(Suite)
3.
La communauté
Toute
communauté monastique devrait être un lieu
d'amour mutuel où Dieu vient faire sa place.
"Grâce à l'amour mutuel, la vie fraternelle
est un espace théologal dans lequel on fait l'expérience
de la présence mystique du Seigneur ressuscité"
(Verbi Sponsa 6). Mais la tradition dominicaine a une
compréhension particulière de la vie commune.
Vous tenez vous aussi vos vux de la Règle
de saint Augustin, qui rappelle que la fin à
laquelle nous sommes appelés "est vivre
unis dans la maison et n'être qu'un seul esprit
et un seul cur en Dieu". Jésus appela
les apôtres à vivre avec lui avant de les
envoyer prêcher. Pour vous aussi, la vie commune
fait partie de la prédication.
La
communauté et l'amitié
La
tradition dominicaine de la communauté est profondément
marquée par la manière dont nous concevons
notre relation avec Dieu. Il y a dans l'Église
deux grandes traditions. L'une considère notre
relation avec Dieu en termes de mariage, comme l'amour
entre les époux. L'autre l'envisage en terme
d'amitié. On trouve les deux dans l'Ordre, mais
nous avons tout particulièrement cultivé
la théologie johannique de l'amitié, souvent
négligée. Pour saint Thomas d'Aquin, le
cur de la vie de Dieu est l'amitié du Père
et du Fils : l'Esprit Saint. Prier est donc parler à
Dieu comme à un ami. Selon Carranza, un dominicain
espagnol du seizième siècle, prier c'est
"converser intimement avec Dieu
discuter
de tout ce qui vous touche avec Dieu, des intérêts
les plus élevés aux détails sans
prétention, que cela concerne le ciel ou la terre,
ait trait à l'âme ou au corps, les grandes
et les petites choses ; c'est lui ouvrir votre cur
et vous découvrir entièrement à
lui, ne laissant rien dans l'ombre ; c'est lui raconter
vos peines, vos péchés, vos désirs
et tout le reste, tout ce que vous avez dans l'âme,
et vous abandonner à lui comme un ami s'abandonne
à un autre" .
On
trouve aussi la conception 'nuptiale' dans l'Ordre,
par exemple chez Jourdain de Saxe, Catherine de Sienne,
Agnès de Langeac. Mais, cet amour n'est pas à
leurs yeux une relation individuelle avec Dieu, il s'incarne
dans l'amour des frères et des surs. "Celui
qui n'aime pas son frère, qu'il voit, ne saurait
aimer le Dieu qu'il ne voit pas" (1 Jn 4, 20).
Jourdain écrit à Diane : "Christ
est le lien qui nous unit ; en lui mon esprit est fermement
soudé à ton esprit ; en lui tu es toujours
présente, sans cesse avec moi, où que
me porte mon errance" . "Aimons-nous les uns
les autres en lui et à travers lui et pour lui"
. Catherine dit sans ambiguïté que son amour
du Christ Époux est le même que celui qu'elle
porte à ses amis. Le Seigneur lui dit : "L'amour
que l'on a pour moi et pour le prochain est une seule
et même chose" . Cela signifie que notre
vie contemplative doit nous faire ouvrir les yeux sur
nos frères et nos surs. Dans le Rosaire,
nous suivons les mystères de la vie du Christ,
ses moments de joie, de souffrance et de gloire. Sommes-nous
attentifs aux "mystères" de la vie
des membres de notre communauté, qui ne sont
pas toujours joyeux et glorieux ?
Notre
amitié avec Dieu se fait chair et sang dans le
tissu de la vie communautaire. J'en ai vu le fruit dans
la joie de nombreux moments de détente partagés
avec vous. Sr Barbara, de Herne, a écrit : "C'est
là, dans les moments de détente, que les
moniales expriment leur joie d'être ensemble,
elles rient beaucoup, au point que les retraitants de
la maison d'accueil s'étonnent parfois des éclats
de rire qui retentissent près d'une demi-heure
tous les soirs". Ces moniales sont les héritières
d'une longue tradition. Un soir que Dominique rentrait
tard à St-Sixte, il réveilla les moniales
pour enseigner puis se détendit avec elles autour
d'un verre de vin. Il les encourageait sans cesse à
boire davantage, "bibite satis" . J'ai plutôt
l'expérience que ce sont les moniales qui encouragent
ainsi les frères ! Cette joie fait tellement
partie de notre tradition que Jourdain interprète
même la phrase "entrez dans la joie du Seigneur"
au sens d'entrer dans l'Ordre où "tous vos
chagrins deviendront joie et votre joie, nul ne pourra
vous l'ôter" .
