(suite)
Être
forts et faibles
Nous
sommes à notre place, chez nous, lorsque nous
nous découvrons plus fort que nous ne l'aurions
cru, et plus faible que nous n'oserions l'admettre.
Et ce ne sont pas là des qualités opposées,
car elles sont signes que nous commençons à
nous conformer au Christ puissant et vulnérable.
Nous
sommes en premier lieu formés comme chrétiens.
Dans notre tradition, cela ne signifie pas tant nous
soumettre peu à peu aux commandements, pour dompter
notre nature indisciplinée, que gagner en vertu.
Devenir vertueux nous rend forts, simples, libres et
capables de nous tenir sur nos deux pieds. Comme l'a
écrit Jean-Louis Bruguès op, la vertu
est un apprentissage de l'humanité : « ce
passage de la virtualité à la virtuosité »
(6).
Devenir
frères signifie recevoir notre force les uns
des autres. Nous ne sommes pas des joueurs en solo.
C'est une force qui nous libère, mais les uns
avec les autres, non pas les uns des autres. En premier
lieu, nous devenons forts parce que nous avons confiance
les uns dans les autres. À l'origine de notre
tradition se trouve l'infinie confiance de Dominique
dans les frères. Il faisait confiance aux frères
parce qu'il avait confiance en Dieu. Comme l'écrivit
Jean d'Espagne, « Il avait une telle confiance
en la bonté de Dieu qu'il envoya même prêcher
des hommes ignorants en leur disant : "N'ayez crainte,
le Seigneur sera avec vous et donnera force à
votre bouche'"» (7).
Aussi
le premier devoir de votre formateur est-il de vous
donner confiance. Mais telle est aussi votre responsabilité
les uns envers les autres, car le plus formateur dans
les études est en général ce que
l'on s'apprend réciproquement. Vous avez le pouvoir
de saper un frère, de miner sa confiance, de
vous moquer de lui. Et vous avez le pouvoir de redonner
confiance, de vous donner réciproquement des
forces, de vous former mutuellement comme prêcheurs
de la puissante Parole de Dieu.
Il
est dit dans nos Constitutions que « La
responsabilité première de la formation
personnelle incombe au candidat lui-même »
(LCO 156). Nous ne devrions pas être traités
en enfants incapables de prendre des décisions
pour eux-mêmes. Nous devenons frères, membres
égaux de la communauté, quand on nous
traite en adultes mûrs. Au temps de Dominique,
il n'y a pas trace du traditionnel « circator »
monastique, dont la tâche consistait à
fouiner partout pour voir si chacun était bien
en train de faire son devoir. Mais c'est là une
responsabilité que nous n'exerçons pas
seuls. Si nous sommes frères, nous nous entraiderons,
vers la liberté de penser, de parler, de croire,
de prendre des risques, de transcender la peur. Nous
oserons aussi nous remettre en question les uns les
autres.
À
mesure que nous devenons frères, nous trouvons
la force d'affronter notre faiblesse et notre fragilité.
C'est d'abord ce qu'un de mes amis appelle « la
sagesse des créatures » (8).
C'est savoir que nous sommes créés,
que notre existence est un don, que nous sommes mortels
et vivons entre la naissance et la mort. Nous nous éveillons
au fait que nous ne sommes pas des dieux. Nous nous
tenons sur deux pieds, ces pieds sont à nous,
mais nos pieds sont un don.
Nous
nous apercevons aussi que nous ne sommes pas entrés
dans la communion des saints, mais dans un groupe d'hommes
et de femmes faibles, irrésolus, et qui doivent
constamment se remettre de leurs échecs. J'ai
parlé ailleurs de ce moment de crise dans la
formation d'un frère (9).
Le héros aimé et admiré
par le novice s'avère avoir des pieds d'argile.
Mais il en a toujours été ainsi. C'est
l'une des raisons pour lesquelles nous avons pour sainte
patronne de l'Ordre Marie-Madeleine, qui selon la tradition,
était une femme faible et pécheresse,
mais fut appelée à être le premier
prêcheur de l'Évangile.
Il
y a plus de cinq cents ans, Savonarole écrivait
une lettre à un novice qui était de toute
évidence scandalisé par les péchés
des frères. Savonarole le met en garde contre
ceux qui entrent dans l'Ordre en espérant entrer
tout droit au paradis. Ils ne restent jamais. « Ils
veulent en effet demeurer avec les saints, à
l'exclusion de tous les hommes mauvais et imparfaits.
