(Suite)
LA
PAUVRETÉ: LA GÉNÉROSITÉ
DU DIEU DE GRÂCE
La
pauvreté est le voeu pour lequel il est le plus
difficile de trouver des mots qui sonnent juste, et
ceci pour deux raisons. Les frères et les soeurs
qui ont connu de plus près la pauvreté
réelle sont souvent les plus réticents
à en parler. Ils savent combien est purement
rhétorique une bonne part de ce que nous disons
sur la pauvreté et sur l'« option pour
les pauvres ». Ils savent à quel point
la vie des pauvres est terrible, souvent sans espérance,
avec la violence journalière et oppressante,
l'ennui, l'insécurité, la dépendance.
Ceux d'entre nous qui ont vu, même de loin, à
quoi ressemble la pauvreté, se méfient
souvent des mots faciles. Pouvons-nous vraiment connaître
nous-mêmes ce que veut dire cette dégradation,
cette insécurité et cette désespérance?
Une
deuxième raison pour laquelle il est si difficile
d'écrire sur la pauvreté c'est que ce
que signifie « être pauvre »,
varie tellement d'une société à
l'autre, dépend beaucoup de la nature des liens
familiaux, du modèle économique, des dispositions
sociales de l'État, etc. La pauvreté signifie
quelque chose en Inde, avec sa longue tradition de la
sainte mendicité, autre chose en Afrique où
dans la plupart des cultures la richesse est considérée
comme une bénédiction de Dieu, autre chose
encore dans la société de consommation
occidentale. Ce que signifie pour nous prononcer le
voeu de pauvreté est encore plus déterminé
culturellement que quand il s'agit de l'obéissance
ou de la chasteté. La taille et la localisation
de la communauté, les apostolats des frères,
imposent différentes contraintes qui doivent
nous éviter des jugements trop faciles quant
à savoir à quel point les autres vivent
bien ce voeu.
Comme
tous les voeux, c'est d'abord un moyen. La pauvreté
nous offre la liberté d'aller partout prêcher.
Vous ne pourrez pas être un prêcheur itinérant
si vous devez transporter toutes vos affaires chaque
fois que vous bougez. Dans la bulle Cum spiritus
fervore de 1217, Honorius III écrivait que
Dominique et ses frères,
- « dans
la ferveur de l'esprit qui les animait, se dépouillaient
des fardeaux des riches de ce monde et, courant
avec zèle pour propager l'évangile,
avaient résolu d'exercer la charge de la
prédication dans l'humble état de
la pauvreté volontaire, s'exposant eux-mêmes
à des souffrances et à des dangers
innombrables pour le salut des autres. »
(13)
Nous
ne sommes pas invités à abandonner seulement
les richesses pour suivre le Christ, mais « frères
et soeurs et mères et pères pour l'amour
de moi ». Le renoncement qui nous donne la
liberté implique une coupure radicale avec nos
liens familiaux, c'est-à-dire une perte d'héritage.
Les conséquences doivent en être envisagées
avec grande délicatesse parce que la nature de
ces liens familiaux a changé dans plusieurs sociétés.
Aujourd'hui, nos familles connaissent souvent divorce
et remariage et, dans certaines sociétés,
nos frères et nos soeurs seront de plus en plus
des enfants uniques. Nous avons de véritables
obligations envers nos parents, mais comment les concilier
avec le don radical de nous-mêmes que nous avons
fait en donnant nos vies à la prédication
de l'évangile par nos voeux dans l'Ordre? Paradoxalement,
c'est souvent les membres d'une famille qui sont engagés
par des voeux religieux qu'on estime « libres »
pour aider au soin des parents âgés ou
malades. Nous devrons y réfléchir avec
beaucoup d'attention.
Le
voeu de pauvreté nous offre la liberté
de nous donner sans réserve à la prédication
de l'évangile, mais ce n'est pas seulement un
moyen au sens étroit et utilitaire du terme.
