L'Ordre des Prêcheurs
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Saint Dominique de Matisse
Une vie contemplative
« Une ville ne se peut cacher, qui est sise au sommet d’un mont »

fr. Timothy Radcliffe, o.p.

(Suite)

3. La communauté

Toute communauté monastique devrait être un lieu d'amour mutuel où Dieu vient faire sa place. "Grâce à l'amour mutuel, la vie fraternelle est un espace théologal dans lequel on fait l'expérience de la présence mystique du Seigneur ressuscité" (Verbi Sponsa 6). Mais la tradition dominicaine a une compréhension particulière de la vie commune. Vous tenez vous aussi vos vœux de la Règle de saint Augustin, qui rappelle que la fin à laquelle nous sommes appelés "est vivre unis dans la maison et n'être qu'un seul esprit et un seul cœur en Dieu". Jésus appela les apôtres à vivre avec lui avant de les envoyer prêcher. Pour vous aussi, la vie commune fait partie de la prédication.

La communauté et l'amitié

La tradition dominicaine de la communauté est profondément marquée par la manière dont nous concevons notre relation avec Dieu. Il y a dans l'Église deux grandes traditions. L'une considère notre relation avec Dieu en termes de mariage, comme l'amour entre les époux. L'autre l'envisage en terme d'amitié. On trouve les deux dans l'Ordre, mais nous avons tout particulièrement cultivé la théologie johannique de l'amitié, souvent négligée. Pour saint Thomas d'Aquin, le cœur de la vie de Dieu est l'amitié du Père et du Fils : l'Esprit Saint. Prier est donc parler à Dieu comme à un ami. Selon Carranza, un dominicain espagnol du seizième siècle, prier c'est "converser intimement avec Dieu… discuter de tout ce qui vous touche avec Dieu, des intérêts les plus élevés aux détails sans prétention, que cela concerne le ciel ou la terre, ait trait à l'âme ou au corps, les grandes et les petites choses ; c'est lui ouvrir votre cœur et vous découvrir entièrement à lui, ne laissant rien dans l'ombre ; c'est lui raconter vos peines, vos péchés, vos désirs et tout le reste, tout ce que vous avez dans l'âme, et vous abandonner à lui comme un ami s'abandonne à un autre" .

On trouve aussi la conception 'nuptiale' dans l'Ordre, par exemple chez Jourdain de Saxe, Catherine de Sienne, Agnès de Langeac. Mais, cet amour n'est pas à leurs yeux une relation individuelle avec Dieu, il s'incarne dans l'amour des frères et des sœurs. "Celui qui n'aime pas son frère, qu'il voit, ne saurait aimer le Dieu qu'il ne voit pas" (1 Jn 4, 20). Jourdain écrit à Diane : "Christ est le lien qui nous unit ; en lui mon esprit est fermement soudé à ton esprit ; en lui tu es toujours présente, sans cesse avec moi, où que me porte mon errance" . "Aimons-nous les uns les autres en lui et à travers lui et pour lui" . Catherine dit sans ambiguïté que son amour du Christ Époux est le même que celui qu'elle porte à ses amis. Le Seigneur lui dit : "L'amour que l'on a pour moi et pour le prochain est une seule et même chose" . Cela signifie que notre vie contemplative doit nous faire ouvrir les yeux sur nos frères et nos sœurs. Dans le Rosaire, nous suivons les mystères de la vie du Christ, ses moments de joie, de souffrance et de gloire. Sommes-nous attentifs aux "mystères" de la vie des membres de notre communauté, qui ne sont pas toujours joyeux et glorieux ?

Notre amitié avec Dieu se fait chair et sang dans le tissu de la vie communautaire. J'en ai vu le fruit dans la joie de nombreux moments de détente partagés avec vous. Sr Barbara, de Herne, a écrit : "C'est là, dans les moments de détente, que les moniales expriment leur joie d'être ensemble, elles rient beaucoup, au point que les retraitants de la maison d'accueil s'étonnent parfois des éclats de rire qui retentissent près d'une demi-heure tous les soirs". Ces moniales sont les héritières d'une longue tradition. Un soir que Dominique rentrait tard à St-Sixte, il réveilla les moniales pour enseigner puis se détendit avec elles autour d'un verre de vin. Il les encourageait sans cesse à boire davantage, "bibite satis" . J'ai plutôt l'expérience que ce sont les moniales qui encouragent ainsi les frères ! Cette joie fait tellement partie de notre tradition que Jourdain interprète même la phrase "entrez dans la joie du Seigneur" au sens d'entrer dans l'Ordre où "tous vos chagrins deviendront joie et votre joie, nul ne pourra vous l'ôter" .