Et comme ils ne trouvent pas cela, ils abandonnent leur
vocation et se laissent aller à l'errance. ()
Mais si tu voulais fuir tous les hommes mauvais, tu
devrais quitter ce monde » (10).
Cette confrontation avec la fragilité
est souvent un formidable moment dans la maturation
d'une vocation. C'est alors que nous découvrons
que nous sommes capables de donner et recevoir la miséricorde
que nous demandons lors de notre entrée dans
l'Ordre. Et si nous le pouvons, c'est que nous sommes
en voie de devenir frère et prêcheur.
L'une
des craintes qui peuvent nous freiner devant la foi
en cette miséricorde, est le souci que si jamais
les frères voyaient ce que nous sommes réellement,
peut-être ne voteraient-ils pas leur accord à
notre profession. Nous pouvons être tentés
de cacher qui nous sommes tant que nous ne serons pas
entrés vraiment, sains et saufs : profès
et ordonnés et invulnérables. Accepter
cela serait se préparer à une formation
en tromperie. La formation deviendrait un exercice de
dissimulation, et quel simulacre ce serait pour un Ordre
dont la devise est « Veritas » !
Nous devons croire suffisamment en nos frères
pour leur laisser voir qui nous sommes et ce que nous
pensons. Sans cette transparence, il n'y a pas de fraternité.
Cela ne signifie pas que nous devions nous lever de
table pour proclamer nos péchés au réfectoire,
mais nous ne pouvons créer un masque derrière
lequel nous cacher. Si nous osons embrasser cette vulnérabilité,
c'est que le Christ l'a fait avant nous. Elle nous prépare
à prêcher une Parole digne de confiance
et honnête.
La
fidélité et l'amour des frères
Enfin,
il y a une qualité de la fraternité assez
difficile à définir, que je nommerai fidélité
-pour Péguy, « le plus beau des
mots ». Au coeur de notre prédication
se trouve la fidélité de Dieu. Dieu nous
a donné sa parole, et sa Parole est le Verbe
fait chair. C'est une parole que nous pouvons croire,
et qui fait de l'histoire de l'humanité une histoire
qui va quelque part, au lieu d'une simple succession
d'événements aléatoires. C'est
la parole solide et puissante de celui qui a dit « Je
suis qui je suis ». C'est une fidélité
que nous devons tenter d'incarner dans notre vie. Le
couple marié est un sacrement de la fidélité
de Dieu, irrévocablement uni à nous dans
le Christ. Cela fait aussi partie de notre prédication
de l'Évangile que d'être fidèles
les uns aux autres.
Qu'est-ce
que cela signifie ? En premier lieu, c'est la fidélité
à l'engagement que nous avons pris vis-à-vis
de l'Ordre. Dieu nous a donné sa Parole, le Verbe
fait chair, quoique cela conduisît à une
mort insensée. Nous avons donné à
Dieu notre parole, quoique notre promesse puisse sembler
exiger de nous plus que ce que nous croyons possible.
Je me souviens, lorsque j'étais provincial, avoir
parlé avec un frère âgé venu
me dire qu'il était en train de mourir d'un cancer.
C'était un homme charmant et bon, qui avait traversé
des moments difficiles et incertains dans sa vie dominicaine.
Il me dit : « Apparemment, je vais
réaliser mon ambition de mourir dans l'Ordre ».
Cette ambition peut sembler maigre, mais elle est essentielle.
Il avait offert sa parole et sa vie. Il se réjouissait
de n'avoir pas, malgré tout, repris son don.
En
second lieu, cela signifie que notre mission commune
a priorité sur mon programme personnel. J'ai
mes talents, mes préférences et mes rêves,
mais j'ai fait don de moi à notre commune prédication
de la Bonne Nouvelle. Cette mission commune peut requérir
l'acceptation momentanée de charges non désirées,
comme d'être syndic, Maître des novices,
ou des étudiants, ou de l'Ordre, pour le bien
commun. On peut trouver qu'un bus ressemble à
une salle commune. Il est plein de gens assis tous ensemble,
qui parlent ou lisent, partageant un espace commun.
Mais quand le trajet du bus quitte la direction de mon
propre voyage, je descends et continue ma route. Vais-je
considérer l'Ordre davantage comme un bus, sur
lequel je ne reste que tant qu'il me porte dans la direction
où je veux aller ?
La
fidélité implique également que
je prenne position en faveur de mes frères, car
leur réputation est la mienne. Dans nos Constitutions
Primitives, et jusqu'à une période récente,
l'un des devoirs du Maître des novices était
d'enseigner à ces derniers à « soupçonner
le bien » (11).
