(Suite)
2.
La mission
Que
signifie être moniale d'un Ordre missionnaire
? Comment est-il possible d'être à la fois
une contemplative cloîtrée et une missionnaire
?
Être
envoyés
Être
missionnaires, c'est littéralement être
envoyés. Les frères et les surs
peuvent être envoyés en mission aux confins
de la terre, comme Jésus envoya ses disciples.
Certes on peut vous envoyer fonder un nouveau monastère,
ou renforcer un monastère fragile, mais en général
vous restez sur place. Alors en quel sens êtes-vous
envoyées ? Pour Jésus, être envoyé
par le Père ne consistait pas à quitter
un lieu pour un autre. Il ne partit pas en voyage. Son
existence même venait du Père. Vous êtes
tout aussi missionnaires que les frères, non
par un départ, mais parce que vous vivez votre
vie venant de Dieu et pour Dieu. Comme le dit Jourdain
à Diane : "Ta permanence dans le calme du
couvent et mes nombreuses errances de par le monde sont
pareillement faites pour l'amour de Lui" . Vous
êtes une Parole prêchée par votre
être même.
La
septième manière de prier de Dominique
consistait à étirer "son corps tout
entier vers le ciel en une prière semblable à
la flèche tirée haut de l'arc tendu"
. Vous pointez droit vers Dieu comme une flèche,
juste par votre présence sans autre objet. Vous
êtes par votre vie même une parole pour
vos frères, vos surs, et les laïcs
dominicains, et une parole pour le lieu où se
trouve votre monastère. Je l'ai bien vu dans
des pays qui souffrent, comme l'Angola, le Nicaragua,
dans les taudis des grandes villes comme Karachi, ou
dans le Bronx à New York, ou dans certaines banlieues
de Paris. Dans des endroits comme ceux-là, un
monastère est une Parole qui se fait chair et
sang, "pleine de grâce et de vérité"
(Jn 1, 18).
Marie
Madeleine va trouver les apôtres et leur dit :
"J'ai vu le Seigneur". Certaines d'entre vous
seront peut-être appelées à prêcher
par l'écrit. Beaucoup des plus grands théologiens
étaient des moines ou des moniales, et cela serait
particulièrement approprié à une
moniale dominicaine. LCM 106 § II affirme explicitement
que le travail des moniales peut également être
intellectuel.
Vous
pouvez aussi être envoyées créer
de nouvelles fondations. Olmedo est une inspiration,
avec ses huit fondations dans quatre continents. L'Ordre
se développe dans de nombreux pays, en particulier
en Asie, et sans vous nous sommes incomplets. Il arrive
que vous soyez là avant nous. Il faut parfois
un grand courage pour envoyer des moniales fonder un
nouveau monastère, en particulier parce que ce
sont celles qui donnent le plus à leur communauté
qui seront capables d'une telle aventure. Rappelez-vous
le courage de Dominique qui dispersa les frères
à peine l'Ordre était-il fondé,
afin que le grain portât des fruits.
La
compassion
La
compassion fait partie de votre mission, cette part
du don de Dominique pour "conduire les pécheurs,
les opprimés et les désespérés
dans le sanctuaire intime de sa compassion" (LCM
35, § I). Le Dieu de Dominique est un Dieu de miséricorde.
La compassion suppose que nous désapprenions
cette dureté de cur qui fait le procès
des autres, que nous nous dépouillions de cette
carapace qui tient les autres à l'écart,
que nous apprenions à être vulnérable
à la souffrance et au désarroi des autres,
que nous entendions leurs appels à l'aide. Cela
nous l'apprenons avant tout dans nos communautés.
Osons-nous nous laisser toucher par les souffrances
de notre sur de la chambre voisine ? Osons-nous
prendre le risque d'écouter ses appels à
l'aide à demi formulés ? Dans le cas contraire,
comment pourrions-nous incarner la compassion de Dominique
pour le monde ?
La
compassion est plus qu'un sentiment, c'est ouvrir les
yeux pour voir le Christ parmi nous, le Christ qui souffre
encore, comme Las Casas vit le Christ crucifié
dans les Indigènes d'Hispaniola. Il y faut une
éducation du cur et de l'il, qui
nous rende attentifs au Seigneur présent parmi
nous dans l'opprimé et le blessé. La compassion
est donc authentiquement contemplative, clairvoyante.
Comme le dit Borgman, "Être touché,
ému, par ce qui arrive aux gens et par ce qui
les atteint, c'est une manière de percevoir la
présence de Dieu. La compassion est contemplation
au sens dominicain" . La compassion contemplative
est l'apprentissage d'un regard désintéressé
sur les autres. Comme tel, elle est profondément
liée à la soif d'un monde juste. L'engagement
de l'Ordre au service de la justice devient aisément
une question d'idéologie s'il ne naît pas
d'une compassion contemplative. "Une société
qui ne comprend pas la contemplation ne comprendra pas
la justice, parce qu'elle aura oublié comment
regarder de manière désintéressée
qui est l'autre. Elle se réfugiera dans des généralités,
des préjugés, des clichés calculateurs."
La
compassion nous porte au-delà des divisions internes.
Le monastère de Rweza au Burundi est cerné
par la guerre. Les surs viennent elles-mêmes
des différents groupes ethniques qui se combattent,
elles ont souvent perdu des membres de leur famille.
Quand on leur demande ce qui les a maintenues unies,
elles répondent que l'union est un don de Dieu,
pour lequel elles ne rendront jamais assez grâces.
