L'Ordre des Prêcheurs
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Saint Dominique de Matisse
Donner sa vie pour la mission

fr. Timothy Radcliffe, o.p.

(Suite)

LA PAUVRETÉ: LA GÉNÉROSITÉ DU DIEU DE GRÂCE

     La pauvreté est le voeu pour lequel il est le plus difficile de trouver des mots qui sonnent juste, et ceci pour deux raisons. Les frères et les soeurs qui ont connu de plus près la pauvreté réelle sont souvent les plus réticents à en parler. Ils savent combien est purement rhétorique une bonne part de ce que nous disons sur la pauvreté et sur l'« option pour les pauvres ». Ils savent à quel point la vie des pauvres est terrible, souvent sans espérance, avec la violence journalière et oppressante, l'ennui, l'insécurité, la dépendance. Ceux d'entre nous qui ont vu, même de loin, à quoi ressemble la pauvreté, se méfient souvent des mots faciles. Pouvons-nous vraiment connaître nous-mêmes ce que veut dire cette dégradation, cette insécurité et cette désespérance?

     Une deuxième raison pour laquelle il est si difficile d'écrire sur la pauvreté c'est que ce que signifie « être pauvre », varie tellement d'une société à l'autre, dépend beaucoup de la nature des liens familiaux, du modèle économique, des dispositions sociales de l'État, etc. La pauvreté signifie quelque chose en Inde, avec sa longue tradition de la sainte mendicité, autre chose en Afrique où dans la plupart des cultures la richesse est considérée comme une bénédiction de Dieu, autre chose encore dans la société de consommation occidentale. Ce que signifie pour nous prononcer le voeu de pauvreté est encore plus déterminé culturellement que quand il s'agit de l'obéissance ou de la chasteté. La taille et la localisation de la communauté, les apostolats des frères, imposent différentes contraintes qui doivent nous éviter des jugements trop faciles quant à savoir à quel point les autres vivent bien ce voeu.

     Comme tous les voeux, c'est d'abord un moyen. La pauvreté nous offre la liberté d'aller partout prêcher. Vous ne pourrez pas être un prêcheur itinérant si vous devez transporter toutes vos affaires chaque fois que vous bougez. Dans la bulle Cum spiritus fervore de 1217, Honorius III écrivait que Dominique et ses frères,

« dans la ferveur de l'esprit qui les animait, se dépouillaient des fardeaux des riches de ce monde et, courant avec zèle pour propager l'évangile, avaient résolu d'exercer la charge de la prédication dans l'humble état de la pauvreté volontaire, s'exposant eux-mêmes à des souffrances et à des dangers innombrables pour le salut des autres. » (13)

     Nous ne sommes pas invités à abandonner seulement les richesses pour suivre le Christ, mais « frères et soeurs et mères et pères pour l'amour de moi ». Le renoncement qui nous donne la liberté implique une coupure radicale avec nos liens familiaux, c'est-à-dire une perte d'héritage. Les conséquences doivent en être envisagées avec grande délicatesse parce que la nature de ces liens familiaux a changé dans plusieurs sociétés. Aujourd'hui, nos familles connaissent souvent divorce et remariage et, dans certaines sociétés, nos frères et nos soeurs seront de plus en plus des enfants uniques. Nous avons de véritables obligations envers nos parents, mais comment les concilier avec le don radical de nous-mêmes que nous avons fait en donnant nos vies à la prédication de l'évangile par nos voeux dans l'Ordre? Paradoxalement, c'est souvent les membres d'une famille qui sont engagés par des voeux religieux qu'on estime « libres » pour aider au soin des parents âgés ou malades. Nous devrons y réfléchir avec beaucoup d'attention.

     Le voeu de pauvreté nous offre la liberté de nous donner sans réserve à la prédication de l'évangile, mais ce n'est pas seulement un moyen au sens étroit et utilitaire du terme. Comme les autres voeux, il est ordonné, comme l'écrivait Thomas, à la caritas, l'amour qui est la vie même de Dieu. Comment le vivre de sorte que nous puissions parler de Dieu avec autorité?

     Une façon de répondre serait d'examiner comment la pauvreté touche aux aspects fondamentaux de ce sacrement de l'amour qu'est l'Eucharistie. L'Eucharistie est le sacrement de l'unité que la pauvreté détruit; c'est le sacrement de la vulnérabilité, que le pauvre endure; c'est le temps du don, que notre société de consommation refuse. Nous demander comment nous pouvons et devons être pauvres, c'est nous demander comment nous devons vivre de façon eucharistique.

