hers
frères et soeurs en saint Dominique,
Vous
êtes un don de Dieu à notre Ordre, et nous
honorons notre créateur en accueillant ses dons.
C'est ce que nous devons faire en vous donnant la meilleure
formation possible. L'avenir de l'Ordre en dépend,
voilà pourquoi tous les chapitres généraux
de l'Ordre passent tant de temps à discuter de
formation. Ces dernières années, l'Ordre
a produit d'excellents documents sur la formation, aussi,
plutôt que d'écrire une longue lettre sur
la formation en répétant tout ce qui a
été dit, j'ai jugé préférable
de réunir ces documents afin que vos formateurs
et vous-mêmes puissiez aisément les étudier.
Mais je souhaite partager quelques mots, qui s'adressent
directement à vous, mes frères et soeurs
qui commencez votre vie dominicaine, tout en sachant
que certains de vos formateurs liront peut-être
par-dessus votre épaule. Je parlerai de la formation
des frères, car c'est ce que je connais le mieux.
J'espère être aussi pertinent pour l'expérience
de nos soeurs.
L'un
de mes grands plaisirs durant mes visites dans l'Ordre
est de vous rencontrer. Je suis souvent ému par
votre enthousiasme pour l'Ordre, votre désir
d'étudier et de prêcher, votre vraie joie
dominicaine. Mais la formation comportera aussi des
moments de souffrance, d'égarement, de découragement,
et une perte du sens. Vous vous demanderez parfois pourquoi
vous êtes là, et si vous devez y rester.
De tels moments sont une part nécessaire et douloureuse
de la formation, du devenir dominicain. S'ils n'avaient
pas lieu, c'est que votre formation ne vous toucherait
pas profondément.
La
formation, dans notre tradition, n'est pas le modelage
d'un sujet passif, dans le but de fournir un produit
standard : « un dominicain ».
C'est notre manière de vous accompagner, tandis
que vous répondez librement au triple appel reçu :
du Seigneur ressuscité qui vous invite à
le suivre, des frères et des soeurs qui vous
invitent à devenir l'un d'entre eux, des impératifs
de la mission. Si vous répondez pleinement et
généreusement à ces exigences,
vous en serez changés. Cela vous demandera une
confiance absolue dans le Seigneur qui donne la résurrection.
Ce sera à la fois douloureux et libératoire,
passionnant et terrifiant. Cela fera de vous la personne
que Dieu vous appelle à être. Ce processus
se poursuivra tout au long de votre vie dominicaine.
Les années de formation initiale en sont juste
le commencement. Je vous écris cette lettre en
offrande d'encouragement pour la route. Ne laissez pas
tomber quand c'est dur!
Pour
explorer ce thème, je prendrai le texte de la
rencontre de Marie-Madeleine, sainte patronne de l'Ordre,
avec Jésus au jardin (Jean 20, 11-18).
« QUI
CHERCHES-TU ? »
Lorsque
Jésus rencontre Marie-Madeleine, il lui demande
« Qui cherches-tu ? »
Notre vie dans l'Ordre commence par une question semblable,
quand nous gisons étendus sur le sol : « Que
cherches-tu? » C'est la question que
Jésus pose aux disciples au début de l'Évangile.
Vous
êtes venus à l'Ordre le coeur assoiffé,
mais de quoi? Est-ce parce que vous avez découvert
l'Évangile récemment et souhaitez le partager
avec tous? Est-ce parce que vous avez rencontré
un dominicain, l'avez admiré et voulez l'imiter?
Est-ce pour fuir le monde et toutes ses complications,
la souffrance de créer des relations humaines?
Est-ce parce que vous avez toujours voulu devenir prêtre,
tout en sentant le besoin d'une communauté? Est-ce
parce que vous vous interrogez sur le sens de votre
vie et souhaitez le découvrir avec nous? Qui
cherchez-vous? Que cherchez-vous? Nous ne pouvons pas
répondre à cette question à votre
place, mais nous pouvons être auprès de
vous au moment où vous l'affrontez, et vous aider
à trouver une réponse honnête.
