L'Ordre des Prêcheurs
pulsarThe Earth
Site international de la famille dominicaine : frères, soeurs, moniales, laïques
spacer
Vous êtes ici : Plan du site > Accueil > Documents > Maîtres O.P. > De Couesnongle
Documents  
Saint Dominique de Matisse
Plaidoyer pour la prédication itinérante
Lettre envoyée à l'Ordre. Septembre 1978

fr. Vincent de Couesnongle, o.p.

Vincent de Couesnongle, o.p. ue la béatification de François Coll soit une leçon et une source de renouveau pour la Congrégation qu'il a fondée est évident. En est-il de même pour ses Frères ? Dans la tourmente que connaissait alors son pays, qu'a-t-il vécu de notre vie ? Office choral, vie commune, observance régulière, obéissance et pauvreté religieuses : sans doute a-t-il vécu tout cela, au moins dans son coeur. Cela suffit-il pour voir en lui un modèle à imiter ? A la veille de sa béatification, je crois que François Coll nous propose deux messages très actuels.

Au temps du Père Coll, la plupart des religieux, condamnés à vivre en dehors de leur couvent, se mettent au service des évêques et acceptent une paroisse en attendant, pour chapitre des Actes de Quezon City : le phénomène de déchristianisation, les forces socio-culturelles, les peuples jeunes, et les pays nouveaux'. Sans doute ici également les situations sont très diverses selon les pays. Mais l'Ordre n'a-t-il rien à faire pour donner un renouveau à la prédication ?

Notre monde en expansion incessante met à nu des espaces où l'on découvre que Dieu n'est pas reconnu. Pour cela l'Eglise a besoin de prêtres qui soient assez libres, assez libérés de tout lien et de toute attache, pour répondre à ces appels, au moment même où ils se font entendre. Quand saint Paul disait que " la Parole de Dieu n'est pas enchaînée " (2 Tm 2, 9) ne voulait-il pas dire également cela ? Cette liberté est bien un aspect voulu et vécu par saint Dominique.

Sans doute cela ne va pas sans difficultés et problèmes, au point de vue économique en particulier. Des ministères plus stables - une paroisse, une aumônerie, un enseignement de la religion dans les écoles, etc. - ne les connaissent pas habituellement. Mais un Père Coll a couru et aimé ces difficultés et ces risques. C'est en pleine conscience et au nom même de sa profession dominicaine, qu'il a choisi de se consacrer totalement à la prédication itinérante, avec le style de pauvreté évangélique qui fut propre à saint Dominique et à ses compagnons. Depuis deux mille ans, pauvreté et prédication vont souvent de pair. Accepter aujourd'hui certains risques dans cet ordre de choses, n'est-ce pas un aspect de la pauvreté évangélique et dominicaine aujourd'hui ?

Enfin il y a certainement quelque chose de passionnant dans ce ministère de la Parole : auditoires nombreux et divers, situations nouvelles, nécessité d'inventer, joie de proposer une parole porteuse d'une grâce nouvelle. Et puis une prédication, " au goût du jour " et à la dominicaine " , n'aurait-elle pas de quoi susciter des vocations de jeunes, en leur donnant de mieux comprendre l'un des aspects les plus caractéristiques de l'Ordre ?

Au terme de ce plaidoyer, voici quelques questions qui peuvent aider la réflexion

1. Dans nos couvents et provinces, combien de prédicateurs itinérants à plein temps y a-t-il, si l'on compare aux autres ministères ?

2. Quelle place la prédication occupe-t-elle dans la planification demandée par nos Constitutions.

3. Quelle valeur donne-t-on pratiquement aux religieux qui se spécialisent dans la prédication, comparés aux autres spécialistes ?

La ténacité d'une vocation dominicaine

C'est avec ténacité que le Père Coll a vécu sa vie dominicaine. Tel est, me semble-t-il, le second message qu'il adresse à ses frères d'aujourd'hui.

Qu'il ait frappé à la porte du couvent de Gérone, après avoir essuyé un premier refus à Vich, ce n'est pas ce qu'il y a de plus remarquable ici. Le plus remarquable, ce sont les années qui ont suivi. Il faut connaître l'atmosphère anticléricale dans laquelle baignait alors l'Espagne pour apprécier la force de conviction du Père Coll. Il vit dans ce milieu comme un étranger. Une fois engagé dans un ministère itinérant qui comble ses aspirations, il ne s'interroge plus sur le mode de vie qui doit être le sien : Rentrer dans un diocèse ? Quitter le pays ? Partir en mission ? Il va droit devant lui. En la mesure du possible, il s'applique fidèlement aux exigences de sa profession religieuse. Surtout, il vit à plein ce qui en est la raison d'être la plus profonde : la prédication itinérante du pauvre selon l'Evangile. C'est ici que le Père Coll doit provoquer notre réflexion.

Vivre dans un monde difficile

Il a vécu dans un " monde dur ". Le nôtre est bien différent du sien, mais il n'est pas moins dur. Il l'est même davantage. Et sans être pessimiste ou prophète, on peut penser qu'être fidèle à sa vie dominicaine, comme à toute vie religieuse, sera plus dur encore avec les années qui viennent. Il suffit de songer à ce que suppose tout changement de culture et de civilisation.

L'une des difficultés majeures de notre vie d'aujourd'hui, n'est-ce pas cet excès de facilités matérielles qui nous submergent : confort, commodités de toute espèce, voiture, moyens de détente et de distractions, etc. ? Si nous étions toujours capables de les utiliser, pour être davantage au service de la parole de Dieu, il n'y aurait qu'à rendre gloire au Seigneur. Mais en est-il ainsi ? N'en devenons-nous pas souvent esclaves ?
Et puis, il y a ces virus qui s'infiltrent partout et attaquent, sans que l'on en soit trop conscient, le tissu même de notre vie religieuse, les valeurs chrétiennes et parfois jusqu'aux fondements de notre foi.