1. Invisibilité

     La nuit avant sa mort, Jésus réunit ses disciples autour de la table pour célébrer la nouvelle alliance. C'était la naissance d'une demeure à laquelle tous pourraient appartenir, puisqu'il assumait tout ce qui peut détruire la communauté humaine: la trahison, le rejet, la mort même. Le scandale de la pauvreté, c'est qu'elle déchire ce que le Christ avait uni. La pauvreté n'est pas seulement une condition économique, le manque de nourriture, de vêtement ou d'emploi. Elle brise la famille humaine. Elle nous rend étrangers de nos frères et de nos soeurs. Lazare, à la porte de la maison du riche, n'est pas seulement exclu du partage de sa nourriture, mais aussi de s'asseoir à sa table. L'abîme irréconciliable qui les sépare après la mort ne fait que révéler ce que la situation était durant leurs vies. Dans notre monde, aujourd'hui, le fossé entre les pays riches et les pays pauvres, et à l'intérieur de ces pays eux-mêmes, devient toujours plus grand. Même dans les pays riches de la Communauté européenne, il y a presque vingt millions de chômeurs. Le corps du Christ est désarticulé.

     La pauvreté volontaire dont nous faisons le voeu est valable non parce que, dans un certain sens, il serait bon d'être pauvre. La pauvreté est terrible. Elle n'a de sens que si elle permet de dépasser les frontières qui séparent les êtres humains les uns des autres, si elle est présence auprès de nos frères et soeurs séparés. Quelle autorité pourraient avoir nos paroles sur l'unité en Christ si nous n'osons prendre ce chemin? L'an dernier, j'ai vu combien nos soeurs peuvent en apprendre aux frères, par leur présence discrète auprès des pauvres dans de nombreuses régions du monde. Elles savent l'importance d'être simplement là, comme un signe du Royaume.

     L'Eucharistie est le fondement de la demeure humaine universelle. Une personne pauvre se sentirait-elle chez elle et bienvenue dans nos communautés? Y sentirait-elle sa dignité respectée? Ou bien se sentirait-elle intimidée et insignifiante? Nos bâtiments sont-ils attirants ou repoussent-ils? Une des façons pour les pauvres d'être exclus de la communauté humaine, c'est de devenir invisibles et inaudibles. Ils disparaissent, des desaparecidos, comme Lazare à la porte de l'homme riche. Quand on arrive à la gare centrale de Calcutta, les mendiants se ruent sur vous et vous imposent leurs difformités. Ils veulent être vus, être visibles. Sommes-nous prêts à affronter la peur de ce que nous pourrions voir, un frère ou une soeur?

2. Vulnérabilité

     À la dernière Cène, le Christ assume sa souffrance et sa mort. Il accepte l'ultime vulnérabilité de l'être humain, sa possibilité d'être blessé et mis à mort. Notre voeu de pauvreté nous invite certainement à assumer notre vulnérabilité humaine. Dans la bulle d'Honorius III, que j'ai citée plus haut, Dominique et les frères sont loués non seulement parce qu'ils sont pauvres mais parce qu'« ils s'exposent eux-mêmes à des souffrances et à des dangers innombrables pour le salut des autres ». En quel sens partageons-nous ne serait-ce que l'ombre de la vulnérabilité des pauvres?

     Aussi peu que nous mangions, il nous reste toujours une issue si nous ne pouvons plus le supporter. L'Ordre ne nous laissera pas mourir de faim. Cependant, j'ai rencontré des frères et des soeurs qui ont osé aller aussi loin qu'ils le pouvaient, par exemple dans un des plus violents barrios de Caracas. Ils supportent le danger et l'épuisement à vivre chaque jour dans un monde où la violence atteint tout. C'est une réelle vulnérabilité qui pourrait leur coûter la vie. Je pense à nos frères et soeurs en Haïti, dont l'appel courageux à la justice met les vies en danger. En Algérie et au Caire, nos frères ont choisi de rester, malgré tous les dangers, comme un signe de leur espérance dans la réconciliation entre chrétiens et musulmans. Au Guatemala, nos soeurs indigènes portent les vêtements de leur propre peuple, dont elles partagent ainsi quotidiennement l'humiliation. Si elles portaient l'habit habituel des soeurs, elles en seraient protégées. Nous ne sommes pas tous appelés à ce niveau d'exposition. Il y a des tâches différentes dans l'Ordre. Mais nous pouvons les soutenir, les écouter et apprendre d'eux. Le terreau de notre théologie, c'est leur expérience.

