
'an
dernier, j'ai eu à m'adresser à l'Union
des supérieurs majeurs (les responsables d'ordres
religieux) pour une causerie de dix minutes sur les
difficultés particulières que rencontrent
dans leur mission les religieux en Occident. Tâche
quasi impossible! Que peut-on dire en dix minutes? J'ai
alors été voir le film Jurassic Park et
il m'est apparu clairement que cette histoire nous donne
une excellente image du monde dans lequel nous avons
aujourd'hui à vivre notre foi. Ce film est un
des plus grands succès de l'histoire du cinéma.
À
un certain moment, en Italie, il était donné
dans un cinéma sur trois et, en France, le ministre
de la Culture a déclaré qu'il était
un danger national. Dans les stations service on peut
acheter des biscuits pour les enfants en forme de dinosaure.
Pourquoi un tel succès ? Certainement parce que
chaque culture se nourrit d'histoires, de récits
qui façonnent notre perception du monde et de
nous-mêmes - qui nous disent ce que c'est que
d'être un homme; et voici une histoire dans laquelle
des millions de gens se retrouvent - peut-être
sans bien s'en rendre compte. Mais nous, les chrétiens,
prétendons vivre d'une autre histoire, que nous
nous remémorons et revivons en nous réunissant
tous les dimanches : l'histoire de la dernière
Cène, l'histoire d'un homme qui a réuni
ses amis pour partager un repas avec eux, et qui leur
a donné son corps et son sang - sa propre personne.
C'est cette histoire, plus que toute autre, qui devrait
façonner nos vies et la conscience que nous avons
de nous-mêmes. Ainsi, vouloir être un chrétien,
ce n'est pas juste vouloir être bon. D'ailleurs,
rien ne permet d'affirmer que les chrétiens soient,
dans l'ensemble, meilleurs que les autres et Jésus
n'a pas appelé les saints mais les pécheurs.
Vouloir être chrétien, c'est plutôt
accepter de fonder son existence sur une histoire que
certains de nos contemporains trouvent très bizarre
et qui propose une autre vision du monde, une autre
façon d'être homme. Je voudrais ce soir
évoquer quelques différences entre ces
deux histoires.
Je
suppose que la plupart d'entre vous ont vu Jurassic
Park. Vous y avez probablement emmené vos enfants,
en prétendant que c'était juste pour leur
faire plaisir, mais vous y avez trouvé vous-mêmes
beaucoup de plaisir. Pourtant, juste au cas où
vous ne l'auriez pas vu, je vous le raconte. Un millionnaire
(Richard Attenborough) utilise une expérimentation
sur l'ADN pour ramener des dinosaures à la vie.
Il crée une réserve mésozoïque
où les dinosaures sont en liberté. Malheureusement,
certains s'échappent et se mettent à tuer
des visiteurs. Alors les humains se sauvent et désertent
l'île et sa jungle. Cela vous semble peut-être
n'avoir que peu de rapports avec la vie dans les banlieues
londoniennes - ou alors les choses ont vraiment beaucoup
changé depuis que je suis parti pour Rome! -
mais à mon avis, cela rejoint des éléments
importants de notre culture contemporaine.
Violence.
Le
premier élément que je voudrais souligner
est tout à fait banal. Jurassic Park nous parle
d'un monde de violence, de troupeaux de dinosaures sillonnant
la campagne et dévorant tout ce qu'ils rencontrent.
C'est une violence à laquelle l'homme ne peut
répondre que par une nouvelle violence.
Notre
autre histoire, celle de la dernière Cène,
est aussi une histoire de violence : la violence infligée
à Jésus, et qu'il assume " comme
l'agneau qui se laisse mener à l'abattoir. II
n'ouvrait pas la bouche " (Is 53, 7).
J'ai
récemment demandé à un groupe de
dominicaines et de dominicains américains ce
qu'ils considéraient comme la question numéro
1 posée à notre prédication, ils
ont répondu sans hésiter que c'était
la violence.
Dans
les derniers mois, j'ai été au Rwanda,
au Burundi, en Haïti, en Angola, en Croatie et
à New York. Partout, j'ai été confronté
à la violence d'une grande partie du monde dans
lequel nous vivons. Je suppose que l'histoire humaine
a presque tout le temps été violente et,
à part les horreurs des deux dernières
guerres, la nôtre n'a pas été sensiblement
pire. Bien des société du passé
ont exalté la violence. Je crois que la nôtre
en fait autant, quoique de manière moins explicite
et plus subtile.