Cette amitié avec les frères et les sœurs est l'une des plus grande joies de ma vie, mais elle est parfois bien dure aussi. Joie et dureté doivent être encore plus intenses pour vous qui vivrez probablement toute votre vie avec les mêmes sœurs. Si un frère me trouve impossible, il lui reste au moins l'espoir qu'on m'assigne ailleurs un jour. Il n'aura pas à me supporter jusqu'à la mort. Le Cardinal Hume m'a raconté que lorsqu'il était jeune, son Abbé lui dit un jour : "Basil, rappelle-toi que quand tu mourras, il se trouvera toujours au moins un moine pour être soulagé". Aussi pour vous la vie commune est-elle une joie particulière et en même temps un défi impossible à relever sans miséricorde et générosité. Tauler dit que lorsqu'un frère est insupportable, il faut se dire à soi-même : "Il a sûrement la migraine aujourd'hui". Certaines sœurs vous semblent peut-être avoir très souvent la migraine !

Quand nous faisons profession dans l'Ordre, nous demandons "la miséricorde de Dieu et la vôtre". Être dominicain et dominicaine, c'est promettre de donner et de recevoir cette miséricorde. Chaque jour nous en appelons à Dieu pour qu'il "pardonne nos offenses comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés". Chaque sœur reçoit le pouvoir libérateur de pardonner, une part de la capacité divine à faire toutes choses nouvelles. C'est la liberté d'ouvrir les portes des prisons que chacun de nous construit, de nous appeler les uns les autres à sortir du tombeau pour entrer dans la vie nouvelle. Chacune de vous a un ministère de réconciliation dans la communauté. Chacune de vous peut dire une parole qui guérit.

La clôture

Cette idée de l'amitié peut nous aider pour une compréhension dominicaine de la clôture. Il y a dans certains monastères des discussions animées sur la clôture : combien de fois les moniales doivent-elles être autorisées à quitter le monastère, et pour quelles raisons ? Je n'entrerai pas dans ces débats. Tout d'abord cela risquerait de générer des divisions quand le Maître de l'Ordre doit par-dessus tout se soucier de l'unité. Et puis on ne peut trouver de consensus sur ces questions pratiques qu'après avoir clarifié la nature de la clôture. Verbi Sponsa en parle comme d'une "manière particulière d'être avec le Seigneur" (3). Elle a trait à la construction d'une demeure avec Dieu, plutôt qu'à un règlement. C'est une question d'amour plus que de droit. Ce n'est pas tant une fuite à l'écart d'un monde mauvais, que la construction d'un espace au sein duquel apprendre justement à ne pas fuir l'amitié de Dieu, les autres, et nous-mêmes. Ce qui compte n'est pas la clôture comme exclusion du monde, mais ce qu'elle contient, une vie avec Dieu, comme un verre rempli de vin.

Au début les monastères étaient de véritables foyers pour les frères. Prouilhe et plus tard St-Sixte était les maisons des frères, d'où ils partaient prêcher. Avec l'augmentation du nombre de frères, cela est devenu impossible. Sans aucun doute les frères menaçaient la paix du monastère en rentrant tard la nuit et demandant à manger, se disputant alors que les sœurs aspiraient au silence ! Il fallait que nous ayons des maisons séparées. Mais les monastères sont restés des foyers pour les frères dans un sens plus profond. Pour Jourdain de Saxe, le monastère de Bologne était la demeure de son cœur, même s'il y passait peu de temps. Il écrit à Diane : "Ne suis-je pas à toi, ne suis-je pas avec toi ? À toi dans le travail, à toi dans le repos ; tien quand je suis avec toi, tien quand je suis loin" . Le monastère est foyer en ce qu'il est un lieu où les moniales vivent avec Dieu (LCM 36), et c'est donc là que les autres peuvent entrevoir le véritable foyer que nous cherchons tous, où nous demeurerons en Dieu, notre Sabbat éternel. C'est pourquoi les monastères sont si souvent au cœur de la Famille dominicaine. La Famille dominicaine gravite fréquemment autour du monastère, lieu où nous sommes tous chez nous. C'est pourquoi accueillir des hôtes dans un monastère, certes avec bon sens de façon à ne pas déranger le rythme de votre vie, peut être une manière de partager le fruit de votre clôture.

