L'Ordre des Prêcheurs
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Saint Dominique de Matisse
Lettre à nos frères et soeurs en formation initiale
En la fête du Bienheureux Jourdain de Saxe, 1999

fr. Timothy Radcliffe, o.p.

Timothy Radcliffe, o.p. hers frères et soeurs en saint Dominique,

     Vous êtes un don de Dieu à notre Ordre, et nous honorons notre créateur en accueillant ses dons. C'est ce que nous devons faire en vous donnant la meilleure formation possible. L'avenir de l'Ordre en dépend, voilà pourquoi tous les chapitres généraux de l'Ordre passent tant de temps à discuter de formation. Ces dernières années, l'Ordre a produit d'excellents documents sur la formation, aussi, plutôt que d'écrire une longue lettre sur la formation en répétant tout ce qui a été dit, j'ai jugé préférable de réunir ces documents afin que vos formateurs et vous-mêmes puissiez aisément les étudier. Mais je souhaite partager quelques mots, qui s'adressent directement à vous, mes frères et soeurs qui commencez votre vie dominicaine, tout en sachant que certains de vos formateurs liront peut-être par-dessus votre épaule. Je parlerai de la formation des frères, car c'est ce que je connais le mieux. J'espère être aussi pertinent pour l'expérience de nos soeurs.

     L'un de mes grands plaisirs durant mes visites dans l'Ordre est de vous rencontrer. Je suis souvent ému par votre enthousiasme pour l'Ordre, votre désir d'étudier et de prêcher, votre vraie joie dominicaine. Mais la formation comportera aussi des moments de souffrance, d'égarement, de découragement, et une perte du sens. Vous vous demanderez parfois pourquoi vous êtes là, et si vous devez y rester. De tels moments sont une part nécessaire et douloureuse de la formation, du devenir dominicain. S'ils n'avaient pas lieu, c'est que votre formation ne vous toucherait pas profondément.

     La formation, dans notre tradition, n'est pas le modelage d'un sujet passif, dans le but de fournir un produit standard : « un dominicain ». C'est notre manière de vous accompagner, tandis que vous répondez librement au triple appel reçu : du Seigneur ressuscité qui vous invite à le suivre, des frères et des soeurs qui vous invitent à devenir l'un d'entre eux, des impératifs de la mission. Si vous répondez pleinement et généreusement à ces exigences, vous en serez changés. Cela vous demandera une confiance absolue dans le Seigneur qui donne la résurrection. Ce sera à la fois douloureux et libératoire, passionnant et terrifiant. Cela fera de vous la personne que Dieu vous appelle à être. Ce processus se poursuivra tout au long de votre vie dominicaine. Les années de formation initiale en sont juste le commencement. Je vous écris cette lettre en offrande d'encouragement pour la route. Ne laissez pas tomber quand c'est dur!

     Pour explorer ce thème, je prendrai le texte de la rencontre de Marie-Madeleine, sainte patronne de l'Ordre, avec Jésus au jardin (Jean 20, 11-18).

« QUI CHERCHES-TU ? »

     Lorsque Jésus rencontre Marie-Madeleine, il lui demande « Qui cherches-tu ? » Notre vie dans l'Ordre commence par une question semblable, quand nous gisons étendus sur le sol : « Que cherches-tu? » C'est la question que Jésus pose aux disciples au début de l'Évangile.

     Vous êtes venus à l'Ordre le coeur assoiffé, mais de quoi? Est-ce parce que vous avez découvert l'Évangile récemment et souhaitez le partager avec tous? Est-ce parce que vous avez rencontré un dominicain, l'avez admiré et voulez l'imiter? Est-ce pour fuir le monde et toutes ses complications, la souffrance de créer des relations humaines? Est-ce parce que vous avez toujours voulu devenir prêtre, tout en sentant le besoin d'une communauté? Est-ce parce que vous vous interrogez sur le sens de votre vie et souhaitez le découvrir avec nous? Qui cherchez-vous? Que cherchez-vous? Nous ne pouvons pas répondre à cette question à votre place, mais nous pouvons être auprès de vous au moment où vous l'affrontez, et vous aider à trouver une réponse honnête.