Comme les autres voeux, il est ordonné, comme
l'écrivait Thomas, à la caritas,
l'amour qui est la vie même de Dieu. Comment le
vivre de sorte que nous puissions parler de Dieu avec
autorité?
Une
façon de répondre serait d'examiner comment
la pauvreté touche aux aspects fondamentaux de
ce sacrement de l'amour qu'est l'Eucharistie. L'Eucharistie
est le sacrement de l'unité que la pauvreté
détruit; c'est le sacrement de la vulnérabilité,
que le pauvre endure; c'est le temps du don, que notre
société de consommation refuse. Nous demander
comment nous pouvons et devons être pauvres, c'est
nous demander comment nous devons vivre de façon
eucharistique.
1.
Invisibilité
La
nuit avant sa mort, Jésus réunit ses disciples
autour de la table pour célébrer la nouvelle
alliance. C'était la naissance d'une demeure
à laquelle tous pourraient appartenir, puisqu'il
assumait tout ce qui peut détruire la communauté
humaine: la trahison, le rejet, la mort même.
Le scandale de la pauvreté, c'est qu'elle déchire
ce que le Christ avait uni. La pauvreté n'est
pas seulement une condition économique, le manque
de nourriture, de vêtement ou d'emploi. Elle brise
la famille humaine. Elle nous rend étrangers
de nos frères et de nos soeurs. Lazare, à
la porte de la maison du riche, n'est pas seulement
exclu du partage de sa nourriture, mais aussi de s'asseoir
à sa table. L'abîme irréconciliable
qui les sépare après la mort ne fait que
révéler ce que la situation était
durant leurs vies. Dans notre monde, aujourd'hui, le
fossé entre les pays riches et les pays pauvres,
et à l'intérieur de ces pays eux-mêmes,
devient toujours plus grand. Même dans les pays
riches de la Communauté européenne, il
y a presque vingt millions de chômeurs. Le corps
du Christ est désarticulé.
La
pauvreté volontaire dont nous faisons le voeu
est valable non parce que, dans un certain sens, il
serait bon d'être pauvre. La pauvreté est
terrible. Elle n'a de sens que si elle permet de dépasser
les frontières qui séparent les êtres
humains les uns des autres, si elle est présence
auprès de nos frères et soeurs séparés.
Quelle autorité pourraient avoir nos paroles
sur l'unité en Christ si nous n'osons prendre
ce chemin? L'an dernier, j'ai vu combien nos soeurs
peuvent en apprendre aux frères, par leur présence
discrète auprès des pauvres dans de nombreuses
régions du monde. Elles savent l'importance d'être
simplement là, comme un signe du Royaume.
L'Eucharistie
est le fondement de la demeure humaine universelle.
Une personne pauvre se sentirait-elle chez elle et bienvenue
dans nos communautés? Y sentirait-elle sa dignité
respectée? Ou bien se sentirait-elle intimidée
et insignifiante? Nos bâtiments sont-ils attirants
ou repoussent-ils? Une des façons pour les pauvres
d'être exclus de la communauté humaine,
c'est de devenir invisibles et inaudibles. Ils disparaissent,
des desaparecidos, comme Lazare à la porte
de l'homme riche. Quand on arrive à la gare centrale
de Calcutta, les mendiants se ruent sur vous et vous
imposent leurs difformités. Ils veulent être
vus, être visibles. Sommes-nous prêts à
affronter la peur de ce que nous pourrions voir, un
frère ou une soeur?
2.
Vulnérabilité
À
la dernière Cène, le Christ assume sa
souffrance et sa mort. Il accepte l'ultime vulnérabilité
de l'être humain, sa possibilité d'être
blessé et mis à mort. Notre voeu de pauvreté
nous invite certainement à assumer notre vulnérabilité
humaine. Dans la bulle d'Honorius III, que j'ai citée
plus haut, Dominique et les frères sont loués
non seulement parce qu'ils sont pauvres mais parce qu'« ils
s'exposent eux-mêmes à des souffrances
et à des dangers innombrables pour le salut des
autres ». En quel sens partageons-nous ne
serait-ce que l'ombre de la vulnérabilité
des pauvres?