"Oh ! chose effroyable que de tomber aux mains du Dieu vivant !" (Hé 10, 31). Il est parfois dur de vivre avec Dieu. Nous nous retrouvons dans le désert, veillant à Gethsémani et témoins au Golgotha. Une contemplative doit parfois vivre dans les ténèbres mais, comme le dit 'le Nuage de la Connaissance', "Apprenez à vous sentir chez vous dans ces ténèbres". La tentation est de fuir loin de Dieu, et se réfugier dans de modestes consolations, de minuscules désirs. On peut être tenté de remplir sa vie de petits projets, de passe-temps, de bavardage, juste histoire de combler le vide. Mais il faut laisser ce vide tel quel pour que Dieu le remplisse. Le monastère est notre maison non parce que vous y avez fui le monde mais parce que vous avez la hardiesse de ne pas fuir Dieu. Osez habiter les ténèbres et être chez vous dans la nuit, sans crainte. Comme le poète anglais D. H. Lawrence l'a écrit : "Chose effroyable que de tomber aux mains du Dieu vivant, certes, mais combien plus effroyable leur échapper !".

Nous sommes aussi parfois tentés de fuir nos frères et sœurs, d'échapper au défi de construire une maison pleine d'amour où Dieu puisse venir habiter. Surtout, nous pouvons être tentés de nous fuir nous-mêmes. Dans le monastère, il n'y a nulle part où se cacher. Là, nous apprenons, selon les mots de Catherine, à "habiter la cellule de la connaissance de soi" (Dialogues 73), en nous regardant en face sans crainte "dans le charitable miroir" de Dieu, nous sachant aimés. À l'aise avec nous-mêmes, nous le serons avec Dieu.

La clôture doit être réglée par des normes claires mais si celles-ci deviennent source de conflit et de division, elles mineront l'objectif fondamental de la clôture, qui est de trouver une demeure dans l'amour infini et la miséricorde infinie de Dieu. Il est essentiel que la discussion sur la clôture soit menée dans la charité et en vue d'une compréhension mutuelle. Si cette discussion génère colère et intolérance, nous abattrons la clôture plus sûrement que si les moniales "faisaient le mur" tous les jours.

Quelque étroite que puisse sembler la clôture, habiter avec Dieu ouvre un espace immense, "de l'ampleur, et de la hauteur, et de la profondeur de l'amour de Dieu" (cf. LCM 36). Sr Margaret Ebner raconte : parfois, en recevant l'Eucharistie, "mon cœur se gonflait tant que je ne pouvais le contenir. Il me semblait qu'il devait être aussi grand que l'univers entier" . Cette "expansion du cœur" (latitudinem cordis), dont parle Thomas, nous ouvre à l'immensité de Dieu. Si nous habitons avec le Seigneur, Il nous conduira à des espaces infinis, même dans l'enceinte d'une petite clôture. Si la clôture est bien vécue, elle a pour fruit une magnanimité, une grandeur d'âme et de cœur, où toute petitesse est transcendée.

Le gouvernement

La spiritualité dominicaine de l'amitié trouve sa principale expression dans notre système de gouvernement, qui se fonde sur la dignité de chaque sœur et sur l'égalité de toutes. Le gouvernement n'est pas la tâche de quelques unes mais la manière dont toutes partagent la responsabilité de la vie de la communauté.

Au cœur d'un bon gouvernement, il y a l'obéissance, "non comme des esclaves de la loi, mais en femmes libres dans la grâce" (cf. LCM 1§ VI). Comme l'écrivait Damian Byrne dans une lettre à la Fédération mexicaine, "Le mot obéissance signifie écouter. Selon la tradition dominicaine, dans le monastère on doit écouter la Prieure, le Conseil et le Chapitre. Chacun a son autorité spécifique qui doit tenir compte des autres autorités légitimes. Aucune autorité ne domine seule" . Aussi les monastères seront-ils florissants et heureux si les moniales s'écoutent les unes les autres. Plus que tout autre, le chapitre est le lieu de cette écoute mutuelle. "Pour que leur vie contemplative et leur communion fraternelle donnent des fruits plus abondants, la participation de toutes à l'organisation de la vie du monastère est d'une grande importance : 'Le bien qui recueille une approbation générale est aisément et rapidement accompli.' (Humbert de Romans)" (LCM 7).

