(Suite)
3.
LES NIVEAUX DU GOUVERNEMENT DOMINICAIN
3.1.
La responsabilité à saisir
Le
Verbe que nous proclamons n'est pas une parole abstraite,
car il s'est fait chair et sang. Ce que nous prêchons
n'est pas une théorie du salut mais la grâce
incarnée dans la vie, la mort et la résurrection
d'un homme, il y a quelque deux mille ans. De même
pour nous, ne suffit-il pas d'avoir une belle théorie
de la responsabilité. Nous devons la vivre. Nous
avons de formidables structures démocratiques,
qui nous offrent la liberté, mais c'est une liberté
que nous devons saisir.
J'ai
acquis la conviction au long de mes visites aux provinces,
que l'un des problèmes majeurs que nous affrontons
est de répondre de manière efficace et
responsable aux défis actuels. Nous souffrons
parfois de ce que j'ai souvent appelé « le
mystère de la responsabilité disparue ».
Comment se fait-il que nous, pour qui la responsabilité
est essentielle, la laissions si souvent filer entre
nos doigts? Nos chapitres, général et
provincial, sont normalement des moments de vérité,
où nous regardons avec honnêteté
ce qui doit être fait et comment nous allons le
faire. De grandes décisions y sont prises. Des
textes formidables y sont écrits. Mais parfois,
après avoir tout vu et analysé si clairement,
nous sommes comme « un homme qui observe sa
physionomie dans un miroir. Il s'observe, part, et oublie
comment il était » (Jc 1, 23).
Une
des raisons pour lesquelles nous fuyons la responsabilité,
quoique nous soyons appelés à la liberté,
est que la liberté nous fait peur, la responsabilité
est ennuyeuse et il est donc tentant de fuir. Nous avons
de nombreux niveaux de responsabilité dans l'Ordre,
et il est souvent attirant de s'imaginer que c'est à
un autre niveau qu'elle devrait être exercée.
« Il faut faire quelque chose »,
mais c'est en général quelqu'un d'autre
qui doit le faire, le supérieur, ou le chapitre,
ou même le Maître de l'Ordre! « La
province doit agir », mais qu'est-ce que la
province sinon nous-mêmes? Pour être véritablement
les héritiers de la liberté de Dominique,
nous devons identifier la responsabilité qui
nous incombe justement et nous en saisir. Nous devons
articuler les relations entre les différents
niveaux de gouvernement de l'Ordre.
Les
Constitutions disent que notre gouvernement se distingue
par « la collaboration organique et équilibrée
de toutes les parties », et que « son
pouvoir, qui est universel dans sa tête (...)
se trouve proportionnellement participé par les
provinces et les couvents, dotés chacun de l'autonomie
convenable » (LCO I. § VII). Pour que
notre gouvernement soit dans les faits « organique
et équilibré », et reconnaisse
l'autonomie convenable à chaque frère,
couvent et province, nous devons clarifier les relations
entre les différents niveaux de gouvernement
dans l'Ordre. Je n'aime pas le mot « niveaux »
mais je n'ai pas réussi à trouver de terme
meilleur.
Les
relations entre les différents niveaux de responsabilité
dans l'Ordre s'articulent au moins autour de trois principes
fondamentaux.
a)
L'itinérance
Aucun
frère n'est ou ne devrait être trop longtemps
supérieur. Il y a une limite au nombre de mandats
qu'un frère peut exercer comme prieur ou provincial
sans postulation. Nous n'avons pas d'Abbés à
vie. Il ne devrait pas y avoir de caste des supérieurs,
car le gouvernement est la responsabilité commune
de tous les frères. Si nous sommes élus
supérieurs, c'est un service que nous devons
offrir. Mais il n'y a ni carrière, ni promotion,
dans l'Ordre des Frères Prêcheurs.
b)
Nous devons nous affermir mutuellement
Il
ne peut y avoir de compétition pour le pouvoir
de la responsabilité, ni pour s'en emparer, ni
pour l'éviter. Nous devons nous affermir mutuellement.
L'une des responsabilités primordiales d'un prieur
est d'affermir ses frères, d'avoir confiance
en leur capacité à donner plus qu'ils
ne l'ont jamais imaginé, et de les soutenir quand
ils prennent une position courageuse sur quelque problème
que ce soit. Lorsque Montesinos prêcha son célèbre
sermon sur les droits des Indiens, c'est son prieur,
Pedro de Córdoba qui le soutint, en disant que
c'était la communauté tout entière
qui avait prêché ce sermon. Chaque frère
est un don pour la communauté et c'est une obligation
pour le supérieur d'accueillir et de valoriser
les talents des frères que Dieu nous a donnés.
Mais
cette relation est réciproque. Chaque frère
est à son tour particulièrement responsable
du frère que nous avons élu. Une des façons
que nous avons d'affirmer la valeur d'un frère,
c'est de l'élire supérieur. Ayant placé
une charge sur ses épaules, nous avoir le devoir
de le soutenir, d'avoir soin de lui, et de l'encourager.
Et s'il échoue, il a besoin de notre pardon.