Cette
amitié avec les frères et les surs
est l'une des plus grande joies de ma vie, mais elle
est parfois bien dure aussi. Joie et dureté doivent
être encore plus intenses pour vous qui vivrez
probablement toute votre vie avec les mêmes surs.
Si un frère me trouve impossible, il lui reste
au moins l'espoir qu'on m'assigne ailleurs un jour.
Il n'aura pas à me supporter jusqu'à la
mort. Le Cardinal Hume m'a raconté que lorsqu'il
était jeune, son Abbé lui dit un jour
: "Basil, rappelle-toi que quand tu mourras, il
se trouvera toujours au moins un moine pour être
soulagé". Aussi pour vous la vie commune
est-elle une joie particulière et en même
temps un défi impossible à relever sans
miséricorde et générosité.
Tauler dit que lorsqu'un frère est insupportable,
il faut se dire à soi-même : "Il a
sûrement la migraine aujourd'hui". Certaines
surs vous semblent peut-être avoir très
souvent la migraine !
Quand
nous faisons profession dans l'Ordre, nous demandons
"la miséricorde de Dieu et la vôtre".
Être dominicain et dominicaine, c'est promettre
de donner et de recevoir cette miséricorde. Chaque
jour nous en appelons à Dieu pour qu'il "pardonne
nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux
qui nous ont offensés". Chaque sur
reçoit le pouvoir libérateur de pardonner,
une part de la capacité divine à faire
toutes choses nouvelles. C'est la liberté d'ouvrir
les portes des prisons que chacun de nous construit,
de nous appeler les uns les autres à sortir du
tombeau pour entrer dans la vie nouvelle. Chacune de
vous a un ministère de réconciliation
dans la communauté. Chacune de vous peut dire
une parole qui guérit.
La
clôture
Cette
idée de l'amitié peut nous aider pour
une compréhension dominicaine de la clôture.
Il y a dans certains monastères des discussions
animées sur la clôture : combien de fois
les moniales doivent-elles être autorisées
à quitter le monastère, et pour quelles
raisons ? Je n'entrerai pas dans ces débats.
Tout d'abord cela risquerait de générer
des divisions quand le Maître de l'Ordre doit
par-dessus tout se soucier de l'unité. Et puis
on ne peut trouver de consensus sur ces questions pratiques
qu'après avoir clarifié la nature de la
clôture. Verbi Sponsa en parle comme d'une "manière
particulière d'être avec le Seigneur"
(3). Elle a trait à la construction d'une demeure
avec Dieu, plutôt qu'à un règlement.
C'est une question d'amour plus que de droit. Ce n'est
pas tant une fuite à l'écart d'un monde
mauvais, que la construction d'un espace au sein duquel
apprendre justement à ne pas fuir l'amitié
de Dieu, les autres, et nous-mêmes. Ce qui compte
n'est pas la clôture comme exclusion du monde,
mais ce qu'elle contient, une vie avec Dieu, comme un
verre rempli de vin.
Au
début les monastères étaient de
véritables foyers pour les frères. Prouilhe
et plus tard St-Sixte était les maisons des frères,
d'où ils partaient prêcher. Avec l'augmentation
du nombre de frères, cela est devenu impossible.
Sans aucun doute les frères menaçaient
la paix du monastère en rentrant tard la nuit
et demandant à manger, se disputant alors que
les surs aspiraient au silence ! Il fallait que
nous ayons des maisons séparées. Mais
les monastères sont restés des foyers
pour les frères dans un sens plus profond. Pour
Jourdain de Saxe, le monastère de Bologne était
la demeure de son cur, même s'il y passait
peu de temps. Il écrit à Diane : "Ne
suis-je pas à toi, ne suis-je pas avec toi ?
À toi dans le travail, à toi dans le repos
; tien quand je suis avec toi, tien quand je suis loin"
. Le monastère est foyer en ce qu'il est un lieu
où les moniales vivent avec Dieu (LCM 36), et
c'est donc là que les autres peuvent entrevoir
le véritable foyer que nous cherchons tous, où
nous demeurerons en Dieu, notre Sabbat éternel.
C'est pourquoi les monastères sont si souvent
au cur de la Famille dominicaine. La Famille dominicaine
gravite fréquemment autour du monastère,
lieu où nous sommes tous chez nous. C'est pourquoi
accueillir des hôtes dans un monastère,
certes avec bon sens de façon à ne pas
déranger le rythme de votre vie, peut être
une manière de partager le fruit de votre clôture.