Aussi
peu que nous mangions, il nous reste toujours une issue
si nous ne pouvons plus le supporter. L'Ordre ne nous
laissera pas mourir de faim. Cependant, j'ai rencontré
des frères et des soeurs qui ont osé aller
aussi loin qu'ils le pouvaient, par exemple dans un
des plus violents barrios de Caracas. Ils supportent
le danger et l'épuisement à vivre chaque
jour dans un monde où la violence atteint tout.
C'est une réelle vulnérabilité
qui pourrait leur coûter la vie. Je pense à
nos frères et soeurs en Haïti, dont l'appel
courageux à la justice met les vies en danger.
En Algérie et au Caire, nos frères ont
choisi de rester, malgré tous les dangers, comme
un signe de leur espérance dans la réconciliation
entre chrétiens et musulmans. Au Guatemala, nos
soeurs indigènes portent les vêtements
de leur propre peuple, dont elles partagent ainsi quotidiennement
l'humiliation. Si elles portaient l'habit habituel des
soeurs, elles en seraient protégées. Nous
ne sommes pas tous appelés à ce niveau
d'exposition. Il y a des tâches différentes
dans l'Ordre. Mais nous pouvons les soutenir, les écouter
et apprendre d'eux. Le terreau de notre théologie,
c'est leur expérience.
Cet
appel du Christ à la vulnérabilité
doit nous interroger sur notre façon de vivre
ensemble le voeu de pauvreté. Osons-nous au moins
vivre la vulnérabilité que suppose la
vie commune? Vivons-nous vraiment d'une bourse commune?
Vivons-nous l'insécurité de donner à
la communauté tout ce que nous recevons, en nous
exposant au risque qu'ils pourraient ne pas nous donner
tout ce dont nous pensons avoir besoin? Comment parler
du Christ qui s'est remis entre nos mains, si nous ne
le faisons pas? Nos communautés sont-elles divisées
en classes financières? Y en a-t-il parmi nous
qui ont accès à plus d'argent que les
autres? Y a-t-il un réel partage des ressources
entre les communautés d'une Province, ou entre
Provinces?
3.
Don
Au
coeur de nos vies, il y a la célébration
de ce moment de totale vulnérabilité et
de totale générosité, où
Jésus prit le pain, le rompit et le donna à
ses disciples en disant: « Prenez et mangez,
ceci est mon corps, livré pour vous ».
Au centre de l'évangile, il y a un moment de
pur don. C'est là que la caritas, qui
est la vie de Dieu, devient la plus tangible. C'est
une générosité que notre société
a du mal à saisir parce qu'elle est un marché
où tout est à acheter et à vendre.
Quel sens peut-elle trouver à un Dieu qui s'est
écrié: « Venez à moi
vous tous qui avez soif et je vous donnerai de la nourriture
gratuitement »? Toutes les sociétés
humaines ont des marchés, achètent, vendent
et échangent des biens. La société
occidentale est différente parce qu'elle est
un marché. C'est le modèle fondamental
qui domine et informe notre conception de la société,
de la politique et même des personnes. Tout est
à vendre. L'infinie fécondité de
la nature, la terre, l'eau, sont devenues des marchandises.
Même nous, les êtres humains, nous sommes
sur « le marché de l'emploi ».
Cette culture de la consommation menace d'envahir le
monde entier, et elle prétend le faire au nom
de la liberté tandis qu'elle nous enferme dans
un monde où rien n'est libre. Même quand
nous devenons conscients de la détresse du pauvre
et cherchons à y répondre, très
souvent la caritas est monétarisée
en « charité », où
le don d'argent se substitut au partage de la vie.
Comment
pouvons-nous être prêcheurs d'un Dieu de
grâce et de générosité, qui
nous donne sa vie, si nous demeurons prisonniers de
cette culture qui envahit tout? Une des exigences les
plus radicales du voeu de pauvreté est certainement
que nous vivions dans une simplicité telle que
nous voyions le monde différemment et que nous
saisissions quelques traits du Dieu absolument gracieux.