Si nous avons un supérieur inefficace, ou manquant
de vision, c'est bien parce que nous avons choisi ce
frère. Ne le blâmons pas pour des fautes
que nous connaissions déjà lorsque la
communauté l'a choisi. Plutôt que de l'accabler
sous le poids de son échec, nous devons l'aider
à faire tout ce dont il est capable.
Ce
que le Seigneur a dit à Pierre, il nous le dit
à tous: « Affermis tes frères »
(Luc 22, 32). Si notre système de gouvernement,
avec toute sa complexité, travaille à
nous ôter mutuellement tout pouvoir, alors nous
sommes totalement paralysés et avons perdu la
liberté de Dominique. Mais s'il travaille à
l'affermissement de tous, alors nous pouvons faire de
grandes choses.
c)
Discerner le bien commun
Le discernement et la poursuite du bien commun sont
la tâche principale du gouvernement, et c'est
là que les relations entre les différents
niveaux de gouvernement peuvent devenir plus tendues
et douloureuses (cf. 1.2). Un frère se trouvera
assigné à une communauté dans laquelle
il ne souhaite pas vivre ou à une tâche
pour laquelle il ne se sent pas fait. Ou bien une province
se verra demander de laisser partir pour quelque mission
de l'Ordre un frère qu'elle peut difficilement
supporter de perdre. Cela est dur, et pourtant c'est
la plus claire expression de notre unité en une
mission commune, et souvent, le bien commun, plus large,
doit avoir la priorité sur le bien plus local,
pour que l'Ordre ne se fragmente pas en une vague association
d'individus.
La
demande est douloureuse, des deux côtés.
Au lieu de faire face à cette souffrance, le
supérieur pourrait être tenté de
demander des volontaires, ou de déclarer qu'on
ne peut rien faire. Mais ce serait là une fuite
devant la responsabilité pour laquelle on l'a
élu, et elle mènerait à la paralysie.
Il
faut parfois oser gouverner, justement parce que nous
tenons à la liberté qui est au coeur de
la vie dominicaine. Nous chérissons cette liberté
des frères de se réunir en chapitre et
de prendre des décisions sur notre mission et
notre vie communes, décisions qui peuvent être
mises en oeuvre et ne resteront pas de simples déclarations
sur le papier. Nous chérissons aussi la liberté
avec laquelle un frère a fait don de sa vie à
l'Ordre et à sa mission commune. Ne pas oser
demander à un frère de se donner pour
une mission serait manquer au respect de ce libre don
de soi qu'il a fait à sa profession. J'admets
avoir souvent hésité à demander
à un frère ce que je soupçonne
qu'il ne veut pas donner. Qui suis-je pour demander
cela à mon frère ? Je ne demande cependant
pas une soumission à ma volonté, mais
l'acceptation de ce bien commun que les frères
ont déterminé ensemble. Il arrive parfois
que l'on doive insister, « au nom de l'obéissance ».
Mais dans ce cas, ce serait une erreur de croire que
c'est la meilleure image de l'obéissance, puisqu'elle
est pour nous avant tout fondée sur une attention
mutuelle, dans laquelle nous cherchons tous deux à
comprendre ce qui est juste et meilleur.
Je
vais à présent vous faire partager quelques
brèves observations sur quelques uns des défis
que nous relevons en saisissant la responsabilité
aux différents niveaux de gouvernement dans l'Ordre.
Ce n'est en aucune manière un tableau exhaustif.
Il y faudrait un livre.
3.2
Le gouvernement conventuel
Il
est fondamental pour la vie de l'Ordre que nous partagions
la responsabilité dans les communautés
où nous vivons. Nous n'élisons pas un
frère supérieur de la communauté
pour nous décharger de la responsabilité
de nos vie et mission communes, mais pour nous aider
à les partager. Dans certaines provinces, il
est difficile de trouver des frères qui acceptent
leur élection au priorat. Une raison possible
est que nous comptons sur lui pour assumer seul toutes
les responsabilités. Le prieur, ayant d'abord
été une figure majestueuse, est parfois
devenu le régisseur de la maison, celui qui doit
perpétuellement résoudre les problèmes
de la communauté. Que mon ampoule ne marche plus
ou que le chauffage central ne fonctionne pas, c'est
au prieur de résoudre le problème. Ce
n'est qu'en devenant prieur d'Oxford que j'ai rencontré
le problème de savoir comment le lait va de la
vache au pot, pour que je puisse mettre du lait dans
mon café! En vérité le prieur est
appelé à « servir par la charité »
(LCO 299), mais cela ne signifie pas que nous pouvons
lui entasser toutes les responsabilités sur les
épaules, et le laisser seul et sans secours.
Le droit que nous avons d'élire un supérieur
implique le devoir de le soutenir dans la construction
de notre vie et notre mission communes.
Les
supérieurs ont aussi besoin du soutien du provincial
et de son conseil. Plusieurs provinces tiennent des
réunions annuelles des supérieurs, où
discuter les défis qu'ils affrontent et s'offrir
mutuellement soutien et encouragement. La province de
Saint-Albert-le-Grand aux États-Unis a même
édité un excellent manuel pour aider les
nouveaux supérieurs à comprendre leur
rôle et comment y survivre.