     Au cours de notre vie dominicaine, nous pouvons répondre différemment à cette question selon les moments. Les raisons qui nous amènent à l'Ordre ne sont pas forcément celles qui nous y font demeurer. Quand j'ai rejoint l'Ordre, j'étais surtout poussé par la soif de comprendre ma foi. La devise de l'Ordre, « Veritas », m'attirait. Je doutais d'avoir jamais le courage de prêcher en chaire. Plus tard, je suis resté parce que ce désir s'était emparé de moi. Nous ne voyons pas toujours bien clairement pourquoi nous sommes encore là, ni à quoi nous aspirons. Ce qui nous fait tenir n'est parfois guère qu'un vague sentiment : c'est là que nous sommes appelé. Pour la plupart, nous restons en fin de compte parce que, comme Marie-Madeleine au jardin, nous cherchons le Seigneur. Une vocation c'est l'histoire d'un désir, d'une soif. Nous restons parce que nous sommes accrochés à l'amour, et non à la promesse d'un accomplissement personnel ou d'une carrière. Eckhart dit : « Car l'amour ressemble à l'hameçon du pêcheur. Le pêcheur ne peut attraper le poisson tant qu'il ne s'est pas accroché à l'hameçon Celui qui pend à cet hameçon est pris si vite que bras et jambes, bouche, yeux, coeur, et tout ce qui est à cette personne n'appartient qu'à Dieu. Ne cherchez que cet hameçon, afin d'être bienheureusement pris, car plus vous êtes pris, plus vous êtes libres » (1).

     Peut-être découvrirez-vous que vous êtes bien à la recherche du Seigneur ressuscité, mais appelé à le trouver dans une autre forme de vie, par exemple en disciple marié. Peut-être Dieu vous a-t-il appelé dans l'Ordre le temps de vous préparer à être prêcheur d'une autre manière.

     La joie de cette rencontre de Pâques est au coeur de notre vie dominicaine. C'est un bonheur que nous partageons par notre prédication. Mais nous ne développons ce bonheur qu'en traversant des moments de perte. Celui que Marie-Madeleine aimait a disparu. « Seigneur, si c'est toi qui l'as emporté, dis-moi où tu l'as mis, et je l'enlèverai ». Elle pleure la perte de l'aimé. L'entrée dans l'Ordre est parfois marquée par la même expérience de désolation. On est entré plein d'enthousiasme. On allait se donner à Dieu, prier des heures durant en extase. Mais Dieu semble s'être éclipsé. Prier devient la fastidieuse répétition de longs psaumes, jamais au bon moment, avec des frères qui chantent mal. On peut même penser que c'est la faute des frères, avec leur manque de dévotion, si Dieu a disparu. Et pourquoi ne se présentent-ils même pas à l'office? Leur enseignement semble miner la foi qui m'avait conduit ici. La Parole de Dieu est disséquée dans leurs conférences, et on nous dit qu'elle n'est pas littéralement vraie. Où ont-ils enterré mon Seigneur?

« Jésus lui dit : 'Marie !' Se retournant, elle lui dit en hébreu : 'Rabbouni !' -ce qui veut dire : 'Maître' ».

     Il nous faut perdre le Christ pour pouvoir le retrouver, incroyablement vivant et étonnamment proche. Nous devons le laisser partir, nous désoler, pleurer son absence, pour pouvoir découvrir Dieu plus proche de nous que nous n'aurions su l'imaginer. Si nous ne passons pas par là, nous resterons coincés dans une relation à Dieu puérile et infantile. Être désorienté, devenir comme Marie au jardin, ne sachant ce qui se passe, participe à notre formation. Sans quoi nous ne serons jamais surpris par une nouvelle intimité avec le Seigneur ressuscité. Et c'est ce qui doit se produire, et se reproduire, à mesure que le pêcheur nous remonte. Le Seigneur perdu apparaît à Marie-Madeleine et lui parle, puis lui demande de le laisser partir à nouveau : « Ne me touche pas ».

