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IV - ITINERANCE ET MISSION
28. L’itinérance est le corollaire nécessaire
de la mission. Ce lien ontologique s’enracine
dans notre histoire et en particulier dans la vie de
saint Dominique. Car il découvrit sa mission
« en route » et envoya ses frères
– même les novices – vivre «
sur la route ». Les récents Chapitres de
l’Ordre nous rappellent cette histoire et nous
appellent à « nous remettre en route ».
Quezon City, en 1977, a peut-être été
le premier à montrer une conscience que les priorités
s’étaient déplacées, mettant
au premier rang « la catéchèse dans
divers lieux et cultures ». Conscient que cette
situation nouvelle et différente appelait une
approche nouvelle, le Chapitre déclarait comme
seconde priorité « la formation et la préparation
nécessaire à la prédication dans
ce nouveau monde ».
Les
Chapitres suivants ont élaboré la signification
précise de ces nouvelles priorités. Walberberg,
en 1980, abordait « l’adaptation de nos
activités apostoliques aux besoins d’aujourd’hui
» et présentait quelques « jalons
spécifiques » qui devraient caractériser
la mission et la prédication dominicaines : prophétique,
tirant crédibilité de notre pauvreté,
fondée sur la compassion et s’appuyant
sur l’étude scientifique de la théologie
. Avila, en 1986, dans le pays même de Dominique,
« homme de la frontière » exceptionnel,
affirmait que la « mission spécifique »
de l’Ordre est « l’évangélisation
sur les frontières ». Et d’énumérer
ces frontières où nous devons vivre notre
mission. Oakland, en 1989, provoquait l’Ordre
: « Entendons-nous ces appels qui montent du monde
d’aujourd’hui ? » N’avons-nous
pas plutôt besoin d’une conversion profonde,
pour sortir des « commodité et sécurité
[qui] produisent souvent des mentalités réfractaires
à tout changement ». Nous devons retrouver
« l’esprit d’itinérance et
de mobilité de Dominique et (…) retrouver
une pauvreté qui nous rende accueillants au souffle
de l’Esprit et sensibles aux cris des âmes
en détresse » .
Mexico
(1992) signale les situations et les défis actuels
de la vie apostolique dans l’Ordre et déclare
avec vigueur : « Notre détermination [à
relever ces défis] provient de l’exigence
qui se trouve au cœur de chaque dominicain face
à un appel si pressant. Les germes de notre tradition
sont prêts à refleurir et porter fruit
pour peu que nous sachions les accueillir avec un cœur
généreux ». Le Chapitre cite aussi
des « points forts de notre tradition »,
dont chacun exige et met en jeu un certain type d’itinérance
physique ou mentale : la mobilité, être
prêt à partir sans se laisser paralyser
par un excès de bagage matériel, culturel,
intellectuel ; le souci et le respect des gens, les
rencontrer là où ils sont ; l’ouverture
d’esprit, être prêt à apprendre
et à écouter ; la communauté, car
nous n’agissons jamais seul. Caleruega (1995)
nous appelle à être « fidèles
à l’itinérance » .
Les
deux derniers Chapitres se centrent sur la nature de
l’itinérance comme dépassement,
« aller au-delà ». La mission, déclare
Bologne (1998), « appelle l’Ordre à
se porter courageusement par delà les frontières
qui séparent les pauvres des riches, les femmes
des hommes, les différentes confessions chrétiennes
et les autres religions ». Le Chapitre situe cette
mission sur « les lignes de fractures »
de l’humanité et voit les membres de l’Ordre
« consentir à servir ‘l’autre’
», (…) prêts à l’écouter
et à nous laisser transformer par lui »
.
Dans
sa Relatio de Statu Ordinis au Chapitre de Providence,
le Maître de l’Ordre parle d’un «
avenir choisi, et dans la ligne d’une itinérance
de cœur, d’esprit et de mission » et
le Chapitre dit que chaque membre de la province doit
garder la préoccupation de la mission d’un
vicariat : « La province devrait promouvoir un
esprit d’itinérance de sorte que les frères
soient vraiment disponibles pour s’investir dans
un tel service » .
La
réflexion qui suit est une contribution pour
encourager précisément cet esprit d’itinérance
« de cœur, d’esprit et de mission ».