Serviteur
du bien commun, le prieur a parmi ses tâches principales
celle de présider le chapitre et d'aider les
frères à rechercher un consensus. Il doit
par-dessus tout s'assurer que tous les frères
ont une voix, en particulier les plus timides ou ceux
qui soutiennent des idées minoritaires. Il est
là pour protéger le faible contre le fort.
« Il y a des frères fragiles qui peuvent
beaucoup souffrir de l'écrasement que leur imposent,
bien involontairement, les fortes personnalités.
Le rôle du prieur est de les protéger,
d'une part en mettant leurs dons en valeur, et d'autre
part en faisant prendre conscience aux fortes personnalités
du devoir qui leur incombe de ne pas écraser
les autres. » Sainte Catherine écrivait
aux dirigeants de Bologne qu'ils laissaient souvent
les forts s'en sortir à bon compte, alors qu'avec
les faibles « qui sont bien peu de chose et
dont ils n'ont rien à craindre, ils montrent
un grand zèle pour la justice; et sans nulle
pitié ni miséricorde, ils infligent de
sévères châtiments à la moindre
faute ». Même un supérieur de
communauté dominicaine peut être tenté
de montrer plus de zèle à désigner
les manquements du faible que ceux du fort.
Le
supérieur doit consacrer du temps à chaque
frère. Il ne suffit pas de présider aux
réunions de la communauté. Il doit être
attentif à chaque frère, et les rencontrer
régulièrement seuls, afin que chacun d'eux
puisse partager ses espoirs et ses craintes librement,
sûr de trouver une oreille attentive. Surtout,
un supérieur doit avoir le souci de la dignité
de chaque frère. Si je puis donner un conseil,
c'est bien celui-ci: ne laissez jamais, au grand jamais,
humilier un frère.
L'une
des fonctions les plus importantes du supérieur
consiste à aider la communauté à
déterminer son « projet communautaire ».
Son caractère central pour nos vie et mission
communes a été souligné par les
trois derniers chapitres généraux de l'Ordre,
mais certaines provinces le négligent. Cela est
parfois dû à un malentendu qui fait croire
que chaque communauté doit identifier une tâche
unique à laquelle tous les frères doivent
se consacrer, comme par exemple une école ou
une paroisse. La première étape est pour
chaque frère de parler à la communauté
de sa vie et de ses ministères, de partager les
joies et les déceptions qu'il rencontre. Mais
cela doit nous conduire plus loin, à une profonde
collaboration dans nos tâches respectives, et
à l'émergence d'une mission commune. C'est
le moment pour la communauté d'évaluer
ensemble la présence apostolique de l'Ordre dans
une région, et jusqu'où elle est en cohérence
avec les priorités de l'Ordre. Je soutiens fortement
la recommandation 44 du chapitre général
de Caleruega, que chaque communauté tienne des
journées annuelles pour évaluer les ministères
des frères et planifier l'année à
venir.
La
démocratie ne signifie pas que le prieur doive
tout soumettre au chapitre. Nous élisons des
frères pour assumer certaines responsabilités
afin de pouvoir être libres pour la mission. Ayant
élu un frère pour gouverner, nous devons
le laisser libre de le faire. Les Constitutions définissent
quand le prieur doit consulter la communauté,
ou quand le chapitre ou le conseil a pouvoir de décider.
Mais le supérieur ne devrait pas s'en servir
comme excuse pour nier à la communauté
la responsabilité de quoi que ce soit d'important
pour les frères. « Ce qui concerne
tous doit être approuvé par tous. »
Le principe fondamental fut établi par Humbert
de Romans au XIIIe siècle, selon lequel le prieur
doit consulter la communauté pour tous les sujets
d'importance, mais ce n'est pas la peine de le faire
si la question est insignifiante, et pour ce qui est
des sujets intermédiaires, la prudence voudrait
qu'il consulte ses conseillers.
Le
rôle démocratique du chapitre est tellement
central pour notre vie que nous sommes parfois tentés
de considérer que le prieur n'est que le président
du chapitre, que son unique rôle est de guider
les débats de manière que les frères
parviennent, si possible, à un consensus. Mais
les Constitutions (LCO 299, 300) précisent aussi
clairement que le prieur a un rôle de garant de
la vie religieuse et apostolique de la communauté.
Par exemple, il doit prêcher aux frères
régulièrement. Cela n'entame en aucune
façon le principe démocratique. Cela démontre
que la communauté locale fait partie de la province,
tout comme la province fait partie de l'Ordre, et la
communauté locale ne peut donc pas prendre de
décisions en contradiction avec ce que les frères
ont décidé en chapitre provincial ou général.
C'est justement au nom de notre démocratie la
plus large que le prieur local peut juger qu'il ne saurait
accepter la volonté de la majorité. Si
les frères devaient voter l'installation d'un
sauna dans chaque cellule, il devrait refuser son consentement!
3.3
Le gouvernement provincial
Au
chapitre général de Mexico, la province
est décrite comme le centre normal d'animation
du dynamisme apostolique de l'Ordre (N° 208). C'est
au niveau de la province qu'une grande part de la planification
effective de la mission de l'Ordre doit avoir lieu.