Elles disent aussi qu'elles écoutent ensemble
les nouvelles à la radio, même si c'est
très douloureux. Partager cette peine les unit.
La
compassion implique donc une connaissance des besoins
de l'Ordre et du monde. Dans les monastères florissants,
j'ai souvent constaté un désir d'en savoir
davantage sur l'Ordre et ses besoins, tout comme Diane
réclamait sans cesse à Jourdain des nouvelles
de ses missions. "Pour quoi voulez-vous que nous
priions ?" Il y a une soif de comprendre ce qui
se passe dans les pays en guerre, comme l'Algérie
et le Rwanda. Aussi les monastères doivent-ils
avoir accès à l'information et aux véritables
éléments d'analyse, plutôt qu'à
des nouvelles comme simples passe-temps, pour pouvoir
soumettre à Dieu les besoins de notre monde.
La
prière
La
compassion déborde en prière. Les premiers
frères demandaient toujours aux moniales de prier
pour eux parce qu'ils manquaient de temps pour le faire
eux-mêmes. Raymond de Penyafort se plaignit un
jour à la Prieure de Bologne d'être trop
occupé par les affaires de la cour papale : "Je
ne peux quasiment jamais atteindre ou, pour être
tout à fait honnête, ne serait-ce qu'apercevoir
le début du calme de la contemplation
Aussi
est-ce une grande joie et un immense réconfort
de me savoir soutenu par tes prières" .
Jourdain écrivit à Diane : "Prie
pour moi souventes fois et avec ardeur dans le Seigneur
; j'ai grand besoin de tes prières en raison
de mes fautes, et ne prie que rarement moi-même"
.
Voilà
qui pourrait donner l'impression que frères et
moniales ont des types d'activités bien différents,
les frères prêchant et les moniales priant,
exactement comme un ménage où la femme
préparerait le repas et laisserait à son
mari le soin de laver la vaisselle -avec un peu de chance
! Mais dans la prédication nous partageons la
parole qui nous est donnée. Prier pour cette
parole fait donc partie de l'événement
prédication. La prière ne vient pas seulement
avant la prédication comme la cuisine précède
la vaisselle. La prière participe de la venue
du Verbe, et les moniales sont par conséquent
intimement impliquées dans l'acte de prédication.
"Les moniales cherchent, méditent et invoquent
Dieu dans la solitude afin que la parole qui sort de
la bouche de Dieu ne Lui revienne pas vide mais accomplisse
ce pour quoi elle a été envoyée"
(LCM 1 § II). Pour Jourdain, ce sont les prières
de Diane et sa communauté qui donnent force à
sa prédication et apportent le flot des vocations.
Les
formes de prière les plus typiques de saint Thomas
d'Aquin étaient l'intercession et l'action de
grâces. Nous demandons à Dieu ce dont nous
avons besoin, et remercions lorsque cela nous est accordé.
Cela évoque peut-être une manière
infantile de se situer dans le monde, comme si nous
étions incapables de faire quoi que ce soit par
nous mêmes. Mais en fait, il y faut la maturité
de qui réalise que toute chose est donnée.
Dans la société de consommation, où
tout a un prix, demander est considéré
comme un échec. Mais si nous vivons dans le monde
réel, créé par Dieu, alors demander
ce dont nous avons besoin c'est être vrai, et
reconnaître en Dieu "l'auteur de nos biens"
. Mais plus encore, la réponse à nos prières
est parfois la manière dont Dieu agit sur le
monde. Dieu désire que nous priions, pour qu'il
puisse donner, en réponse. Prier n'est pas contraindre
Dieu à changer d'avis. C'est par amitié
que Dieu nous accorde ce que nous demandons. Aussi vos
prières sont-elles une participation à
l'action de Dieu sur le monde.
Célébrer
la liturgie
Une
autre de vos manières de prêcher c'est
par la beauté de votre célébration
publique de la liturgie, comme le recommande instamment
Venite Seorsum. Il y a dans notre société
une soif de Dieu, souvent contrariée par le soupçon
qui pèse sur tout enseignement. L'expérience
m'a appris qu'au moment où l'on commence à
prêcher, plus d'un visage se détourne.
Mais la beauté sait toucher les sources les plus
intimes de notre désir de Dieu. La beauté
nous saisit sans nous forcer. Elle a sa propre autorité,
plus profonde que n'importe quel argument.
La
liturgie dominicaine doit être pleine de joie
. Dominique chantait joyeusement. Jourdain raconte l'histoire
d'un vaudois maussade, du nom de Pierre, qui tenait
les dominicains en piètre estime parce que "les
frères étaient trop gais et démonstratifs"
. Il croyait qu'un religieux doit être grave et
triste. Et puis une nuit il rêva d'une grande
prairie. "Il y voyait une assemblée de Frères
Prêcheurs, faisant cercle, leurs visages rieurs
tournés vers le ciel. L'un d'eux tenait le Corps
du Christ dans ses mains tendues." Il s'éveilla
"le cur empli de joie" et entra dans
l'Ordre. La joie de la liturgie fait partie de notre
prédication de la Bonne Nouvelle. Je n'oublierai
jamais la joie des moniales de Nairobi dansant au pied
de l'autel aux paroles de l'Évangile. La joie
de la bonne nouvelle était visible dans leur
mouvement. Je n'ai pu m'empêcher de danser moi-même
!
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