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Saint Dominique de Matisse

« Marchons dans la joie et pensons ànotre sauveur »
Regards sur l’itinérance dominicaine

Sainte-Sabine, le 24 mai 2003, Mémoire de la Translation de notre Père saint Dominique


fr. Carlos A. Azpiroz Costa, o.p.


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(Suite du texte)

IV - ITINERANCE ET MISSION

28. L’itinérance est le corollaire nécessaire de la mission. Ce lien ontologique s’enracine dans notre histoire et en particulier dans la vie de saint Dominique. Car il découvrit sa mission « en route » et envoya ses frères – même les novices – vivre « sur la route ». Les récents Chapitres de l’Ordre nous rappellent cette histoire et nous appellent à « nous remettre en route ». Quezon City, en 1977, a peut-être été le premier à montrer une conscience que les priorités s’étaient déplacées, mettant au premier rang « la catéchèse dans divers lieux et cultures ». Conscient que cette situation nouvelle et différente appelait une approche nouvelle, le Chapitre déclarait comme seconde priorité « la formation et la préparation nécessaire à la prédication dans ce nouveau monde ».

Les Chapitres suivants ont élaboré la signification précise de ces nouvelles priorités. Walberberg, en 1980, abordait « l’adaptation de nos activités apostoliques aux besoins d’aujourd’hui » et présentait quelques « jalons spécifiques » qui devraient caractériser la mission et la prédication dominicaines : prophétique, tirant crédibilité de notre pauvreté, fondée sur la compassion et s’appuyant sur l’étude scientifique de la théologie . Avila, en 1986, dans le pays même de Dominique, « homme de la frontière » exceptionnel, affirmait que la « mission spécifique » de l’Ordre est « l’évangélisation sur les frontières ». Et d’énumérer ces frontières où nous devons vivre notre mission. Oakland, en 1989, provoquait l’Ordre : « Entendons-nous ces appels qui montent du monde d’aujourd’hui ? » N’avons-nous pas plutôt besoin d’une conversion profonde, pour sortir des « commodité et sécurité [qui] produisent souvent des mentalités réfractaires à tout changement ». Nous devons retrouver « l’esprit d’itinérance et de mobilité de Dominique et (…) retrouver une pauvreté qui nous rende accueillants au souffle de l’Esprit et sensibles aux cris des âmes en détresse » .

Mexico (1992) signale les situations et les défis actuels de la vie apostolique dans l’Ordre et déclare avec vigueur : « Notre détermination [à relever ces défis] provient de l’exigence qui se trouve au cœur de chaque dominicain face à un appel si pressant. Les germes de notre tradition sont prêts à refleurir et porter fruit pour peu que nous sachions les accueillir avec un cœur généreux ». Le Chapitre cite aussi des « points forts de notre tradition », dont chacun exige et met en jeu un certain type d’itinérance physique ou mentale : la mobilité, être prêt à partir sans se laisser paralyser par un excès de bagage matériel, culturel, intellectuel ; le souci et le respect des gens, les rencontrer là où ils sont ; l’ouverture d’esprit, être prêt à apprendre et à écouter ; la communauté, car nous n’agissons jamais seul. Caleruega (1995) nous appelle à être « fidèles à l’itinérance » .

Les deux derniers Chapitres se centrent sur la nature de l’itinérance comme dépassement, « aller au-delà ». La mission, déclare Bologne (1998), « appelle l’Ordre à se porter courageusement par delà les frontières qui séparent les pauvres des riches, les femmes des hommes, les différentes confessions chrétiennes et les autres religions ». Le Chapitre situe cette mission sur « les lignes de fractures » de l’humanité et voit les membres de l’Ordre « consentir à servir ‘l’autre’ », (…) prêts à l’écouter et à nous laisser transformer par lui » .

Dans sa Relatio de Statu Ordinis au Chapitre de Providence, le Maître de l’Ordre parle d’un « avenir choisi, et dans la ligne d’une itinérance de cœur, d’esprit et de mission » et le Chapitre dit que chaque membre de la province doit garder la préoccupation de la mission d’un vicariat : « La province devrait promouvoir un esprit d’itinérance de sorte que les frères soient vraiment disponibles pour s’investir dans un tel service » .