Les vies de nos communautés devraient être
marquées par une simplicité qui nous aide
à nous libérer des promesses illusoires
de notre culture de consommation, et de « la
domination des richesses » (14). Le monde
change de figure depuis le siège arrière
d'une Mercedes ou de la selle d'une bicyclette. Jourdain
de Saxe disait que Dominique était un « véritable
amant de la pauvreté », non pas peut-être
parce que la pauvreté est aimable en elle-même
mais parce qu'elle peut nous révéler nos
désirs les plus profonds. J'ai souvent été
impressionné par la joie et la spontanéité
de nos frères et soeurs qui vivent dans la simplicité
et la pauvreté.
Dans
quelques régions de l'Ordre, le langage même
que nous utilisons pour parler de notre vie commune
nous invite à être attentifs aux dangers
d'absorber les valeurs du monde des affaires. Les frères
et soeurs deviennent du « personnel »,
nous avons un « bureau de direction »,
le supérieur reçoit un rôle de « gestion »
ou d'administration », et nous étudions
les « techniques de gestion ». Quelqu'un
pourrait-il imaginer Dominique comme le premier Président
de la Société anonyme de l'Ordre des Prêcheurs?
Combien de fois un Provincial décourage-t-il
un frère de chercher de nouvelles façons
créatives de prêcher et d'enseigner parce
que la Province en pâtirait financièrement?
Les
bâtiments dans lesquels nous vivons sont des dons.
Y vivons-nous et les traitons-nous avec gratitude? Avons-nous
une attitude responsable face à ce qui nous est
donné, à l'entretien de nos bâtiments,
à ce que nous recevons? Avons-nous besoin des
bâtiments que nous avons? Nos bâtiments
pourraient-ils être mieux utilisés? Les
économes ont souvent une tâche ingrate,
bien qu'ils aient un rôle vital pour nous aider
à porter la responsabilité que nous avons
envers ceux qui ont été généreux
à notre endroit.
LA
CHASTETÉ: L'AMITIÉ DE DIEU
Nous
avons un besoin urgent dans l'Ordre de réfléchir
ensemble au sens du voeu de chasteté. Il touche
à des données centrales de notre humanité:
notre sexualité, notre corporéité,
notre besoin d'exprimer et de recevoir de l'affection,
et pourtant, fréquemment, nous avons peur d'en
parler. C'est si souvent un lieu de lutte solitaire,
dans la peur du jugement ou de l'incompréhension.
Il pourrait être utile de préparer une
autre lettre sur ce point dans l'avenir.
Bien
sûr, ce voeu, comme les autres, est un moyen.
Il nous donne la liberté pour prêcher,
la mobilité pour répondre aux besoins
de l'Ordre. Mais, à propos de ce voeu, il est
peut-être particulièrement important qu'il
ne soit pas seulement ressenti comme une nécessité
pénible. Si nous ne parvenons pas à apprendre,
après peut-être beaucoup de temps et de
souffrances, à l'assumer positivement, il peut
empoisonner nos vies. Il nous est possible de l'assumer
parce que, comme tous les voeux, la chasteté
est ordonnée à la caritas, à
cet amour qui est la vie même de Dieu. C'est une
façon particulière d'aimer. Si elle ne
l'est pas, alors elle nous conduira à la frustration
et à la stérilité.
Le
premier péché contre la chasteté,
c'est le manque d'amour. On disait de Dominique que
« comme il aimait tout le monde, tout le monde
l'aimait » (15). Ce qui est en jeu ici, encore
une fois, c'est l'autorité de notre prédication.
Comment pouvons-nous parler du Dieu d'amour si ce n'est
pas un mystère que nous vivons? Si oui, alors
il réclamera de nous mort et résurrection.