SE
REMETTRE EN ROUTE
29.
D’après les témoignages bibliques,
c’est toujours au cours d’un voyage que
les choses surprenantes se produisent. Abraham se précipite
hors de sa tente pour saluer les étrangers et
ceux-ci lui promettent un avenir différent de
celui que Sarah et lui avaient imaginé (Gn 18,
1-15). Moïse, en fuite, fait l’expérience
de Dieu à travers un buisson ardent et découvre
en même temps un peuple et une mission. Dieu lui
dit : « Maintenant va, je t’envoie (…)
» et promet : « Je serai avec toi »
– tant que tu poursuivras ton voyage… (Ex
3, 1-21). Jacob, « sur son chemin », lutte
avec l’ange au gué de Yabboq, dans une
histoire de conversion et de vulnérabilité.
Comme beaucoup d’entre nous, Jacob a quelques
traits de caractères fort désagréables.
C’est un escroc et il a très peur de ceux
à qui il a causé du tort. Derrière
lui, son beau-père est à ses trousses
; devant lui, Ésaü l’attend. Et puis,
il y a le combat, dont Jacob sort pardonné et
converti, avec un nouveau nom, une nouvelle mission
– et boiteux.
C’est
« sur la route » que Jésus appelle
ses disciples et c’est « en chemin »
qu’il leur enseigne. (Il y a dans le film de Pasolini
sur l’Évangile selon saint Matthieu une
scène inoubliable du Sermon sur la Montagne :
Jésus marche à toute vitesse à
travers les collines, les disciples essaient de suivre
le rythme et de le rattraper pour écouter ses
paroles, et lui tourne la tête dans leur direction,
tout en avançant, pour leur enseigner «
en route ». Lorsque les quatre mille furent rassasiés,
selon Marc (8, 1-10), c’est en chemin qu’ils
mangèrent, en hâte comme dans un fast-food.
Et c’est encore sur la route que Jésus
apprenait des personnes qu’il rencontrait, comme
la femme païenne (Mt 15, 21-28) dont il loue la
foi, l’offrant même en modèle à
ses disciples. Enfin, c’est sur le chemin d’Emmaüs
qu’il se révèle aux disciples découragés
(Lc 24, 13-35).
Voilà
exactement la mission qu’il donne aux disciples
: il les envoie, les fait « se remettre en route
», sans bourse, sans besace ni sandales. Il leur
dit : « Ne vous attardez pas en chemin pour saluer
des gens » (Lc 10, 4). Il y a à ce sujet
plusieurs choses intéressantes : Jésus
les invite à une vie d’itinérance,
une vie d’urgence (« repartez sans cesse
») et une vie de dépendance, fonction de
la bonté d’autrui, d’étrangers
qu’ils « ne connaissent pas ».
ACCUEILLIR
EN SOI
30.
Être itinérant, c’est se rendre vulnérable
et dépendant. Mais pour un dominicain, l’itinérance
est la seule réponse adaptée dans un monde
qui produit des sans-abri, des souffrants, des étrangers.
Se remettre en route – comme nos Chapitres généraux
ne cessent de nous le rappeler –, c’est
vivre sur ces « lignes de fractures » de
l’humanité, partager le sort de ceux qu’on
a contraints à l’itinérance. Cela
signifie partager leur sort de sans-abri, pour les positions
que nous prenons et qui vont à l’encontre
de l’opinion dominante.
Le
bibliste Walter Brueggemann parle du « monopole
de l’imagination » : l’expression
suggère que « certaine entité ou
force de la société détient à
la fois tout le pouvoir de décider comment ressentir
les choses, et le droit légitime de fournir la
lentille à travers laquelle la vie est correctement
vue ou vécue. Nul n’est autorisé
à avoir une image hors de ce catalogue d’idées
ou d’images approuvées » . S’élever
contre des monopoles aussi puissants c’est nous
aligner sur la vision de l’Évangile que
Dominique a faite sienne. (Selon un écrivain,
ce n’est pas seulement pour les universités
que Dominique a envoyé ses frères dans
les villes, mais parce que là se trouvaient les
victimes qu’une société mercantiliste
émergeante venait de priver du droit de vote
: les dominicains se devaient d’être leurs
« frères »). Prendre une telle position,
c’est nous rendre nous-mêmes marginaux et
vulnérables. Mais c’est alors seulement
que notre prédication est crédible.