Jurassic
Park nous offre la réanimation d'une jungle darwinienne,
où les animaux luttent pour survivre. Les plus
faibles n'y réussissent pas et meurent; leur
race s'éteint, comme celle des dinosaures. La
compétition violente pour un territoire et de
la nourriture appartient au processus vital qui est
à l'origine de notre existence. La lutte brutale
pour la vie est le berceau de notre naissance. En fin
de compte, nous laisse penser le film, la violence porte
du fruit. Mais la théorie darwinienne de l'évolution
(que je ne puis prétendre avoir étudiée)
m'intéresse à titre de symptôme
: elle témoigne d'un profond changement, depuis
environ deux cents ans, dans notre façon de comprendre
ce que c'est qu'être homme. Elle représente
le surgissement d'une conviction : à savoir que
toute société humaine ne fonctionne et
ne se développe que par une lutte sans merci
entre des individus, chacun à la poursuite de
son propre intérêt. On trouve dans notre
langage bien des traces de la métaphore de la
survie du plus apte, de la vie conçue comme une
jungle darwinienne.
Ainsi Sumner, économiste de Yale, a-t-il écrit
que " les millionnaires sont un produit de la sélection
naturelle... On peut, à juste titre, les considérer
comme des agents de la société, naturellement
sélectionnés pour certaines tâches
".
C'est
Mandeville, au XVIIIe siècle, avec sa petite
parodie intitulée la Parabole des abeilles, qui
nous fournit l'un des premiers témoignages du
sérieux glissement qui s'est opéré
dans notre façon de comprendre la société
humaine. Selon lui, la convoitise, l'envie, l'orgueil,
tous les vices traditionnels pourraient bien, en réalité,
être très utiles. Ce serait grâce
à eux que le monde tourne rond et que la société
humaine est florissante : vices privés, peut-être,
mais vertus publiques. La concurrence effrénée
est un comportement qui a déjà un long
passé derrière lui. C'est cette façon-là
de comprendre ce qu'est un homme qui fait de nos cités
des " Jurassic Parks " urbains, des jungles
citadines pleines de violence, où les faibles
sont écrasés.
Notre
histoire, celle de la dernière Cène, en
représente une radicale mise en question, et
pas seulement parce qu'on y voit un homme qui subit
la violence et refuse de l'exercer à son tour.
Elle propose une image entièrement différente
de ce que c'est qu'être un homme. Il nous offre
son corps. C'est la Nouvelle Alliance, notre refuge
et notre demeure. Le sens de notre vie n'est pas donné
dans la quête de notre intérêt propre,
mais dans l'acceptation d'un don de communion.
On
a souvent dit - et la plupart d'entre nous en conviendraient
sans doute - que ce qui est difficile ici, c'est de
briser la fascination qu'exerce une image finalement
nuisible et destructrice de l'être humain : un
être humain qui est à jamais une monade
solitaire en quête de son intérêt
personnel. Nous sommes la chair les uns des autres;
cette communion trouve sa parfaite réalisation
dans cette chair que le Christ nous donne - son propre
corps. Notre quête est fondamentalement celle
du bien commun. Le problème qui se pose à
l'humanité est de savoir comment échapper
à l'emprise de ce mythe trompeur. Comment faire
- Comme l'a écrit David Marquand dans son The
Unprincipled Society (La Société sans
principes) : " Comment une société
en miettes peut-elle retrouver son unité ? Comment
une culture imprégnée d'un individualisme
égoïste peut-elle recréer les liens
de la communauté ? Si l'on admet que l'obstacle
majeur au nécessaire réajustement économique
et politique est le type de bon sens qui a prévalu
depuis près de 200 ans, comment redéfinir
le bon sens ? " (The Unprincipled Society : New
Demands on Old Politics, Glasgow, 1988, p. 288.)
Le
récit de la dernière Cène peut
rompre les entraves de notre imagination. C'est l'histoire
d'une communauté brisée, en miettes. L'homme
qui en est le coeur va être trahi et renié.
Tous ses amis vont se disperser. C'est l'histoire de
la naissance d'une communauté où l'aliénation
sous toutes ses formes, la trahison et même la
mort sont abolies. Une histoire qui nous apporte l'espoir.
Paroles.
Au
coeur de l'action de Jésus, il y a une parole
puissante - des mots qui ont le pouvoir de transformer;
ceci est mon corps, je vous le donne. Il dit une parole.
Dans Jurassic Park, les mots ne sont pas très
importants. On y entend beaucoup de grondements, de
grognements, et le bruit des os broyés, mais
a-t-on envie de bavarder avec un Tyrannosaurus Rex ?