"Oh
! chose effroyable que de tomber aux mains du Dieu vivant
!" (Hé 10, 31). Il est parfois dur de vivre
avec Dieu. Nous nous retrouvons dans le désert,
veillant à Gethsémani et témoins
au Golgotha. Une contemplative doit parfois vivre dans
les ténèbres mais, comme le dit 'le Nuage
de la Connaissance', "Apprenez à vous sentir
chez vous dans ces ténèbres". La
tentation est de fuir loin de Dieu, et se réfugier
dans de modestes consolations, de minuscules désirs.
On peut être tenté de remplir sa vie de
petits projets, de passe-temps, de bavardage, juste
histoire de combler le vide. Mais il faut laisser ce
vide tel quel pour que Dieu le remplisse. Le monastère
est notre maison non parce que vous y avez fui le monde
mais parce que vous avez la hardiesse de ne pas fuir
Dieu. Osez habiter les ténèbres et être
chez vous dans la nuit, sans crainte. Comme le poète
anglais D. H. Lawrence l'a écrit : "Chose
effroyable que de tomber aux mains du Dieu vivant, certes,
mais combien plus effroyable leur échapper !".
Nous
sommes aussi parfois tentés de fuir nos frères
et surs, d'échapper au défi de construire
une maison pleine d'amour où Dieu puisse venir
habiter. Surtout, nous pouvons être tentés
de nous fuir nous-mêmes. Dans le monastère,
il n'y a nulle part où se cacher. Là,
nous apprenons, selon les mots de Catherine, à
"habiter la cellule de la connaissance de soi"
(Dialogues 73), en nous regardant en face sans crainte
"dans le charitable miroir" de Dieu, nous
sachant aimés. À l'aise avec nous-mêmes,
nous le serons avec Dieu.
La
clôture doit être réglée par
des normes claires mais si celles-ci deviennent source
de conflit et de division, elles mineront l'objectif
fondamental de la clôture, qui est de trouver
une demeure dans l'amour infini et la miséricorde
infinie de Dieu. Il est essentiel que la discussion
sur la clôture soit menée dans la charité
et en vue d'une compréhension mutuelle. Si cette
discussion génère colère et intolérance,
nous abattrons la clôture plus sûrement
que si les moniales "faisaient le mur" tous
les jours.
Quelque
étroite que puisse sembler la clôture,
habiter avec Dieu ouvre un espace immense, "de
l'ampleur, et de la hauteur, et de la profondeur de
l'amour de Dieu" (cf. LCM 36). Sr Margaret Ebner
raconte : parfois, en recevant l'Eucharistie, "mon
cur se gonflait tant que je ne pouvais le contenir.
Il me semblait qu'il devait être aussi grand que
l'univers entier" . Cette "expansion du cur"
(latitudinem cordis), dont parle Thomas, nous ouvre
à l'immensité de Dieu. Si nous habitons
avec le Seigneur, Il nous conduira à des espaces
infinis, même dans l'enceinte d'une petite clôture.
Si la clôture est bien vécue, elle a pour
fruit une magnanimité, une grandeur d'âme
et de cur, où toute petitesse est transcendée.
Le
gouvernement
La
spiritualité dominicaine de l'amitié trouve
sa principale expression dans notre système de
gouvernement, qui se fonde sur la dignité de
chaque sur et sur l'égalité de toutes.
Le gouvernement n'est pas la tâche de quelques
unes mais la manière dont toutes partagent la
responsabilité de la vie de la communauté.
Au
cur d'un bon gouvernement, il y a l'obéissance,
"non comme des esclaves de la loi, mais en femmes
libres dans la grâce" (cf. LCM 1§ VI).
Comme l'écrivait Damian Byrne dans une lettre
à la Fédération mexicaine, "Le
mot obéissance signifie écouter. Selon
la tradition dominicaine, dans le monastère on
doit écouter la Prieure, le Conseil et le Chapitre.
Chacun a son autorité spécifique qui doit
tenir compte des autres autorités légitimes.
Aucune autorité ne domine seule" . Aussi
les monastères seront-ils florissants et heureux
si les moniales s'écoutent les unes les autres.
Plus que tout autre, le chapitre est le lieu de cette
écoute mutuelle. "Pour que leur vie contemplative
et leur communion fraternelle donnent des fruits plus
abondants, la participation de toutes à l'organisation
de la vie du monastère est d'une grande importance
: 'Le bien qui recueille une approbation générale
est aisément et rapidement accompli.' (Humbert
de Romans)" (LCM 7).
