hers
frères et soeurs, vous allez vous rassembler
en novembre pour votre sixième session. Le sujet
que vous avez choisi nous réjouit car il touche
le coeur de notre vie dominicaine: « Va et
prêche. » C'est un appel à nous
mettre en route sur les chemins de la mission, à
la suite de Dominique qui allait et prêchait avec
courage et confiance. Nous aimerions partager avec vous
quelques réflexions et questions autour de cinq
aspects de cet appel.
1.
Va : mais aller où?
Jésus
envoie ses disciples: Allez. Dominique fera de même
avec ses frères. Tout commence par un déplacement,
un mouvement vers un pays inconnu, qui peut être
tout près ou très loin de son propre univers
culturel et spirituel. Partir mais pour aller où
? Vers quelles personnes et quels milieux, aujourd'hui,
sommes-nous appelés à marcher? Quels besoins
percevons-nous, qui font appel à notre charisme
dominicain?
Dominique
a entendu les questions venant des nouveaux courants
religieux, il a vu la soif d'une Parole de vie chez
les chrétiens, il a envoyé ses frères
dans les villes et les universités, il a rêvé
d'aller évangéliser des pays lointains.
C'est à partir des attentes et questions que
vous entendez, des souffrances et blessures qui touchent
votre compassion, que vous pourrez trouver vers où
aller.
Pour
notre part, nous voulons simplement indiquer ici quelques
lieux possibles sur votre parcours. Nous voyons des
jeunes désorientés, cherchant des appartenances
dans une société fragmentée, s'interrogeant
sur leur avenir et celui du monde, souvent livrés
à la précarité des travaux et des
relations, mais portés par un désir d'être
reconnus et de trouver un horizon de sens. Nous entendons
des questions difficiles, qui touchent des problèmes
éthiques inédits, aux frontières
de la vie et de la mort, qui posent le défi du
rapport à la création ou qui parlent d'appauvrissements
et d'exclusions. Nous voyons des gens, de tout âge,
attirés par des nouveaux groupes religieux où
s'entremêlent des quêtes spirituelles profondes
et des recettes de bonheur immédiat. Nous voyons
des visages blessés par la violence, celle des
mots comme celle des armes, celle du passé ou
du présent, vivant l'exil en un nouveau pays
ou en eux-mêmes. Nous entendons des baptisés
qui n'ont qu'une vague idée de la foi chrétienne
ou qui sont essoufflés et perdent confiance.
Nous voyons des gens cherchant à nommer ce désir
radical qui les habite mais ne sachant vers qui se tourner
pour saisir le mystère qui les saisit.
Et
vous, que voyez-vous, qu'entendez-vous, qui vous donne
le goût de vous mettre en route pour prêcher?
Où voulez-vous aller? À vous de faire
votre carte de ces lieux, d'en tracer les centres et
les lignes, mais en étant prêts aussi à
modifier votre itinéraire, une fois sur place!
2.
Et prêche : mais prêcher quoi?
Sur
ces routes, en ces lieux, nous voulons prêcher,
mais prêcher quoi? De qui et de quoi parlerons-nous?
Dans le contexte actuel, cela ne va pas de soi. Il ne
s'agit pas de parler pour parler mais d'écouter
avec attention et de trouver les mots et gestes qui
sauront rendre compte de notre espérance. Il
s'agit d'entrer dans une conversation où chacun
apprend de l'autre, où chacun se livre dans ses
convictions et ses fragilités. Le voyage vers
l'autre mène au-delà de soi-même,
là où sont traversées les frontières
des mentalités et sensibilités.
Notre
prédication s'inscrit dans une quête de
vérité qui nous inclut toujours et qui
cherche ce qui est vrai, partout où il se trouve.
Le frère Fergus Kerr, dans sa prédication
à l'ouverture du récent chapitre provincial
d'Angleterre, en parlait ainsi:
- « Cet
engagement à chercher la vérité,
à écouter pour saisir ce avec quoi nous
pouvons être d'accord dans ce sur quoi nous
sommes en désaccord, à sauver ce qui
est vrai dans ce que les autres pensent (...) Depuis
que je suis dans l'Ordre, (...) ce que j'apprécie
de plus en plus, c'est une manière de penser
-- de s'attendre à ce que les autres aient
des idées qui différeront peut-être
des nôtres, de s'attendre aussi à comprendre
pourquoi ils croient ceci ou cela -- si seulement
nous avons l'imagination, le courage, la foi dans
la puissance ultime de la vérité, la
charité, pour écouter ce que disent
les autres, pour écouter en particulier ce
dont ils ont peur quand ils semblent réticents
à accepter ce que nous voulons qu'ils voient. »
Des
questions devront être approfondies dans ces années
à venir pour voir plus clair dans notre mission
même. Nous ne prêchons pas n'importe quoi.
Les Écritures nous accompagnent sur notre route
et nous nous inscrivons dans une tradition vivante,
avec son développement doctrinal et institutionnel.