Un Russe ou un Chinois pourrait, sans perdre grand-chose,
voir le film en version originale. Cette différence
n'est pas négligeable. Il me semble que l'une
des manières d'édifier une société
humaine et d'échapper au piège de l'individualisme
égoïste est de retrouver la révérence
due aux mots, de redécouvrir que la parole a
le pouvoir de construire et de soutenir une communauté.
Nous sommes des êtres humains, et c'est parce
que nous pouvons nous parler que nous sommes solidaires
les uns des autres. Une société où
l'on méprise la parole est une société
en désintégration. Lorsque je me trouvais
à San Salvador, j'ai été voir,
à l'Université, la pièce où
les Jésuites ont été abattus; les
meurtriers ont également tiré sur leurs
livres. On voit un exemplaire du Dictionnaire théologique
du Nouveau Testament de Kittel, ouvert à l'article
sur l'Esprit saint, source de toute sagesse, et dont
la page est entièrement déchiquetée
par les balles. Je repense à la bibliothèque
d'un prêtre de Haïti dont tous les livres
avaient été déchirés et
saccagés. Je repense à un petit village
à la frontière entre Croatie et Serbie,
rasé jusqu'au sol. Les tombes du cimetière
avaient été ouvertes, les corps, jetés
tout autour et, dans l'Église, le missel avait
été déchiré et souillé
d'obscénités. Tout cela exprime la même
haine des mots et la même crainte devant leur
pouvoir.
Lorsque
je fais escale en Angleterre au milieu de mes voyages,
pour me remettre du décalage horaire et laver
mes affaires, je ne trouve pas mention dans la presse
de membres du Parlement faisant irruption les uns chez
les autres et saccageant la bibliothèque de leurs
adversaires - mais j'ai le sentiment que nous nous lançons
facilement des mots à la tête, sans bien
penser aux conséquences, comme des enfants qui
joueraient aux cow-boys et aux Indiens sans se rendre
compte qu'ils tiennent de vrais fusils. C'est comme
si nous avions oublié que parler est un acte
moral, qui exige un sens extrême de la responsabilité.
Je ne puis m'empêcher d'être abasourdi quand
je vois la différence entre ce qu'on disait de
John Smith' avant et après sa mort. Est-ce que
tout cela n'était que des " paroles verbales
" ? L'une des causes de la profonde crise sociale
que nous vivons est que nous avons perdu confiance dans
l'idée que les mots disent vraiment la réalité
des choses. Nous avons perdu cette profonde vénération
qu'exprimait saint Augustin pour " les mots, ces
précieux réceptacles du sens ".
Le
livre de la Genèse nous dit que la vocation d'Adam
fut d'appeler les choses par leur nom. Dieu a fait Adam
pour qu'il l'aide dans son oeuvre de création;
Il lui montrait un lion, ou un lapin, et Adam lui donnait
son nom; il savait de quoi il s'agissait et pouvait
donc aider Dieu à faire surgir du chaos un monde
de sens. Les noms qu'il donnait n'étaient pas
des étiquettes collées arbitrairement
sur les choses, comme s'il avait pu aussi bien nommer
le lapin lièvre. Ils participaient au pouvoir
qu'a la Parole divine d'amener à l'être,
d'amener à la lumière. Parler, utiliser
des mots, est presque une vocation divine. Cela nous
donne pouvoir de vie et de mort, comme Dieu. C'est quelque
chose de religieux.
La
violence de notre société imprègne
notre langage. Vaclav Havel, président de la
République tchèque, a opposé les
paroles de Salman Rushdie aux paroles de l'Ayatollah
Khomeini : " des mots qui ont un effet magnétique
sur la société par leur vérité
et leur liberté, sont mis en face de mots qui
hypnotisent, qui trompent, qui excitent, qui rendent
fou, qui ensorcèlent, des mots nocifs, mortels
même. La parole changée en flèche'.
" (Cité par The Independent, 9 décembre
1989, p. 29.)
George
Steiner écrit : " Il en va des mots comme
des particules en physique : il y a la matière
et l'antimatière. La construction et l'annihilation.
Lorsqu'ils se trouvent face à face, en train
de se parler, parents et enfants, hommes et femmes sont
en situation d'extrême danger : un mot peut endommager
une relation humaine, peut noyer l'espoir dans la boue.
Les lames de la parole sont plus tranchantes que celles
des couteaux. Et pourtant, ce même outil, lexical,
syntaxique, sémantique, est aussi instrument
de révélation, d'extase, il permet la
merveille d'une compréhension qui est communion'.
" (Real Presences : Is There Anything in What We
Say?, Londres, 1989, p. 58.)
