L'Ordre des Prêcheurs
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Saint Dominique de Matisse
Une vie contemplative
« Une ville ne se peut cacher, qui est sise au sommet d’un mont »

fr. Timothy Radcliffe, o.p.

(Suite)

2. La mission

Que signifie être moniale d'un Ordre missionnaire ? Comment est-il possible d'être à la fois une contemplative cloîtrée et une missionnaire ?

Être envoyés

Être missionnaires, c'est littéralement être envoyés. Les frères et les sœurs peuvent être envoyés en mission aux confins de la terre, comme Jésus envoya ses disciples. Certes on peut vous envoyer fonder un nouveau monastère, ou renforcer un monastère fragile, mais en général vous restez sur place. Alors en quel sens êtes-vous envoyées ? Pour Jésus, être envoyé par le Père ne consistait pas à quitter un lieu pour un autre. Il ne partit pas en voyage. Son existence même venait du Père. Vous êtes tout aussi missionnaires que les frères, non par un départ, mais parce que vous vivez votre vie venant de Dieu et pour Dieu. Comme le dit Jourdain à Diane : "Ta permanence dans le calme du couvent et mes nombreuses errances de par le monde sont pareillement faites pour l'amour de Lui" . Vous êtes une Parole prêchée par votre être même.

La septième manière de prier de Dominique consistait à étirer "son corps tout entier vers le ciel en une prière semblable à la flèche tirée haut de l'arc tendu" . Vous pointez droit vers Dieu comme une flèche, juste par votre présence sans autre objet. Vous êtes par votre vie même une parole pour vos frères, vos sœurs, et les laïcs dominicains, et une parole pour le lieu où se trouve votre monastère. Je l'ai bien vu dans des pays qui souffrent, comme l'Angola, le Nicaragua, dans les taudis des grandes villes comme Karachi, ou dans le Bronx à New York, ou dans certaines banlieues de Paris. Dans des endroits comme ceux-là, un monastère est une Parole qui se fait chair et sang, "pleine de grâce et de vérité" (Jn 1, 18).

Marie Madeleine va trouver les apôtres et leur dit : "J'ai vu le Seigneur". Certaines d'entre vous seront peut-être appelées à prêcher par l'écrit. Beaucoup des plus grands théologiens étaient des moines ou des moniales, et cela serait particulièrement approprié à une moniale dominicaine. LCM 106 § II affirme explicitement que le travail des moniales peut également être intellectuel.

Vous pouvez aussi être envoyées créer de nouvelles fondations. Olmedo est une inspiration, avec ses huit fondations dans quatre continents. L'Ordre se développe dans de nombreux pays, en particulier en Asie, et sans vous nous sommes incomplets. Il arrive que vous soyez là avant nous. Il faut parfois un grand courage pour envoyer des moniales fonder un nouveau monastère, en particulier parce que ce sont celles qui donnent le plus à leur communauté qui seront capables d'une telle aventure. Rappelez-vous le courage de Dominique qui dispersa les frères à peine l'Ordre était-il fondé, afin que le grain portât des fruits.

La compassion

La compassion fait partie de votre mission, cette part du don de Dominique pour "conduire les pécheurs, les opprimés et les désespérés dans le sanctuaire intime de sa compassion" (LCM 35, § I). Le Dieu de Dominique est un Dieu de miséricorde. La compassion suppose que nous désapprenions cette dureté de cœur qui fait le procès des autres, que nous nous dépouillions de cette carapace qui tient les autres à l'écart, que nous apprenions à être vulnérable à la souffrance et au désarroi des autres, que nous entendions leurs appels à l'aide. Cela nous l'apprenons avant tout dans nos communautés. Osons-nous nous laisser toucher par les souffrances de notre sœur de la chambre voisine ? Osons-nous prendre le risque d'écouter ses appels à l'aide à demi formulés ? Dans le cas contraire, comment pourrions-nous incarner la compassion de Dominique pour le monde ?

La compassion est plus qu'un sentiment, c'est ouvrir les yeux pour voir le Christ parmi nous, le Christ qui souffre encore, comme Las Casas vit le Christ crucifié dans les Indigènes d'Hispaniola. Il y faut une éducation du cœur et de l'œil, qui nous rende attentifs au Seigneur présent parmi nous dans l'opprimé et le blessé. La compassion est donc authentiquement contemplative, clairvoyante. Comme le dit Borgman, "Être touché, ému, par ce qui arrive aux gens et par ce qui les atteint, c'est une manière de percevoir la présence de Dieu. La compassion est contemplation au sens dominicain" . La compassion contemplative est l'apprentissage d'un regard désintéressé sur les autres. Comme tel, elle est profondément liée à la soif d'un monde juste. L'engagement de l'Ordre au service de la justice devient aisément une question d'idéologie s'il ne naît pas d'une compassion contemplative. "Une société qui ne comprend pas la contemplation ne comprendra pas la justice, parce qu'elle aura oublié comment regarder de manière désintéressée qui est l'autre. Elle se réfugiera dans des généralités, des préjugés, des clichés calculateurs."