Ayant à ce jour visité quelque trente-cinq
entités de l'Ordre, je vais devoir faire de grands
efforts pour limiter mon texte. Rendez grâce que
je n'aie pas attendu une autre année pour écrire
cette lettre ! Je regrette qu'il n'y ait pas eu de place
pour parler des relations des vicariats avec les provinces.
a)
Créer de nouveaux projets
Chaque
province a besoin d'établir des projets et institutions
qui donnent corps et forme à notre mission commune.
Pour la plupart, nous sommes amenés à
l'Ordre par notre désir d'être prêcheurs.
Mais quelle forme prend cette prédication? Quels
projets incarnent aujourd'hui notre charisme dominicain?
Nous
pouvons succomber à la profonde suspicion envers
les institutions qui fait partie de notre culture contemporaine,
et pourtant la fondation de l'Ordre fut un acte de suprême
créativité institutionnelle. Dominique
et ses frères ont répondu au besoin de
prêcher l'Évangile avec une extraordinaire
imagination, l'invention d'une nouvelle institution,
notre Ordre. Nous avons besoin d'une telle créativité.
Les institutions ne sont pas nécessairement complexes
ou coûteuses: une station de radio ou une page
sur Internet, une université ou un groupe de
musique, un couvent ou une galerie d'art, une librairie
ou une équipe de prêcheurs itinérants.
Tous sont des « institutions » pouvant
soutenir de nouvelles voies de prédication. L'incarnation
du Verbe de Dieu à de nouvelles frontières
exige de nouvelles conceptions.
Quand
nous nous réunissons en chapitre pour planifier
les missions de nos provinces, nous devons toujours
nous demander si les institutions que nous entretenons
servent la mission de l'Ordre. Nous donnent-elles une
voix dans les débats d'aujourd'hui? Saint Dominique
envoya les frères dans les nouvelles universités,
parce que c'était là que les questions
importantes de l'époque étaient discutées.
Où nous enverrait-il aujourd'hui?
La
planification de la mission nous demande cette créativité
institutionnelle, la capacité d'imaginer de nouveaux
projets, de nouvelles chaires, qui donnent à
l'Ordre une voix et une visibilité. À
une certaine période, les jeunes dominicains
français avaient inventé une nouvelle
forme de mission: « la mission à la
plage », qui fut très populaire! Un
frère américain, chargé d'une mission
dans le sud protestant du pays, transforma une caravane
en chapelle itinérante avec une chaire. Si nous
voulons vraiment partager de toute urgence la bonne
nouvelle de Jésus Christ, alors nous utiliserons
pleinement notre imagination.
Si
nous n'avons pas ce courage et cette ingéniosité,
soit nous resterons en panne, à attendre dans
nos églises que les gens viennent à nous
alors qu'ils seront ailleurs, assoiffés d'une
parole. Ou bien nous nous retrouverons à travailler
pour d'autres institutions, fondées par d'autres
groupes, même des ordres religieux, qui auront
eu plus d'audace et d'imagination que nous.
Nous
avons besoin de frères jeunes et de vocations
nouvelles pour prêcher de manières que
nous ne pouvons encore imaginer. Quand la province de
Chicago acceptait des novices voici quelques années,
qui aurait alors deviné qu'aujourd'hui, ces jeunes
prêcheraient sur le World Wide Web et envisageraient
même la fondation d'un centre d'étude virtuel?
b)
Planifier
« C'est
dans les rêves que commence la responsabilité »
écrivait W. B. Yeats. Les chapitres provinciaux
devraient être des moments où nous osons
répondre aux défis en rêvant de
nouveaux projets. Souvent les chapitres prennent des
décisions courageuses et audacieuses, de s'engager
davantage pour la justice et la paix, de développer
notre présence dans les médias, d'envoyer
des frères dans les missions. Dieu merci! Et
pourtant, souvent, quatre ans après, il ne s'est
pas passé grand chose. Il y a une prière
pour les chapitres dans l'ancien missel dominicain,
dans laquelle les frères prient pour que l'Esprit
Saint leur fasse don « de chercher à
discerner ces choses qu'(Il) désire, et utiliser
leurs forces pour les accomplir ». Probablement
cette prière était-elle nécessaire
parce que les frères, alors comme aujourd'hui,
trouvaient plus facile de prendre des décisions
que de les mettre à exécution. Mais si
nous n'apprenons pas à la fois à prendre
les décisions et à les mettre en oeuvre,
nous deviendrons des désenchantés de tout
gouvernement, et notre liberté et notre responsabilité
seront détruites.