L'on doit toujours donner la meilleure interprétation
possible de ce que les frères ont fait ou dit.
Si un frère rentre régulièrement
tard la nuit, eh bien, plutôt que d'imaginer quels
terribles péchés il peut avoir commis,
on supposera, par exemple, qu'il est allé visiter
des malades. Savonarole écrit à ce novice
prompt à critiquer : « Si
tu vois une chose qui te déplaît, pense
qu'elle a été faite dans une bonne intention :
nombreux sont les hommes intérieurement meilleurs
qu'il ne paraît ». C'est bien plus
qu'un optimisme naïf. Cela participe de cet amour
qui voit le monde avec les yeux de Dieu : qui le
voit bon. Sainte Catherine de Sienne écrivit
un jour à Raymond de Capoue, le confirmant dans
sa confiance en l'amour qu'elle lui portait, et lorsque
nous aimons quelqu'un, nous donnons la meilleure interprétation
de ce qu'il fait, confiants qu'il recherche toujours
notre bien : « Au-delà de
l'amour général, il y a un amour particulier
qui s'exprime dans la foi. Et il s'exprime de telle
manière qu'il ne saurait croire ni imaginer que
l'autre pût désirer autre chose que notre
bien » (12).
Si
l'on condamne mon frère comme mauvais ou pas
très orthodoxe, la fidélité implique
que je fasse tout ce qui sera en mon pouvoir pour le
soutenir et donner la meilleure interprétation
possible de ses idées ou de ses actes. C'est
à cause de cette fidélité mutuelle
que le prologue des Constitutions de 1228 fixait pour
règle, à observer « de manière
inviolable et immuable, à perpétuité »,
que l'on ne fît jamais appel hors de l'Ordre contre
les décisions prises par l'Ordre. Il devrait
être, par conséquent, pratiquement inimaginable
qu'un frère accuse un de ses frères ou
s'en dissocie publiquement.
Cette
fidélité implique non seulement que je
défende mon frère, mais que je l'affronte.
S'il est mon frère, je dois m'intéresser
à ce qu'il pense, et oser n'être pas d'accord.
Je ne peux laisser ce soin aux seuls supérieurs,
comme si ce n'était pas mon problème.
Mais je dois parler en face, et non dans son dos. On
tremble parfois, redoutant hostilité et rejet.
Mais d'après mon expérience, en précisant
bien que l'on parle par l'amour de la vérité
et par amour de notre frère, cette démarche
conduit toujours à une amitié et à
une compréhension plus profondes.
Voici
donc quelques uns des éléments de la formation
d'un frère : se parler et s'écouter
les uns les autres ; apprendre à être
fort et faible ; gagner en fidélité
réciproque. Tout ceci fait partie du plus fondamental :
apprendre à aimer les frères. Avec la
fermeté qui caractérise souvent notre
relation à l'autre, nous pourrions, dominicains,
hésiter à utiliser ce langage. Il sonne
peut-être sirupeux et sentimental. C'est pourtant
la base première de notre fraternité.
C'est ce qu'exige de nous celui qui nous appelle :
« Voici quel est mon commandement :
vous aimer les uns les autres comme je vous ai aimés »
(Jean 15, 12). C'est le commandement fondamental de
notre foi. Y obéir fait de nous des chrétiens
et des frères. Saint Dominique disait qu'il avait
appris « davantage dans le livre de la
Charité que dans les livres des hommes »
(13). Cela
implique qu'en fin de compte, nous considérions
l'autre comme un don de Dieu. Mon frère ou ma
soeur peuvent bien m'agacer, je peux bien être
totalement opposé à leurs opinions, mais
j'apprends à goûter leur compagnie, et
je vois leur valeur.
Il
y a une relation fondamentale entre l'amour et la vocation.
L'amour nous a amené beaucoup d'entre vous. Jésus
a regardé le jeune homme riche et l'a aimé,
et il l'a appelé à le suivre, de même
qu'il a regardé Marie-Madeleine et l'a appelée
par son nom. Étienne d'Espagne raconte ainsi
qu'il alla un jour se confesser à Dominique :
« il me regarda comme s'il m'aimait »
(14). Plus
tard ce même soir, Dominique le convoqua et le
vêtit de l'habit. L'amour est, comme l'a dit Eckhart,
l'hameçon du pêcheur qui attrape le poisson
et ne le lâchera plus. Je dois avouer que j'ai
décidé d'entrer dans l'Ordre avant d'avoir
rencontré aucun dominicain, attiré par
l'idéal que j'en avais lu. Peut-être est-ce
aussi une bénédiction !
