L'Ordre des Prêcheurs
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Saint Dominique de Matisse
La dimension contemplative de notre vie dominicaine
Conseil interprovincial des États-Unis le 30 juin 1982 à Providence Collège.


fr. Vincent de Couesnongle, o.p.

Vincent de Couesnongle, o.p.ans ma première lettre à l'Ordre, je posais cette question : "Qui est-ce qui prie vraiment parmi nous ?". Quelle réponse chaque dominicain lui a donnée, c'est le secret de Dieu. A chacun de s'interroger. Personnellement, je crois qu'il y a un certain nombre de frères qui connaissent aujourd'hui un véritable désir, une vraie soif de prière et de contemplation, à preuve tous ceux qui me demandent un peu partout. où en est cette lettre que j'ai annoncée depuis longtemps sur ce sujet. Et puis il y a aussi des dominicains qui ne connaissent peut?être pas ce désir lancinant, mais qui sentent confusément crue quelque chose d'important manque à leur vie. Et ils se demandent comment faire "Je n'ai pas de temps" ou encore, remarque souvent entendue "On ne m'a pas appris à prier au noviciat".

C'est donc de la prière que je veux vous parler, mais sous un angle particulier. Je ne parlerai pas de la prière en soi : les livres ne manquent pas. Ma démarche voudrait être plus réaliste, existentielle, et partir de ce que nous ne pouvons pas ne pas vivre comme dominicains, en montrer comment cela nous invite, nous ouvre à la prière privée, arrive à susciter en nous une relation vivante à Dieu (c'est ainsi que je désigne toute prière privée) qui, lorsqu'elle s'intensifie, se prolonge, devient regard et amour, écoute et accueil de Dieu, mérite d'être appelée contemplation.

Je partirai donc des trois valeurs ou éléments caractéristiques de notre vie que saint Dominique a déterminés lui-même le jour de la dispersion des premiers frères. A leur question "Que devons-nous faire à Paris, Bologne, Rome ?", il répondit "Prêcher, étudier, fonder des couvents". Et nous savons que pour lui la prédication doit procéder de l'abondance de la contemplation. Que cette relation vivante à Dieu marque le concret e a vie, nous pouvons parler de la "dimension contemplative de notre vie dominicaine". Nous finirons par quelques considérations sur le"rythme de la prière".

P r ê c h e r ...

La phrase de Karl Barth est plus vraie que jamais "La théologie se fait avec la Bible et le journal". C'est au moins aussi vrai de la prédication. Comment en effet annoncer Jésus?Christ aux hommes si l'on ignore leurs aspirations et les conditions dans lesquelles ils vivent ? Ecrit ou parlé, le journal quotidien et tous les moyens de communications que ce mot évoque nous permettent de connaître ce qui meuble l'esprit, le coeur et l'imagination de ceux que nous rencontrons. Notre dialogue devient vrai.

On pourrait tout aussi bien dire que, pour prêcher, une double contemplation doit nous habiter : la contemplation de la rue qui nous fait communier au regard toujours actuel du Christ "qui a pitié de la foule" ; la contemplation de Jésus dans le mystère de son amour. Mais savons-nous passer de l'une l'autre ? Ou plutôt, savons-nous faire de cette double contemplation un seul et même regard ? Combien parmi nous savent ainsi "prier leur journal" ?

Et pourtant à nous entendre parler dans une église, dans une réunion biblique, dans une chaire d'Université, rares sont les auditeurs qui s'y trompent. Ils distinguent vite le prédicateur qui parle de l'Ami avec lequel il vit sans cesse, du prédicateur qui en parle comme d'un étranger qu'il essaie de faire passer pour son familier. Le premier sait parler de Dieu parce qu'il a l'habitude de parler à Dieu. Et l'on comprend fort bien que du Père des Prêcheurs, on disait qu'il ne parlait qu'à Dieu ou que de Dieu. Les deux étaient inséparables.

S'il veut être un authentique témoin de l'Évangile, le frère prêcheur doit d'abord être un "orant". Alors il rejoindra le Seigneur non seulement dans la préparation de ses sermons et conférences, mais dans le fait même de parler. Sa parole le renverra alors, comme après coup, à une nouvelle rencontre de son Seigneur, plus profonde peut-être que celle qui a précédé. Et ainsi de suite. Car il ne faut pas interpréter à sens unique et de manière trop matérielle le célèbre texte de saint Thomas : "contemplare et contemplata alüs tradere". La contemplation ne doit pas seulement précéder la prédication. L'annonce du message vivifie et enrichit, si nous savons être attentifs, notre relation vécue avec Dieu. Heureux ceux qui dans l'Ordre ont mission de prêcher la foi ! Il peut leur être plus facile qu'à d'autres d"être de vrais contemplatifs selon saint Dominique.

Mais nous ne vivons plus en chrétienté. Le monde qu'habitent les hommes, les femmes, les jeunes que nous.rencontrons habitent dans un monde "post-chrétien", manière pudique de dire qu'il est ouvertement anti-chrétien, alors qu'en fait il n'y a plus rien de chrétien : nier une personne c'est s'y référer; n'en rien dire est pire que tout.