Une
soeur dominicaine de Taiwan m'a parlé d'une petite
fille qui portait un enfant sur le dos. Quelqu'un lui
dit : " Mon enfant, tu portes une charge bien lourde!
" Et elle de répondre : " Ce n'est
pas une charge, c'est mon petit frère que je
porte. " Un mot qui transforme.
Les
tenants du politiquement correct sont dans le vrai,
mais à tort : ils ont bien compris que les mots
que nous utilisons sont très importants, car
nos mots peuvent être des épées
meurtrières. Mais la communauté humaine
ne peut retrouver la santé simplement parce qu'on
lui interdit l'usage de certains mots. Comme l'écrit
Robert Hughes dans The Culture of Complaint (Une culture
de la protestation) : " Nous souhaiterions créer
une sorte de Lourdes linguistique, où le mal
et le malheur seraient supprimés par un plongeon
dans les eaux de l'euphémisme. " Et il rappelle
qu'on n'efface pas l'horreur de la mort simplement en
décidant que désormais on ne parlera plus
de " cadavre " mais d'une " personne
sans vie " , comme le propose le New England Journal
of Medecine (un cadavre obèse, précise-t-il,
devient une personne sans vie aux mensurations inhabituelles).
Les administrateurs de l'université de San Francisco
à Santa Cruz avaient tort de croire que l'on
peut vaincre le racisme en bannissant certaines expressions
comme " rire jaune " ou " manger la grenouille
" (Il faut se rappeler qu'en anglais, les Français
sont parfois appelés frogs par dérision.
Les expressions du texte original, sans équivalent
littéral en français, peuvent être
entendues comme une allusion voilée aux Japonais
(there is a nip in the air) ou aux Chinois (a chink
in one's armour)) sous prétexte que dans certains
contextes, elles pourraient sembler avoir des relents
racistes.
Ce
n'est pas en interdisant les mots déplaisants
que nous réussirons à établir une
communion et à panser les plaies, mais en utilisant
les mots qui créent la communion, qui accueillent
l'étranger, qui comblent les distances. Au coeur
de notre histoire de la dernière Cène,
il y a un homme qui prononce les mots capables de donner
vie à une communauté : " Ceci est
mon Corps, je vous le donne ". Et si la doctrine
de la Présence réelle - que ces mots soient
réellement capables d'opérer une transformation
en profondeur - semble stupide et absurde à nombre
de nos contemporains, c'est sûrement parce que
nous avons oublié quelle peut être la force
des mots. Il faut relire ce qu'écrivait Emily
Dickinson :
"
Quelle lèvre mortelle pourrait pressentir
Ce que contient en puissance Une syllabe proférée,
sans défaillir sous le poids ? "
Les
mots de la consécration, prononcés par
le Christ, dévoilent ce à quoi tout langage
humain aspire : la grâce parachevant la nature.
Lorsqu'aux temps anciens, les moines d'Irlande s'enfuirent
vers la côte, ils emportèrent avec eux
les textes des Évangiles, qu'ils copiaient et
recopiaient, ornaient et traitaient avec révérence.
Ils fondèrent des communautés qui gardèrent
vivante cette révérence pour les mots
sacrés. Peut-être sommes-nous appelés
à former des communautés capables de traiter
avec révérence le langage, les mots porteurs
de vérité, les mots constructeurs de communion.
Si l'Église doit être un lieu où
l'on peut retrouver en profondeur le sens de ce que
c'est qu'être homme - des gens dont l'identité
la plus profonde est d'être-avec-les-autres -,
alors nous devons, avant tout, former une communauté
où les mots sont utilisés avec révérence
et de manière responsable.
Cela
signifie que nous devons être une communauté
où l'on ose débattre, discuter, chercher
dans le dialogue une vérité dont nous
ne pourrons jamais être les maîtres. Bien
souvent, dans cette Église que nous aimons, on
a peur du débat. Je ne veux pas dire des désaccords
: il y a toutes sortes de clameurs exprimant bruyamment
des désaccords. Je veux parler de cette lutte
ardue de deux personnes qui cherchent à s'éclairer
mutuellement, de ces discussions dans lesquelles on
s'oppose à l'autre avec d'autant plus de passion
qu'on est animé du désir de s'enrichir
de son point de vue.
Dans
la Somme, saint Thomas part toujours des objections
de ses opposants. Non pas pour leur prouver qu'ils ont
tort, mais pour découvrir en quel sens ils peuvent
avoir raison. Nous combattons avec nos opposants comme
Jacob avec l'ange, de manière à pouvoir
demander une bénédiction. La révérence
pour les mots implique l'humilité devant la vérité
et devant l'autre. Nos mots dans l'Église comme
dans la vie sociale, sont souvent lourds d'arrogance.
