ue
la béatification de François Coll soit
une leçon et une source de renouveau pour la
Congrégation qu'il a fondée est évident.
En est-il de même pour ses Frères ? Dans
la tourmente que connaissait alors son pays, qu'a-t-il
vécu de notre vie ? Office choral, vie commune,
observance régulière, obéissance
et pauvreté religieuses : sans doute a-t-il vécu
tout cela, au moins dans son coeur. Cela suffit-il pour
voir en lui un modèle à imiter ? A la
veille de sa béatification, je crois que François
Coll nous propose deux messages très actuels.
Au
temps du Père Coll, la plupart des religieux,
condamnés à vivre en dehors de leur couvent,
se mettent au service des évêques et acceptent
une paroisse en attendant, pour chapitre des Actes de
Quezon City : le phénomène de déchristianisation,
les forces socio-culturelles, les peuples jeunes, et
les pays nouveaux'. Sans doute ici également
les situations sont très diverses selon les pays.
Mais l'Ordre n'a-t-il rien à faire pour donner
un renouveau à la prédication ?
Notre
monde en expansion incessante met à nu des espaces
où l'on découvre que Dieu n'est pas reconnu.
Pour cela l'Eglise a besoin de prêtres qui soient
assez libres, assez libérés de tout lien
et de toute attache, pour répondre à ces
appels, au moment même où ils se font entendre.
Quand saint Paul disait que " la Parole de Dieu
n'est pas enchaînée " (2 Tm 2, 9)
ne voulait-il pas dire également cela ? Cette
liberté est bien un aspect voulu et vécu
par saint Dominique.
Sans
doute cela ne va pas sans difficultés et problèmes,
au point de vue économique en particulier. Des
ministères plus stables - une paroisse, une aumônerie,
un enseignement de la religion dans les écoles,
etc. - ne les connaissent pas habituellement. Mais un
Père Coll a couru et aimé ces difficultés
et ces risques. C'est en pleine conscience et au nom
même de sa profession dominicaine, qu'il a choisi
de se consacrer totalement à la prédication
itinérante, avec le style de pauvreté
évangélique qui fut propre à saint
Dominique et à ses compagnons. Depuis deux mille
ans, pauvreté et prédication vont souvent
de pair. Accepter aujourd'hui certains risques dans
cet ordre de choses, n'est-ce pas un aspect de la pauvreté
évangélique et dominicaine aujourd'hui
?
Enfin
il y a certainement quelque chose de passionnant dans
ce ministère de la Parole : auditoires nombreux
et divers, situations nouvelles, nécessité
d'inventer, joie de proposer une parole porteuse d'une
grâce nouvelle. Et puis une prédication,
" au goût du jour " et à la dominicaine
" , n'aurait-elle pas de quoi susciter des vocations
de jeunes, en leur donnant de mieux comprendre l'un
des aspects les plus caractéristiques de l'Ordre
?
Au
terme de ce plaidoyer, voici quelques questions qui
peuvent aider la réflexion
1.
Dans nos couvents et provinces, combien de prédicateurs
itinérants à plein temps y a-t-il, si
l'on compare aux autres ministères ?
2.
Quelle place la prédication occupe-t-elle dans
la planification demandée par nos Constitutions.
3.
Quelle valeur donne-t-on pratiquement aux religieux
qui se spécialisent dans la prédication,
comparés aux autres spécialistes ?
La
ténacité d'une vocation dominicaine
C'est
avec ténacité que le Père Coll
a vécu sa vie dominicaine. Tel est, me semble-t-il,
le second message qu'il adresse à ses frères
d'aujourd'hui.
Qu'il
ait frappé à la porte du couvent de Gérone,
après avoir essuyé un premier refus à
Vich, ce n'est pas ce qu'il y a de plus remarquable
ici. Le plus remarquable, ce sont les années
qui ont suivi. Il faut connaître l'atmosphère
anticléricale dans laquelle baignait alors l'Espagne
pour apprécier la force de conviction du Père
Coll. Il vit dans ce milieu comme un étranger.
Une fois engagé dans un ministère itinérant
qui comble ses aspirations, il ne s'interroge plus sur
le mode de vie qui doit être le sien : Rentrer
dans un diocèse ? Quitter le pays ? Partir en
mission ? Il va droit devant lui. En la mesure du possible,
il s'applique fidèlement aux exigences de sa
profession religieuse. Surtout, il vit à plein
ce qui en est la raison d'être la plus profonde
: la prédication itinérante du pauvre
selon l'Evangile. C'est ici que le Père Coll
doit provoquer notre réflexion.
Vivre
dans un monde difficile
Il
a vécu dans un " monde dur ". Le nôtre
est bien différent du sien, mais il n'est pas
moins dur. Il l'est même davantage. Et sans être
pessimiste ou prophète, on peut penser qu'être
fidèle à sa vie dominicaine, comme à
toute vie religieuse, sera plus dur encore avec les
années qui viennent. Il suffit de songer à
ce que suppose tout changement de culture et de civilisation.
L'une
des difficultés majeures de notre vie d'aujourd'hui,
n'est-ce pas cet excès de facilités matérielles
qui nous submergent : confort, commodités de
toute espèce, voiture, moyens de détente
et de distractions, etc. ? Si nous étions toujours
capables de les utiliser, pour être davantage
au service de la parole de Dieu, il n'y aurait qu'à
rendre gloire au Seigneur. Mais en est-il ainsi ? N'en
devenons-nous pas souvent esclaves ?
Et puis, il y a ces virus qui s'infiltrent partout et
attaquent, sans que l'on en soit trop conscient, le
tissu même de notre vie religieuse, les valeurs
chrétiennes et parfois jusqu'aux fondements de
notre foi.