La tentation est de prendre la fuite. Une voie habituelle
d'évitement, c'est l'activisme, se perdre dans
un travail trépidant, un bon travail, important
même, pour fuir la solitude. Nous pouvons être
tentés de fuir la réalité même
de notre sexualité, de notre corporéité.
Or l'Ordre est né justement dans le combat contre
un tel dualisme. Dominique était celui qui prêchait
contre la division du corps et de l'âme, de l'esprit
et de la matière. Cela demeure une tentation
actuelle. Pour une grande part, notre culture moderne
est profondément dualiste. La pornographie, qui
semble se délecter de la sexualité, en
est en réalité une fuite, un refus de
cette vulnérabilité que demande la relation
humaine. Le voyeur garde ses distances, invulnérable
et sous contrôle, par peur.
C'est
notre corporéité qui est bénie
et sanctifiée dans l'Incarnation. Si nous devons
être prêcheurs d'une Parole faite chair,
alors nous ne pouvons renier ou oublier ce que nous
sommes. Nous soucions-nous des corps de nos frères,
en nous assurant qu'ils ont assez de nourriture, les
soignons-nous quand ils sont malades, leur donnons-nous
de la tendresse quand ils sont vieux? Quand Bede Jarrett
encourageait un jeune Bénédictin qui endurait
les premières souffrances de l'amitié,
il écrivait:
- « Je
suis heureux parce que je pense que votre tentation
a été celle du puritanisme, d'une
étroitesse, d'une certaine inhumanité.
Vous tendiez presque à un refus de la sanctification
de la matière. Vous étiez amoureux
du Seigneur, mais pas vraiment de l'Incarnation.
En fait, vous aviez peur. » (16)
Le
fondement de notre chasteté ne peut jamais être
la peur, la peur de notre sexualité, la peur
de notre corporéité, la peur des personnes
de l'autre sexe. La peur n'est jamais un bon fondement
pour la vie religieuse. Car le Dieu qui s'est approché
de nous a osé devenir chair et sang, même
si cela le conduisait à la crucifixion. Finalement,
ce voeu réclame de nous que nous passions par
là où Dieu est passé d'abord. Notre
Dieu s'est fait homme, il nous invite à en faire
autant.
Saint
Thomas d'Aquin affirme, ce qui peut surprendre, que
notre relation à Dieu est une relation d'amitié,
amicitia. La bonne nouvelle que nous prêchons,
c'est que nous avons part au mystère infini de
l'amitié du Père et du Fils qui est l'Esprit.
De fait, Thomas explique que les « conseils
évangéliques » sont les conseils
offerts par le Christ dans l'amitié (17). Une
façon de vivre cette amitié c'est notre
voeu de chasteté. Pour mieux voir ce qu'il réclame
de nous, réfléchissons un instant à
deux aspects de cet amour trinitaire: c'est un amour
absolument généreux et non possessif et
c'est un amour entre égaux.
1.
Un amour non possessif
C'est
cet amour absolument généreux et non possessif
par lequel le Père donne à son Fils tout
ce qu'il est, y compris sa divinité. Ce n'est
pas un sentiment ou une émotion, mais c'est l'amour
qui fonde l'être du Fils. Tout amour humain, des
gens mariés ou des religieux, doit chercher à
vivre ce mystère et à participer de sa
générosité non possessive.
Nous
devons être complètement sans ambiguïté
sur ce que cet amour exige de nous qui avons fait voeu
de chasteté. Cela ne signifie pas seulement que
nous ne nous marions pas, mais aussi que nous nous abstenons
de toute activité sexuelle. Cela réclame
de nous une renonciation claire et réelle, un
ascétisme. Si nous prétendons faire autrement
et acceptons volontairement des compromis, nous entrons
alors dans une voie qui peut devenir finalement impossible
à tenir et nous rendre, nous comme d'autres,
terriblement malheureux.
