulier. Cependant, certaines tâches entreprises par l’ensemble de la communauté (par exemple, la responsabilité d’un sanctuaire) rapportent aussi de l’argent, sans pour autant lier un individu à un salaire. L’emploi salarié peut bloquer l’itinérance en ce qu’il conduit parfois une personne à passer des années dans le même travail, le même bâtiment, la même pièce. Les provinces qui ont trop de postes salariés finissent par stagner. Certains ministères doivent évoluer rapidement parce que la société traverse de profonds changements sociaux. Les jeunes changent souvent, sur des cycles de quelques années, ils écoutent un autre type de musique, vont voir un autre genre de films, mâchent un nouvelle marque de chewing-gum. Un jeune aumônier ou formateur/formatrice doit constamment s’adapter, préparer de nouveaux thèmes, de nouvelles conférences, pour ne pas perdre le langage commun avec les jeunes. À la longue, quand il y a peu de mouvement dans une province, une congrégation religieuse ou une fraternité laïque, l’inertie et la routine finissent par transmettre une image dépassée de l’Église.

26. Dans notre questionnement sur les réticences à l’itinérance, nous ne devons pas rejeter toute la responsabilité sur ceux qui ont du mal à quitter leurs attaches. Un blocage psychologique important contre l’itinérance vient parfois du manque de soutien de la part de qui envoie. Lorsqu’elle ouvre une mission, la province doit assumer la responsabilité des frères envoyés à l’étranger. Il y a habituellement une longue période durant laquelle une nouvelle mission appartient à la province, avec un statut de vicariat provincial ; à mesure qu’il croît en nombre, le vicariat devient d’abord régional, ensuite général, puis vice-province, et enfin province. Au long de toutes ces années, la province-mère peut envoyer ses frères dans la nouvelle entité, d’abord aux principaux postes de responsabilité, ensuite dans des engagements plus coopératifs, enfin dans une situation normale de dépendance vis-à-vis des frères locaux. Durant tout ce temps, la province-mère doit exercer sa responsabilité à l’égard des frères envoyés dans des missions lointaines. Ceux-ci ont besoin d’encouragements, d’intérêt, parfois d’aide financière. Si leur travail n’est pas considéré comme une mission mais comme un lieu commode pour mettre à l’écart les frères difficiles, dans la conviction que leurs problèmes se résoudront d’eux-mêmes, voilà qui par contrecoup découragera quiconque de relever le défi à l’avenir. Les personnes doivent savoir qu’elles sont envoyées en mission, pas reléguées dans un coin ou rejetées. L’itinérance exige la responsabilité de celui qui est envoyé comme de celui qui envoie.

27. Quand il allait de ville en ville, marchant le long des routes d’Europe, saint Dominique chantait Ave Maris Stella. Dans cette ancienne hymne mariale, on trouve la phrase Iter para tutum ! Saint Dominique priait Marie et lui demandait d’intercéder afin que son chemin soit sûr, qu’il le mène où il voulait aller, et que le dessein de Dieu soit présent dans ses initiatives.

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