     Cet appel du Christ à la vulnérabilité doit nous interroger sur notre façon de vivre ensemble le voeu de pauvreté. Osons-nous au moins vivre la vulnérabilité que suppose la vie commune? Vivons-nous vraiment d'une bourse commune? Vivons-nous l'insécurité de donner à la communauté tout ce que nous recevons, en nous exposant au risque qu'ils pourraient ne pas nous donner tout ce dont nous pensons avoir besoin? Comment parler du Christ qui s'est remis entre nos mains, si nous ne le faisons pas? Nos communautés sont-elles divisées en classes financières? Y en a-t-il parmi nous qui ont accès à plus d'argent que les autres? Y a-t-il un réel partage des ressources entre les communautés d'une Province, ou entre Provinces?

3. Don

     Au coeur de nos vies, il y a la célébration de ce moment de totale vulnérabilité et de totale générosité, où Jésus prit le pain, le rompit et le donna à ses disciples en disant: « Prenez et mangez, ceci est mon corps, livré pour vous ». Au centre de l'évangile, il y a un moment de pur don. C'est là que la caritas, qui est la vie de Dieu, devient la plus tangible. C'est une générosité que notre société a du mal à saisir parce qu'elle est un marché où tout est à acheter et à vendre. Quel sens peut-elle trouver à un Dieu qui s'est écrié: « Venez à moi vous tous qui avez soif et je vous donnerai de la nourriture gratuitement »? Toutes les sociétés humaines ont des marchés, achètent, vendent et échangent des biens. La société occidentale est différente parce qu'elle est un marché. C'est le modèle fondamental qui domine et informe notre conception de la société, de la politique et même des personnes. Tout est à vendre. L'infinie fécondité de la nature, la terre, l'eau, sont devenues des marchandises. Même nous, les êtres humains, nous sommes sur « le marché de l'emploi ». Cette culture de la consommation menace d'envahir le monde entier, et elle prétend le faire au nom de la liberté tandis qu'elle nous enferme dans un monde où rien n'est libre. Même quand nous devenons conscients de la détresse du pauvre et cherchons à y répondre, très souvent la caritas est monétarisée en « charité », où le don d'argent se substitut au partage de la vie.

     Comment pouvons-nous être prêcheurs d'un Dieu de grâce et de générosité, qui nous donne sa vie, si nous demeurons prisonniers de cette culture qui envahit tout? Une des exigences les plus radicales du voeu de pauvreté est certainement que nous vivions dans une simplicité telle que nous voyions le monde différemment et que nous saisissions quelques traits du Dieu absolument gracieux. Les vies de nos communautés devraient être marquées par une simplicité qui nous aide à nous libérer des promesses illusoires de notre culture de consommation, et de « la domination des richesses » (14). Le monde change de figure depuis le siège arrière d'une Mercedes ou de la selle d'une bicyclette. Jourdain de Saxe disait que Dominique était un « véritable amant de la pauvreté », non pas peut-être parce que la pauvreté est aimable en elle-même mais parce qu'elle peut nous révéler nos désirs les plus profonds. J'ai souvent été impressionné par la joie et la spontanéité de nos frères et soeurs qui vivent dans la simplicité et la pauvreté.

     Dans quelques régions de l'Ordre, le langage même que nous utilisons pour parler de notre vie commune nous invite à être attentifs aux dangers d'absorber les valeurs du monde des affaires. Les frères et soeurs deviennent du « personnel », nous avons un « bureau de direction », le supérieur reçoit un rôle de « gestion » ou d'administration », et nous étudions les « techniques de gestion ». Quelqu'un pourrait-il imaginer Dominique comme le premier Président de la Société anonyme de l'Ordre des Prêcheurs? Combien de fois un Provincial décourage-t-il un frère de chercher de nouvelles façons créatives de prêcher et d'enseigner parce que la Province en pâtirait financièrement?

     Les bâtiments dans lesquels nous vivons sont des dons. Y vivons-nous et les traitons-nous avec gratitude? Avons-nous une attitude responsable face à ce qui nous est donné, à l'entretien de nos bâtiments, à ce que nous recevons? Avons-nous besoin des bâtiments que nous avons? Nos bâtiments pourraient-ils être mieux utilisés? Les économes ont souvent une tâche ingrate, bien qu'ils aient un rôle vital pour nous aider à porter la responsabilité que nous avons envers ceux qui ont été généreux à notre endroit.