     Lorsqu'il semble qu'on a enlevé le corps du Seigneur, n'abandonnez pas, ne partez pas. Quand Jésus eut disparu, Pierre, en homme typique, retourna au travail. Ce peut être une tentation, d'aller reprendre notre ancienne vie. Marie n'a pas laissé tomber, mais a continué de chercher, ne fût-ce qu'un corps sans vie. Si nous tenons bon, comme elle, nous serons surpris. Je me souviens d'une longue période de désolation, durant les années de profession simple. Je ne doutais pas de l'existence de Dieu, mais Dieu paraissait insoutenablement loin, et sans grand-chose à voir avec moi. C'est des années plus tard, après la profession solennelle, dans le jardin de Gethsémani, à Jérusalem, un été, que le vide s'est comblé. Il se peut que je doive à nouveau supporter cette absence un jour, et peut-être serez-vous, mes frères et soeurs, ceux qui m'aideront à tenir et continuer jusqu'à la surprise de la rencontre suivante.

     Jésus ne lui dit qu'un mot, son nom : « Marie ! ». Dieu nous appelle toujours par notre nom. « Samuel ! », appela Dieu, trois fois dans la nuit. Qui nous sommes, notre identité la plus profonde, nous le découvrons en répondant à l'appel de notre nom. « Le Seigneur m'a appelé dès le sein maternel, dès les entrailles de ma mère il a prononcé mon nom » (Is 49, 1). Aussi notre vocation dominicaine n'est-elle pas une histoire d'emploi à trouver, ni même de service utile à l'Église et à la société. C'est mon « oui » à Dieu qui m'appelle, « oui » aux frères avec qui je vis, et « oui » à la mission où l'on m'envoie. Je suis appelé à la vie, comme celui qui fut appelé à sortir de la tombe par une voix qui lançait : « Lazare, viens dehors ! ».

     Ainsi, on peut dire que l'objectif fondamental de la formation est de nous aider à devenir des chrétiens, à dire « oui » au Christ. Sinon, ce n'est qu'un passe-temps. Mais cela signifie-t-il que devenir dominicain soit sans importance, un simple détail secondaire? Non, parce que c'est la voie de Dominique pour suivre le Christ. Le premier nom du christianisme fut peut-être « la Voie » (Actes 9, 2). Quand Dominique partit sur les routes dans le sud de la France, il découvrit une voie vers le Royaume. L'Ordre nous offre pour voie un mode de vie, avec sa prière commune, sa forme de gouvernement, sa manière de faire de la théologie et d'être un frère. En faisant profession, nous gageons que cet étrange mode de vie peut nous conduire vers le Royaume.

     Aussi n'attendrai-je pas d'être un bon chrétien pour devenir prêcheur. Partager la Parole de Dieu participe à ma recherche du Seigneur dans le jardin. Quand je m'évertue à trouver une parole à prêcher, je suis alors comme Marie-Madeleine, je supplie le jardinier de me dire où l'on a mis le corps de mon Seigneur. Si je puis partager ma lutte avec la parole, je puis aussi partager ce moment de révélation où le Seigneur dit mon nom. Il faut oser se pencher vers l'intérieur du tombeau, et voir l'absence du corps, pour pouvoir partager aussi la rencontre qui viendra. Être prêcheur, c'est partager tous les moments de ce drame au jardin de Pâques : désolation, interrogation, révélation. Mais si je parle en personne qui sait tout, impénétrable au doute, pour impressionnés qu'ils soient par ma connaissance, les gens trouveront peut-être qu'elle a bien peu à voir avec eux.

« VA TROUVER MES FRÈRES »

     Jésus appelle Marie-Madeleine par son nom, et l'envoie trouver ses frères. Nous répondons à l'appel de Dieu en devenant l'un des frères.