Au
cours de notre vie dominicaine, nous pouvons répondre
différemment à cette question selon les
moments. Les raisons qui nous amènent à
l'Ordre ne sont pas forcément celles qui nous
y font demeurer. Quand j'ai rejoint l'Ordre, j'étais
surtout poussé par la soif de comprendre ma foi.
La devise de l'Ordre, « Veritas »,
m'attirait. Je doutais d'avoir jamais le courage de
prêcher en chaire. Plus tard, je suis resté
parce que ce désir s'était emparé
de moi. Nous ne voyons pas toujours bien clairement
pourquoi nous sommes encore là, ni à quoi
nous aspirons. Ce qui nous fait tenir n'est parfois
guère qu'un vague sentiment : c'est là
que nous sommes appelé. Pour la plupart, nous
restons en fin de compte parce que, comme Marie-Madeleine
au jardin, nous cherchons le Seigneur. Une vocation
c'est l'histoire d'un désir, d'une soif. Nous
restons parce que nous sommes accrochés à
l'amour, et non à la promesse d'un accomplissement
personnel ou d'une carrière. Eckhart dit :
« Car l'amour ressemble à l'hameçon
du pêcheur. Le pêcheur ne peut attraper
le poisson tant qu'il ne s'est pas accroché à
l'hameçon Celui qui pend à cet hameçon
est pris si vite que bras et jambes, bouche, yeux, coeur,
et tout ce qui est à cette personne n'appartient
qu'à Dieu. Ne cherchez que cet hameçon,
afin d'être bienheureusement pris, car plus vous
êtes pris, plus vous êtes libres »
(1).
Peut-être
découvrirez-vous que vous êtes bien à
la recherche du Seigneur ressuscité, mais appelé
à le trouver dans une autre forme de vie, par
exemple en disciple marié. Peut-être Dieu
vous a-t-il appelé dans l'Ordre le temps de vous
préparer à être prêcheur d'une
autre manière.
La
joie de cette rencontre de Pâques est au coeur
de notre vie dominicaine. C'est un bonheur que nous
partageons par notre prédication. Mais nous ne
développons ce bonheur qu'en traversant des moments
de perte. Celui que Marie-Madeleine aimait a disparu.
« Seigneur, si c'est toi qui l'as emporté,
dis-moi où tu l'as mis, et je l'enlèverai ».
Elle pleure la perte de l'aimé. L'entrée
dans l'Ordre est parfois marquée par la même
expérience de désolation. On est entré
plein d'enthousiasme. On allait se donner à Dieu,
prier des heures durant en extase. Mais Dieu semble
s'être éclipsé. Prier devient la
fastidieuse répétition de longs psaumes,
jamais au bon moment, avec des frères qui chantent
mal. On peut même penser que c'est la faute des
frères, avec leur manque de dévotion,
si Dieu a disparu. Et pourquoi ne se présentent-ils
même pas à l'office? Leur enseignement
semble miner la foi qui m'avait conduit ici. La Parole
de Dieu est disséquée dans leurs conférences,
et on nous dit qu'elle n'est pas littéralement
vraie. Où ont-ils enterré mon Seigneur?
- « Jésus
lui dit : 'Marie !' Se retournant, elle
lui dit en hébreu : 'Rabbouni !'
-ce qui veut dire : 'Maître' ».
Il
nous faut perdre le Christ pour pouvoir le retrouver,
incroyablement vivant et étonnamment proche.
Nous devons le laisser partir, nous désoler,
pleurer son absence, pour pouvoir découvrir Dieu
plus proche de nous que nous n'aurions su l'imaginer.
Si nous ne passons pas par là, nous resterons
coincés dans une relation à Dieu puérile
et infantile. Être désorienté, devenir
comme Marie au jardin, ne sachant ce qui se passe, participe
à notre formation. Sans quoi nous ne serons jamais
surpris par une nouvelle intimité avec le Seigneur
ressuscité. Et c'est ce qui doit se produire,
et se reproduire, à mesure que le pêcheur
nous remonte. Le Seigneur perdu apparaît à
Marie-Madeleine et lui parle, puis lui demande de le
laisser partir à nouveau : « Ne
me touche pas ».