Cette
difficulté est d'autant plus grande que, sous
peine d'être infidèles à notre vocation
de prédicateurs de la foi, nous n'avons pas le
droit de fermer nos yeux sur la réalité.
Un biologiste qui prépare de nouveaux vaccins
peut être atteint par la maladie qu'il veut guérir.
Il peut en être de même pour nous. Et alors
le plus grand mal réside dans notre manque de
convictions et de vitalité religieuse : Car,
par profession et grâce d'état, nous devrions
être capables d'affronter ces difficultés
et sans risquer de nous détruire.
Des
questions pour notre vie dominicaine
Quelles
sont nos convictions ? Avons-nous cette fermeté,
cette persévérance, cette ténacité
sans lesquelles notre vie dominicaine ne peut que se
traîner, et nous laisser insatisfaits ? Le monde
en changement nous interpelle sur notre manière
d'être dominicains. Mais sans tomber dans une
politique d'autruche, nous devons nous demander si certaines
questions, que nous nous posons gratuitement, ne nous
diminuent pas, beaucoup plus qu'elles ne nous aident
à réaliser davantage notre identité
dominicaine. De vrais époux ne s'interrogent
pas à longueur de temps, et de manière
quasi maladive, sur l'" identité "
de leur amour. Ils vivent. Ainsi doit-il en être
pour nous
Ceci
pose une autre question. Sommes-nous assez pris - je
dirais, assez possédés - par l'apostolat
que nous faisons ? J'aime parler ici de l'" espérance
apostolique " d'une province, d'un couvent, d'un
religieux, voulant désigner, par là, l'intérêt
et l'enthousiasme qui, avec le sentiment de faire "
quelque chose " pour le Royaume de Dieu, doivent
nous animer.
Mais
nos engagements personnels doivent se situer à
l'intérieur de la planification de la Province.
On parle de plus en plus de planification, et c'est
heureux. Mais je dois avouer que ceux qui en parlent
le plus ne sont pas toujours prêts à accepter
les sacrifices que toute planification suppose : on
ne veut pas changer de couvent, laisser un travail auquel
on est attaché, on n'accepte pas de responsabilités...
Comment parler de planification, s'il s'agit de planifier
pour les autres... et non pas pour soi ? Qu'en est-il
alors de l'obéissance religieuse, et dans un
point qui touche au coeur de notre vie apostolique ?
Sauf
au début de sa vie dominicaine, le Père
Coll n'a pas vécu dans un couvent. Ceci nous
invite à prendre davantage conscience des avantages
et de la grâce qui nous sont ainsi offerts. A
l'intérieur de nos couvents et maisons, en effet,
combien d'" exclaustrés vivants ",
c'est-à-dire de religieux qui y trouvent le vivre
et le couvert, mais qui ne participent pas, ou si peu,
à la vie de communauté. Et bien que leur
cas soit bien différent je pense aussi à
ces frères qui vivent habituellement hors de
leur couvent. Jusqu'à quel point estce une véritable
nécessité apostolique ?
Depuis
un siècle et plus, nos Constitutions ont changé.
Tous nous avons accepté les nouvelles Constitutions
qui, nées du Concile, sont conformes à
ses directives. La question que je me pose est celle-ci
: Sommes-nous entrés dans leurs exigences et
leur nouvel esprit ?
Il
est des structures nouvelles qui nous demeurent encore
trop étrangères : "colloquia"
et chapitres réguliers renouvelés, formation
permanente, " ratio studiorum " particulière,
etc. Les déterminations concernant le silence,
la pénitence et d'autres points de notre vie
régulière sont désormais confiées
aux Chapitres provinciaux ou conventuels. Qu'en est-il
dans la réalité ? D'autres points aussi
importants que l'oraison mentale sont laissés
à la responsabilité de chacun. Ce n'est
pas sans raison que le Chapitre général
de 1977 est intervenu sur ce point. Je me demande également
si l'évolution en matière d'apostolat
n'a pas développé la " vie privée
" qui a fait tant de mal dans le passé.
Je me contente d'évoquer ces points qui, d'eux-mêmes,
en évoquent d'autres.
Quelques
mots sur la formation
Le
choix des formateurs est capital: Pères Maîtres
et religieux qui les aident dans une équipe de
formation ou autrement. Une province doit être
prête à faire tous les sacrifices à
cette fin. Le choix du couvent et de la maison de formation
n'est pas moins important.
Il
est en outre toujours préférable de retarder
l'entrée au noviciat, si l'on a des doutes sur
la maturité des candidats. Autrement, des frères
plus ou moins nombreux quitteront l'Ordre durant leurs
premières années de formation. Ce n'est
bon pour personne, car le niveau de ferveur du noviciat
ou du studentat ne pourra qu'en souffrir.
Enfin,
faire naître des convictions. Ce sont des motivations
profondes et personnelles à susciter et à
insérer de plus en plus profondément dans
l'être. Cette insertion ne peut grandir que grâce
au développement de tout l'être dans une
rencontre vivante avec Dieu, lumière et force
de toute vie.
Prédication
itinérante et ténacité dans la
vie dominicaine tels sont les deux messages que nous
adresse le Père Coll en ce jour de sa béatification.
Messages actuels, car ils rencontrent les deux questions
fondamentales qui nous interrogent à l'heure
actuelle avec acuité : celle de notre identité
dominicaine et celle de notre tâche apostolique.
Que par son intercession le bienheureux François
Coll nous obtienne d'entendre les paroles vivantes qu'il
nous adresse, et de les inscrire dans notre vie.

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