LA CHASTETÉ: L'AMITIÉ DE DIEU

     Nous avons un besoin urgent dans l'Ordre de réfléchir ensemble au sens du voeu de chasteté. Il touche à des données centrales de notre humanité: notre sexualité, notre corporéité, notre besoin d'exprimer et de recevoir de l'affection, et pourtant, fréquemment, nous avons peur d'en parler. C'est si souvent un lieu de lutte solitaire, dans la peur du jugement ou de l'incompréhension. Il pourrait être utile de préparer une autre lettre sur ce point dans l'avenir.

     Bien sûr, ce voeu, comme les autres, est un moyen. Il nous donne la liberté pour prêcher, la mobilité pour répondre aux besoins de l'Ordre. Mais, à propos de ce voeu, il est peut-être particulièrement important qu'il ne soit pas seulement ressenti comme une nécessité pénible. Si nous ne parvenons pas à apprendre, après peut-être beaucoup de temps et de souffrances, à l'assumer positivement, il peut empoisonner nos vies. Il nous est possible de l'assumer parce que, comme tous les voeux, la chasteté est ordonnée à la caritas, à cet amour qui est la vie même de Dieu. C'est une façon particulière d'aimer. Si elle ne l'est pas, alors elle nous conduira à la frustration et à la stérilité.

     Le premier péché contre la chasteté, c'est le manque d'amour. On disait de Dominique que « comme il aimait tout le monde, tout le monde l'aimait » (15). Ce qui est en jeu ici, encore une fois, c'est l'autorité de notre prédication. Comment pouvons-nous parler du Dieu d'amour si ce n'est pas un mystère que nous vivons? Si oui, alors il réclamera de nous mort et résurrection. La tentation est de prendre la fuite. Une voie habituelle d'évitement, c'est l'activisme, se perdre dans un travail trépidant, un bon travail, important même, pour fuir la solitude. Nous pouvons être tentés de fuir la réalité même de notre sexualité, de notre corporéité. Or l'Ordre est né justement dans le combat contre un tel dualisme. Dominique était celui qui prêchait contre la division du corps et de l'âme, de l'esprit et de la matière. Cela demeure une tentation actuelle. Pour une grande part, notre culture moderne est profondément dualiste. La pornographie, qui semble se délecter de la sexualité, en est en réalité une fuite, un refus de cette vulnérabilité que demande la relation humaine. Le voyeur garde ses distances, invulnérable et sous contrôle, par peur.

     C'est notre corporéité qui est bénie et sanctifiée dans l'Incarnation. Si nous devons être prêcheurs d'une Parole faite chair, alors nous ne pouvons renier ou oublier ce que nous sommes. Nous soucions-nous des corps de nos frères, en nous assurant qu'ils ont assez de nourriture, les soignons-nous quand ils sont malades, leur donnons-nous de la tendresse quand ils sont vieux? Quand Bede Jarrett encourageait un jeune Bénédictin qui endurait les premières souffrances de l'amitié, il écrivait:

« Je suis heureux parce que je pense que votre tentation a été celle du puritanisme, d'une étroitesse, d'une certaine inhumanité. Vous tendiez presque à un refus de la sanctification de la matière. Vous étiez amoureux du Seigneur, mais pas vraiment de l'Incarnation. En fait, vous aviez peur. » (16)

     Le fondement de notre chasteté ne peut jamais être la peur, la peur de notre sexualité, la peur de notre corporéité, la peur des personnes de l'autre sexe. La peur n'est jamais un bon fondement pour la vie religieuse. Car le Dieu qui s'est approché de nous a osé devenir chair et sang, même si cela le conduisait à la crucifixion. Finalement, ce voeu réclame de nous que nous passions par là où Dieu est passé d'abord. Notre Dieu s'est fait homme, il nous invite à en faire autant.

     Saint Thomas d'Aquin affirme, ce qui peut surprendre, que notre relation à Dieu est une relation d'amitié, amicitia. La bonne nouvelle que nous prêchons, c'est que nous avons part au mystère infini de l'amitié du Père et du Fils qui est l'Esprit. De fait, Thomas explique que les « conseils évangéliques » sont les conseils offerts par le Christ dans l'amitié (17). Une façon de vivre cette amitié c'est notre voeu de chasteté. Pour mieux voir ce qu'il réclame de nous, réfléchissons un instant à deux aspects de cet amour trinitaire: c'est un amour absolument généreux et non possessif et c'est un amour entre égaux.