La
première chose à laquelle nous sommes
appelés, c'est de croire que le voeu de chasteté
peut vraiment être une façon d'aimer; quand
bien même nous aurions à passer par des
moments de frustration et de désolation, c'est
un chemin qui peut faire de nous des êtres riches
en affection et pleinement humains. Les aînés
de notre communauté sont souvent signes d'espérance
pour nous. Nous côtoyons des hommes et des femmes
qui sont passés par les épreuves de la
chasteté et ont atteint la liberté de
ceux qui peuvent aimer en liberté. Ils peuvent
être pour nous des signes que rien n'est impossible
avec Dieu.
Entrer
dans cet amour libre et non possessif prendra du temps.
Nous pourrons rencontrer des échecs et des découragements
en chemin. Maintenant que plusieurs personnes entrent
dans l'Ordre à un âge plus avancé,
ayant déjà eu des expériences sexuelles,
nous ne devons pas imaginer la chasteté comme
une innocence qu'on peut perdre mais comme une intégrité
du coeur dans laquelle on peut grandir. Même les
moments d'échec peuvent, avec la grâce
de Dieu, dessiner la route sur laquelle nous devenons
plus mûrs, car « nous savons qu'en toute
chose Dieu oeuvre pour le bien de ceux qui l'aiment »
(Rm 8,28).
Nos
communautés doivent être des lieux où
nous devons nous donner les uns aux autres le courage
quand le coeur hésite, le pardon quand l'un tombe
et la vérité quand l'autre est tenté
de se mentir à lui-même. Nous devons croire
dans la bonté de nos frères ou de nos
soeurs quand ils cessent eux-mêmes d'y croire.
Rien n'est plus venimeux que le mépris de soi-même.
Comme l'écrivait Damian Byrne dans sa lettre
sur La vie commune:
- « Alors
que le sanctuaire le plus profond de nos coeurs
est voué à Dieu, nous avons d'autres
besoins. Il nous a faits tels qu'un large domaine
de notre vie est accessible aux autres et est requis
par les autres. Chacun de nous a besoin d'expérimenter
l'attention véritable des autres membres
de la communauté, leur affection, leur estime
et leur amitié
Vivre ensemble, cela
signifie rompre le pain de nos esprits et de nos
coeurs les uns avec les autres. Si des religieux
ne trouvent pas cela dans leurs communautés,
alors ils iront le chercher ailleurs. »
Parfois,
le passage à une véritable liberté
et intégrité du coeur réclamera
de nous que nous passions par la vallée de la
mort, qu'apparemment nous ne nous trouvions affrontés
qu'à la stérilité et à la
frustration. Ce passage est-il vraiment possible sans
la prière? Il y a d'abord la prière que
nous partageons avec la communauté, la prière
quotidienne, fondamentale pour nos vies. Mais il y a
aussi la prière silencieuse et privée,
qui nous place face à face avec Dieu, dans des
instants d'une vérité inévitable
et d'un pardon bouleversant. C'est là qu'on peut
apprendre l'espérance. Dominique lui-même,
quand il marchait, invitait parfois les frères
à aller de l'avant pour qu'il puisse être
seul pour prier et, dans une version primitive des Constitutions,
Dominique disait que le maître des novices devait
apprendre à ses novices à prier en silence
(18). Nos moniales ont beaucoup à apprendre aux
frères sur la valeur de la prière en silence.
2.
L'amour qui fait des égaux
Enfin,
l'amour qui est au coeur de Dieu est absolument fécond.
Il engendre, il crée tout ce qui existe. Ce pour
quoi nous luttons dans l'exercice de la chasteté,
ce n'est pas seulement le besoin d'affection mais le
désir d'engendrer, d'enfanter. Notre attention
les uns pour les autres doit certainement comporter
un souci pour la créativité que chacun
de nous possède, et que nos vies de Dominicains
doivent libérer pour l'évangile. Ce peut
être la créativité d'un frère
ou d'une soeur conduisant une communauté à
devenir paroisse, le travail intellectuel d'un théologien,
ou bien les pré-novices au Salvador faisant spontanément
du théâtre. Notre chasteté ne doit
jamais être stérile.