Cette neutralité asphyxiante ne vient pas uniquement de l'ignorance ou de la malice des hommes. Avec la science, la technique, les sciences humaines, la marche en avant de l'histoire, les idéologies de toute sorte, le monde a conquis son autonomie et se développe tous les jours dans sa sphère. Sécularisé de fait, le monde ne renvoie plus à Dieu.

Nos frères de plus en plus nombreux travaillent dans des secteurs purement profanes. Ils sont parfois tentés de penser qu'ils sont des prêcheurs de "seconde classe" parce que l'engagement apostolique qui est le leur - ils sont là par devoir de dominicains - ne leur permet pas de rencontrer directement Dieu ni de parler de l'Evangile. Et pourtant ils annoncent eux aussi une part absolument indispensable de l'Évangile, car l'Evangile est intégral ou il n'est pas. De la première à la dernière page de la Bible en effet, l'Écriture commande de délivrer l'homme des injustices qui l'empêchent de vivre et de développer la terre et les talents que Dieu lui a donnés pour découvrir la Vérité.

Le risque est particulièrement présent de se séculariser soi-même dans sa pensée et dans son coeur. Ce qu'il faut alors, c'est avoir une vision du monde assez large pour ne pas réduire les exigences évangéliques à un intimisme trop facile avec Dieu ("Jésus et moi dans une bouteille", a-t-on dit) et à des relations interpersonnelles plus sentimentales que constructives avec ses semblables. C'est dans cette "vision de sagesse" que toute chose, toute recherche, toute découverte trouve sa place dans le dessein de Dieu sur l'univers dont le Christ est la clef de voûte.

On ne peut se pencher sur la situation des hommes ou étudier les idées qui marquent les cultures qui se développent en dehors de l'influence de la foi si on ne va pas jusqu'à en considérer les larmes et les traces sur les visages de ceux qui en sont victimes. La compassion caractéristique de saint Dominique nous pousse alors a travail er pour délivrer l'humanité des sortilèges du monde présent. La miséricorde, compassion active, nous apparente à saint Dominique. Comme chez lui, elle doit susciter en nous la prière. Un prêtre que j'ai connu et qui était curé d'une paroisse rurale totalement déchristianisée a bien évoqué ce qui peut - et doit - se passer dans un coeur apostolique face au monde postchrétien : "Les yeux fixés sur l'Eucharistie où s'exprime et se bâtit l'Église, nous devons accepter que les gens dont nous sommes chargés restent longtemps (toujours peut-être) sur la route sans jamais y accéder, mais soucieux de leur proposer toujours de marcher et sans pouvoir même leur dire le but".

J'ai connu deux dominicains, qui ont consacré leur vie à la "recherche pure", l'un en économie, l'autre en sciences de la nature. L'un et l'autre ont été de vrais contemplatifs. Je me souviens en particulier d'une homélie sur le Rosaire toute simple mais tellement vécue que l'un deux avait faite le jour de cette fête. Ce n'était pas un "fonctionnaire" mais un homme de foi.

Grand contemplatif s'il en fut, saint Dominique ne l'était pas à la manière de Benoît, de Jean de la Croix ou de Thérèse d'Avila. Car il était aussi un grand apôtre. Le Bienheureux Jourdain de Saxe nous dit qu'il consacrait ses journées aux hommes et ses nuits à Dieu. Encore faut-il comprendre ce qu'il veut dire. Durant le jour, c'est de Dieu que Dominique parle aux hommes. De nuit, c'est "des pécheurs, des pauvres et des affligés" rencontrés durant le jour qu'il parle à Dieu. Les deux seuls textes où lui-même nous parle de sa prière sont éloquents à ce sujet. De nuit : "Mon Dieu, ma Miséricorde, que deviendront les pécheurs". De jour, à ses frères qui l'accompagnent sur la route, c'est encore une demande de salut et de pardon : "Allez de l'avant, faisons silence et pensons à notre Sauveur". Saint Dominique nous apprend ainsi qu'est la "prière de demande pour la libération des pécheurs, des pauvres et des affligés". Et voilà une autre voie qui, partant des besoins spirituels et matériels, sociaux et personnels des hommes nous incite à nous retrouver avec saint Dominique aux pieds du Christ en Croix qu'a peint à plusieurs reprises Fra Angelico.

Étudier

Mon propos n'est pas de vous dire qu'il faut étudier. Je ne vous demande pas non plus combien d'heures vous consacrez par semaine à une étude vraiment sérieuse. Je voudrais seulement essayer de vous montrer comment dans l'Ordre le travail intellectuel nous ouvre à la prière et à la contemplation. "' J ?

Les Constitutions, lorsqu'elles veulent situer notre étude dans l'ensemble de notre vie religieuse, commencent par ces mots : "L'étude assidue nourrit la contemplation" (LCO, n. 83). Que doit être aujourd'hui notre étude pour qu'il en soit ainsi ?