1. Un amour non possessif

     C'est cet amour absolument généreux et non possessif par lequel le Père donne à son Fils tout ce qu'il est, y compris sa divinité. Ce n'est pas un sentiment ou une émotion, mais c'est l'amour qui fonde l'être du Fils. Tout amour humain, des gens mariés ou des religieux, doit chercher à vivre ce mystère et à participer de sa générosité non possessive.

     Nous devons être complètement sans ambiguïté sur ce que cet amour exige de nous qui avons fait voeu de chasteté. Cela ne signifie pas seulement que nous ne nous marions pas, mais aussi que nous nous abstenons de toute activité sexuelle. Cela réclame de nous une renonciation claire et réelle, un ascétisme. Si nous prétendons faire autrement et acceptons volontairement des compromis, nous entrons alors dans une voie qui peut devenir finalement impossible à tenir et nous rendre, nous comme d'autres, terriblement malheureux.

     La première chose à laquelle nous sommes appelés, c'est de croire que le voeu de chasteté peut vraiment être une façon d'aimer; quand bien même nous aurions à passer par des moments de frustration et de désolation, c'est un chemin qui peut faire de nous des êtres riches en affection et pleinement humains. Les aînés de notre communauté sont souvent signes d'espérance pour nous. Nous côtoyons des hommes et des femmes qui sont passés par les épreuves de la chasteté et ont atteint la liberté de ceux qui peuvent aimer en liberté. Ils peuvent être pour nous des signes que rien n'est impossible avec Dieu.

     Entrer dans cet amour libre et non possessif prendra du temps. Nous pourrons rencontrer des échecs et des découragements en chemin. Maintenant que plusieurs personnes entrent dans l'Ordre à un âge plus avancé, ayant déjà eu des expériences sexuelles, nous ne devons pas imaginer la chasteté comme une innocence qu'on peut perdre mais comme une intégrité du coeur dans laquelle on peut grandir. Même les moments d'échec peuvent, avec la grâce de Dieu, dessiner la route sur laquelle nous devenons plus mûrs, car « nous savons qu'en toute chose Dieu oeuvre pour le bien de ceux qui l'aiment » (Rm 8,28).

     Nos communautés doivent être des lieux où nous devons nous donner les uns aux autres le courage quand le coeur hésite, le pardon quand l'un tombe et la vérité quand l'autre est tenté de se mentir à lui-même. Nous devons croire dans la bonté de nos frères ou de nos soeurs quand ils cessent eux-mêmes d'y croire. Rien n'est plus venimeux que le mépris de soi-même. Comme l'écrivait Damian Byrne dans sa lettre sur La vie commune:

« Alors que le sanctuaire le plus profond de nos coeurs est voué à Dieu, nous avons d'autres besoins. Il nous a faits tels qu'un large domaine de notre vie est accessible aux autres et est requis par les autres. Chacun de nous a besoin d'expérimenter l'attention véritable des autres membres de la communauté, leur affection, leur estime et leur amitié… Vivre ensemble, cela signifie rompre le pain de nos esprits et de nos coeurs les uns avec les autres. Si des religieux ne trouvent pas cela dans leurs communautés, alors ils iront le chercher ailleurs. »

     Parfois, le passage à une véritable liberté et intégrité du coeur réclamera de nous que nous passions par la vallée de la mort, qu'apparemment nous ne nous trouvions affrontés qu'à la stérilité et à la frustration. Ce passage est-il vraiment possible sans la prière? Il y a d'abord la prière que nous partageons avec la communauté, la prière quotidienne, fondamentale pour nos vies. Mais il y a aussi la prière silencieuse et privée, qui nous place face à face avec Dieu, dans des instants d'une vérité inévitable et d'un pardon bouleversant. C'est là qu'on peut apprendre l'espérance. Dominique lui-même, quand il marchait, invitait parfois les frères à aller de l'avant pour qu'il puisse être seul pour prier et, dans une version primitive des Constitutions, Dominique disait que le maître des novices devait apprendre à ses novices à prier en silence (18). Nos moniales ont beaucoup à apprendre aux frères sur la valeur de la prière en silence.