Incarner
le Verbe dans notre temps, trouver de nouvelles formes
de prédication maintenant, cela doit commencer
par les rêves, mais aboutir à une planification
rigoureuse et pratique. Le bon gouvernement repose sur
la vertu de la prudence, une sagesse pratique. Nous
devons parvenir à un accord sur ce que nous pouvons
réaliser. Nous ne pouvons tout faire à
la fois, aussi devons-nous déterminer l'ordre
dans lequel réaliser les projets. Nous devons
faire face aux conséquences de nos choix, même
si cela implique une profonde réorientation de
la mission et de la vie de la province. Nous devons
décider du processus au cours duquel un projet
sera planifié, proposé, évalué
et mis en oeuvre. Si le processus ne fonctionne pas,
nous devons alors chercher à comprendre pourquoi
et comment y remédier.
c)
Les défis de la croissance et de la diminution
Il
y a dans la vie d'une entité de l'Ordre des moments
spécifiques où une planification attentive
est particulièrement importante.
La
transition vers une identité pleinement dominicaine
Il
y a des temps successifs dans la naissance de l'Ordre
dans un nouveau pays. Il arrive parfois, dans les débuts,
que pour nous faire accepter et entrer dans une nouvelle
culture, nous devions accepter des apostolats qui n'expriment
pas pleinement notre charisme de prêcheurs et
d'enseignants.
Partout
dans l'Ordre, en Afrique, en Amérique Latine,
en Europe de l'Est et en Asie, j'ai vu l'excitation
et la difficulté de passer cette transition vers
l'étape suivante de la vie dominicaine. C'est
un moment de profonde transformation, où les
frères essaient de former des communautés,
d'abandonner certaines paroisses, d'adopter de nouveaux
apostolats, d'établir des centres de formation
et d'étude, de monter un corps professoral. L'épanouissement
de l'Ordre dépend de la capacité des frères
à traverser ce moment de transition dans une
compréhension et un soutien mutuel.
Pour
les frères âgés, les « pères
fondateurs » peut-être, ce sera un moment
douloureux parce que les aspirations des jeunes paraissent
rejeter tout ce qu'ils ont accompli. Ils ont accueilli
dans l'Ordre des jeunes qui semblent vouloir détruire
l'oeuvre de leur vie, en invoquant de plus le caractère
« pleinement dominicain ». Pour
les jeunes aussi ce sera une période d'angoisse,
où ils se demandent s'ils seront capables de
réaliser leurs rêves d'une vie dominicaine
plus développée.
Dans
ces moments de transition, nous avons besoin d'une planification
et d'une consultation bien pensées. Mais ce n'est
pas uniquement une question d'administration. Nous devons
à la fois montrer que nous apprécions
ce que les anciens ont fait, et vivre ce moment comme
un temps de mort et de renaissance, sur les traces du
Christ. Lors d'une retraite qu'il donnait aux frères
du Pakistan à l'époque où naissait
la nouvelle vice-province, Mgr Paul Andreotti dit aux
frères venus de l'étranger: « Certains
d'entre vous vont maintenant décider de rentrer
dans leurs provinces, mais ceux qui choisiront de demeurer
doivent être parfaitement sûrs de leurs
motivations. Je crois que Jésus nous offre un
chemin pour mourir. » Si les frères
âgés peuvent parcourir ce chemin dans la
joie, ils donneront aux jeunes la plus profonde formation.
Car la formation, surtout pour un frère mendiant
itinérant, c'est toujours un apprentissage du
dépouillement.
Gilbert
Márkus OP disait au chapitre général
de Caleruega: « Si ces jeunes viennent à
l'Ordre pour suivre le Christ, eux-mêmes devront
aussi être guidés dans l'art de mourir.
Ils se sont confiés à l'Ordre, et une
partie de la responsabilité que nous assumons
en recevant leur profession est la responsabilité
de leur enseigner cet art. Il n'y a aucun espoir pour
un jeune dominicain qui ne parvient pas à saisir
un tant soit peu, au cours de sa formation, comment
il doit se perdre, mourir à lui-même. Ce
n'est pas une excuse pour que les frères plus
âgés se tiennent sur la défensive,
accrochés à leur propre position, ou résistent
au changement. Ils doivent plutôt mener les jeunes
sur le chemin du sacrifice, et cela veut dire le parcourir
avec eux, donner un exemple de générosité. »
La
diminution
Très
peu de provinces de l'Ordre meurent, quoique plusieurs,
en particulier en Europe occidentale, diminuent. Comment
ces provinces peuvent-elles garder la capacité
d'entreprendre de nouveaux projets et des initiatives
nouvelles?
Une
province doit se demander ce qu'elle veut vraiment.
Quelle est sa mission aujourd'hui? À quels nouveaux
défis doit-elle faire face? Quelles nouvelles
formes de prédication peut-elle élaborer?
Pour en avoir la liberté, elle pourrait bien
devoir prendre des mesures radicales. Il sera peut-être
nécessaire de fermer deux maisons pour gagner
la liberté d'en ouvrir une autre, qui offrira
de nouvelles possibilités. Mieux vaut prendre
des mesures énergiques afin de nous libérer,
plutôt que nous contenter de battre lentement
en retraite, victimes passives de circonstances qui
échappent à notre contrôle. Comment
prêcher la liberté des enfants de Dieu
si nous avons nous-mêmes renoncé à
toute liberté? Comment être les messagers
de l'espérance si nous avons abandonné
tout espoir de faire quelque chose de neuf pour Dieu?