Sans aucun doute, c'est sur la Parole de Dieu transmise par l'Écriture sainte qu'elle doit porter avant tout. Il en a d'ailleurs toujours été ainsi dans l'Ordre depuis saint Dominique qui portait toujours sur lui l'Évangile de saint Matthieu et les Epitres de saint Paul. Réjouissons-nous de voir que dans l'Eglise actuelle il y a un regain d'intérêt assez exceptionnel pour la Bible. Je pense à ce curé de paroisse dont un certain nombre de fidèles suit des cours bibliques. Il m'avouait que pour ne pas perdre l'estime et la confiance de ses paroissiens il avait dû reprendre toutes ses études en ce domaine. (C'est exactement dans cette situation que je me trouverai bientôt).

Dans une allocution à la Commission Biblique (14 mars 1974), Paul VI après avoir rappelé que Dieu se révèle aux petits et aux humbles et non pas aux sages et aux prudents, citait ce beau texte de saint Augustin : "A ceux qui s'adonnent à l'étude des Saintes lettres il ne suffit pas de recommander qu'ils soient versés dans la connaissance des particularités du langage... mais en outres et, c'est à la fois primordial et souverainement nécessaire, il importe qu'ils prient pour comprendre". Prier la Bible pour la comprendre : c' est ce que font tant de chrétiens aujourd'hui. La Bible est devenue leur livre de prière. On prie la Bible et on prie sur la Bible : c'est nouveau.

Prier sur la Bible : rien de mieux, mais attention. La découverte de textes qui nous parlent davantage, de phrases bibliques qui sont des cris vers Dieu et qui correspondent à ce que nous vivons - louange, espérance, joie... - peut avoir comme effet que nous les prenons trop à la lettre, sans assez de discernement. Nous les chargeons de nos propres sentiments, quels qu'ils soient. Il peut arriver alors que nous ne priions pas tant sur la Bible elle-même avec toutes ses richesses et ses harmoniques, que sur nos propres sentiments. Dans ce cas, le risque de tomber dans un certain "fondamentalisme" n'est pas chimérique. Ne confondons pas la prière avec un quelconque psittacisme. Notre prédication risque alors de devenir trop facile. Elle n'apporte pas aux fidèles en appétit de vérité ce qu'ils sont en droit d'attendre de nous.

Il y a donc un équilibre à trouver entre une connaissance scientifique de la Bible - absolument indispensable - et une lecture matérielle, sans perspective ni relief. C'est dire l'importance d'une "lecture savoureuse" appuyée sur l'exégèse et vécue dans la prière. A ces conditions, comment douter de la dimension contemplative de l'étude de l'Écriture ?

Notre lecture biblique n'est-elle pas trop souvent une lecture occasionnelle ou de circonstance ? Mais, selon le texte cité des Constitutions, c'est l'étude assidue qui nourrit la contemplation. Pour préparer un sermon, ne nous arrive-t-il jamais de chercher à la va-vite quelques textes qui vont appuyer, souvent artificiellement, ce que nous voulons dire ? Comme disait un professeur de théologie d'un autre âge : "Une fois que j'ai démonté ma thèse, j'ouvre ma Bible et saupoudre mon texte de citations". Si l'Ecriture doit être au coeur de notre vie intellectuelle de dominicain - car c'est le salut que nous annonçons - une étude occasionnelle ne peut suffire. C'est une étude systématique, approfondie, persévérante que nous devons mener. Les Père Aniceto Fernandez, je m'en souviens, insistait beaucoup sur l'importance de l'office des lectures, parce qu'il nous fait relire et méditer chaque jour les textes sacrés. Encore faut-il prolonger cette lecture par une véritable étude. Les programmes de formation permanente doivent lui donner une place de premier choix.

Mais l'étude dominicaine ne s'arrête pas à la Bible, quelle que soit son importance et son rôle inspirateur. Vous connaissez l'antienne de la fête de saint Albert le Grand tirée de ses oeuvres "La théologie est plus proche de la prière que de l'étude". En d'autres mots, elle est plus contemplative que spéculative. D'aucuns diront peut-être qu'en parlant ainsi saint Albert semble plus proche de saint Bonaventure que de saint Thomas. Peut-être. En tout cas, c'est une façon heureuse de souligner la dimension contemplative qui doit marquer toute réflexion théologique.

Chez saint Thomas d'Aquin, cette dimension était d'autant plus réelle et perceptible que sa pensée se situait au niveau d'une philosophie de l'être, ce qui permettait une perception profonde et une systématisation de l'ensemble de la doctrine chrétienne. Tous les éléments de la Révélation étaient organisés, les uns par rapport aux autres, dans une véritable "vision de sagesse" qui attirait le regard contemplatif.

Qu'en est-il aujourd'hui ?

Loin de moi l'idée de juger ou de condamner a priori les efforts de beaucoup de théologiens actuels. Leur tâche est redoutable alors qu'une spécialisation à outrance ne peut donner, de quelque réalité que ce soit - et cela vaut aussi pour une réflexion sur le Mystère de Dieu - , que des "flashes" très divers sans lien entre eux. L'enseignement de la théologie comme de la philosophie se réduit trop souvent à une accumulation d'études fragmentaires. Mais très rares sont les théologiens qui osent présenter un ensemble qui mériterait aujourd'hui d'être appelé "une théologie".