2. L'amour qui fait des égaux

     Enfin, l'amour qui est au coeur de Dieu est absolument fécond. Il engendre, il crée tout ce qui existe. Ce pour quoi nous luttons dans l'exercice de la chasteté, ce n'est pas seulement le besoin d'affection mais le désir d'engendrer, d'enfanter. Notre attention les uns pour les autres doit certainement comporter un souci pour la créativité que chacun de nous possède, et que nos vies de Dominicains doivent libérer pour l'évangile. Ce peut être la créativité d'un frère ou d'une soeur conduisant une communauté à devenir paroisse, le travail intellectuel d'un théologien, ou bien les pré-novices au Salvador faisant spontanément du théâtre. Notre chasteté ne doit jamais être stérile.

     L'amour qui est Dieu est assez fécond pour créer une égalité. La Trinité est sans domination ni manipulation. Elle n'est ni paternaliste ni condescendante. C'est l'amour que notre voeu de chasteté nous invite à vivre et à prêcher. Comme l'écrivait Thomas, l'amitié trouve ou crée l'égalité (19). La fraternité de notre tradition dominicaine, la forme démocratique de notre gouvernement que nous apprécions, n'expriment pas seulement une façon d'organiser nos vies et de prendre des décisions, mais elles expriment quelque chose du mystère de la vie de Dieu. Que les frères soient connus en tant qu'Ordo fratrum praedicatorum donne corps à ce que nous prêchons, au mystère de cet amour de parfaite égalité qu'est la Trinité.

     Ceci doit caractériser toutes nos relations. La Famille dominicaine, dans sa reconnaissance réciproque de la dignité de chacun et l'égalité de tous les membres de la Famille, appartient à notre façon de bien vivre ce voeu. Les relations entre les soeurs et les frères, les religieux et les laïcs, doivent aussi être une « sainte prédication ». Même notre recherche d'un monde plus juste, où la dignité de chaque être humain sera respectée, n'est pas un simple impératif moral mais exprime le mystère de l'amour qui est la vie de la Trinité que nous sommes appelés à incarner.

CONCLUSION

     Quand Dominique passait par les villages où sa vie était menacée par les Albigeois, il avait l'habitude de chanter à voix haute pour que chacun sache qu'il était là. Les voeux n'ont de valeur que s'ils nous libèrent pour la mission de l'Ordre avec quelque chose du courage et de la joie de Dominique. Ils ne doivent pas constituer un lourd fardeau qui nous écrase, mais nous donner une liberté pour marcher légèrement tandis que nous allons vers des lieux nouveaux, pour faire du nouveau. Ce que j'ai écrit dans cette lettre ne donne qu'une expression très inadéquate de ce que cela pourrait être. J'espère qu'ensemble nous pourrons construire une vision partagée de notre vie de Dominicains, donnant leur vie pour la mission, qui puisse nous rendre forts sur la route et libres pour chanter.

 Votre frère en saint Dominique,

Frère Timothy Radcliffe, o.p.
Maître de l'Ordre

Pâques 1994 Fin d'article

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Notes

1. Avila, 22.

2. Par exemple: Somme théologique IIa IIae, q. 184, a. 3.

3. Jourdain de Saxe, Libellus, 64.

4. Voir la Quatrième Prière eucharistique.

5. Somme théologique IIa IIae, q. 186, a. 6, ad 2 um.

6. L.C.O. 17, §I.

7. Herbert, McCabe, o.p., God Matters, Londres, 1987.

8. « Pursuing Communion in Government: Role of the Community Chapter », Dominican Monastic Search, vol. II, Automne-hiver 1992, p. 41.

9. The Life of St. Dominic, Londres, 1924, p. 128.

10. Somme théologique Ia IIae, q. 108, a. 4.

11. L.C.O. 1, §III

12. Acta canon. 24.

13. Cité par Marie-Humbert Vicaire, o.p., « The Order of St. Dominic in 1215 », dans Peter B. Lobo, o.p. (éd.), The Genius of St. Dominic, p. 75.

14. L.C.O. 31, §I.

15. Jourdain de Saxe, Libellus, 107. Voir L.C.O. 25.

16. Bede Bailey, Aidan Bellenger, Simon Tugwell (éd.), Letters of Bede Jarrett, Downside and Blackfriars (Dominicain Sources in English, vol. 5), p. 180.

17. Somme théologique Ia IIae, q. 108, a. 4.

18. Constitutions primitives, Dist. I. c. xiii.

19. I Ethicorum, 1.8, s.7.

 

 


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