Il
n'y a rien de sentimental dans cet amour. Il nous faut
parfois y travailler, et nous efforcer de dépasser
les préjugés et les différences.
C'est le labeur de devenir frères. Je me souviens
qu'il y avait à une époque un frère
avec qui je trouvais dur de vivre. Quoique pût
dire ou faire l'un de nous semblait énerver l'autre.
Un soir, nous décidâmes d'aller au pub
ensemble -solution typiquement anglaise. Nous avons
parlé des heures, apprenant de l'autre son enfance,
ses combats. Pour la première fois, j'ai pu voir
à travers ses yeux et me voir tel que je devais
lui apparaître. J'ai commencé à
comprendre. Cela a inauguré amitié et
fraternité.
« J'AI
VU LE SEIGNEUR »
Marie-Madeleine
va trouver ses frères et leur dit « J'ai
vu le Seigneur ». Elle est le premier
prêcheur de la résurrection. Elle est prêcheur
parce qu'elle est capable d'entendre le Seigneur appeler,
et de partager la bonne nouvelle de la victoire du Christ
sur la mort.
Devenir
prêcheur est donc bien plus qu'apprendre un certain
nombre d'informations, pour avoir quelque chose à
dire, et quelques techniques de prédication,
pour savoir comment le dire. C'est être formé
à pouvoir entendre le Seigneur, et prononcer
une parole porteuse de vie. Isaïe dit : « Le
Seigneur m'a appelé dès le sein maternel,
dès les entrailles de ma mère il a prononcé
mon nom. Il a fait de ma bouche une épée
tranchante, il m'a abrité à l'ombre de
sa main » (49, 1b-2a). La vie entière
d'Isaïe, depuis son tout début, l'a façonné
et préparé à dire une parole prophétique.
L'Ordre
doit vous offrir davantage qu'une formation théologique :
une vie qui fait de vous un prêcheur. Notre vie
commune, la prière, les expériences pastorales,
les combats et les échecs, nous rendront capables
d'écouter et de proclamer, par des voies que
nous ne saurions prévoir.
L'un
de mes prédécesseurs en tant que provincial
d'Angleterre était le fr. Anthony Ross. Il était
célèbre comme prêcheur, historien,
réformateur des prisons, et aussi comme lutteur !
Un jour, peu après son élection, une attaque
cérébrale le réduisit quasiment
au silence. Il dut donner sa démission de provincial
et réapprendre à parler. Les quelques
mots qu'il réussissait à prononcer étaient
plus puissants que tout ce qu'il avait pu dire avant.
On venait se confesser à lui, entendre ses paroles
simples et apaisantes. Ses homélies d'une demi-douzaine
de mots pouvaient changer la vie des gens. C'était
comme si cette souffrance et ce silence avaient formé
un prêcheur capable de nous donner des paroles
plus vivifiantes que jamais. Je suis allé le
voir avant de partir pour le chapitre général
de Mexico -d'où, à ma grande surprise,
je ne suis pas revenu à ma province. Son dernier
mot avant mon départ fut « Courage ».
Ce type de parole est le plus grand don que l'on puisse
faire à un frère.
Une
parole pleine de compassion
Marie-Madeleine
annonce aux disciples : « J'ai vu
le Seigneur ». Ce n'est pas le simple
constat d'un fait, mais le partage d'une découverte.
Elle a partagé leur perte, leur égarement,
leur peine, et elle peut donc maintenant partager avec
eux sa rencontre avec le Seigneur ressuscité.
Elle peut partager la bonne nouvelle avec eux parce
que c'est une bonne nouvelle pour elle.
Ce
Verbe que nous prêchons est celui qui a partagé
notre humanité, et n'est « pas
un grand prêtre impuissant à compatir à
nos faiblesses, lui qui a été éprouvé
en tout, d'une manière semblable, à l'exception
du péché » (Hébreux
4, 15). Pour prêcher nous devons nous incarner
dans des mondes différents, que ce soit la culture
de la jeunesse contemporaine, ou une île de Micronésie,
le monde des drogués ou celui des directeurs
commerciaux. Il nous faut pénétrer dans
un monde, apprendre son langage, voir à travers
les yeux de ses habitants, entrer dans leur peau, comprendre
leurs faiblesses et leurs espoirs. En un sens, devenir
eux. Alors, nous pouvons prononcer une parole qui soit
une bonne nouvelle pour eux et pour nous. Cela ne signifie
pas que nous devions être d'accord avec eux. Souvent,
il nous faudra les mettre à l'épreuve.