Je pense donc qu'à l'heure actuelle la réflexion théologique nous ouvre moins que jadis à la contemplation. Non seulement elle a étudié la révélation de manière parcellaire, mais pour des raisons qui viennent entre autres de l'ambiance sécularisée de notre temps, elle se développe sans être aussi intérieure à la foi et à la vie de la foi. Cela vient aussi des sciences humaines qui ont une très forte emprise et ne peuvent rejoindre, du moins jusqu'à maintenant, le donné de la foi aussi profondément que jadis. N'en concluons pas qu'il faut revenir purement et simplement à la philosophie de jadis et à la théologie médiévale - qui ont cependant encore beaucoup à nous dire. Comme dominicains nous aurions tort d'ignorer les efforts des théologiens actuels.

Et voici au sujet de la théologie une dernière remarque. Comme on le sait, la christologie est l'un des thèmes les plus étudiés de la théologie actuelle. Des vocables comme "Jésus libre", "Jésus le prophète", "le Christ homme pour les autres" (l'expression se trouve chez Paul VI) et tant d'autres mettent très heureusement en lumière certains caractères du Christ de l'Evangile. On devine que ces découvertes ne sont pas étrangères à la situation dans laquelle nous vivons aujourd'hui. Encore ne faut-il pas considérer ces qualificatifs de manière "exclusive", je veux dire comme s'ils manifestaient le tout du Christ. Ce ne serait pas sans conséquences pour notre vie religieuse qui veut être une vie à l'imitation "à la suite" de la vie de Jésus. Les religieux, comme les chrétiens d'ailleurs se reconnaissent facilement aujourd'hui sous ces aspects. Et l'on devine ce que serait une vie religieuse qui privilégierait ceux-ci comme s'ils étaient pratiquement l'essentiel de la vie. du Christ et de leur propre vie. En d'autres termes, on voit comment la vie religieuse est loin d'être indépendante, de toute christologie.

Tout cela s'explique par la période de transition dans laquelle nous nous trouvons. Dieu veuille que se prépare un avenir qui assurera, peut-être mieux que jadis, la dimension contemplative de l'étude dominicaine et de toute notre vie.

Vous me direz peut-être qu'en parlant comme je l'ai fait à propos de l'étude, je me suis donné la partie belle : "Ce que vous dites vaut pour ceux qui ont un travail proprement pastoral, annoncent la foi et l'Évangile. Mais les autres, ceux qui travaillent pour la justice, qui enseignent les sciences profanes à l'intérieur de l'Ordre ou en dehors, les prêtres-ouvriers, les prêtres professionnels, etc" ? Je répondrai en insistant que tout engagement apostolique, tout sécularisé qu'il soit, exige une part d'étude proprement ecclésiale. S'il n'en est pas ainsi, l'asphyxie spirituelle nous guette. L'expérience de chacun d'entre nous le montre assez.

Il faut avant tout savoir s'organiser, faire le partage entre les études professionnelles et l'écoute de la Parole de Dieu, entre le temps perdu et les détentes nécessaires (à Rome chaque soir je regarde les nouvelles à la télévision). Durant plusieurs années au moment de la visite des provinces, je félicitais les frères de ce qu'ils travaillaient beaucoup. Je ne le dis plus. Ce qu'il est vrai de dire, c'est qu'un bon nombre de frères travaille trop. Ce n'est pas pareil. Et les raisons de ces excès ne sont pas toujours les exigences du ministère, mais d'autres raisons qui ne sont pas toujours avouables et dont les acteurs n'en ont pas souvent conscience. Ils croient qu'il faut travailler ainsi. D'où une vie déséquilibrée. Il faudrait qu'elle se rééquilibre en pesant davantage sur le plateau d'une étude tout à la fois sérieuse et priante. Je toucherai plus loin ce problème en parlant du "rythme de la prière".

Mais je connais des frères qui luttent avec succès en faveur de cet équilibre. J'en connais aussi qui ont des engagements apostoliques on ne peut plus profanes, et dans un milieu extrêmement sécularisé. Ils trouvent le moyen de prêcher dans certaines circonstances ou à certains moments, par exemple durant les vacances. C'est pour eux un vrai bain de jouvence spirituelle. Et vous voyez au chevet de leur lit des livres qui les nourrissent spirituellement et en profondeur.

L'équilibre entre tous les éléments de la vie dominicaine est un problème redoutable, surtout quand la contemplation et l'action sont en cause, alors que très souvent l'équilibre entre l'une et l'autre a été ce qui nous a le plus souvent attiré dans l'Ordre. Les supérieurs, provinciaux et locaux, ont des responsabilités particulièrement lourdes à ce sujet.

Fo n d e r des c o u v e n t s

"Fonder des couvents". Je ne considérerai qu'un seul point, ce que visait avant tout saint Dominique en parlant ainsi : la vie communautaire.