Lorsqu'il
semble qu'on a enlevé le corps du Seigneur, n'abandonnez
pas, ne partez pas. Quand Jésus eut disparu,
Pierre, en homme typique, retourna au travail. Ce peut
être une tentation, d'aller reprendre notre ancienne
vie. Marie n'a pas laissé tomber, mais a continué
de chercher, ne fût-ce qu'un corps sans vie. Si
nous tenons bon, comme elle, nous serons surpris. Je
me souviens d'une longue période de désolation,
durant les années de profession simple. Je ne
doutais pas de l'existence de Dieu, mais Dieu paraissait
insoutenablement loin, et sans grand-chose à
voir avec moi. C'est des années plus tard, après
la profession solennelle, dans le jardin de Gethsémani,
à Jérusalem, un été, que
le vide s'est comblé. Il se peut que je doive
à nouveau supporter cette absence un jour, et
peut-être serez-vous, mes frères et soeurs,
ceux qui m'aideront à tenir et continuer jusqu'à
la surprise de la rencontre suivante.
Jésus
ne lui dit qu'un mot, son nom : « Marie ! ».
Dieu nous appelle toujours par notre nom. « Samuel ! »,
appela Dieu, trois fois dans la nuit. Qui nous sommes,
notre identité la plus profonde, nous le découvrons
en répondant à l'appel de notre nom. « Le
Seigneur m'a appelé dès le sein maternel,
dès les entrailles de ma mère il a prononcé
mon nom » (Is 49, 1). Aussi notre vocation
dominicaine n'est-elle pas une histoire d'emploi à
trouver, ni même de service utile à l'Église
et à la société. C'est mon « oui »
à Dieu qui m'appelle, « oui »
aux frères avec qui je vis, et « oui »
à la mission où l'on m'envoie. Je suis
appelé à la vie, comme celui qui fut appelé
à sortir de la tombe par une voix qui lançait :
« Lazare, viens dehors ! ».
Ainsi,
on peut dire que l'objectif fondamental de la formation
est de nous aider à devenir des chrétiens,
à dire « oui » au
Christ. Sinon, ce n'est qu'un passe-temps. Mais cela
signifie-t-il que devenir dominicain soit sans importance,
un simple détail secondaire? Non, parce que c'est
la voie de Dominique pour suivre le Christ. Le premier
nom du christianisme fut peut-être « la
Voie » (Actes 9, 2). Quand Dominique
partit sur les routes dans le sud de la France, il découvrit
une voie vers le Royaume. L'Ordre nous offre pour voie
un mode de vie, avec sa prière commune, sa forme
de gouvernement, sa manière de faire de la théologie
et d'être un frère. En faisant profession,
nous gageons que cet étrange mode de vie peut
nous conduire vers le Royaume.
Aussi
n'attendrai-je pas d'être un bon chrétien
pour devenir prêcheur. Partager la Parole de Dieu
participe à ma recherche du Seigneur dans le
jardin. Quand je m'évertue à trouver une
parole à prêcher, je suis alors comme Marie-Madeleine,
je supplie le jardinier de me dire où l'on a
mis le corps de mon Seigneur. Si je puis partager ma
lutte avec la parole, je puis aussi partager ce moment
de révélation où le Seigneur dit
mon nom. Il faut oser se pencher vers l'intérieur
du tombeau, et voir l'absence du corps, pour pouvoir
partager aussi la rencontre qui viendra. Être
prêcheur, c'est partager tous les moments de ce
drame au jardin de Pâques : désolation,
interrogation, révélation. Mais si je
parle en personne qui sait tout, impénétrable
au doute, pour impressionnés qu'ils soient par
ma connaissance, les gens trouveront peut-être
qu'elle a bien peu à voir avec eux.
« VA
TROUVER MES FRÈRES »
Jésus
appelle Marie-Madeleine par son nom, et l'envoie trouver
ses frères. Nous répondons à l'appel
de Dieu en devenant l'un des frères.
Devenir
frère est bien plus que rejoindre une communauté
et revêtir un habit. Cela suppose une profonde
transformation de l'être. Être frères
de sang, c'est bien autre chose que d'avoir les mêmes
parents ; cela signifie des relations qui ont lentement
fait de nous ce que nous sommes. De manière analogue,
devenir l'un des frères de Dominique exige une
transformation patiente et parfois douloureuse. Il y
aura des moments, longs peut-être, de mort et
de résurrection.