Mais pour cela nous devons d'abord sentir battre le
coeur de leur humanité.
La
tradition dans l'Église est de glorifier le Seigneur
à l'aube. Nous persistons à être
des veilleurs guettant l'aurore, pour pouvoir partager
notre espérance avec ceux qui ne voient pas trace
de soleil levant. C'est parce que j'ai de quelque manière
entrevu leurs ténèbres, et peut-être
pour les avoir traversées moi-même, que
je peux partager avec eux les mots évoquant « la
bonté du coeur de notre Dieu, qui vient nous
visiter comme l'aube venue d'en haut »
(Luc 1, 78).
Souvent,
nous pouvons le faire grâce à ce que nous
sommes et avons vécu. Marie-Madeleine a cherché
le corps du Seigneur avec la tendresse apprise au cours
d'une vie marquée, nous dit la tradition, par
ses propres échecs et péchés. C'est
cette vie qui l'a préparée à être
celle qui cherche l'homme qu'elle aimait et le reconnaît
lorsqu'il l'appelle par son nom. L'un des plus précieux
dons que vous apportiez à l'Ordre est votre vie,
avec ses échecs, ses difficultés, ses
moments noirs. Après coup, je peux même
considérer un péché comme une felix
culpa : il m'a préparé à
prononcer une parole pleine de compassion et d'espérance
pour d'autres qui vivent la même déroute.
Je peux partager avec eux le lever du soleil.
Dans
d'autres domaines, nous avons besoin d'une formation
à la compassion, d'une éducation du coeur
et de l'esprit qui brise en nous tout ce qui a un coeur
de pierre, pharisaïque, arrogant et critique. L'une
des choses les plus utiles que j'aie faites durant mon
noviciat plutôt inhabituel, était de visiter
régulièrement en prison les auteurs de
délits sexuels. Ce sont peut-être les personnes
les plus méprisées de notre société.
La révélation fut qu'en réalité,
nous n'étions pas différents d'eux. Nous
pouvons écouter l'Évangile ensemble. Ainsi
notre formation devrait-elle faire céder nos
défenses contre ceux qui sont différents,
et peu sympathiques, ceux que notre société
méprise : les mendiants, les prostituées,
les criminels, le type de personnes avec qui le Verbe
de Dieu passait son temps. Nous apprenons à recevoir
les dons qu'ils ont à nous offrir, si nos mains
sont ouvertes.
Le
prêcheur idéal est celui qui est toute
chose pour tous les êtres humains, parfaitement
humain. Aucun dominicain de ma connaissance n'est ainsi,
et nous serons confrontés à nos limites.
Pendant des années, je suis allé une nuit
par semaine dans un refuge de sans-abri à Oxford,
préparer la soupe et discuter. Mais je dois avouer
que je l'appréhendais. Je détestais l'odeur,
et les conversations d'ivrognes m'ennuyaient ;
je savais que ma soupe n'était pas une grande
réussite, et j'avais hâte de rentrer lire.
Pourtant je ne regrette pas ces heures. Le mur entre
mes frères et soeurs de la rue et moi en a peut-être
été quelque peu ébranlé.
La
compassion remodèlera notre vie comme jamais
nous ne l'aurions pensé. étudiant à
Palencia, saint Dominique se laissa émouvoir
de compassion pour les affamés, et vendit ses
livres. Il ne demeura dans le sud de la France et ne
fonda l'Ordre que parce qu'il était bouleversé
par la situation désespérée de
ceux qui s'étaient embarqués dans une
hérésie destructrice. Toute sa vie fut
modelée par la réponse à des situations
qu'il n'avait pas prévues. Cet homme miséricordieux
était à la merci des autres, vulnérable
à leurs besoins. Apprendre la compassion nous
arrachera des mains le strict contrôle de notre
vie.
Une
parole de vie
« J'ai
vu le Seigneur ». C'est plus que le compte
rendu d'un événement. Marie-Madeleine
partage avec ses frères le triomphe de la vie
sur la mort, de la lumière sur les ténèbres.
C'est une parole qui apporte l'aube dont elle fut le
témoin « très tôt
le matin ».
Catherine
de Sienne dit à Raymond de Capoue que nous devons
préférer « faire à
défaire ou abîmer » (15).