Comment tenir ensemble la nécessité de
la proclamation de foi et celle d'un authentique dialogue
avec autrui? Nous avons besoin de retravailler notre
théologie de la mission. Notre monde est marqué
par des fondamentalismes qui se méfient de ce
qui est historique, incarné et changeant, et
qui ont peur de ce qui est différent. Il est
aussi influencé par des courants dits de post-modernité,
qui accentuent la relativité de tout discours,
l'éclatement des certitudes, l'impossibilité
de parvenir ensemble à une vérité.
Notre tâche est de développer une humble
confiance, qui nous rende modestes dans nos affirmations
et respectueux des autres, mais qui soit une vraie confiance
en la capacité humaine de chercher et de découvrir
ce qui est vrai, de l'exprimer et de le partager, dans
l'incessante alliance de la grâce de Dieu et de
nos efforts humains.
Nous
n'avons pas à être gênés ou
honteux d'avoir une parole à annoncer. Mais prêcher,
c'est entrer en dialogue avec des questions et des attentes,
c'est savoir les entendre et trouver la juste attitude,
les «propos bienveillants, relevés de sel,
avec l'art de répondre à chacun comme
il faut» (Col. 4,6.) Cela suppose de mieux saisir
ce qui aujourd'hui dans la foi chrétienne fait
difficulté, rebute, mais aussi attire et éclaire.
La question centrale demeure celle du visage de Dieu,
suscitant étonnement, crainte, indifférence,
malentendus, appelant à l'engagement ou à
la fuite, donnant courage ou lassant. Parler de Dieu,
c'est faire face à tout cela en nous et chez
les autres. C'est parler de la vie quotidienne, des
choix moraux pris au fil des jours sans s'en rendre
compte, des souffrances ou joies profondes qui construisent
chacun. Ce qui ne semble qu'une série incohérente
d'expériences et d'événements peut
devenir, à la lumière de l'Évangile,
une histoire unique et sainte, celle d'une alliance
avec les autres et avec Dieu, avec ses passages où
le mystère pascal est à l'oeuvre. Mais
prêcher, c'est aussi parler de la communauté
chrétienne, dans sa réalité locale
et universelle, avec les débats que cela suscite.
Prêcher, c'est nommer aussi ce lieu intérieur
où dans le silence peut s'entendre une voix qui
guérit et appelle. C'est inviter à visiter
ce lieu secret et c'est offrir une nourriture pour ce
voyage, celui de la contemplation.
Prêcher
est fait de tout cela, écouter, converser, questionner,
annoncer, accompagner. Comment voyez-vous cette mission
de prêcher, aujourd'hui, dans le monde tel qu'il
est? Prêcher pour parler de qui, de quoi? Quelles
paroles peuvent être entendues et quels obstacles
vont-elles rencontrer?
3.
Va et prêche : mais comment, et avec qui?
Prêcher
vise à témoigner du Dieu vivant. Pour
Dominique, ce visage était avant tout celui de
la miséricorde. Ses paroles, ses gestes, ses
débats, son approche des personnes étaient
profondément marqués par son sens de la
compassion. Dans un monde blessé, indifférent
ou obsédé par la performance, cette miséricorde
prend aujourd'hui le nom d'espérance. Comment
dire l'espérance? Quel langage l'exprimera le
mieux?
Prêcher
ne peut se faire sans explorer le monde des langages
actuels, qui sont si variés, et apprendre à
les maîtriser pour les utiliser pleinement. Langage
des mots quotidiens et denses, qui touche les gens;
celui plus technique des sciences et de la philosophie,
qui requiert exactitude et rigueur; celui des symboles,
des images et des sons, qui rejoint souvent le plus
intime des gens, là où se construisent
les images de soi-même, de Dieu, de l'univers;
langage des médias et des nouvelles technologies,
qui fait de l'univers un vaste réseau de communication.
Langages du sens commun, de la pensée critique,
de l'imagination, de la technologie: chacun de vous
a des dons dans l'un ou l'autre. À vous de les
développer, en sachant aussi apprécier
ceux des autres!
Dominique
envoyait ses frères deux à deux. Il s'agissait
plus d'un Allez que d'un Va. Il est vraiment important
que les nouveaux projets apostoliques soient portés,
pensés, mis en oeuvre par plusieurs dominicains
ensemble. Prêcher est plus qu'une tâche
individuelle, c'est le but même de notre vie en
commun. Nous ne sommes pas des gens qui vivons ensemble
pour des raisons d'utilité et, à l'occasion,
parlons de notre travail. Nous sommes en fraternité
pour pouvoir les uns avec les autres annoncer l'Évangile.
Et cette vie communautaire est déjà prédication.
Cela n'empêche pas la spécialisation et
la diversité des engagements. Il s'agit plutôt
d'une façon de comprendre notre vie apostolique.
Nous vous invitons à penser et réaliser
ensemble de nouveaux projets, à ne pas vous isoler
chacun sur son sentier. C'est important pour le soutien
mutuel mais aussi pour la mission elle-même.