À moins qu'on ne nous voie saisir cette liberté,
nous n'attirerons ni ne retiendrons jamais de vocations.
d)
Le provincial et son conseil
Le
conseil provincial est élu pour assister le provincial
dans son gouvernement de la province en proposant des
avis et prenant des décisions. Les conseillers
ont pu être élus parce qu'ils représentaient
une diversité d'opinions, ou de couvents, ou
d'intérêts, mais ils ne sont pas membres
du conseil pour représenter un groupe ou une
idéologie. Le développement d'une faction
au sein du conseil minerait son service de la province.
Son rôle est d'aider le provincial à mettre
en oeuvre les décisions du chapitre et rechercher
le bien commun. Cela demande un profond respect de la
confidentialité, sans quoi le provincial ne pourra
bénéficier du soutien dont il a besoin.
Dans
sa mise en oeuvre des décisions du chapitre et
dans sa recherche du bien commun, le provincial devra
parfois prendre des décisions douloureuses. J'ai
déjà évoqué la souffrance
parfois provoquée par les assignations (3.1.c).
On ne gouverne cependant pas une province selon le principe
consistant à attendre que les frères se
portent volontaires pour les ministères. Si demander
des volontaires peut sembler le signe d'un respect de
la liberté des frères, hormis quelques
circonstances très exceptionnelles, c'est une
erreur d'interprétation de la nature de la liberté
dans laquelle nous nous sommes donnés à
la mission de l'Ordre. Cela entame aussi la liberté
de la province pour prendre des décisions et
les mettre en oeuvre effectivement. Enfin, cela repose
sur la supposition que le meilleur juge de ce dont un
frère est capable est ce frère lui-même.
Nous pouvons nous tromper radicalement. Parfois, un
frère peut se prendre pour le véritable
successeur de saint Thomas alors qu'il tient plutôt
du boeuf muet. Plus souvent, les frères sous-estiment
ce dont ils sont capables. Je me fie à mes frères
pour savoir ce que je ferai le mieux. Cela fait partie
de la confiance qui soude l'Ordre.
Un
provincial ou le Maître de l'Ordre doit quelquefois
casser une élection. Cela aussi peut être
douloureux. On aura l'air de toucher aux droits démocratiques
des frères à choisir leur supérieur.
Pourtant, il faut parfois le faire, justement parce
que ces supérieurs ont eux-mêmes été
élus démocratiquement pour avoir le souci
du bien commun de la province et de l'Ordre. Ce serait
toucher à la démocratie que de refuser
d'assumer la responsabilité pour laquelle ils
ont été élus. Il y a différentes
étapes dans ce processus. La communauté
vote; le supérieur doit décider de confirmer
ou casser l'élection; le frère élu
peut accepter ou refuser; le supérieur doit décider
d'accepter le refus ou d'insister. À chacun de
ces moments, nous devons pouvoir exercer la responsabilité
qui nous incombe, sans interférence ni pression,
afin de pouvoir découvrir ce qui favorise vraiment
le bien commun.
3.4
Le Maître de l'Ordre et le conseil généralice
Le
gouvernement général de l'Ordre est lié
aux autres niveaux de gouvernement selon les mêmes
principes suggérés en 3.1, l'itinérance,
le soutien mutuel, et la recherche du bien commun le
plus large.
a)
Affermir les frères
Le
premier rôle du Maître de l'Ordre et du
conseil généralice est de soutenir les
frères, et en fait toute la Famille dominicaine.
Partout où je voyage, je rencontre des frères
et des soeurs qui prêchent l'Évangile avec
un formidable courage, souvent dans des situations de
pauvreté et de violence. C'est là une
source d'inspiration pour le conseil et moi-même.
Le
principal moyen pour le Maître de l'Ordre d'affermir
les frères passe par les visites, en essayant
de rencontrer tous les frères. C'est un privilège
et une joie. Le programme est si rempli qu'il reste
bien peu de temps pour autre chose. Entre novembre dernier
et ce mois de mai, j'ai passé à Rome moins
de quatre semaines. Je n'ai pas pu, comme je l'avais
espéré, visiter les frères et soeurs
de la région des Grands Lacs en Afrique, pour
leur apporter le soutien dont ils ont besoin. C'est
une question que je poserai au chapitre général
de Bologne: si nous ne devrions pas repenser la manière
dont sont faites les visites, afin que le Maître
de l'Ordre ait la liberté de répondre
autrement aux besoins de l'Ordre.
Quand
une province passe par un profond processus de renouvellement
ou affronte une période de crise, une visite
occasionnelle ne suffit pas. De plus en plus, le conseil
généralice constate la nécessité
d'accompagner certaines provinces de l'Ordre face à
des défis difficiles. Nous devons les soutenir
pour qu'elles trouvent la force et le courage de prendre
les décisions pénibles nécessaires
à leur renouvellement. Le socius du Maître
pour la province en question a souvent un rôle
exigeant, d'accompagnement des frères devant
les défis d'une reconstruction de la vie et du
gouvernement dominicains.