     Devenir frère est bien plus que rejoindre une communauté et revêtir un habit. Cela suppose une profonde transformation de l'être. Être frères de sang, c'est bien autre chose que d'avoir les mêmes parents ; cela signifie des relations qui ont lentement fait de nous ce que nous sommes. De manière analogue, devenir l'un des frères de Dominique exige une transformation patiente et parfois douloureuse. Il y aura des moments, longs peut-être, de mort et de résurrection.

     S'il est vrai que la plupart des frères dominicains sont prêtres, et que nous appartenons à un « institut clérical », l'ordination ne nous rend pas moins frères pour autant. Au cours de mes années de formation, j'ai appris à aimer être l'un des frères. Je n'en désirais pas plus. J'ai accepté l'ordination parce que mes frères me la demandaient, et pour le bien de la mission. J'ai fini par valoriser le sacerdoce pour l'expression sacramentelle que la communion et la miséricorde, qui sont au coeur de notre vie fraternelle, y trouvent pour l'Église universelle. Mais je suis resté aussi frère qu'avant. Il n'y a pas de titre plus élevé dans l'Ordre. C'est l'une des raisons pour lesquelles je crois tant à l'importance, pour l'avenir de l'Ordre, de promouvoir la vocation de frère coopérateur -terme que je n'ai jamais aimé. Ces derniers nous rappellent qui nous sommes, les frères de Dominique. Il ne saurait y avoir de frère de seconde classe dans l'Ordre.

     Je me rappelle la visite, quand j'étais étudiant, d'un prêtre d'une autre province à notre communauté d'Oxford. À son arrivée, un dominicain était en train de balayer l'entrée. Le visiteur lui demanda « Vous êtes un frère ? ». « Oui », répondit ce dernier. « Mon frère, s'il te plaît, va me chercher une tasse de café ». Après son café, il demanda au frère de porter ses bagages à sa chambre. Et enfin, le visiteur dit : « Maintenant mon frère, je voudrais voir le Père prieur ». Et l'autre de répondre : « Je suis le prieur ».

Être frère : différentes visions

     Être frère, c'est découvrir votre appartenance à notre groupe. C'est se sentir chez soi avec les frères. Mais nous, dominicains, pouvons avoir bien des conceptions différentes de ce que signifie être frère.

     L'un des chocs possibles au moment d'entrer au noviciat est la découverte que mes collègues novices sont venus avec des visions de la vie dominicaine fort différentes de la mienne. À mon arrivée, j'étais très fortement attiré non seulement par la recherche de la Veritas, mais aussi par la pauvreté dominicaine. Je m'imaginais mendiant mon pain par les rues. Je me suis vite aperçu que la plupart de mes collègues novices jugeaient cela d'un romantisme ridicule. Certains d'entre vous sont poussés par un amour de l'étude ; d'autres par un désir de lutter pour un monde plus juste. L'un se scandalisera de voir d'autres novices déballer d'énormes quantités de livres ou un lecteur de CD. Certains veulent porter l'habit vingt-quatre heures sur vingt-quatre, d'autres l'ôtent dès que possible. On piétine facilement les rêves des autres.

     Il y a souvent de telles tensions entre générations de frères. Parmi les jeunes qui arrivent dans l'Ordre aujourd'hui, certains accordent beaucoup de valeur à la tradition et aux signes visibles de l'identité dominicaine : l'étude de saint Thomas, les chants ou les antiennes traditionnels, le port de l'habit, la célébration de nos saints. Les frères d'une génération précédente s'étonnent souvent de ce désir d'identité dominicaine claire et explicite. Pour eux, l'aventure a justement consisté à quitter les formes anciennes qui semblaient s'élever entre nous et la prédication de l'Évangile. Il fallait se lancer sur les routes, là où se trouvaient les gens, regarder avec leurs yeux, être anonymes pour être proches. De temps en temps, cela provoque une certaine incompréhension, voire une suspicion réciproque. Les provinces aujourd'hui florissantes sont généralement celles qui ont réussi à dépasser ce genre de conflits idéologiques. Comment construire une fraternité plus profonde que ces différences ?