S'il
est vrai que la plupart des frères dominicains
sont prêtres, et que nous appartenons à
un « institut clérical »,
l'ordination ne nous rend pas moins frères pour
autant. Au cours de mes années de formation,
j'ai appris à aimer être l'un des frères.
Je n'en désirais pas plus. J'ai accepté
l'ordination parce que mes frères me la demandaient,
et pour le bien de la mission. J'ai fini par valoriser
le sacerdoce pour l'expression sacramentelle que la
communion et la miséricorde, qui sont au coeur
de notre vie fraternelle, y trouvent pour l'Église
universelle. Mais je suis resté aussi frère
qu'avant. Il n'y a pas de titre plus élevé
dans l'Ordre. C'est l'une des raisons pour lesquelles
je crois tant à l'importance, pour l'avenir de
l'Ordre, de promouvoir la vocation de frère coopérateur
-terme que je n'ai jamais aimé. Ces derniers
nous rappellent qui nous sommes, les frères de
Dominique. Il ne saurait y avoir de frère de
seconde classe dans l'Ordre.
Je
me rappelle la visite, quand j'étais étudiant,
d'un prêtre d'une autre province à notre
communauté d'Oxford. À son arrivée,
un dominicain était en train de balayer l'entrée.
Le visiteur lui demanda « Vous êtes
un frère ? ». « Oui »,
répondit ce dernier. « Mon frère,
s'il te plaît, va me chercher une tasse de café ».
Après son café, il demanda au frère
de porter ses bagages à sa chambre. Et enfin,
le visiteur dit : « Maintenant mon
frère, je voudrais voir le Père prieur ».
Et l'autre de répondre : « Je
suis le prieur ».
Être
frère : différentes visions
Être
frère, c'est découvrir votre appartenance
à notre groupe. C'est se sentir chez soi avec
les frères. Mais nous, dominicains, pouvons avoir
bien des conceptions différentes de ce que signifie
être frère.
L'un
des chocs possibles au moment d'entrer au noviciat est
la découverte que mes collègues novices
sont venus avec des visions de la vie dominicaine fort
différentes de la mienne. À mon arrivée,
j'étais très fortement attiré non
seulement par la recherche de la Veritas, mais
aussi par la pauvreté dominicaine. Je m'imaginais
mendiant mon pain par les rues. Je me suis vite aperçu
que la plupart de mes collègues novices jugeaient
cela d'un romantisme ridicule. Certains d'entre vous
sont poussés par un amour de l'étude ;
d'autres par un désir de lutter pour un monde
plus juste. L'un se scandalisera de voir d'autres novices
déballer d'énormes quantités de
livres ou un lecteur de CD. Certains veulent porter
l'habit vingt-quatre heures sur vingt-quatre, d'autres
l'ôtent dès que possible. On piétine
facilement les rêves des autres.
Il
y a souvent de telles tensions entre générations
de frères. Parmi les jeunes qui arrivent dans
l'Ordre aujourd'hui, certains accordent beaucoup de
valeur à la tradition et aux signes visibles
de l'identité dominicaine : l'étude
de saint Thomas, les chants ou les antiennes traditionnels,
le port de l'habit, la célébration de
nos saints. Les frères d'une génération
précédente s'étonnent souvent de
ce désir d'identité dominicaine claire
et explicite. Pour eux, l'aventure a justement consisté
à quitter les formes anciennes qui semblaient
s'élever entre nous et la prédication
de l'Évangile. Il fallait se lancer sur les routes,
là où se trouvaient les gens, regarder
avec leurs yeux, être anonymes pour être
proches. De temps en temps, cela provoque une certaine
incompréhension, voire une suspicion réciproque.
Les provinces aujourd'hui florissantes sont généralement
celles qui ont réussi à dépasser
ce genre de conflits idéologiques. Comment construire
une fraternité plus profonde que ces différences ?