C'est un des aspects de la vie religieuse dont on a le plus parlé depuis vingt ans. Je ne sais pas assez ce qu'il en est de vos provinces. Mais si je regarde l'ensemble de l'Ordre, je constate beaucoup d'efforts et des progrès dans ce sens. En général cela me paraît quand même assez modeste, quand je compare ce que disent certains supérieurs généraux à Rome.

N'aurions-nous pas plus de difficultés que les autres religieux ? Sans doute l'individualisme est une tare que tous connaissent aujourd'hui. Jadis le type de vie commune était très organisé, avec des structures auxquelles il était difficile d'échapper. A l'heure actuelle, partout les personnes ont plus de liberté, sont plus épanouies et plus spontanées. Il en est de même chez nous. Ajoutons que l'esprit, la mentalité, la formation dominicaines développent - c'est un des aspects de notre charisme - les germes d'originalité de chacun, et partant la personnalité. D'où le risque de voir croître l'individualisme et la non-participation qui est l'ennemi numéro un de toute vie communautaire.

Il n'est pas de vie communautaire sans les quatre conditions que vous connaissez.

'!) Tout d'abord nos relations entre frères doivent mettre en cause ce qui fait notre vie personnelle, nos préoccupations, ce qui nous intéresse - alors que si facilement nous restons superficiels en ce domaine.

2) Pas de vie commune sans relations interpersonnelles et échanges profonds. Ici je me pose parfois la question : ne sommes-nous pas facilement secrets au mauvais sens du terme ? Ne cachons-nous pas spontanément ce que nous sommes, ce que nous pensons, ce que nous vivons en nous-mêmes ? S'il y a des temps et des lieux qui facilitent les échanges - les supérieurs doivent y veiller - n'avons-nous pas l'art de les éviter; nous nous claquemurons et nous esquivons les questions compromettantes.

3) Pas de vie communautaire sans partage : on s'ouvre aux autres, on se livre, on s'expose, on se risque devant autrui.

4) Enfin pas de vie commune sans participation à la vie et à la marche de la communauté, ce qui est d'autant plus exigeant que celle-ci est en évolution constante. Chacun doit s'en sentir responsable. Ecouter, accueillir et comprendre même ce qui nous heurte à première vue. Payer de sa personne ...

En parlant comme je viens de le faire, je n'oublie pas mon propos : mettre en lumière la "dimension contemplative" de notre vie communautaire. Mais celle-ci dépend du matériau humain, si complexe dans le cas et tellement décisif dans la construction d'une personne et d'une communauté. L'aspect mystique se greffe sur la réalité humaine ici... Le cas maximum sans doute.

Or cette mystique, c'est dans l'Evangile que nous la trouvons avec l'enseignement et l'exemple du Christ. Les exigences quotidiennes de la vie commune sont trop fortes, elles demandent trop d'efforts de notre part pour qu'elles n'aient pas la grâce de pouvoir nous ouvrir à l'Évangile et à la prière, si du moins nous n'y faisons pas obstacle.

C'est donc la personne et la vie du Christ - l'exemple de son "plus grand amour" - , qui doivent déterminer ce que la vie commune attend de nous. Il serait intéressant de revoir à la lumière de l'Évangile et même du seul discours sur la montagne les débats d'un de nos chapitres ou de nos conseils. On y découvrirait assez facilement le pourquoi des réussites et des échecs de nos échanges et de nos discussions. La transposition serait aisée.

Les béatitudes nous parlent des pauvres, des doux, des affligés, des assoiffés de justice, des miséricordieux, des artisans de paix, etc. Ne rencontrons-nous pas dans nos dialogues : les frères qui, ne voulant pas s'imposer, savent d'autant mieux se faire écouter, les incompris qui gardent le silence, ceux qui cherchent à convaincre de la paillette de vérité qu'ils ont trouvée, ceux qui pardonnent les excès de langage, ceux qui cherchent toujours au delà de remarques plus ou moins intéressantes ce qu'il y a de positif, et qui visent inlassablement le plus grand accord possible etc ?

Et toujours dans le discours sur la montagne, nous avons les diverses requêtes du Christ qui valent pour nos rapports mutuels : "Quiconque se fâche contre son frère..." "Va d'abord. te réconcilier", "Ne tenez pas tête au méchant", "Votre Père fait tomber la pluie sur les méchants et sur les bons...", "Que ta main gauche ignore...", "Pardonnez", "Où est ton trésor là aussi est ton coeur", "Nul ne peut servir deux maîtres..." "Ne vous inquiétez pas", "Cherchez d'abord le royaume de Dieu...", "Ne jugez pas...". Tout ce que l'on pourrait tirer de ces "paroles d'or" du Christ pour notre vie communautaire. Tant d'exigences. Et tout l'Évangile ? (N'aurions-nous pas là comme le "vade mecum" du parfait capitulaire ?)

Ainsi la vie communautaire ne nous livre pas pieds et poings liés aux explorations de toutes les psychologies et sociologies. Elle nous invite surtout à lever les yeux plus haut, vers le Christ. Inversement l'Évangile et la personne de Jésus doivent transformer notre manière d'être, d'agir, de réagir, dans nos rapports avec nos frères.