     Tout d'abord, en apprenant à reconnaître en chacun le même élan évangélique profond. Avec ou sans l'habit, nous prêchons le même Seigneur ressuscité. Je me suis toujours senti chez moi avec les frères : que je sois assis avec quelques uns au bord d'une rivière d'Amazonie, en bras de chemise, à réciter les psaumes, ou que je célèbre à Toulouse une liturgie polyphonique très travaillée. Au-delà des exigences objectives de nos voeux et Constitutions, on reconnaît certains airs de famille : une qualité de joie ; un sens de l'égalité de tous les frères ; une passion pour la théologie, même si les tendances sont assez contradictoires ; une confiance dans notre tradition démocratique ; une absence de prétention. Tout cela évoque un mode de vie que nous partageons, si grandes que soient les différences superficielles.

     Ensuite, nos différentes visions de la vie dominicaine peuvent être formées par différents moments de l'histoire de l'Église et de l'Ordre. Un grand nombre de ceux qui, comme moi, sont devenus dominicains à l'époque du Concile Vatican II ont grandi dans un catholicisme confiant, sûr de son identité. Notre aventure consistait à atteindre ceux qui étaient loin du Christ, en renversant les barrières. Ce qui anime les frères et les soeurs de cette génération est parfois le désir d'être proche du Christ invisible présent dans chaque usine, chaque barrio, chaque université. On supprimait l'identité visible pour le bien de la prédication. Nos prêtres-ouvriers, par exemple, étaient un signe de ce Dieu proche même de ceux qui semblent avoir oublié son nom.

     Beaucoup de ceux qui viennent à l'Ordre aujourd'hui, en particulier en Occident, ont suivi un parcours différent, grandissant loin du christianisme. Peut-être voulez-vous maintenant célébrer et affirmer la foi que vous avez embrassée et vous êtes mis à aimer. Vous souhaitez être vus comme dominicains, car cela aussi participe de la prédication. Le même élan évangélique peut conduire certains frères à porter l'habit et d'autres à l'ôter.

     Cette tension est en fin de compte féconde et nécessaire à la vitalité de l'Ordre. Accepter les jeunes dans notre Ordre nous met à l'épreuve. Tout comme la naissance d'un enfant change la vie de toute la famille, ainsi chaque génération de jeunes qui vient à nous modifie la communauté fraternelle. Vous arrivez avec vos questions, pour lesquelles nous n'avons pas toujours de réponse, avec vos idéaux, qui révèlent parfois nos insuffisances, avec vos rêves, que nous ne partageons pas forcément. Vous arrivez avec vos amis et vos familles, votre culture et votre tribu. Vous venez nous déranger, et c'est pourquoi nous avons besoin de vous. Vous arrivez en général avec des exigences qui sont en fait essentielles à notre vie dominicaine, mais que nous avons parfois oubliées ou dépréciées : une prière commune plus profonde, plus belle; une fraternité plus intime, dans laquelle nous nous soucions davantage les uns des autres ; le courage de quitter nos anciens engagements et de nous remettre en route. Souvent, l'Ordre se renouvelle parce que les jeunes arrivent et insistent pour tenter de construire la vie dominicaine telles qu'ils l'ont lue décrite dans les livres ! Continuez à insister !

     Pour nous qui sommes venus plus tôt, il est facile de vous dire, irrités : « C'est vous qui nous rejoignez ; ce n'est pas nous qui vous rejoignons ». De fait, ce n'est vrai qu'à demi. Car en entrant dans l'Ordre, nous nous sommes remis entre les mains des frères qui étaient encore à venir. Nous avons promis obéissance à ceux qui n'étaient pas encore nés. Il est vrai que nous n'avons pas à réinventer l'Ordre à chaque génération, mais le génie de Dominique fut entre autres de fonder un Ordre dont l'adaptation et la flexibilité sont des parties intégrantes. Nous devons être renouvelés par ceux qu'a gagnés l'enthousiasme de la vision de Dominique. Nous ne devons pas vous recruter pour mener nos vieilles batailles. Il nous faut résister à la tentation de vous ranger dans les catégories de notre jeunesse, et de vous étiqueter « conservateurs » ou « progressistes », de même vous devez vous abstenir de nous considérer comme de vieux débris des années soixante-dix à écarter.