Il
est intéressant, dans notre contexte, de saisir
que le mot grec utilisé dans le Nouveau Testament
pour « accueillir » (lambano : « prendre,
recevoir, posséder ») ne veut pas dire
qu’on mettra à l’écart ceux
dont la conduite n’est pas en harmonie avec la
nôtre. Ce verbe indique que nous devons «
[les] prendre avec nous » et « [les] faire
entrer chaleureusement dans notre compagnie »
. Ce mot est souvent utilisé par saint Paul pour
sa vision d’inconnus devenant une communauté,
enracinée dans l’expérience de ce
que Dieu fit en Jésus : « C’était
Dieu qui dans le Christ se réconciliait le monde
(…) mettant en nous la parole de la réconciliation
» (2 Co 5, 19). C’est pourquoi il conjure
les Romains de « donner l’hospitalité
» (12, 13). Mais pour se réconcilier les
autres, en faire ses amis, ou les accueillir, il faut
les considérer « semblables à nous
» par leurs besoins, leurs expériences
et leurs attentes. « Il ne suffisait pas, écrit
Christine D. Pohl, que les étrangers fussent
vulnérables, les hôtes devaient s’identifier
à leurs expériences de vulnérabilité
et de souffrance avant de les accueillir » .
Le
fait de « ne pas être à sa place
», qui va de pair avec l’itinérance,
signifie peut-être en fait pouvoir se mettre à
la place de l’autre. Et il se pourrait bien que
le texte le plus fondamental pour la mission ne soit
pas celui du traditionnel « Va et baptise »,
mais plutôt un passage tel que 2 Co 1, 3-7, qui
définit la mission comme paraklesis, consolante
et réconfortante. Paul écrit : «
Béni soit (…) le Père des miséricordes
et le Dieu de toute consolation, qui nous console dans
toute notre tribulation, afin que, par la consolation
que nous-mêmes recevons de Dieu, nous puissions
consoler les autres en quelque tribulation que ce soit
(…) ». Ce qui intéressant dans ce
passage, c’est l’appel à une expérience
mutuelle. Même ce que nous souffrons sert à
la consolation des autres. La mission a-t-elle d’autre
motif que de sortir, comme Jésus, qui «
étendit la main et toucha » (Mc 1, 41),
pour aller voir les personnes vulnérables, le
long du chemin, dans une relation de guérison
et de réconfort.
PRENDRE
LE RISQUE
31.
Claude Geffré a écrit que « le défi
du pluralisme religieux nous invite à revenir
au cœur du paradoxe chrétien comme religion
de l’incarnation et comme religion de la kénose
de Dieu » . C’est pour cette raison qu’il
peut parler du christianisme comme d’une «
religion de l’altérité ».
Il y a quelque chose d’aventureux dans un voyage
théologique aux frontières, qui nous provoque,
nous incite à devenir d’authentiques dominicains,
à « nous remettre en route » pour
répondre aux nouvelles réalités,
où qu’elles soient, sur la frontière,
à être « utiles » à
ces autres qui définissent notre mission et déterminent
où nous devons aller.
Au
début de la Bible, il est écrit que «
quiconque avait à consulter le Seigneur sortait
vers la Tente du Rendez-vous qui se trouvait hors du
camp » (Ex 33, 7). « Hors du camp »,
parmi ces « autres » relégués
quelque part à l’extérieur : c’est
là que nous rencontrons Dieu. L’itinérance
requiert que nous quittions l’institution, sortant
des perceptions et des croyances conditionnées
par la culture, car c’est « hors du camp
» que nous rencontrons un Dieu qui échappe
à tout contrôle. « Hors du camp »
nous rencontrons l’Autre, différent, et
nous découvrons qui nous sommes et ce que nous
avons à faire.