La signification de cette conduite à l'intérieur de l'Église est fort bien mise en lumière dans une "note de travail" pour la dernière assemblée des religieux canadiens à Montréal.

L'auteur (fr. Laurier Labonté) parle des réalités à double face que la vie propose continuellement au chrétien d'aujourd'hui. D'une part, dit-il, les béatitudes, le souvenir du Crucifié et l'appel à la Parousie, de l'autre la richesse, le bien-être, les situations privilégiées, les arrangements trop diplomatiques, l'égoïsme, le quant à soi. Continuellement, le chrétien doit lutter contre les facilités de la vie pour que celles-ci ne l'emportent pas sur sa vocation de dépassement de soi-même et du monde. La vie communautaire des religieux, qu'on ne peut séparer des conseils évangéliques, installe les religieux dans une vie où les rapports interpersonnels et la vie sociale doivent être commandés par le primat absolu d'une vie conforme à celle de Jésus, le Seigneur des béatitudes. Une telle vie témoigne non pas d'une relativisation des exigences évangéliques pour tous les chrétiens, mais, grâce à la radicalisation qui définit la vie des religieux, elle rappelle à tous les chrétiens, compte tenu de leur situation propre, le primat de Dieu. Comme le dit l'auteur "la vie communautaire consiste à tenir radicalement présente la critique prophétique des périlleux compromis" (auxquels tout chrétien risque de céder).

J'ai parlé précédemment du chapitre. Un pourrait aussi bien prendre un autre exemple : celui de l'"obéissance" telle qu'on la comprend de plus en plus aujourd'hui. Comme hier, comme toujours elle doit permettre au religieux de connaftre la volonté de Dieu sur lui et de s'y conformer. Mais alors que jadis le supérieur était seul chargé de cette recherche, aujourd'hui celle-ci passe de plus en plus par la mise en commun et la discussion des membres de la communauté souvent en présence du religieux en cause. Comme le dit le père Tillard, le religieux "obéira à une volonté de Dieu qu'il n'aura pas été seul à percevoir, mais qui le rejoindra grâce à d'autres, et qui souvent ne correspondra pas à ce que seul il aurait cru percevoir". Cette recherche commune se vivra grâce à un "discernement communautaire" qui tâchera de découvrir comme à tâtons la vérité, à travers les lumières et les questions que chacun apportera à la discussion. De l'Esprit-Saint surtout on attendra à chaque instant la lumière et la certitude qui ne peuvent venir que de Lui. Et la présence, au cours de cette recherche des neuf aspects du fruit de l'Esprit selon saint Paul aux Galates (chap. 5, 22-23) : charité, joie, paix etc, pourra être comme le signe de la présence de l'Esprit-Saint en attendant que le supérieur, mis au courant de tout le cheminement auquel il aura peut-être participé, dise le dernier mot.

Ainsi donc la vie communautaire nous situe d'une manière privilégiée au coeur de la "charité envers le prochain". Elle nous ouvre à Dieu et nous permet de Le rejoindre et de nous unir à Lui malgré les doutes, les aigreurs, les oppositions qui sont trop souvent le pain quotidien de tout groupement : "Dimension contemplative de la vie communautaire".

Dans cette causerie., si je n'ai pas voulu parler de la prière privée elle-même, je n'ai pensé qu'à elle. Car tout ce que j'ai dit n'avait qu'un but : aider mes frères - ces frères dont vous et moi sommes responsables - à retrouver et intensifier le chemin de la prière personnelle ou, si c'est le, cas, lui redonner la place qui lui revient dans notre vie dominicaine.

Au terme de nos réflexions, on voit mieux, j'espère, comment nos trois éléments fondamentaux ont une "dimension contemplative" qui nous ouvre à Dieu. Au coeur de cette présence de Dieu plus ou moins diffuse qu'ils nous donnent, une porte s'ouvre qui nous met déjà en relation plus vivante avec le Seigneur. Sans doute la vie liturgique est le lieu par excellence pour y parvenir. Mais parce que la prédication, l'étude et la vie communie occupent la plus grande partie de nos journées, nous devons être attentifs à leur apport.

Une vrai vie intérieure ne peut pourtant s'en contenter. Le travail n'est pas la prière. On a dit : "Je n'existe que si Dieu me dit "tu"." Celui qui réalise profondément le sens de cette interpellation divine, commen ne désirerait-il pas rejoindre Dieu et s'émerveiller devant Lui dans la seule réponse qui doit jaillir comme spontanément : Abba, Père !

Une vraie vie chrétienne, et combien plus religieuse et dominicaine, doit ressentir le besoin vital de la prière intérieure et silencieuse. Celle-ci doit être notre respiration spirituelle. Elle doit être une prière gratuite, parce que Dieu est. Les différents aspects de notre vie nous y aident si nous les vivons comme valeurs humaines, mais aussi dans leur référence mystique. Cependant cette relation vivante avec Dieu au niveau des réalités serait tellement plus vraie et intense si nous réservions chaque jour à Dieu seul ce que nos Constitutions nous demandent... Il y aurait alors au cours de nos journées comme un chassé-croise entre la vie concrète qui conduit à Dieu et la "prière pure" qui s'intensifie et s'incarne dans la vie elle-même.