     Vous aussi serez mis à l'épreuve par ceux qui sont venus avant vous, du moins je l'espère. Accepter qu'il y ait différentes manières d'être dominicain ne veut pas dire que chacun peut simplement inventer sa propre interprétation. Je ne peux pas, par exemple, décider qu'avoir une maîtresse et une voiture de course est, selon moi, compatible avec les voeux. Notre mode de vie comporte certaines exigences inévitables et objectives, qui doivent au bout du compte m'inviter à subir une profonde transformation de mon être. Si je m'y soustrais, je ne deviendrai jamais l'un des frères.

     Surtout, des conceptions différentes de ce qu'est un dominicain ne devraient jamais réellement nous diviser parce que l'unité de l'Ordre ne réside pas dans une orientation idéologique commune, ni même dans une seule spiritualité. Si tel avait été le cas, nous nous serions scindés voilà bien longtemps. Ce qui nous unit, c'est un mode de vie qui permet une grande diversité et flexibilité, c'est une mission commune, et une forme de gouvernement qui donne voix à chaque personne. Le lion dominicain et l'agneau dominicain peuvent très bien vivre ensemble et jouir mutuellement de leur compagnie.

     Au début de la vie de l'Ordre, on écrivit « La vie des frères » pour rappeler le souvenir de la première génération de nos frères. Nous sommes liés en une communauté par les histoires du passé autant que par les rêves de l'avenir. Les signes visibles de l'identité dominicaine ont leur valeur et disent quelque chose d'important sur qui nous sommes, mais ils ne doivent pas devenir les étendards de partis différents. Les dominicains dont nous chérissons fort justement la mémoire étaient souvent tellement pris dans la passion de prêcher qu'ils n'avaient guère le temps de réfléchir à leur identité de dominicains. Comme l'a écrit Simon Tugwell, « tout au long de l'histoire, c'est quand l'Ordre était le plus fidèle à lui-même qu'il se préoccupait le moins d'être dominicain » (2).

     La formation doit bien nous donner un fort sens de l'identité dominicaine, et nous enseigner notre histoire et nos traditions. Non pas pour contempler la gloire de l'Ordre, et combien nous sommes importants, ou combien nous le fûmes, mais pour que nous puissions prendre la route, et marcher ensemble à la suite du Christ pauvre et itinérant. Un fort sens de notre identité libère du souci de penser sans cesse à nous, sans quoi nous serons trop occupés de nous-mêmes pour entendre la voix qui nous demande : « Qui cherches-tu ? ».

     Aussi la fraternité se fonde-t-elle sur davantage qu'une unique vision. Elle se construit patiemment, en apprenant à s'écouter les uns les autres, à être forts et fragiles, en apprenant la fidélité réciproque et l'amour des frères.

Parler et écouter

     Nous reconnaissons que nous sommes chez nous à ce que nous pouvons parler aisément entre nous, confiants que nos frères essaieront au moins de nous comprendre. Telle est probablement notre attente lorsque nous entrons dans l'Ordre. Jésus dit à Marie-Madeleine : « Va trouver mes frères et dis-leur : je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu ». Elle est chargée de partager sa foi dans le Seigneur ressuscité, même si ses frères pensent qu'elle se leurre. Ainsi construisons-nous un foyer commun dans l'Ordre en osant partager ce qui nous a conduit ici. Ce sera dur, quelquefois. Nous sommes probablement arrivé croyant trouver des gens avec la même vision des choses, les mêmes rêves et les mêmes manières de penser. Mais nous découvrons que les autres sont venus à l'Ordre par des chemins si différents que nous ne pouvons nous reconnaître dans ce qu'ils disent. Nous hésiterons peut-être à exposer ce qu'il y a de plus précieux, notre foi fragile, à la critique et à l'examen. Partager notre foi exige une grande vulnérabilité. C'est parfois plus facile quand on ne doit pas vivre ensemble.