Il
est rarement nécessaire que le Maître de
l'Ordre intervienne directement dans le gouvernement
d'une province. S'il le fait, cela peut être dur
à supporter pour les frères. Il semble
qu'on outrepasse leur droit démocratique à
prendre des décisions touchant leur vie et leur
mission. Pourtant toute intervention de ce type est
toujours une tentative d'affermir les frères,
et de les aider à trouver un renouveau dans leur
liberté et leur responsabilité. Si le
gouvernement au niveau provincial s'affaiblit ou se
paralyse, le Maître doit parfois intervenir directement
pour que les frères se retrouvent libres de faire
face à l'avenir. C'est souvent le cas lorsque
nous envisageons l'unification de provinces.
b)
Le bien commun le plus large
Le
Maître de l'Ordre doit promouvoir l'unité
de l'Ordre dans sa mission commune. Nous voyons plus
clairement cette mission commune dans l'établissement
de nouvelles fondations, dans le renouveau de l'Ordre
là où il est fragile, et dans les maisons
sous la juridiction immédiate du Maître.
L'une
des tâches les plus ardues du Maître de
l'Ordre est de trouver les frères pour cette
mission commune. Humbert de Romans écrivait à
l'Ordre au XIIIe siècle que l'un des principaux
obstacles à la mission de l'Ordre était
« l'amour des frères pour leur terre
natale, dont la séduction si souvent les piège
que -- leur nature n'ayant pas encore été
touchée par la grâce --, plutôt que
de quitter leur pays et leurs relations et d'oublier
leur nation, ils souhaitent vivre et mourir au milieu
de leur famille et de leurs amis, ne se souvenant pas
qu'en de semblables circonstances le Sauveur ne s'est
pas même laissé rejoindre par sa propre
mère ». Il y a des choses qui ne changent
pas!
En
vérité, je peux dire que beaucoup de frères,
en particulier les jeunes, ont un sens profond et croissant
de cette mission commune de l'Ordre à laquelle
nous sommes appelés. Certaines provinces sont
profondément généreuses dans leur
don de frères pour la mission commune de l'Ordre.
Par exemple, nous avons trouvé des frères
pour nous aider à reconstruire l'Ordre dans l'ex-Union
Soviétique. Cependant, il est souvent difficile
de trouver les frères dont nous avons besoin,
par exemple pour soutenir les frères du Rwanda
et du Burundi en cette période de souffrance.
Nous avons besoin de frères pour la fondation
de l'Ordre dans l'Ouest du Canada. Nous avons besoin
de frères pour renouveler et soutenir nos centres
d'étude internationaux.
Comment
approfondir notre participation à la mission
commune de l'Ordre? Cela nous demande de grandir ensemble,
dans la grâce et la vérité du Verbe
Incarné.
- Nous
sommes appelés à la totale et gratuite
générosité du Verbe. Ce n'est
pas seulement la générosité d'une
province qui donne un frère disponible, ou
même qui demande des volontaires. Ce sont souvent
justement les frères qui ne sont pas disponibles
dont nous avons besoin. Cela impose de redéfinir
les priorités de la province à la lumière
des besoins de notre mission commune. Par exemple,
en Amérique Latine, nous essayons de renouveler
l'Ordre en demandant aux provinces les plus solides
de travailler étroitement avec les provinces
où nous sommes plus fragiles. Nous évoluons
vers une sorte de partenariat dans lequel on demande
à une province d'accompagner une autre entité.
Nous demandons à ces provinces de redéfinir
leur mission à la lumière des besoins
de l'Ordre.
- Cela nécessite
que nous vivions dans la vérité. Tout
d'abord la vérité de ce que signifie
être frère dominicain. Nous avons fait
notre profession au Maître de l'Ordre pour la
mission de l'Ordre. Bien sûr la mission de chaque
province est une expression de cette mission. Mais
il nous faudra parfois exprimer notre identité
dominicaine la plus profonde par l'affranchissement,
pour la mission, des limites de notre province.
- Cela requiert
que nous cherchions ensemble, en vérité,
à savoir quelles sont nos ressources pour la
mission commune. Cela exige de nous une immense confiance
mutuelle. Lorsque le Maître de l'Ordre demande
à un provincial s'il y a un frère qui
conviendrait pour telle fonction dans notre mission
commune, un instinct bien compréhensible va
parfois à la protection des intérêts
de la province. Il nous faut, pour discerner le bien
commun, une profonde confiance et transparence, afin
de pouvoir dialoguer sur la meilleure façon
de répondre aux besoins de l'Ordre tout en
respectant la situation de la province. Par le passé,
il était courant pour les Maîtres de
l'Ordre d'assigner tout simplement les frères
hors de leur province, fut-ce contre la volonté
des provinciaux. Il est encore nécessaire de
le faire quelques fois, tout comme un provincial doit
parfois assigner un frère d'un couvent à
un autre, malgré la réticence du supérieur.
Mais en fin de compte notre mission commune nous demande
espoir et confiance réciproque, grâce
et vérité.
3.5.
L'incarnation du gouvernement dominicain dans des cultures
différentes
Le
Verbe s'est fait chair dans une culture particulière.
Cependant, le Verbe transforme ce qu'il touche, levain
d'une vie nouvelle. Une nouvelle forme de communauté
est née, et la chair se fait verbe et communion.