Je
voudrais citer une dernière fois Havel : "
Tous ensemble, nous devrions lutter contre les mots
arrogants et garder un oeil vigilant pour l'arrogance
insidieuse dont les germes se glissent dans des mots
apparemment pleins d'humilité. A l'évidence,
il ne s'agit pas juste d'une tâche linguistique.
La responsabilité envers les mots est fondamentalement
une tâche éthique. Comme telle, elle échappe
d'ailleurs à l'horizon du monde visible pour
rejoindre le monde où réside la Parole
qui était au commencement, et qui n'est pas de
l'Homme. "
Pardon.
Quand
nous nous réunissons, le dimanche, pour écouter
à nouveau notre récit de fondation, les
mots puissants que nous entendons sont des paroles de
pardon, qui parlent du sang répandu pour le pardon
de nos péchés. Une parole qui guérit
et absout. Il y a pourtant, au coeur de notre culture,
une résistance profonde à la notion de
pardon. Elle vient en partie, me semble-t-il, de l'idée
selon laquelle les gens qui s'intéressent beaucoup
au pardon - notamment les catholiques - souffriraient
d'une obsession malsaine concernant le péché.
Cela n'est absolument pas le catholicisme dans lequel
j'ai été élevé, marqué
par l'influence bienveillante des Bénédictins.
Plus radicalement, je me demande si, en réalité,
notre culture ne se méfie pas du pardon parce
que nous ne sommes pas convaincus que ce soit une bonne
chose. N'y aurait-il pas, dans la culture contemporaine,
l'idée qu'en dehors de la sphère strictement
personnelle et privée, le pardon est nuisible,
voire même dangereux ? S'il y avait trop de pardon,
notre société se déliterait. Comme
le beurre, ou le chocolat, ou d'autres bonnes choses,
il faut le consommer avec une stricte modération.
Et
pourtant c'est un élément central de notre
foi. Il est vrai qu'après Dresde et Hiroshima,
après Dachau et Auschwitz, on peut être
réticent devant une notion trop facile du pardon.
Comme si on pouvait tout simplement oublier de telles
horreurs. Mais notre réticence est peut-être
plus profonde encore et nous en trouvons des indices
dans Jurassic Park. Dans la jungle darwinienne, il ne
peut y avoir de pardon. La conséquence nécessaire
de la faiblesse et de l'échec est l'extinction.
Et il est heureux qu'il en aille ainsi, sinon il n'y
aurait pas d'évolution. Nous autres, êtres
humains, sommes le résultat d'un processus inflexible
d'annihilation d'espèces innombrables qui n'ont
pu s'adapter; et cela a mené à nous. C'est
une histoire sans pardon qui est à l'origine
de notre humanité. Dans Jurassic Park, les dinosaures
sont sauvés de l'annihilation, et l'on constate
bien vite que c'est une lourde erreur. Il aurait mieux
valu laisser leur ADN emprisonné dans les gouttes
d'ambre.
Je ne peux vraiment pas prétendre m'y connaitre
en économie. Prieur, je me suis bien vite trouvé
perdu dans les explications qui m'étaient données
en anglais sur les comptes. Maintenant que je vis à
Sainte-Sabine, à Rome, et que les explications
me sont données en italien, je suis dans le noir
complet. Mais j'ai dans l'idée que l'image de
la survie du plus apte opère ainsi, hors de toute
notion de pardon, dans une bonne part de notre économie
et de notre politique; l'une des fonctions d'un gouvernement
est justement de supprimer tout ce qui masque et protège
les industries mal adaptées. Il ne faut pas de
pardon. Les faibles doivent périr et la pitié
est chose dangereuse. Je me rends bien compte que je
simplifie à outrance et qu'en réalité,
nous ne travaillons pas sans filet; nous rêvons
d'une économie de marché sociale, d'un
capitalisme bienveillant, et pourtant cela rejoint,
dans la sensibilité contemporaine, quelque instinct
fondamental.
Notre
culture contemporaine est volontiers sans merci. Un
des plaisirs de mon existence errante - soixante pays
en deux ans! - est de trouver un journal anglais. Il
est parfois vieux de plusieurs semaines, pourtant je
me jette dessus comme un homme affamé. Mais je
m'afflige d'y lire si souvent dénonciations et
accusations. La méthode habituelle pour parvenir
à la vérité semble être le
scandale, le dévoilement des péchés
de quelqu'un. Certes, tout cela est fait au nom de la
moralité, pour un retour aux valeurs fondamentales.