     L'un des principaux défis pour les formateurs, est de vous donner suffisamment confiance pour que vous osiez parler librement. Martin Buber écrivait que « Ce qui est décisif, c'est si les jeunes sont prêts à parler. Si quelqu'un les traite avec confiance, leur montre qu'il croit en eux, ils lui parleront. La première nécessité est pour l'enseignant d'éveiller chez ses élèves ce bien précieux entre tous -une confiance authentique » (3). Il est tout aussi important que vous ayez confiance les uns dans les autres. Peut-être aurez-vous même quelquefois le courage de partager vos doutes.

     La culture occidentale contemporaine cultive systématiquement la suspicion. On nous dit de fouiller les paroles des autres à la recherche de l'inavoué, du dissimulé, et même de l'inconscient. Dans l'Église, cela prend parfois la forme d'une chasse à l'erreur, où l'on scrute les déclarations pour y déceler l'hérésie. Ce frère est-il un véritable disciple de saint Thomas d'Aquin, ou de la théologie de la libération ? Est-il l'un de nous ? Il est plus facile de découvrir qu'un frère a tort et a renié un dogme de l'Église, ou quelques unes de mes idéologies personnelles, que d'écouter le petit grain de vérité qu'il s'efforce peut-être de nous faire partager. Mais cette suspicion est destructrice pour la fraternité. Elle naît de la peur et seul l'amour chasse la peur.

     Apprendre à nous écouter les uns les autres dans la charité est une discipline intellectuelle. Benedict Ashley écrivait : « Il faut une nouvelle ascèse de la pensée, car rien n'est plus difficile que de préserver la charité dans un débat sincère sur des questions graves » (4). Aimer mon frère n'est pas simplement une émotion agréable et chaleureuse, mais une discipline intellectuelle. Je dois me garder d'écarter comme absurde ce que mon frère a dit, avant d'avoir entendu ce qu'il dit vraiment. C'est l'ascèse mentale consistant à ouvrir son esprit à une vision inattendue. Elle implique d'apprendre à se taire, pas seulement en attendant que l'autre cesse de parler, mais de façon à pouvoir l'entendre. Je dois taire mes objections défensives, et résister à l'urgent désir de l'arrêter avant qu'il ne dise un mot de plus. Je dois me taire et écouter.

     La conversation construit une communauté de pairs, et c'est pourquoi nous devons construire la communauté de la Famille dominicaine en prenant le temps de parler avec nos soeurs et avec les laïcs dominicains, et d'y trouver du plaisir. La conversation édifie la grande maison de Dominique et Catherine. Elle « exige l'égalité entre les participants. En fait, c'est l'une des manières les plus importantes pour établir l'égalité. Ses ennemis sont la rhétorique, la controverse, le jargon, et les langages codés, ou le désespoir de n'être pas écouté et pas compris. Pour s'épanouir, elle a besoin de l'aide de 'sages-femmes' des deux sexes Ce n'est qu'en apprenant à converser que les gens commenceront à être égaux » (5). L'un des défis pour nous, les frères, est de permettre aux soeurs de nous former comme prêcheurs. La formation la plus profonde est toujours mutuelle.

 

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Notes

1 M. Walshe, Meister Eckhart, Vol. 1, Londres, p. 46-47.

2. Simon Tugwell, « Dominican Spirituality » in Compendium of Spirituality, éd. E. De Cea OP, New York, 1996, p. 144.

3. Encounter with Martin Buber, Aubrey Hodes, Londres, 1972, p. 217.

4. The Dominicans, Collegeville, 1990, p. 236.

5. Theodore Zeldon, An Intimate History of Humanity, Londres, 1994, p. 49.

 


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