Pour nous enfoncer dans cette voie qui nous permet de parler "ex abondantia contemplationis", il me semble que deux choses nous manquent surtout.

Les meilleurs arguments en faveur de la prière personnelle n'ont pas grand poids à côté du seul qui soit, à mon sens, décisif : l'expérience. L'expérience de la prière privée a le plus de chances de nous convaincre et de nous faire reprendre le chemin peut-être délaissé, - que nous allions à la prière "comme à une danse ou comme au combat" (Saint Nicolas de Flüe).

A côté de l'expérience, ce qui nous manque aussi c'est le temps. Qui ne s'en plaint, et y cherche une excuse facile ? On sait combien les historiens s'étonnent devant l'activité de saint Dominique les dernières années de sa vie : voyages à pieds à Rome et à travers l'Europe, organisation de l'Ordre, aide à ses frères, rédaction des Constitutions : tout cela ne l'empêchait pas de prêcher, encore moins de prier jour et nuit. Comment faisait-il ? A côté, que sont les quelques petits quarts-d'heure de prière commune et privée que nous avons tant de peine à assurer chaque jour ?

Il faudrait ici réfléchir au rythme de notre prière. Je suis frappé par l'importance que prennent aujourd'hui dans la vie de tout le monde les week-ends, les jours chômés, les "ponts", les vacances... C'est la vie trépidante qui dicte ces nécessités. Pourquoi ne pas en tenir compte nous-mêmes ? Non pas seulement pour prendre des détentes dont le corps et l'esprit ont besoin, mais aussi pour que notre vie spirituelle en profite. Inspirons-nous de ces étapes pour des haltes intérieures. Jour de désert, retraites annuelles renouvelées (défi à notre puissance de créativité), s'enfermer dans sa chambre la porte close, quelques jours dans un monastère : autant d'exigences pour notre vie contemplative dans un monde harcelant. Walberber contient quelques suggestions intéressantes à ce sujet (nn. 52, 53, 54). Seuls ou en communauté, ayons le courage d'affronter ce problème. Et ensuite : "Faites ce qu'il vous dira".

Permettez-moi de rêver. Dans les note: de travail de Montréal, on dit qu'a l'heure actuelle beaucoup de religieux et religieuses résument leur désir de vie religieuse en deux mots : Contemplation et service des pauvres. Je le crois assez. Pour l'Ordre je préfère dire, et c'est mon rêve : Contemplation et prédication.

Quelques réflexions sur le rythme de notre prière

Après avoir relu les pages qui précèdent, je sens le besoin d'ajouter quelques réflexions. Et des réflexions qui "collent" au type de vie que, d'une manière ou d'une autre, la complexité du monde actuel fait peser sur nos épaules et conditionne chaque instant de notre vie.

Il faut du temps pour prier. C'est si vrai que sacrifier uniquement pour Dieu seul un peu de son temps, c'est déjà prier. Et il faut dire quelque chose de semblable si nous savons communier au regard du Christ sur la foule qui a faim. De tous les obstacles que nous rencontrons sur le chemin qui conduit à la prière, le plus grand c'est l'impossibilité que nous connaissons trop souvent d'avoir dans le creux de la main quelques moments durant lesquels nous sommes libres de faire ce que nous voulons. Dans ces conditions, que reste-t-il de la prière ? De ce point de vue, interrogeons notre "vécu quotidien". Prière publique ? Le plus souvent - on dit Laudes et Vêpres, de temps en temps l'heure médiane. L'office des Lectures ? Walberberg y a insisté (n. 53 c), mais il faut avouer qu'il y a encore trop de communautés qui s'en abstiennent quasi systématiquement. Quant aux Complies qui doivent être l'ultime prière de la journée, ne trouve-t-on pas dans ce principe, en soi excellent, une raison trop facile pour ne pas les réciter ensemble ? Sans doute tout cela n'est pas vrai partout. Ici ou là, Laudes et Vêpres ne demandent guère de temps, alors qu'ailleurs les frères vivent ensemble la joie de respirer rassemblés devant Dieu, de Le chanter, de Le remercier de Le louer en ne faisant avec ses frères qu'un coeur, qu'une âme, qu'une prière. Une prière somptueuse dans sa vérité quoique sans éclat dans sa simplicité.

Devant la médiocrité de notre prière, en temps et en qualité, on pourra toujours dire que le temps nous manque. Et c'est vrai quand on pense aux travaux, aux: rencontres, au cours, aux rendez-vous, aux attentes qui nous accaparent et nous empêchent si souvent de reprendre haleine, ne serait-ce que physiquement. Ne parlons pas de la radio, de la télévision, des journaux, revues, magazines et autres gadgets chronophages auxquels il est si difficile de faire lâcher prise. Et dans tout cela, que devient la demi-heure quotidienne de méditation et le Rosaire prévus par les Constitutions ? Ce que celles-ci nous demandent est bien peu comparé à ce que l'Ordre connaissait il n'y a pas cinquante ans. Ce qui me fait le plus problème, permettez-moi de vous le dire, c'est que, ne pouvant faire mieux, nous acceptons sans difficulté cette façon de faire. Particulièrement aujourd'hui où ce que l'Ordre attend de nous, nous harcèle de mille manières toutes plus imprévisibles les unes que les autres, nous écartèlent de toutes parts. Nous somme submergés. Et alors que devient ce magnifique équilibre entre les différents éléments de notre charisme que saint Dominique a connut cet équilibre qui, avec son visage souriant de sa présence a Dieu et plein de compassion pour la misère du monde, nous a séduits pour toujours ? Avons-nous le droit de nous présenter comme des religieux dont la parole procède de l'abondance de la contemplation ? Une expérience des anciens jours ?