Cette difficulté est d'autant plus grande que, sous peine d'être infidèles à notre vocation de prédicateurs de la foi, nous n'avons pas le droit de fermer nos yeux sur la réalité. Un biologiste qui prépare de nouveaux vaccins peut être atteint par la maladie qu'il veut guérir. Il peut en être de même pour nous. Et alors le plus grand mal réside dans notre manque de convictions et de vitalité religieuse : Car, par profession et grâce d'état, nous devrions être capables d'affronter ces difficultés et sans risquer de nous détruire.

Des questions pour notre vie dominicaine

Quelles sont nos convictions ? Avons-nous cette fermeté, cette persévérance, cette ténacité sans lesquelles notre vie dominicaine ne peut que se traîner, et nous laisser insatisfaits ? Le monde en changement nous interpelle sur notre manière d'être dominicains. Mais sans tomber dans une politique d'autruche, nous devons nous demander si certaines questions, que nous nous posons gratuitement, ne nous diminuent pas, beaucoup plus qu'elles ne nous aident à réaliser davantage notre identité dominicaine. De vrais époux ne s'interrogent pas à longueur de temps, et de manière quasi maladive, sur l'" identité " de leur amour. Ils vivent. Ainsi doit-il en être pour nous

Ceci pose une autre question. Sommes-nous assez pris - je dirais, assez possédés - par l'apostolat que nous faisons ? J'aime parler ici de l'" espérance apostolique " d'une province, d'un couvent, d'un religieux, voulant désigner, par là, l'intérêt et l'enthousiasme qui, avec le sentiment de faire " quelque chose " pour le Royaume de Dieu, doivent nous animer.

Mais nos engagements personnels doivent se situer à l'intérieur de la planification de la Province. On parle de plus en plus de planification, et c'est heureux. Mais je dois avouer que ceux qui en parlent le plus ne sont pas toujours prêts à accepter les sacrifices que toute planification suppose : on ne veut pas changer de couvent, laisser un travail auquel on est attaché, on n'accepte pas de responsabilités... Comment parler de planification, s'il s'agit de planifier pour les autres... et non pas pour soi ? Qu'en est-il alors de l'obéissance religieuse, et dans un point qui touche au coeur de notre vie apostolique ?

Sauf au début de sa vie dominicaine, le Père Coll n'a pas vécu dans un couvent. Ceci nous invite à prendre davantage conscience des avantages et de la grâce qui nous sont ainsi offerts. A l'intérieur de nos couvents et maisons, en effet, combien d'" exclaustrés vivants ", c'est-à-dire de religieux qui y trouvent le vivre et le couvert, mais qui ne participent pas, ou si peu, à la vie de communauté. Et bien que leur cas soit bien différent je pense aussi à ces frères qui vivent habituellement hors de leur couvent. Jusqu'à quel point estce une véritable nécessité apostolique ?

Depuis un siècle et plus, nos Constitutions ont changé. Tous nous avons accepté les nouvelles Constitutions qui, nées du Concile, sont conformes à ses directives. La question que je me pose est celle-ci : Sommes-nous entrés dans leurs exigences et leur nouvel esprit ?

Il est des structures nouvelles qui nous demeurent encore trop étrangères : "colloquia" et chapitres réguliers renouvelés, formation permanente, " ratio studiorum " particulière, etc. Les déterminations concernant le silence, la pénitence et d'autres points de notre vie régulière sont désormais confiées aux Chapitres provinciaux ou conventuels. Qu'en est-il dans la réalité ? D'autres points aussi importants que l'oraison mentale sont laissés à la responsabilité de chacun. Ce n'est pas sans raison que le Chapitre général de 1977 est intervenu sur ce point. Je me demande également si l'évolution en matière d'apostolat n'a pas développé la " vie privée " qui a fait tant de mal dans le passé. Je me contente d'évoquer ces points qui, d'eux-mêmes, en évoquent d'autres.

Quelques mots sur la formation

Le choix des formateurs est capital: Pères Maîtres et religieux qui les aident dans une équipe de formation ou autrement. Une province doit être prête à faire tous les sacrifices à cette fin. Le choix du couvent et de la maison de formation n'est pas moins important.

Il est en outre toujours préférable de retarder l'entrée au noviciat, si l'on a des doutes sur la maturité des candidats. Autrement, des frères plus ou moins nombreux quitteront l'Ordre durant leurs premières années de formation. Ce n'est bon pour personne, car le niveau de ferveur du noviciat ou du studentat ne pourra qu'en souffrir.

Enfin, faire naître des convictions. Ce sont des motivations profondes et personnelles à susciter et à insérer de plus en plus profondément dans l'être. Cette insertion ne peut grandir que grâce au développement de tout l'être dans une rencontre vivante avec Dieu, lumière et force de toute vie.

Prédication itinérante et ténacité dans la vie dominicaine tels sont les deux messages que nous adresse le Père Coll en ce jour de sa béatification. Messages actuels, car ils rencontrent les deux questions fondamentales qui nous interrogent à l'heure actuelle avec acuité : celle de notre identité dominicaine et celle de notre tâche apostolique. Que par son intercession le bienheureux François Coll nous obtienne d'entendre les paroles vivantes qu'il nous adresse, et de les inscrire dans notre vie. Fin d'article


Haut de la page

 


spacer
spacer Vitrail. Gaston Petit, o.p.