Tout
d'abord, en apprenant à reconnaître en
chacun le même élan évangélique
profond. Avec ou sans l'habit, nous prêchons le
même Seigneur ressuscité. Je me suis toujours
senti chez moi avec les frères : que je
sois assis avec quelques uns au bord d'une rivière
d'Amazonie, en bras de chemise, à réciter
les psaumes, ou que je célèbre à
Toulouse une liturgie polyphonique très travaillée.
Au-delà des exigences objectives de nos voeux
et Constitutions, on reconnaît certains airs de
famille : une qualité de joie ; un
sens de l'égalité de tous les frères ;
une passion pour la théologie, même si
les tendances sont assez contradictoires ; une
confiance dans notre tradition démocratique ;
une absence de prétention. Tout cela évoque
un mode de vie que nous partageons, si grandes que soient
les différences superficielles.
Ensuite,
nos différentes visions de la vie dominicaine
peuvent être formées par différents
moments de l'histoire de l'Église et de l'Ordre.
Un grand nombre de ceux qui, comme moi, sont devenus
dominicains à l'époque du Concile Vatican
II ont grandi dans un catholicisme confiant, sûr
de son identité. Notre aventure consistait à
atteindre ceux qui étaient loin du Christ, en
renversant les barrières. Ce qui anime les frères
et les soeurs de cette génération est
parfois le désir d'être proche du Christ
invisible présent dans chaque usine, chaque barrio,
chaque université. On supprimait l'identité
visible pour le bien de la prédication. Nos prêtres-ouvriers,
par exemple, étaient un signe de ce Dieu proche
même de ceux qui semblent avoir oublié
son nom.
Beaucoup
de ceux qui viennent à l'Ordre aujourd'hui, en
particulier en Occident, ont suivi un parcours différent,
grandissant loin du christianisme. Peut-être voulez-vous
maintenant célébrer et affirmer la foi
que vous avez embrassée et vous êtes mis
à aimer. Vous souhaitez être vus comme
dominicains, car cela aussi participe de la prédication.
Le même élan évangélique
peut conduire certains frères à porter
l'habit et d'autres à l'ôter.
Cette
tension est en fin de compte féconde et nécessaire
à la vitalité de l'Ordre. Accepter les
jeunes dans notre Ordre nous met à l'épreuve.
Tout comme la naissance d'un enfant change la vie de
toute la famille, ainsi chaque génération
de jeunes qui vient à nous modifie la communauté
fraternelle. Vous arrivez avec vos questions, pour lesquelles
nous n'avons pas toujours de réponse, avec vos
idéaux, qui révèlent parfois nos
insuffisances, avec vos rêves, que nous ne partageons
pas forcément. Vous arrivez avec vos amis et
vos familles, votre culture et votre tribu. Vous venez
nous déranger, et c'est pourquoi nous avons besoin
de vous. Vous arrivez en général avec
des exigences qui sont en fait essentielles à
notre vie dominicaine, mais que nous avons parfois oubliées
ou dépréciées : une prière
commune plus profonde, plus belle; une fraternité
plus intime, dans laquelle nous nous soucions davantage
les uns des autres ; le courage de quitter nos
anciens engagements et de nous remettre en route. Souvent,
l'Ordre se renouvelle parce que les jeunes arrivent
et insistent pour tenter de construire la vie dominicaine
telles qu'ils l'ont lue décrite dans les livres !
Continuez à insister !
Pour
nous qui sommes venus plus tôt, il est facile
de vous dire, irrités : « C'est
vous qui nous rejoignez ; ce n'est pas nous qui
vous rejoignons ». De fait, ce n'est
vrai qu'à demi. Car en entrant dans l'Ordre,
nous nous sommes remis entre les mains des frères
qui étaient encore à venir. Nous avons
promis obéissance à ceux qui n'étaient
pas encore nés. Il est vrai que nous n'avons
pas à réinventer l'Ordre à chaque
génération, mais le génie de Dominique
fut entre autres de fonder un Ordre dont l'adaptation
et la flexibilité sont des parties intégrantes.
Nous devons être renouvelés par ceux qu'a
gagnés l'enthousiasme de la vision de Dominique.