Nous devenons prêcheurs grâce
à nos conversations ordinaires avec les autres,
aux mots échangés dans la salle commune
et les couloirs. Ce qui nous fait découvrir comment
partager une parole de vie dans notre prédication,
c'est devenir des frères qui s'apportent mutuellement
des mots d'espoir, d'encouragement, des mots qui construisent
et guérissent. Si nous proposons habituellement
aux autres des mots qui blessent, minent, qui abattent
et détruisent, tout intelligents et savants que
nous soyons, nous ne serons jamais des prêcheurs.
Le
dicton polonais « Wystygl mistyk ;
wynik cynik » signifie : « Le
mystique s'est refroidi, un cynique est apparu ».
Quant à nous, nous pouvons bien être des
« chiens du Seigneur »,
mais nous ne saurions être cyniques (16).
Le
verbe du prêcheur est fertile. Il fructifie. Quand
Marie-Madeleine rencontre Jésus, elle le prend
pour le jardinier. Et elle ne se trompe pas, car Jésus
est le nouvel Adam au jardin de la vie, où la
mort est vaincue et l'arbre mort de la croix porte des
fruits. Aussi les alliés naturels du prêcheur
dans notre société sont-ils les créateurs.
Qui s'efforce de donner du sens à l'expérience
contemporaine ? Qui sont les penseurs, les philosophes,
les poètes et les artistes, qui peuvent aujourd'hui
nous apprendre une parole créative ? Eux
aussi aideront à faire de nous des prêcheurs.
Une
parole reçue
Comment
trouver cette parole miséricordieuse et créative ?
J'ai avoué au début de cette lettre qu'à
mon entrée dans l'Ordre, je craignais de ne jamais
savoir prêcher. Cette peur est encore souvent
là. Aveu embarrassant pour un dominicain, quand
on me demande de prêcher, ma première réaction
est encore souvent : « Mais je n'ai
rien à dire ». Mais ce qui doit
être dit sera donné, même si c'est
parfois au dernier moment. Pour recevoir la parole donnée,
nous devons apprendre l'art du silence. Dans l'étude
et dans la prière, nous apprenons à rester
silencieux, attentifs, afin de pouvoir recevoir du Seigneur
ce qu'Il nous donne à partager : « Pour
moi, en effet, j'ai reçu du Seigneur ce qu'à
mon tour je vous ai transmis » (1 Co
11, 23).
Garder
le silence est pour beaucoup la partie la plus difficile
de la formation. Pascal écrivait : « J'ai
découvert que tout le malheur des hommes vient
d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer
en repos dans une chambre » (17).
En fin de compte, le prêcheur doit aimer « les
plaisirs de la solitude » car c'est alors
que nous recevons les dons. Nous devons nous clouer
à notre chaise, non dans le but de maîtriser
la connaissance, mais pour être vigilant et prompt
lorsqu'elle arrivera à l'improviste, comme un
voleur dans la nuit. À la fin, peut-être
nous mettrons-nous à aimer en ce silence le centre
le plus profond de notre vie dominicaine. C'est le temps
des dons, dans la prière comme dans l'étude.
Il
exige de la discipline. « En vérité
tu es un dieu qui se cache » (Is 45,
15). Pour déceler la venue de Dieu, nous avons
besoin d'oreilles fines, comme celles du chasseur. Eckhart
demande : « Où est ce Dieu,
que cherchent toutes les créatures, et dont elles
tiennent leur être et leur vie ? Un homme
qui se cache, et en toussant se trahit, tel est Dieu.
Nul ne saurait découvrir Dieu si lui-même
ne se révèle ». Mais Dieu
est là, qui tousse discrètement, distribuant
de petits indices à qui sait entendre, si on
se tait. Souvent, plus avant dans votre vie dominicaine,
vous serez débordé par les exigences qui
mangeront votre temps. C'est maintenant qu'il faut prendre
l'habitude d'un silence régulier en présence
de Dieu, à laquelle vous accrocher toute la vie.
Elle peut faire la différence entre un simple
survivant et un dominicain épanoui.
On
entre souvent dans l'Ordre avec un enthousiasme tout
neuf pour le partage de la bonne nouvelle de Jésus
Christ. On voudrait immédiatement se précipiter
dans la rue, prendre le pupitre d'assaut, partager avec
le monde sa découverte de l'Évangile.