Les historiens ne comprennent pas commenta les dernières années de sa vie, saint Dominique a pu être a la fois, prédicateur, voyageur, fondateur, législateur, organisateur de son Ordre et ... priant. L'un des plus grands contemplatifs de toute l'histoire de l'Église. C'est qu'il avait trouvé un rythme de vie qui lui permettait d'être tout cela en même temps.

Il est trop clair que le rythme de vie de notre monde n'a pas grand chose a voir avec celui de saint Dominique. Jadis - et c'était encore vrai il n'y a pas si longtemps, le rythme de vie en Occident était quotidien, au rythme du soleil. Sauf le dimanche, il fallait travailler tous les jours. A l'heure actuelle, le rythme de travail est chaque jour beaucoup plus intensif et exigeant. Il faut se mettre au rythme de la machine. Et c'est cela même qui permet et exige en même temps les week-ends et les congés d'été qui équilibrent la vie trépidante de nos contemporains. C'est dire que notre vie est passée à un rythme qu'en un mot on peut dire hebdomadaire. Notre prière ne doit-elle pas s'en inspirer ? C'est sur ce point que je voudrais insister. Je me garderai bien de dire que nous devons abandonner définitivement le temps quotidien de prière qu'on nous demande et qui est vraiment un minimum pour survivre spirituellement. Justement parce que ce temps est un minimum, parce que saint Dominique ne l'a jamais connu quand la prière était en cause, parce que comme frères prêcheurs nous ne pouvons pas nous contenter de ce que la miséricorde de l'Eglise et de l'Ordre nous demande, alors il nous faut faire davantage, mais à la manière d'aujourd'hui. En définitive, notre rythme de prière doit tenir compte du temps dans lequel nous vivons.

J'insiste sur la responsabilité des supérieurs à ce sujet. Il y a quelques années je félicitais souvent au cours de mes visites les frères de leurs travaux. Je ne le fais plus. Trop de travail gâte le sel qui doit marquer tout apostolat et aussi toute vie dominicaine. Comme l'équilibre entre la prière et la prédication. et comme l'équilibre entre la prédication aux fidèles et aux non-chrétiens doivent marquer notre vie, dans les deux cas, le temps que nous vivons nous jette un défi toujours à reprendre.

Que faisons-nous de nos dimanches ? Voici une question importante, même si le dimanche peut devenir un jour de la semaine. Avons-nous une journée ou au moins quelques heures par semaine où nous pouvons respirer ? Qu'y faisons-nous ? Savons-nous consacrer un temps au moins une fois par mois, dans notre cellule, ou dans un lieu tranquille, à un ressourcement, la Bible en main, dans la solitude et le silence de Dieu. Le mot désert est devenu un mot à la mode, et c'est heureux. Savons-nous réserver un ou plusieurs jours dans un autre couvent, une abbaye, à la campagne dans le même but ? A la fin de nos vacances, nous sentons-nous plus calmes, davantage en paix auprès de Dieu, ou aspirant à rentrer chez nous pour nous reposer enfin... Depuis longtemps au moins la semaine de retraite annuelle doit avoir aussi ce but, et je souhaite que ce soit en compagnie de nos frères. C'est un point de notre vie sur lequel depuis Vatican II nous avons souvent manqué d'imagination et de créativité.

Certains concluront peut-être que nous n'avons pas besoin de tout cela puisque, selon ce que j'ai dit en parlant de la "Dimension contemplative de notre vie"', la prédication, l'étude, la vie commune peuvent et doivent remplacer la prière. Parler ainsi, c'est n'avoir rien compris. Ce que j'ai dit, c'est que ces points cardinaux de notre vie nous ouvrent, si nous le voulons, à la rencontre avec Dieu en ravivant, au niveau même de ce qui fait le tissu de notre vie, le désir de nous unir à Dieu. Mais ce "tremplin" ne peut vraiment jouer son rôle que si par ailleurs la supplication de l'Église, le désir de notre coeur, l'habitude de rencontrer Dieu dans le silence de la solitude habitent notre coeur en des moments privilégiés de notre vie.

Il faut du temps pour prier... Sachons le trouver et le donner à Dieu, sans doute très loin derrière saint Dominique. Mais avec lui quand même. Qu'il inspire à chacun à chacune de ses disciples qui m'ont lu ce qu'il attend d'eux. fin


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spacer Vitrail. Gaston Petit, o.p.