Mais on peut se poser la question : finalement, qu'est-ce
qui est dévoilé ? Qu'est ce qui est mis
à nu et révélé ?
Seule
une attention patiente permet de pénétrer
la vérité d'autres êtres humains,
avec leurs vices et leurs vertus, leur méchanceté
et leur bonté. Il faut les écouter attentivement
et les laisser se dévoiler. La vérité
n'est pas donnée dans la mise à nu brutale,
mais dans un moment de révélation. Elle
a besoin de tendresse, pas de dénonciation. Pour
y voir clairement, il faut de la compassion, et même
de l'amour. Thomas d'Aquin nous a appris que la vérité
et la beauté se rejoignent.
Le
journaliste qui a un scoop me fait penser à Pompée,
prenant d'assaut le temple de Jérusalem et exigeant
de voir ce que cachait le voile du Saint des Saints.
Il l'arrache et s'écrie : " Mais il n'y
a rien, rien du tout! " Il n'y avait rien qu'il
puisse voir. Le pardon, dans la dernière Cène,
n'est pas d'abord une question d'oubli. Il ne vient
pas nous rassurer avec l'idée que notre Dieu
veut bien ignorer nos fautes, regarder de l'autre côté.
C'est un acte radicalement créateur, une guérison.
Dans notre tradition, le pardon est ce moment de création
pure, dans lequel Jésus est ressuscité
des morts. Ce n'est pas ce qui nous permet d'oublier.
Cela rend la mémoire possible. C'est le mystère
d'un Dieu qui, selon l'image médiévale,
fait que le bois mort de la croix bourgeonne et se couvre
de fleurs; un Dieu de fertilité qui fait refleurir
nos vies mortes. Nos deux histoires, Jurassic Park et
la dernière Cène, diffèrent profondément
dans leur façon de percevoir la création.
Dans la première, les hommes sont créés
selon un processus inflexible qui détruit les
faibles. Dans la seconde, il y a une parole créatrice,
qui guérit et rachète, qui nous restaure
dans notre intégrité.
Les
héros, dans Jurassic Park, sont les dinosaures.
Ils sont, bien sûr, des victimes; ceux qui avaient
été condamnés par l'évolution.
Ce sont des héros qui conviennent à notre
culture, où la victime a souvent statut de héros.
La colère et l'amertume des victimes d'abus,
d'injustices ou de mauvais traitements s'enracine dans
le sentiment que rien ne peut jamais être fait
pour guérir leurs blessures. Les victimes se
sentent condamnées à jamais à en
subir les effets. Évoquer seulement la possibilité
d'un pardon reviendrait à banaliser leur souffrance
et à augmenter leur colère. Tout ce qu'on
peut faire, c'est chasser le coupable. Il n'y a que
la croyance en un Dieu d'absolue fécondité,
un Dieu qui a fait tout à partir de rien et a
relevé Jésus d'entre les morts, qui puisse
nous donner le courage de penser à ceux que nous
avons blessés, ou à ceux qui nous ont
fait du mal, et d'espérer le pardon.
Dans
la dernière Cène, le pardon n'est pas
juste une absolution privée, c'est la naissance
d'une communauté. Ce n'est pas juste le don de
la paix intérieure, personnelle, c'est la paix
vécue ensemble. C'est comme cela que ça
se passait en Europe où le sacrement de la réconciliation
était le sacrement de la guérison de la
communauté - un événement public
jusqu'à ce que le concile de Trente invente le
confessionnal.
C'est
au Burundi l'année dernière, durant les
massacres, que j'ai été témoin
d'un des exemples les plus émouvants de ce pardon
partagé. Le conflit entre Hutus et Tutsis qui
a ensuite décimé le Rwanda avait déjà
commencé au Burundi. Nos frères, qui appartenaient
aux deux groupes ethniques, avaient tous perdu des membres
de leur famille. C'était, pour eux, un temps
de profonde souffrance. Comment faire pour construire
et maintenir une communauté religieuse dans laquelle
vivaient ensemble des ennemis ancestraux ? Cette question
était notre toute première priorité.
Je parcourais le pays en compagnie du responsable de
notre conseil général pour l'Afrique,
qui est Hutu, et du supérieur local, qui est
Tutsi. Nous ne vîmes presque personne, sinon les
habituelles bandes armées traquant leurs ennemis.
Visitant les camps de réfugiés, nous y
avons rencontré des parents de nos frères
et de nos soeurs. Il était d'une importance capitale
qu'ils acceptent de rencontrer ces deux frères,
le Hutu et le Tutsi ensemble. Ce fut le premier geste
de réconciliation et de pardon mutuel. Puis avant
que je quitte la capitale, Bujumbura, nous nous sommes
réunis et avons essayé de nous parler.