Ça peut être frustrant d'entrer dans l'Ordre
des Prêcheurs pour s'apercevoir que pendant des
années, on sera tenus à des heures d'étude
ennuyeuse, à la lecture de livres arides dont
les auteurs sont morts. On brûle d'aller par les
routes, prêcher l'Évangile, ou d'être
envoyé dans les missions. Peut-être ressemblons-nous
à ces jeunes hommes dont parlait Dostoïevski
dans Les Frères Karamasov, « qui
ne comprennent pas que le sacrifice de sa vie est dans
la plupart des cas peut-être le plus facile de
tous, et que sacrifier, par exemple, cinq ou six ans
de sa vie, pleine de juvénile ferveur, à
de pénibles et difficiles études,
ne fût-ce que pour multiplier par dix ses capacités
de servir la vérité, et être en
mesure de mener la grande oeuvre pour laquelle on a
préparé son coeur -qu'un tel sacrifice
est pratiquement au-delà des forces de beaucoup
d'entre eux ».
Il
est vrai que dès le début, nous trouvons
des moyens de partager la bonne nouvelle, mais le patient
apprentissage du silence est inévitable si vous
voulons communiquer davantage que notre seul enthousiasme
personnel. La mémoire de Dominique était
«une sorte de grange pour Dieu, pleine à
foison de toutes sortes de récoltes »
(18). Il nous
faut les années d'étude pour emplir cette
grange. Il est vrai que Matthieu 10, 19 nous dit que
nous ne devons pas chercher à l'avance ce que
nous allons dire, mais Humbert de Romans apprend aux
frères en formation que ce texte ne s'applique
qu'aux apôtres ! (19)
Une
parole que l'on partage
Il
y a un an, je marchais dans les ruelles d'Hô Chi
Minh-Ville, au Viêt-nam, quand je suis tombé
sur une petite place, dominée par une statue
de saint Vincent Ferrier. Élevé sur son
piédestal, il semblait le prêcheur modèle,
harangueur solitaire dressé au-dessus de la foule.
On peut souhaiter être ce type de prêcheur,
vedette singulière, centre d'attention et d'admiration.
La
parole du prêcheur ne lui appartient pas. C'est
une parole que nous recevons non seulement dans le silence
de la prière et de l'étude, mais les uns
des autres. Ainsi dans une communauté de prêcheurs
devrait-on partager les plus intimes convictions, comme
Marie-Madeleine partagea avec ses frères sa foi
dans le Seigneur ressuscité. Au Conseil généralice,
nous nous réunissons tous les mercredis pour
lire ensemble l'Évangile. Nos homélies
sont le fruit de notre réflexion commune. Les
conceptions modernes de ce qu'est un auteur risquent
de nous rendre possessifs vis-à-vis de nos idées,
et nous pouvons penser qu'un frère qui les utilise
commet un vol. Mais ce sont les riches qui croient fermement
dans la propriété privée. Nous
partageons ce que nous avons reçu et en tant
que frères mendiants, nous ne devrions pas avoir
honte de quêter une idée auprès
de quelqu'un d'autre.
Notre
formation doit aussi nous préparer à prêcher
ensemble, dans une commune mission. Jésus a dépêché
les disciples deux par deux. Il est tentant de proclamer
sien un apostolat, et de le garder jalousement des autres
frères. Ma responsabilité, mon affaire,
ma gloire. En agissant ainsi, je risque bien de ne prêcher
que moi-même. Humbert de Romans nous invite à
nous méfier de ceux « qui se rendent
compte que la prédication est une tâche
particulièrement belle, et n'ont plus qu'elle
en tête parce qu'ils veulent être importants »
(20). En cédant
à cette tentation, nous pourrions finir par penser
que c'est nous, la bonne nouvelle dont tout le monde
a soif. Le meilleur cours que j'aie jamais donné
fut un enseignement de doctrine à Oxford, avec
deux autres frères. Nous préparions le
cours ensemble, et allions écouter les conférences
de chacun des autres. Nous essayions d'enseigner en
faisant participer les étudiants à nos
discussions. L'idée était qu'en entrant
dans notre conversation, ils pouvaient s'y trouver une
voix, au lieu d'être les bénéficiaires
passifs d'une instruction.
Chaque
frère parle pour la communauté entière.
On en trouve l'exemple le plus célèbre
aux débuts de la conquête des Amériques.
Alors qu'Antonio de Montesinos prêchait contre
les injustices perpétrées contre les Indiens,
les autorités de la ville allèrent le
dénoncer au prieur. Mais le prieur répondit
que lorsque Antonio prêchait, c'est toute la communauté
qui parlait.
Tout
ceci va à l'encontre de l'individualisme caractéristique
des temps modernes et souvent aussi des dominicains.