L'amour
qui est Dieu est assez fécond pour créer
une égalité. La Trinité est sans
domination ni manipulation. Elle n'est ni paternaliste
ni condescendante. C'est l'amour que notre voeu de chasteté
nous invite à vivre et à prêcher.
Comme l'écrivait Thomas, l'amitié trouve
ou crée l'égalité (19). La fraternité
de notre tradition dominicaine, la forme démocratique
de notre gouvernement que nous apprécions, n'expriment
pas seulement une façon d'organiser nos vies
et de prendre des décisions, mais elles expriment
quelque chose du mystère de la vie de Dieu. Que
les frères soient connus en tant qu'Ordo fratrum
praedicatorum donne corps à ce que nous prêchons,
au mystère de cet amour de parfaite égalité
qu'est la Trinité.
Ceci
doit caractériser toutes nos relations. La Famille
dominicaine, dans sa reconnaissance réciproque
de la dignité de chacun et l'égalité
de tous les membres de la Famille, appartient à
notre façon de bien vivre ce voeu. Les relations
entre les soeurs et les frères, les religieux
et les laïcs, doivent aussi être une « sainte
prédication ». Même notre recherche
d'un monde plus juste, où la dignité de
chaque être humain sera respectée, n'est
pas un simple impératif moral mais exprime le
mystère de l'amour qui est la vie de la Trinité
que nous sommes appelés à incarner.
CONCLUSION
Quand
Dominique passait par les villages où sa vie
était menacée par les Albigeois, il avait
l'habitude de chanter à voix haute pour que chacun
sache qu'il était là. Les voeux n'ont
de valeur que s'ils nous libèrent pour la mission
de l'Ordre avec quelque chose du courage et de la joie
de Dominique. Ils ne doivent pas constituer un lourd
fardeau qui nous écrase, mais nous donner une
liberté pour marcher légèrement
tandis que nous allons vers des lieux nouveaux, pour
faire du nouveau. Ce que j'ai écrit dans cette
lettre ne donne qu'une expression très inadéquate
de ce que cela pourrait être. J'espère
qu'ensemble nous pourrons construire une vision partagée
de notre vie de Dominicains, donnant leur vie pour la
mission, qui puisse nous rendre forts sur la route et
libres pour chanter.
Votre
frère en saint Dominique,
Frère
Timothy Radcliffe, o.p.
Maître de l'Ordre
Pâques
1994 
Haut
de la page
Notes
1.
Avila, 22.
2.
Par exemple: Somme théologique IIa IIae,
q. 184, a. 3.
3.
Jourdain de Saxe, Libellus, 64.
4.
Voir la Quatrième Prière eucharistique.
5.
Somme théologique IIa IIae, q. 186, a.
6, ad 2 um.
6.
L.C.O. 17, §I.
7.
Herbert, McCabe, o.p., God Matters, Londres,
1987.
8.
« Pursuing Communion in Government: Role of
the Community Chapter », Dominican Monastic
Search, vol. II, Automne-hiver 1992, p. 41.
9.
The Life of St. Dominic, Londres, 1924, p. 128.
10.
Somme théologique Ia IIae, q. 108, a.
4.
11.
L.C.O. 1, §III
12.
Acta canon. 24.
13.
Cité par Marie-Humbert Vicaire, o.p., « The
Order of St. Dominic in 1215 », dans Peter
B. Lobo, o.p. (éd.), The Genius of St. Dominic,
p. 75.
14.
L.C.O. 31, §I.
15.
Jourdain de Saxe, Libellus, 107. Voir L.C.O.
25.
16.
Bede Bailey, Aidan Bellenger, Simon Tugwell (éd.),
Letters of Bede Jarrett, Downside and Blackfriars
(Dominicain Sources in English, vol. 5), p. 180.
17.
Somme théologique Ia IIae, q. 108, a.
4.
18.
Constitutions primitives, Dist. I. c. xiii.
19.
I Ethicorum, 1.8, s.7.