Nous
avons aussi cette grande chance, comme famille dominicaine,
d'être liés à tant d'autres, de
pouvoir compter sur des frères, des soeurs, des
laïcs, des moniales, tous marqués par l'esprit
de Dominique. Dans l'avenir, nous verrons sûrement
des formes nouvelles de collaboration entre nous, non
seulement de bonnes relations amicales, mais une collaboration
face au défi même de prêcher. Pour
aller dans ces nouveaux pays et appeler à l'espérance,
pour dire pleinement la bonne nouvelle d'un Dieu miséricordieux,
nous avons besoin les uns des autres. Cela ne peut se
faire seul.
Il
y a bien d'autres conditions pour que Va et prêche
se réalise: apprendre à préparer
et bâtir un projet ensemble, trouver le style
de vie communautaire adapté, savoir trouver l'appui
des anciens et faire appel à leur expérience,
se donner des objectifs réalisables et évaluer
le parcours accompli, demeurer attentifs aux changements
de contexte, etc.
Comment
voulez-vous prêcher? Quels langages voulez-vous
apprendre et utiliser? Avec qui voulez-vous prêcher?
Et quand vous regardez des projets auxquels vous avez
participé ou que vous avez connus, qu'avez-vous
appris sur les conditions qui en favorisent la réalisation
et l'évolution? Qu'est-ce qui a marché
ou non, et pourquoi?
4.
Va et prêche : mais les études?
Une
autre question qui nous tient à coeur, comme
dominicains, est celle de la relation entre la prédication
et notre vie d'étude. Plusieurs d'entre vous
êtes encore aux études institutionnelles
ou vous venez de les terminer. Et si vous êtes
en pleine action, l'étude continue de faire partie
de votre vie, nous l'espérons! Comment pouvons-nous
assurer une véritable interaction entre les engagements
apostoliques divers et la vie d'étude, pour qu'ils
se nourrissent l'un l'autre et ne soient pas des parallèles?
Cela se joue à l'intérieur de l'équilibre
de vie de chacun mais aussi dans notre façon
de vivre en communauté, les temps que nous nous
donnons pour la formation permanente, l'étude
commune à partir des expériences et perspectives
de chacun. Une lettre à l'Ordre sur l'étude
a été publiée récemment,
aussi nous ne voulons pas trop développer ce
point, mais vous pouvez la relire!
Pour
commencer ou continuer d'aller et de prêcher,
quelle place l'étude peut-elle tenir dans une
vie dominicaine bien remplie? Comment va-t-elle soutenir
votre marche et votre prédication et comment
celles-ci peuvent-elles stimuler votre étude?
5.
Va et prêche : mais par quelle voie?
Pour
notre itinérance apostolique, qui connaît
élans et fatigues, enthousiasmes et essoufflements,
nous avons besoin d'une spiritualité inspirante,
qui nous intègre comme personnes dans cette mission,
qui nous soit une force de ressourcement et qui puisse
se communiquer à d'autres. La spiritualité
qui ressort de notre tradition dominicaine a des traits
particuliers. Elle met l'accent sur certaines façons
de vivre avec les autres, d'aborder le mystère
de la création et du salut, de chercher Dieu
et d'en parler. Nous en soulignons brièvement
quelques éléments.
C'est
une spiritualité de la route, avec tout ce que
cela évoque: le goût et la peur de l'inconnu,
le compagnonnage sur le chemin, le sens de l'amitié
de Dieu, la mobilité et la légèreté
des bagages. Elle met en valeur les Écritures,
à méditer, étudier, partager et
mettre en pratique. Elle invite à la joie de
vivre ensemble, dans la douceur de la fraternité.
Elle se manifeste de plusieurs manières, entre
autres dans notre forme de gouvernement, avec son sens
du partage des responsabilités, et dans des témoins
tout au long de notre histoire, Catherine de Sienne,
Las Casas, Agnès de Langeac, Marie Poussepin,
Lacordaire, Lataste, Lagrange, La Pira, et tant d'autres
figures, qui disent autant que tout texte les traits
vifs de notre vie dominicaine.
Quelle
spiritualité de la mission va vous soutenir sur
vos chemins de prédication? Quels traits et figures
de notre tradition peuvent vous inspirer davantage?
Ce
que l'Ordre attend de vous, c'est que vous deveniez
encore plus vous-mêmes, avec vos dons et vos espoirs,
vos sensibilités et vos convictions. Notre Ordre
sera vraiment catholique, c'est-à-dire universel,
dans la mesure où il accueillera ce que les cultures
et générations nouvelles lui apportent.
Nous avons besoin de recevoir ce que vous seuls pouvez
donner et que peut-être vous ignorez encore. Vous
le découvrirez en vous confrontant, avec d'autres,
au défi d'aller et de prêcher, à
la suite de Dominique.
Fraternellement
en saint Dominique,
Frère
Timothy Radcliffe, o.p.
Maître de l'Ordre des Prêcheurs
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