Nous ne devons pas vous recruter pour mener nos vieilles
batailles. Il nous faut résister à la
tentation de vous ranger dans les catégories
de notre jeunesse, et de vous étiqueter « conservateurs »
ou « progressistes », de
même vous devez vous abstenir de nous considérer
comme de vieux débris des années soixante-dix
à écarter.
Vous
aussi serez mis à l'épreuve par ceux qui
sont venus avant vous, du moins je l'espère.
Accepter qu'il y ait différentes manières
d'être dominicain ne veut pas dire que chacun
peut simplement inventer sa propre interprétation.
Je ne peux pas, par exemple, décider qu'avoir
une maîtresse et une voiture de course est, selon
moi, compatible avec les voeux. Notre mode de vie comporte
certaines exigences inévitables et objectives,
qui doivent au bout du compte m'inviter à subir
une profonde transformation de mon être. Si je
m'y soustrais, je ne deviendrai jamais l'un des frères.
Surtout,
des conceptions différentes de ce qu'est un dominicain
ne devraient jamais réellement nous diviser parce
que l'unité de l'Ordre ne réside pas dans
une orientation idéologique commune, ni même
dans une seule spiritualité. Si tel avait été
le cas, nous nous serions scindés voilà
bien longtemps. Ce qui nous unit, c'est un mode de vie
qui permet une grande diversité et flexibilité,
c'est une mission commune, et une forme de gouvernement
qui donne voix à chaque personne. Le lion dominicain
et l'agneau dominicain peuvent très bien vivre
ensemble et jouir mutuellement de leur compagnie.
Au
début de la vie de l'Ordre, on écrivit
« La vie des frères »
pour rappeler le souvenir de la première génération
de nos frères. Nous sommes liés en une
communauté par les histoires du passé
autant que par les rêves de l'avenir. Les signes
visibles de l'identité dominicaine ont leur valeur
et disent quelque chose d'important sur qui nous sommes,
mais ils ne doivent pas devenir les étendards
de partis différents. Les dominicains dont nous
chérissons fort justement la mémoire étaient
souvent tellement pris dans la passion de prêcher
qu'ils n'avaient guère le temps de réfléchir
à leur identité de dominicains. Comme
l'a écrit Simon Tugwell, « tout
au long de l'histoire, c'est quand l'Ordre était
le plus fidèle à lui-même qu'il
se préoccupait le moins d'être dominicain »
(2).
La
formation doit bien nous donner un fort sens de l'identité
dominicaine, et nous enseigner notre histoire et nos
traditions. Non pas pour contempler la gloire de l'Ordre,
et combien nous sommes importants, ou combien nous le
fûmes, mais pour que nous puissions prendre la
route, et marcher ensemble à la suite du Christ
pauvre et itinérant. Un fort sens de notre identité
libère du souci de penser sans cesse à
nous, sans quoi nous serons trop occupés de nous-mêmes
pour entendre la voix qui nous demande : « Qui
cherches-tu ? ».
Aussi
la fraternité se fonde-t-elle sur davantage qu'une
unique vision. Elle se construit patiemment, en apprenant
à s'écouter les uns les autres, à
être forts et fragiles, en apprenant la fidélité
réciproque et l'amour des frères.
Parler
et écouter
Nous
reconnaissons que nous sommes chez nous à ce
que nous pouvons parler aisément entre nous,
confiants que nos frères essaieront au moins
de nous comprendre. Telle est probablement notre attente
lorsque nous entrons dans l'Ordre. Jésus dit
à Marie-Madeleine : « Va trouver
mes frères et dis-leur : je monte vers mon
Père et votre Père, vers mon Dieu et votre
Dieu ». Elle est chargée de partager
sa foi dans le Seigneur ressuscité, même
si ses frères pensent qu'elle se leurre. Ainsi
construisons-nous un foyer commun dans l'Ordre en osant
partager ce qui nous a conduit ici. Ce sera dur, quelquefois.
Nous sommes probablement arrivé croyant trouver
des gens avec la même vision des choses, les mêmes
rêves et les mêmes manières de penser.
Mais nous découvrons que les autres sont venus
à l'Ordre par des chemins si différents
que nous ne pouvons nous reconnaître dans ce qu'ils
disent. Nous hésiterons peut-être à
exposer ce qu'il y a de plus précieux, notre
foi fragile, à la critique et à l'examen.