La compassion nous porte au-delà des divisions internes. Le monastère de Rweza au Burundi est cerné par la guerre. Les sœurs viennent elles-mêmes des différents groupes ethniques qui se combattent, elles ont souvent perdu des membres de leur famille. Quand on leur demande ce qui les a maintenues unies, elles répondent que l'union est un don de Dieu, pour lequel elles ne rendront jamais assez grâces. Elles disent aussi qu'elles écoutent ensemble les nouvelles à la radio, même si c'est très douloureux. Partager cette peine les unit.

La compassion implique donc une connaissance des besoins de l'Ordre et du monde. Dans les monastères florissants, j'ai souvent constaté un désir d'en savoir davantage sur l'Ordre et ses besoins, tout comme Diane réclamait sans cesse à Jourdain des nouvelles de ses missions. "Pour quoi voulez-vous que nous priions ?" Il y a une soif de comprendre ce qui se passe dans les pays en guerre, comme l'Algérie et le Rwanda. Aussi les monastères doivent-ils avoir accès à l'information et aux véritables éléments d'analyse, plutôt qu'à des nouvelles comme simples passe-temps, pour pouvoir soumettre à Dieu les besoins de notre monde.

La prière

La compassion déborde en prière. Les premiers frères demandaient toujours aux moniales de prier pour eux parce qu'ils manquaient de temps pour le faire eux-mêmes. Raymond de Penyafort se plaignit un jour à la Prieure de Bologne d'être trop occupé par les affaires de la cour papale : "Je ne peux quasiment jamais atteindre ou, pour être tout à fait honnête, ne serait-ce qu'apercevoir le début du calme de la contemplation… Aussi est-ce une grande joie et un immense réconfort de me savoir soutenu par tes prières" . Jourdain écrivit à Diane : "Prie pour moi souventes fois et avec ardeur dans le Seigneur ; j'ai grand besoin de tes prières en raison de mes fautes, et ne prie que rarement moi-même" .

Voilà qui pourrait donner l'impression que frères et moniales ont des types d'activités bien différents, les frères prêchant et les moniales priant, exactement comme un ménage où la femme préparerait le repas et laisserait à son mari le soin de laver la vaisselle -avec un peu de chance ! Mais dans la prédication nous partageons la parole qui nous est donnée. Prier pour cette parole fait donc partie de l'événement prédication. La prière ne vient pas seulement avant la prédication comme la cuisine précède la vaisselle. La prière participe de la venue du Verbe, et les moniales sont par conséquent intimement impliquées dans l'acte de prédication. "Les moniales cherchent, méditent et invoquent Dieu dans la solitude afin que la parole qui sort de la bouche de Dieu ne Lui revienne pas vide mais accomplisse ce pour quoi elle a été envoyée" (LCM 1 § II). Pour Jourdain, ce sont les prières de Diane et sa communauté qui donnent force à sa prédication et apportent le flot des vocations.

Les formes de prière les plus typiques de saint Thomas d'Aquin étaient l'intercession et l'action de grâces. Nous demandons à Dieu ce dont nous avons besoin, et remercions lorsque cela nous est accordé. Cela évoque peut-être une manière infantile de se situer dans le monde, comme si nous étions incapables de faire quoi que ce soit par nous mêmes. Mais en fait, il y faut la maturité de qui réalise que toute chose est donnée. Dans la société de consommation, où tout a un prix, demander est considéré comme un échec. Mais si nous vivons dans le monde réel, créé par Dieu, alors demander ce dont nous avons besoin c'est être vrai, et reconnaître en Dieu "l'auteur de nos biens" . Mais plus encore, la réponse à nos prières est parfois la manière dont Dieu agit sur le monde. Dieu désire que nous priions, pour qu'il puisse donner, en réponse. Prier n'est pas contraindre Dieu à changer d'avis. C'est par amitié que Dieu nous accorde ce que nous demandons. Aussi vos prières sont-elles une participation à l'action de Dieu sur le monde.

Célébrer la liturgie

Une autre de vos manières de prêcher c'est par la beauté de votre célébration publique de la liturgie, comme le recommande instamment Venite Seorsum. Il y a dans notre société une soif de Dieu, souvent contrariée par le soupçon qui pèse sur tout enseignement. L'expérience m'a appris qu'au moment où l'on commence à prêcher, plus d'un visage se détourne. Mais la beauté sait toucher les sources les plus intimes de notre désir de Dieu. La beauté nous saisit sans nous forcer. Elle a sa propre autorité, plus profonde que n'importe quel argument.

La liturgie dominicaine doit être pleine de joie . Dominique chantait joyeusement. Jourdain raconte l'histoire d'un vaudois maussade, du nom de Pierre, qui tenait les dominicains en piètre estime parce que "les frères étaient trop gais et démonstratifs" . Il croyait qu'un religieux doit être grave et triste. Et puis une nuit il rêva d'une grande prairie. "Il y voyait une assemblée de Frères Prêcheurs, faisant cercle, leurs visages rieurs tournés vers le ciel. L'un d'eux tenait le Corps du Christ dans ses mains tendues." Il s'éveilla "le cœur empli de joie" et entra dans l'Ordre. La joie de la liturgie fait partie de notre prédication de la Bonne Nouvelle. Je n'oublierai jamais la joie des moniales de Nairobi dansant au pied de l'autel aux paroles de l'Évangile. La joie de la bonne nouvelle était visible dans leur mouvement. Je n'ai pu m'empêcher de danser moi-même !

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spacer Vitrail. Gaston Petit, o.p.