La réflexion qui suit est une contribution pour encourager précisément cet esprit d’itinérance « de cœur, d’esprit et de mission ».

SE REMETTRE EN ROUTE

29. D’après les témoignages bibliques, c’est toujours au cours d’un voyage que les choses surprenantes se produisent. Abraham se précipite hors de sa tente pour saluer les étrangers et ceux-ci lui promettent un avenir différent de celui que Sarah et lui avaient imaginé (Gn 18, 1-15). Moïse, en fuite, fait l’expérience de Dieu à travers un buisson ardent et découvre en même temps un peuple et une mission. Dieu lui dit : « Maintenant va, je t’envoie (…) » et promet : « Je serai avec toi » – tant que tu poursuivras ton voyage… (Ex 3, 1-21). Jacob, « sur son chemin », lutte avec l’ange au gué de Yabboq, dans une histoire de conversion et de vulnérabilité. Comme beaucoup d’entre nous, Jacob a quelques traits de caractères fort désagréables. C’est un escroc et il a très peur de ceux à qui il a causé du tort. Derrière lui, son beau-père est à ses trousses ; devant lui, Ésaü l’attend. Et puis, il y a le combat, dont Jacob sort pardonné et converti, avec un nouveau nom, une nouvelle mission – et boiteux.

C’est « sur la route » que Jésus appelle ses disciples et c’est « en chemin » qu’il leur enseigne. (Il y a dans le film de Pasolini sur l’Évangile selon saint Matthieu une scène inoubliable du Sermon sur la Montagne : Jésus marche à toute vitesse à travers les collines, les disciples essaient de suivre le rythme et de le rattraper pour écouter ses paroles, et lui tourne la tête dans leur direction, tout en avançant, pour leur enseigner « en route ». Lorsque les quatre mille furent rassasiés, selon Marc (8, 1-10), c’est en chemin qu’ils mangèrent, en hâte comme dans un fast-food. Et c’est encore sur la route que Jésus apprenait des personnes qu’il rencontrait, comme la femme païenne (Mt 15, 21-28) dont il loue la foi, l’offrant même en modèle à ses disciples. Enfin, c’est sur le chemin d’Emmaüs qu’il se révèle aux disciples découragés (Lc 24, 13-35).

Voilà exactement la mission qu’il donne aux disciples : il les envoie, les fait « se remettre en route », sans bourse, sans besace ni sandales. Il leur dit : « Ne vous attardez pas en chemin pour saluer des gens » (Lc 10, 4). Il y a à ce sujet plusieurs choses intéressantes : Jésus les invite à une vie d’itinérance, une vie d’urgence (« repartez sans cesse ») et une vie de dépendance, fonction de la bonté d’autrui, d’étrangers qu’ils « ne connaissent pas ».

ACCUEILLIR EN SOI

30. Être itinérant, c’est se rendre vulnérable et dépendant. Mais pour un dominicain, l’itinérance est la seule réponse adaptée dans un monde qui produit des sans-abri, des souffrants, des étrangers. Se remettre en route – comme nos Chapitres généraux ne cessent de nous le rappeler –, c’est vivre sur ces « lignes de fractures » de l’humanité, partager le sort de ceux qu’on a contraints à l’itinérance. Cela signifie partager leur sort de sans-abri, pour les positions que nous prenons et qui vont à l’encontre de l’opinion dominante.

Le bibliste Walter Brueggemann parle du « monopole de l’imagination » : l’expression suggère que « certaine entité ou force de la société détient à la fois tout le pouvoir de décider comment ressentir les choses, et le droit légitime de fournir la lentille à travers laquelle la vie est correctement vue ou vécue. Nul n’est autorisé à avoir une image hors de ce catalogue d’idées ou d’images approuvées » . S’élever contre des monopoles aussi puissants c’est nous aligner sur la vision de l’Évangile que Dominique a faite sienne. (Selon un écrivain, ce n’est pas seulement pour les universités que Dominique a envoyé ses frères dans les villes, mais parce que là se trouvaient les victimes qu’une société mercantiliste émergeante venait de priver du droit de vote : les dominicains se devaient d’être leurs « frères »). Prendre une telle position, c’est nous rendre nous-mêmes marginaux et vulnérables. Mais c’est alors seulement que notre prédication est crédible.