D'après
mon expérience des frères, les chapitres
sont porteurs de vie quand nous avons la confiance de
parler et la confiance d'écouter. On peut avoir
peur de parler à un chapitre. Il m'a fallu près
d'un an pour ouvrir la bouche et j'écrivais d'abord
ce que je voulais dire sur un bout de papier, que je
relisais attentivement plusieurs fois avant d'oser dire
un seul mot. En général, quand je me sentais
prêt il était déjà trop tard
! La supérieure a pour tâche de construire
la communauté en engageant toutes les surs
à parler, en particulier celles qui hésitent
ou ne sont pas d'accord avec la majorité. Désaccord
ne signifie pas déloyauté ou désunion.
Il
nous faut aussi la confiance d'écouter sans crainte.
Écouter est le fruit du silence dans lequel nous
tendons l'oreille à Dieu. La vie contemplative
sera une formation à l'écoute. Une moniale
polonaise m'a dit un jour : "Tout le monde parle
aujourd'hui mais personne n'écoute. Nous, les
moniales, sommes là pour écouter".
Le résultat de l'écoute de Dieu dans le
silence devrait être l'attention à ce que
nos surs ont vraiment à dire, et non ce
que l'on redoute ou que l'on attend qu'elles disent.
Une écoute authentique n'est possible que si
l'on est en paix. Souvent, une sur qui essaie
d'exprimer un doute ou une question ne trouve pas le
mot juste. Elle cherche ses mots, elle a l'air perdue
ou énervée, et il serait facile de la
faire taire ou de l'écarter. Mais si nous écoutons
attentivement et intelligemment, nous pourrons saisir
le grain de vérité qu'elle a à
partager. Cela suppose de toujours donner la meilleure
interprétation possible de ce qu'elle dit, l'écouter
d'une oreille charitable. Toute la Summa Theologica
se fonde sur le principe de prendre à cur
les objections. La recherche du consensus peut prendre
du temps. Même si la communauté ne parvient
pas à un consensus, les minorités accepteront
plus facilement la décision finale si elle savent
avoir été entendues.
On
a parfois peur d'aborder les vrais problèmes.
Parce qu'on n'est pas sûr d'où la discussion
nous emmènera. Mais la peur est la plus grande
ennemie de la vie religieuse. Si nous avons confiance
dans le Seigneur, les flots du chaos ne nous enseveliront
pas. Si nous laissons la peur prendre le dessus, c'est
que la communauté n'a pas fait sa demeure en
Dieu, solide comme un roc. C'est surtout à la
supérieure de conduire la communauté au-delà
de la peur.
Les
communautés sont généralement sans
crainte lorsque les institutions de gouvernement -le
chapitre, le conseil et la prieure- se soutiennent réciproquement
au lieu d'être en compétition. La prieure
est la gardienne de la dignité et de la voix
de chaque membre de la communauté. Mais la prieure
doit aussi recevoir le soutien de toute la communauté.
Comme l'écrivait Damian, avec sa sagesse coutumière,
"Il faut bien admettre qu'il y a dans les communautés
des membres qui se plaignent constamment et des perturbatrices
professionnelles. Une prieure doit être soutenue
par sa communauté pour permettre à ces
surs de se voir telles qu'elles sont et ne pas
leur laisser faire du mal à la communauté.
Et je lance un appel, car la miséricorde et la
considération que nous nous devons les uns aux
autres ne devraient-elles pas à plus forte raison
être accordées aussi à nos supérieurs
?" . Discuter librement ce n'est pas être
dans l'opposition. Si nous sommes véritablement
une communauté, même si je n'ai pas voté
pour le supérieur, nous avons voté pour
le supérieur. Si je suis bien un frère
ou une sur de la communauté, je dois accepter
ce vote comme le mien.
Un
monastère dominicain n'a pas d'abbesse mais une
prieure, qui est prima inter pares. Cela exprime l'amitié
entre pairs qui est notre vie même. Si la communauté
est solide, le passage à une nouvelle prieure
devrait se faire sans drame. Les postulations devraient
être rares. Mais si une prieure a réuni
autour d'elle un groupe de moniales qui pensent comme
elle, qui dominent la communauté, soit l'élection
sera la continuation de la 'dynastie', soit il y aura
un 'coup d'état' ! Une supérieure doit
avoir le courage de prendre les décisions qui
sont vraiment de son ressort, tout en fortifiant toute
la communauté afin que le passage de la succession
se fasse sans douleur.
Suite : >>>>>
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