En
février 2001, des dominicains et dominicaines
vivant presque tous en Asie se sont réunis à
Bangkok, « hors du camp », pour partager
leur expérience de l’écoute et de
l’apprentissage. « Nous avons réalisé,
ont-ils déclaré, que le dialogue avec
les personnes d’autres traditions religieuses
est le principal défi de ce début de millénaire
pour notre prédication dominicaine. Ici, en Asie,
lieu privilégié pour la rencontre avec
des cultures différentes, des religions différentes,
des peuples différents, nous sommes provoqués
à la conversion : à une nouvelle manière
d’écouter, de regarder, de toucher, d’apprendre
et de comprendre. »
«
Le dialogue ouvre une porte sur un monde inconnu, dont
nous ignorons encore les contours exacts – mais
ce voyage nous conduira chez nous car nous croyons que
là est notre place. »
«
Ce qui a suscité la naissance de l’Ordre,
c’est l’attention que Dominique accordait
aux besoins des gens dans le monde en mutation du XIIIème
siècle. Comme Dominique – et comme les
moines bouddhistes et les sannyasis hindous –,
nous sommes appelés à nous remettre en
route, à revendiquer notre héritage mendiant,
à réaliser que nous sommes tous des mendiants
devant la vérité qui n’attend que
de nous surprendre. »
«
Nous prions de savoir nous en remettre à cet
Esprit qui trace pour nous la carte du voyage, car,
en tant qu’Église et en tant qu’Ordre,
nous faisons don de nous-mêmes à l’Esprit.
C’est l’Esprit, présent dans chaque
culture et dans chaque religion – longtemps avant
l’arrivée du christianisme – qui
rend le dialogue à la fois possible et nécessaire.
»
«
Nous prions d’avoir la confiance de notre Père
Dominique qui, quoiqu’il ne pût prévoir
les résultats, savait qu’il accomplissait
la volonté de Dieu ».
Il
est profondément significatif pour nous, dominicains,
chargés d’une mission universelle de prédication,
de nous souvenir que Jésus a commencé
sa mission dans la « Galilée des Nations
», district des étrangers, dont la population
se composait pour moitié de Gentils, dont le
culte était pour moitié païen, territoire
peuplé de gens que les institutions de Jérusalem
considéraient suspects : « De Nazareth
peut-il sortir quelque chose de bon ? » (Jn 1,
46). Et pourtant, après la Résurrection,
Jésus dit à ses disciples : « Je
vous précéderai en Galilée »
(Mt 26, 32). Et son message aux femmes est encore plus
étonnant : « Allez annoncer à mes
frères qu’ils doivent partir pour la Galilée,
et là ils me verront » (Mt 28, 10).
C’est
hors du camp, en tous les Galiléens qui nous
entourent, que nous découvrons ce qu’est
la mission : être en mission c’est vivre
hors du camp. Et découvrir, avec les autres,
ce qu’est vraiment Dieu. Mais cette connaissance
a un prix. On retrouve à la fin de la Bible l’image
de la sortie du camp, ou de la sortie de la tente à
la rencontre de Dieu, dans l’Épître
aux Hébreux : « Jésus lui aussi,
pour sanctifier le peuple par son propre sang, a souffert
hors de la porte. Par conséquent, pour aller
à lui sortons en dehors du camp, en portant son
opprobre » (13, 12-13). Nous sommes bénis
par l’exemple des martyrs dominicains en Algérie,
au Pakistan et ailleurs, qui se sont placés sur
« les lignes de fractures », « hors
du camp ». Ils ont « porté son opprobre
» ; ils nous « sanctifient » par leur
sang. Comme eux, nous sommes appelés à
« aller à lui hors du camp », et
endurer ce que Jésus a enduré.
Même
ses proches pensaient de Jésus qu’il avait
« perdu le sens » (Mc 3, 21), tant son comportement
était loin de la norme, excentrique. Pour adopter
la vita apostolica au monde d’aujourd’hui,
nous, dominicains, devons sans doute être un peu
plus loin des normes, un peu plus excentriques, un peu
moins équilibrés et conventionnels. Que
faisons-nous aujourd’hui qui pourrait faire croire
aux autres que nous avons « perdu le sens »
? Le rapport de la commission de Missione Ordinis au
Chapitre général de Bologne demandait
: « Si nous vivons ce que nous prêchons,
si notre vie est en vérité un service
de l’Évangile qui nous pousse sur les routes
au delà des frontières, alors quelque
brin de folie évangélique, joyeusement,
nous habitera » .
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