Il est intéressant, dans notre contexte, de saisir que le mot grec utilisé dans le Nouveau Testament pour « accueillir » (lambano : « prendre, recevoir, posséder ») ne veut pas dire qu’on mettra à l’écart ceux dont la conduite n’est pas en harmonie avec la nôtre. Ce verbe indique que nous devons « [les] prendre avec nous » et « [les] faire entrer chaleureusement dans notre compagnie » . Ce mot est souvent utilisé par saint Paul pour sa vision d’inconnus devenant une communauté, enracinée dans l’expérience de ce que Dieu fit en Jésus : « C’était Dieu qui dans le Christ se réconciliait le monde (…) mettant en nous la parole de la réconciliation » (2 Co 5, 19). C’est pourquoi il conjure les Romains de « donner l’hospitalité » (12, 13). Mais pour se réconcilier les autres, en faire ses amis, ou les accueillir, il faut les considérer « semblables à nous » par leurs besoins, leurs expériences et leurs attentes. « Il ne suffisait pas, écrit Christine D. Pohl, que les étrangers fussent vulnérables, les hôtes devaient s’identifier à leurs expériences de vulnérabilité et de souffrance avant de les accueillir » .

Le fait de « ne pas être à sa place », qui va de pair avec l’itinérance, signifie peut-être en fait pouvoir se mettre à la place de l’autre. Et il se pourrait bien que le texte le plus fondamental pour la mission ne soit pas celui du traditionnel « Va et baptise », mais plutôt un passage tel que 2 Co 1, 3-7, qui définit la mission comme paraklesis, consolante et réconfortante. Paul écrit : « Béni soit (…) le Père des miséricordes et le Dieu de toute consolation, qui nous console dans toute notre tribulation, afin que, par la consolation que nous-mêmes recevons de Dieu, nous puissions consoler les autres en quelque tribulation que ce soit (…) ». Ce qui intéressant dans ce passage, c’est l’appel à une expérience mutuelle. Même ce que nous souffrons sert à la consolation des autres. La mission a-t-elle d’autre motif que de sortir, comme Jésus, qui « étendit la main et toucha » (Mc 1, 41), pour aller voir les personnes vulnérables, le long du chemin, dans une relation de guérison et de réconfort.

PRENDRE LE RISQUE

31. Claude Geffré a écrit que « le défi du pluralisme religieux nous invite à revenir au cœur du paradoxe chrétien comme religion de l’incarnation et comme religion de la kénose de Dieu » . C’est pour cette raison qu’il peut parler du christianisme comme d’une « religion de l’altérité ». Il y a quelque chose d’aventureux dans un voyage théologique aux frontières, qui nous provoque, nous incite à devenir d’authentiques dominicains, à « nous remettre en route » pour répondre aux nouvelles réalités, où qu’elles soient, sur la frontière, à être « utiles » à ces autres qui définissent notre mission et déterminent où nous devons aller.

Au début de la Bible, il est écrit que « quiconque avait à consulter le Seigneur sortait vers la Tente du Rendez-vous qui se trouvait hors du camp » (Ex 33, 7). « Hors du camp », parmi ces « autres » relégués quelque part à l’extérieur : c’est là que nous rencontrons Dieu. L’itinérance requiert que nous quittions l’institution, sortant des perceptions et des croyances conditionnées par la culture, car c’est « hors du camp » que nous rencontrons un Dieu qui échappe à tout contrôle. « Hors du camp » nous rencontrons l’Autre, différent, et nous découvrons qui nous sommes et ce que nous avons à faire.