Partager notre foi exige une grande vulnérabilité.
C'est parfois plus facile quand on ne doit pas vivre
ensemble.
L'un
des principaux défis pour les formateurs, est
de vous donner suffisamment confiance pour que vous
osiez parler librement. Martin Buber écrivait
que « Ce qui est décisif, c'est
si les jeunes sont prêts à parler. Si quelqu'un
les traite avec confiance, leur montre qu'il croit en
eux, ils lui parleront. La première nécessité
est pour l'enseignant d'éveiller chez ses élèves
ce bien précieux entre tous -une confiance authentique »
(3). Il est
tout aussi important que vous ayez confiance les uns
dans les autres. Peut-être aurez-vous même
quelquefois le courage de partager vos doutes.
La
culture occidentale contemporaine cultive systématiquement
la suspicion. On nous dit de fouiller les paroles des
autres à la recherche de l'inavoué, du
dissimulé, et même de l'inconscient. Dans
l'Église, cela prend parfois la forme d'une chasse
à l'erreur, où l'on scrute les déclarations
pour y déceler l'hérésie. Ce frère
est-il un véritable disciple de saint Thomas
d'Aquin, ou de la théologie de la libération ?
Est-il l'un de nous ? Il est plus facile de découvrir
qu'un frère a tort et a renié un dogme
de l'Église, ou quelques unes de mes idéologies
personnelles, que d'écouter le petit grain de
vérité qu'il s'efforce peut-être
de nous faire partager. Mais cette suspicion est destructrice
pour la fraternité. Elle naît de la peur
et seul l'amour chasse la peur.
Apprendre
à nous écouter les uns les autres dans
la charité est une discipline intellectuelle.
Benedict Ashley écrivait : « Il
faut une nouvelle ascèse de la pensée,
car rien n'est plus difficile que de préserver
la charité dans un débat sincère
sur des questions graves » (4).
Aimer mon frère n'est pas
simplement une émotion agréable et chaleureuse,
mais une discipline intellectuelle. Je dois me garder
d'écarter comme absurde ce que mon frère
a dit, avant d'avoir entendu ce qu'il dit vraiment.
C'est l'ascèse mentale consistant à ouvrir
son esprit à une vision inattendue. Elle implique
d'apprendre à se taire, pas seulement en attendant
que l'autre cesse de parler, mais de façon à
pouvoir l'entendre. Je dois taire mes objections défensives,
et résister à l'urgent désir de
l'arrêter avant qu'il ne dise un mot de plus.
Je dois me taire et écouter.
La
conversation construit une communauté de pairs,
et c'est pourquoi nous devons construire la communauté
de la Famille dominicaine en prenant le temps de parler
avec nos soeurs et avec les laïcs dominicains,
et d'y trouver du plaisir. La conversation édifie
la grande maison de Dominique et Catherine. Elle « exige
l'égalité entre les participants. En fait,
c'est l'une des manières les plus importantes
pour établir l'égalité. Ses ennemis
sont la rhétorique, la controverse, le jargon,
et les langages codés, ou le désespoir
de n'être pas écouté et pas compris.
Pour s'épanouir, elle a besoin de l'aide de 'sages-femmes'
des deux sexes Ce n'est qu'en apprenant à converser
que les gens commenceront à être égaux »
(5). L'un des
défis pour nous, les frères, est de permettre
aux soeurs de nous former comme prêcheurs. La
formation la plus profonde est toujours mutuelle.
Suite
: >>>>>>
Haut
de la page
Notes
1
M. Walshe, Meister Eckhart, Vol. 1, Londres,
p. 46-47.
2.
Simon Tugwell, « Dominican Spirituality »
in Compendium of Spirituality, éd. E.
De Cea OP, New York, 1996, p. 144.
3.
Encounter with Martin Buber, Aubrey Hodes,
Londres, 1972, p. 217.
4.
The Dominicans, Collegeville, 1990, p. 236.
5.
Theodore Zeldon, An Intimate History of Humanity,
Londres, 1994, p. 49.