En effet, l'individualisme est souvent revendiqué
avec quelque fierté comme une caractéristique
typiquement dominicaine. Il est vrai que nous avons
une tradition qui chérit la liberté et
l'unicité des dons de chaque frère. Grâces
en soient rendues à Dieu. Planifier des projets
communs dans l'Ordre peut être un cauchemar. Mais
nous sommes des frères prêcheurs et les
plus grands de nos frères, quoique souvent représentés
seuls, travaillaient à la mission commune :
Fra Angelico n'était pas un artiste solitaire,
mais formait des frères à ses talents ;
sainte Catherine était entourée de frères
et de soeurs ; Bartolomé de Las Casas oeuvra
avec ses frères de Salamanque à défendre
les droits des Indiens. Congar et Chenu se sont développés
au sein d'une communauté de théologiens.
Même saint Thomas avait besoin d'une équipe
de frères pour transcrire ses paroles.
Aussi
notre formation doit-elle nous libérer des effets
débilitants de l'individualisme contemporain,
et faire de nous des frères prêcheurs.
Nous serons bien plus authentiquement individuels et
forts si nous osons cette libération. Dans certaines
régions du monde, plus affectées par cet
individualisme, c'est peut-être le grand défi
de votre génération : inventer et
promouvoir de nouvelles manières de prêcher
ensemble l'Évangile. Voilà ce que vous
pouvez faire. Les jeunes en formation sont nombreux,
un frère sur six, et plus d'un millier de novices
cette année pour les moniales et les soeurs.
Ensemble, vous pouvez faire plus que nous ne l'imaginons
encore.
CONCLUSION
En
1217, peu après la fondation de l'Ordre, saint
Dominique dispersa les frères parce que « le
grain entassé pourrit ». Il les
envoya sur les routes sans argent, comme les apôtres.
Mais un frère, Jean de Navarre, refusa de partir
pour Paris sans un sou en poche. Ils discutèrent,
et à la fin, Dominique céda et lui donna
quelque chose. L'incident en scandalisa plus d'un, mais
il est peut-être une <p align="justify">bonne
image de notre formation. Je ne dis pas que vos formateurs
doivent céder à chacune de vos requêtes,
mais que notre formation doit être à la
fois exigeante et miséricordieuse, idéaliste
et réaliste. Dominique invite Jean à la
confiance, non pas une arrogante confiance en soi, mais
la confiance dans le Seigneur qui pourvoira à
tout durant le voyage, et la confiance dans son frère
qui l'envoie sur les routes. Lorsqu'il constate qu'il
n'en est pas encore là, il se montre miséricordieux.
Je
prie pour que votre formation vous aide à croître
dans la confiance et la joie de Dominique. L'Ordre a
besoin de jeunes hommes et femmes courageux et joyeux,
pour aider à le fonder dans de nouveaux lieux,
le refonder ailleurs, et à développer
de nouvelles manières de prêcher l'Évangile.
Il se peut que parfois, comme le frère Jean,
votre confiance faiblisse, que vous doutiez de vos forces
pour le voyage, ou même s'il vaut la peine de
l'entreprendre. Que ces moments de ténèbres
et d'incertitude participent à votre développement
de chrétien, de prêcheur, de frère,
de soeur. Quand vous vous sentirez perdu et mal assuré,
puissiez-vous entendre une voix, étonnamment
proche, vous dire « Qui cherches-tu ?
Votre
frère en saint Dominique,
Frère
Timothy Radcliffe, o.p.
Maître de l'Ordre des Prêcheurs
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Notes
6.
Les idées heureuses, Paris, 1996, p.
24.
7.
Procès pour sa canonisation à Bologne,
26.
8.
Rowan Williams, Open to Judgement, Londres,
1994, p. 248.
9.
La promesse de vie, 2.4.
10.
Lettre à Stefano Codiponte, 22 mai 1492.
11.
Simon Tugwell, op. cit., p. 145.
12.
Mary O'Driscoll OP, Catherine of Sienna : Passion
for the truth, Compassion for Humanity, New City,
1993, p. 48.
13.
Gérald de Frachet, 82.
14.
Témoignage d'Étienne d'Espagne au procès
pour la canonisation de saint Dominique.
15.
Mary O'Driscoll op, op. cit., p. 48.
16.
Vous voudrez bien pardonner ce petit jeu de mots, et
vous reporter à l'étymologie de « cynique ».
17.
Pensées, n° 205.
18.
Jourdain de Saxe, Libellus, 7.
19.
« Treatise on the Formation of Preachers »
in Early Dominicans : Selected Writings,
trad. Simon Tugwell op, ibid., p. 205.
20.
Early Dominicans, op. cit., p. 236.