En février 2001, des dominicains et dominicaines vivant presque tous en Asie se sont réunis à Bangkok, « hors du camp », pour partager leur expérience de l’écoute et de l’apprentissage. « Nous avons réalisé, ont-ils déclaré, que le dialogue avec les personnes d’autres traditions religieuses est le principal défi de ce début de millénaire pour notre prédication dominicaine. Ici, en Asie, lieu privilégié pour la rencontre avec des cultures différentes, des religions différentes, des peuples différents, nous sommes provoqués à la conversion : à une nouvelle manière d’écouter, de regarder, de toucher, d’apprendre et de comprendre. »

« Le dialogue ouvre une porte sur un monde inconnu, dont nous ignorons encore les contours exacts – mais ce voyage nous conduira chez nous car nous croyons que là est notre place. »

« Ce qui a suscité la naissance de l’Ordre, c’est l’attention que Dominique accordait aux besoins des gens dans le monde en mutation du XIIIème siècle. Comme Dominique – et comme les moines bouddhistes et les sannyasis hindous –, nous sommes appelés à nous remettre en route, à revendiquer notre héritage mendiant, à réaliser que nous sommes tous des mendiants devant la vérité qui n’attend que de nous surprendre. »

« Nous prions de savoir nous en remettre à cet Esprit qui trace pour nous la carte du voyage, car, en tant qu’Église et en tant qu’Ordre, nous faisons don de nous-mêmes à l’Esprit. C’est l’Esprit, présent dans chaque culture et dans chaque religion – longtemps avant l’arrivée du christianisme – qui rend le dialogue à la fois possible et nécessaire. »

« Nous prions d’avoir la confiance de notre Père Dominique qui, quoiqu’il ne pût prévoir les résultats, savait qu’il accomplissait la volonté de Dieu ».

Il est profondément significatif pour nous, dominicains, chargés d’une mission universelle de prédication, de nous souvenir que Jésus a commencé sa mission dans la « Galilée des Nations », district des étrangers, dont la population se composait pour moitié de Gentils, dont le culte était pour moitié païen, territoire peuplé de gens que les institutions de Jérusalem considéraient suspects : « De Nazareth peut-il sortir quelque chose de bon ? » (Jn 1, 46). Et pourtant, après la Résurrection, Jésus dit à ses disciples : « Je vous précéderai en Galilée » (Mt 26, 32). Et son message aux femmes est encore plus étonnant : « Allez annoncer à mes frères qu’ils doivent partir pour la Galilée, et là ils me verront » (Mt 28, 10).

C’est hors du camp, en tous les Galiléens qui nous entourent, que nous découvrons ce qu’est la mission : être en mission c’est vivre hors du camp. Et découvrir, avec les autres, ce qu’est vraiment Dieu. Mais cette connaissance a un prix. On retrouve à la fin de la Bible l’image de la sortie du camp, ou de la sortie de la tente à la rencontre de Dieu, dans l’Épître aux Hébreux : « Jésus lui aussi, pour sanctifier le peuple par son propre sang, a souffert hors de la porte. Par conséquent, pour aller à lui sortons en dehors du camp, en portant son opprobre » (13, 12-13). Nous sommes bénis par l’exemple des martyrs dominicains en Algérie, au Pakistan et ailleurs, qui se sont placés sur « les lignes de fractures », « hors du camp ». Ils ont « porté son opprobre » ; ils nous « sanctifient » par leur sang. Comme eux, nous sommes appelés à « aller à lui hors du camp », et endurer ce que Jésus a enduré.

Même ses proches pensaient de Jésus qu’il avait « perdu le sens » (Mc 3, 21), tant son comportement était loin de la norme, excentrique. Pour adopter la vita apostolica au monde d’aujourd’hui, nous, dominicains, devons sans doute être un peu plus loin des normes, un peu plus excentriques, un peu moins équilibrés et conventionnels. Que faisons-nous aujourd’hui qui pourrait faire croire aux autres que nous avons « perdu le sens » ? Le rapport de la commission de Missione Ordinis au Chapitre général de Bologne demandait : « Si nous vivons ce que nous prêchons, si notre vie est en vérité un service de l’Évangile qui nous pousse sur les routes au delà des frontières, alors quelque brin de folie évangélique, joyeusement, nous habitera » .

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