De
même le gouvernement dominicain porte la marque
des temps et lieux de sa naissance, un moment déterminé
dans l'histoire de l'Europe. Nous sommes nés
à une époque d'expérimentation
de nouvelles formes d'institutions démocratiques,
et d'intense fermentation intellectuelle. Comment cette
forme de gouvernement se fera-t-elle véritablement
chair dans l'Ordre au cours des années qui viennent,
alors que deux tiers des frères en formation
sont issus d'une culture non-occidentale ? Comment s'incarnera-t-elle
dans la culture occidentale contemporaine, avec ses
forces et ses faiblesses, son amour de la liberté
et sa tentation du consumérisme? Au coeur de
notre tradition du gouvernement il y a la recherche
de la vérité, par le débat et le
dialogue. Comment soutiendrons-nous le gouvernement
dominicain dans une société où
l'idée même de vérité est
en crise? L'incarnation du gouvernement dominicain dans
toutes ces cultures est toujours à la fois un
défi et une richesse. Il devrait témoigner
d'une liberté et d'une responsabilité
profondément évangéliques, mais
les cultures différentes nous aideront à
apprendre la véritable signification de ces valeurs.
Les
cultures africaines par exemple, peuvent nous aider
à comprendre la nature du débat, l'importance
du temps et de la patience dans l'écoute de nos
frères; en Amérique du nord, l'immense
sens du respect de l'individu peut approfondir notre
compréhension de la liberté dominicaine;
en Europe de l'est, l'engagement passionné pour
la foi peut nous aider à comprendre ce que veut
dire donner sa vie à l'Ordre; en Amérique
Latine, nous pouvons apprendre combien est essentiel
à notre prédication l'engagement pour
la justice.
Pour
autant, il est également vrai que notre tradition
dominicaine de gouvernement offre un défi à
toutes les cultures dans lesquelles nous implantons
l'Ordre. Elle peut interpeller le pouvoir de l'identité
tribale en Afrique; elle critique l'individualisme de
l'Amérique contemporaine; elle invitera les frères
d'Europe de l'est à se libérer des effets
d'années de pouvoir communiste et à croître
dans une confiance mutuelle. En Amérique Latine,
la tradition du coup d'état ne favorise pas toujours
l'orientation vers un engagement profond pour nos structures
élues de gouvernement.
Le
défi consistera souvent à comprendre quand
une culture nous invite à une nouvelle vision
et quand elle risque de déformer ce qui est essentiellement
dominicain dans notre gouvernement. Le respect pour
les anciens dans la société africaine
nous offre-t-il une nouvelle vision de l'autorité
propre à chaque génération, ou
est-il contraire à notre tradition démocratique?
La pratique adoptée par certaines provinces occidentales,
consistant à permettre aux frères d'avoir
des comptes bancaires privés, conduit-elle à
approfondir un véritable sens dominicain de la
responsabilité, ou amène-t-elle une privatisation
de la vie qui détruit notre vie commune?
Répondre
à ces questions prendra du temps. Les chapitres
généraux, les rencontres régionales
de frères dans chaque continent, et jusqu'aux
visites du Maître devraient apporter une aide
aux frères pour trouver notre chemin vers la
découverte du sens de la responsabilité
et de la liberté dans une société
particulière. Le temps, la prière, le
débat honnête et le contact avec les dominicains
d'autres cultures seront nécessaires pour parvenir
à comprendre véritablement comment mettre
en oeuvre le gouvernement dans chaque société.
Il est bon de prendre ce temps, à la fois pour
le profit de l'Ordre, et pour que nous construisions
partout où nous sommes des communautés
sachant offrir un témoignage vrai de fraternité.
CONCLUSION
Je
n'ai pas abordé un grand nombre de thèmes
centraux pour le gouvernement. Par exemple je n'ai pas
discuté gouvernement et argent, ni l'importance
des visites. Je n'ai dit qu'un mot à peine de
la Famille dominicaine ou de la collaboration régionale.
Il y a une limite à ce que l'on peut écrire
dans une lettre.
Dans
la vision de sainte Catherine, Dieu dit: « Dominique
s'est allié à ma Vérité
en montrant qu'il ne voulait pas que le pécheur
meure, mais plutôt qu'il soit converti et qu'il
vive. Il a fait son navire vaste, heureux, et parfumé,
un jardin des plus délicieux » dans
lequel « aussi bien le parfait que le moins
parfait ont leur place ». Là, grâce
et vérité du Verbe incarné s'unissent
en miséricorde. C'est ce qui rend le navire si
vaste, lieu où nous autres moins parfaits pouvons
être chez nous. Ce navire peut aller de l'avant,
lentement ; on ne sait pas toujours clairement dans
quelle direction il va, et l'équipage change
de rôles avec une fréquence surprenante.
Mais c'est un endroit où nous pouvons espérer
grandir dans la liberté de Dominique, avec nos
hésitations et erreurs, confiants dans la miséricorde
de Dieu et celle des autres.
Frère
Timothy Radcliffe, o.p.
Maître de l'Ordre
Le
10 mai 1997, Fête de saint Antonin OP