Chacun dut écouter, dut entendre, non pas des
dénonciations et des accusations, mais le récit
de ce que les autres avaient eu à endurer; de
telle sorte qu'ils ne deviennent pas des étrangers
mais puissent demeurer des frères. C'est peut-être
là le plus extraordinaire moment d'attention,
d'écoute d'un autre qui semblait appartenir à
un autre univers, qu'il m'ait été donné
de vivre. Ce fut un moment de profond silence -le genre
de silence qui accompagne des mots difficiles à
prononcer, difficiles à entendre. Le pardon,
ici, n'est pas une amnésie, mais l'impossible
don de communion.
Fatalisme.
Je
voudrais encore faire ressortir un dernier contraste
entre Jurassic Park et la dernière Cène
- contraste qui est profondément lié à
la possibilité même de pardon. Il s'agit
des différentes façons de comprendre la
liberté qu'impliquent nos deux histoires. Jurassic
Park est une sorte de parabole, comme l'était
l'histoire de Frankenstein, sur l'échec de notre
culture scientifique à réaliser son rêve
de tout maîtriser. C'est l'histoire d'une perte
de contrôle, d'un échec de la liberté.
C'est tout à fait explicite dans le livre, lorsque
la cabine de contrôle du parc tombe en panne et
que tous les dinosaures peuvent sortir. Le héros
prend un instant de réflexion, alors qu'on est
sur le point de sombrer dans le chaos, et s'écrie
: " Depuis Newton et Descartes, la science nous
a explicitement donné l'image d'une maîtrise
totale. Elle a prétendu avoir le pouvoir d'arriver
à tout maîtriser, grâce au fait qu'elle
comprenait les lois de la nature. Mais, au XXe siècle,
cette prétention a été anéantie,
définitivement'. > Finalement, la seule liberté
laissée à nos héros est la liberté
de s'enfuir, d'échapper au gâchis qu'ils
ont créé. Cela nous incite à attendre
Jurassic Park 2 avec impatience. Cette liberté,
la liberté de rester indépendant, de n'être
pas solidaire, est bien celle de notre homme moderne,
cet être isolé et solitaire, pour qui être
solidaire, c'est se laisser piéger.
Bien
des choses extraordinaires sont arrivées ces
derniers temps; on a obtenu des libertés inespérées.
Nous avons vu s'écrouler le mur de Berlin; Nelson
Mandela devenir président d'Afrique du Sud. Peut-être
même va-t-on vers la paix au Proche-Orient. Pourtant,
en dépit de tout cela, nous sommes tentés
par un certain fatalisme désabusé. Nous
avons parfois le sentiment que nous ne pouvons absolument
rien faire pour surmonter la pauvreté croissante,
la cruauté et la mort. C'est ce dont parle Havel
comme de l' " incapacité générale
de l'homme moderne à maîtriser sa propre
situation ". Peut-être ce fatalisme n'est-il
pas dû uniquement au fait que la science n'a pas
réussi à fournir toutes les réponses.
Dans The Culture of Contentment (La Culture de la satisfaction),
l'économiste américain John Kenneth Galbraith
affirme que notre système économique implique
ce genre de fatalisme, que, depuis deux siècles
environ, notre politique a été profondément
influencée par une philosophie du laissez faire.
Cela signifie qu'interférer avec le marché
ne peut qu'être nuisible. Nous devons laisser
le marché se développer selon ses propres
lois et tout ira bien. " La vie économique
peut trouver en elle-même la solution à
ses problèmes et faire en sorte que finalement
tout s'arrange pour le mieux. " C'est une philosophie
qui nous encourage tous à vivre dans le court
terme; car, comme l'a dit Keynes, " à long
terme, nous serons tous morts ". (The Culture of
Contentment, Londres, 1992, p. 79.)
La
dernière Cène nous offre justement la
liberté face à la mort, cette perspective
à court ou à long terme. Elle nous offre
le souvenir d'un homme destiné à la mort.
Il est nécessaire - c'est là un des maîtres
mots de l'Évangile de Marc - que le Fils de l'homme
soit livré, pour souffrir et mourir. C'est son
destin. Et pourtant, face à l'anéantissement,
la nuit avant qu'il soit livré, il accomplit
un acte de folle liberté. Il prend sa souffrance
et sa mort, il s'empare de son destin et en fait une
offrande : " Ceci est mon corps, je vous le donne.
" Le destin est transfiguré en liberté.