D'après mon expérience des frères, les chapitres sont porteurs de vie quand nous avons la confiance de parler et la confiance d'écouter. On peut avoir peur de parler à un chapitre. Il m'a fallu près d'un an pour ouvrir la bouche et j'écrivais d'abord ce que je voulais dire sur un bout de papier, que je relisais attentivement plusieurs fois avant d'oser dire un seul mot. En général, quand je me sentais prêt il était déjà trop tard ! La supérieure a pour tâche de construire la communauté en engageant toutes les sœurs à parler, en particulier celles qui hésitent ou ne sont pas d'accord avec la majorité. Désaccord ne signifie pas déloyauté ou désunion.

Il nous faut aussi la confiance d'écouter sans crainte. Écouter est le fruit du silence dans lequel nous tendons l'oreille à Dieu. La vie contemplative sera une formation à l'écoute. Une moniale polonaise m'a dit un jour : "Tout le monde parle aujourd'hui mais personne n'écoute. Nous, les moniales, sommes là pour écouter". Le résultat de l'écoute de Dieu dans le silence devrait être l'attention à ce que nos sœurs ont vraiment à dire, et non ce que l'on redoute ou que l'on attend qu'elles disent. Une écoute authentique n'est possible que si l'on est en paix. Souvent, une sœur qui essaie d'exprimer un doute ou une question ne trouve pas le mot juste. Elle cherche ses mots, elle a l'air perdue ou énervée, et il serait facile de la faire taire ou de l'écarter. Mais si nous écoutons attentivement et intelligemment, nous pourrons saisir le grain de vérité qu'elle a à partager. Cela suppose de toujours donner la meilleure interprétation possible de ce qu'elle dit, l'écouter d'une oreille charitable. Toute la Summa Theologica se fonde sur le principe de prendre à cœur les objections. La recherche du consensus peut prendre du temps. Même si la communauté ne parvient pas à un consensus, les minorités accepteront plus facilement la décision finale si elle savent avoir été entendues.

On a parfois peur d'aborder les vrais problèmes. Parce qu'on n'est pas sûr d'où la discussion nous emmènera. Mais la peur est la plus grande ennemie de la vie religieuse. Si nous avons confiance dans le Seigneur, les flots du chaos ne nous enseveliront pas. Si nous laissons la peur prendre le dessus, c'est que la communauté n'a pas fait sa demeure en Dieu, solide comme un roc. C'est surtout à la supérieure de conduire la communauté au-delà de la peur.

Les communautés sont généralement sans crainte lorsque les institutions de gouvernement -le chapitre, le conseil et la prieure- se soutiennent réciproquement au lieu d'être en compétition. La prieure est la gardienne de la dignité et de la voix de chaque membre de la communauté. Mais la prieure doit aussi recevoir le soutien de toute la communauté. Comme l'écrivait Damian, avec sa sagesse coutumière, "Il faut bien admettre qu'il y a dans les communautés des membres qui se plaignent constamment et des perturbatrices professionnelles. Une prieure doit être soutenue par sa communauté pour permettre à ces sœurs de se voir telles qu'elles sont et ne pas leur laisser faire du mal à la communauté. Et je lance un appel, car la miséricorde et la considération que nous nous devons les uns aux autres ne devraient-elles pas à plus forte raison être accordées aussi à nos supérieurs ?" . Discuter librement ce n'est pas être dans l'opposition. Si nous sommes véritablement une communauté, même si je n'ai pas voté pour le supérieur, nous avons voté pour le supérieur. Si je suis bien un frère ou une sœur de la communauté, je dois accepter ce vote comme le mien.

Un monastère dominicain n'a pas d'abbesse mais une prieure, qui est prima inter pares. Cela exprime l'amitié entre pairs qui est notre vie même. Si la communauté est solide, le passage à une nouvelle prieure devrait se faire sans drame. Les postulations devraient être rares. Mais si une prieure a réuni autour d'elle un groupe de moniales qui pensent comme elle, qui dominent la communauté, soit l'élection sera la continuation de la 'dynastie', soit il y aura un 'coup d'état' ! Une supérieure doit avoir le courage de prendre les décisions qui sont vraiment de son ressort, tout en fortifiant toute la communauté afin que le passage de la succession se fasse sans douleur.

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spacer Vitrail. Gaston Petit, o.p.