Et la forme que cela prend est exactement l'inverse
de ce qui se passe dans Jurassic Park : il refuse d'échapper
aux disciples qui vont le renier et le trahir. Il se
remet entre leurs mains. Il les laisse faire de lui
ce qu'ils veulent. C'est une liberté tout à
fait différente de celle des héros de
Jurassic Park, qui échappent à la furie
des dinosaures en fuyant dans leur avion. C'est la liberté
de se montrer solidaire. Et c'est la plus profonde liberté
qui soit car, en dépit de ce que nous pensons
souvent, nous sommes la chair les uns des autres, nous
ne pouvons nous en sortir tout seuls.
Être
libres de nous échapper c'est fuir notre nature
profonde. Si vous me demandiez ce que j'ai appris de
plus important, durant ces années comme Maître
de l'Ordre, toujours entre deux aéroports, je
dirais que j'ai appris un tout petit peu ce qu'implique
cette liberté d'être solidaire. Ce que
j'ai vu c'est tant d'hommes et de femmes, très
souvent des religieux mais aussi, souvent, des laïcs,
qui ont osé s'emparer de cette liberté-là,
qui ont osé faire don de leur vie, en faire une
offrande. J'ai appris une petit peu mieux ce que signifie
célébrer l'Eucharistie.
Je
viens de rentrer d'Algérie, où les frères
ont décidé de rester, comme un signe d'espoir
et d'une communion à venir, en dépit des
menaces de mort proférées par les fondamentalistes
islamistes. Pour eux, chaque Eucharistie est célébrée
face à la mort.
Je
repense à un jour, au nord du Rwanda, dans la
zone des combats; c'était avant les événements
présents. J'avais visité un camp abritant
trente mille réfugiés. J'y avais vu des
femmes essayant en vain de nourrir des enfants qui avaient
renoncé à faire l'effort de vivre. J'avais
visité l'hôpital tenu par les soeurs; service
après service, j'y avais vu des enfants et des
adolescents aux membres arrachés. Je me rappelle
particulièrement un enfant, huit ou neuf ans,
avec les deux jambes arrachées, et un bras, et
un oeil, et son père, assis près de lui,
qui pleurait. Nous sommes rentrés chez les soeurs;
il n'y avait rien à dire. Pas un mot qu'on puisse
ajouter. Mais nous avons pu célébrer l'Eucharistie,
nous avons pu nous rappeler la dernière Cène.
C'était la seule chose à faire, et qui
pouvait donner aux soeurs le courage de rester, le courage
d'être solidaires.
Pour
conclure, comment briser le pouvoir, la fascination
qu'exerce cette image de l'homme, qui tient notre humanité
captive ? Comment allons-nous nous libérer de
ce nouveau mythe, qui fait de nous des êtres solitaires,
chacun à la poursuite de son propre intérêt,
en une compétition effrénée ? Comment
arriverons-nous, pour reprendre les mots de Marquand,
à redéfinir ce qui a été
le bon sens durant ces deux cents dernières années
? À comprendre que nous sommes frères
et soeurs, enfants d'un même Dieu et frères
dans le Christ, faits de la même chair et incapables
de nous épanouir seuls ?
En
vérité, le tréfonds de notre nature
humaine n'est pas la convoitise et l'égoïsme,
c'est la faim et la soif de Dieu, un Dieu en qui nous
nous trouverons les uns, les autres. Si l'on en croit
Alasdair McIntyre, nous devrions suivre l'exemple de
nos ancêtres lointains, et former des petites
communautés locales " où la vie morale
pourrait se maintenir, de sorte que le sens moral aussi
bien que le sens civique pourraient survivre à
l'époque prochaine de ténèbres
et de barbarie' ". (After Virtue, Londres, 1981,
p. 244.) Il n'est pas douteux que l'une des façons
de témoigner de ce que c'est qu'être un
homme est de se réunir en petites communautés
locales pour revivre l'histoire de la dernière
Cène, avec son mystère de liberté
et de pardon. En Angleterre, certaines de ces petites
communautés sont nommées paroisses. Elles
prennent bien des formes diverses à travers le
monde. Dans ces communautés, nous devrions être
nourris de la certitude que le bien que nous recherchons
n'est pas notre satisfaction personnelle mais le bien
commun. Mais ces communautés ne devraient pas
être des petits groupes repliés sur eux-mêmes,
des bandes de copains. Cela, je ne pourrais pas m'y
faire. Non! Il nous faut entretenir le sens d'une appartenance
plus vaste, goûter notre communion avec tous les
hommes, les saints et les pécheurs, les vivants
et les morts. 