uand
on m'a demandé de parler à l'Assemblée
de la Famille dominicaine, je me suis enthousiasmé.
Je suis persuadé que si nous réussissons
à partager une prédication commune de
l'Évangile, elle renouvellera l'Ordre tout entier.
Mais je me suis aussi senti peu compétent. Qui
suis-je pour exprimer une vision de cette mission commune
?
Comment
quiconque, frère, soeur, moniale ou laïc
dominicain pourrait-il le faire seul ? C'est ensemble,
en s'écoutant les uns les autres, qu'il nous
faut découvrir cette nouvelle vision, et c'est
pourquoi nous sommes ici à Manille. Aussi ai-je
pensé qu'il convenait d'écouter avec vous
la Parole de Dieu. Toute prédication commence
par l'écoute commune de l'Évangile. Comme
nous sommes prêcheurs de la Résurrection,
j'ai choisi le texte du Christ Ressuscité apparaissant
aux disciples, dans l'Évangile selon saint Jean.
Le soir, ce même jour, te premier de la semaine,
et les portes étant closes, là où
se trouvaient les disciples, par peur des Juifs, Jésus
vint et se tint au milieu et il leur dit : « Paix
à vous ». Ayant dit cela, il leur montra
ses mains et son côté. Les disciples furent
remplis de Joie à la vue du Seigneur. Il leur
dit alors, de nouveau : « Paix à vous !
Comme le Père m'a envoyé, moi aussi je
vous envoie ». Ayant dit cela, il souffla sur
eux et leur dit : « Recevez l'Esprit Saint. Ceux
à qui vous remettrez lespéchés,
ils leur seront remis : ceux à qui vous les retiendrez,
ils leur seront retenus ». Jean 20, 19-23.
Cette
scène semble fort éloignée de notre
rencontre de la Famille dominicaine, d'un côté
vous avez un petit groupe de disciples, barricadés
dans une chambre haute par peur de sortir. Et de l'autre
côté, nous voici, à 9.000 kilomètres
de là et près de 2.000 ans plus tard,
dans cette grande salle de conférence. Ils étaient
un petit groupe de Juifs, et nous sommes ici 160 personnes
de 58 nationalités différentes, avec nos
frères et soeurs de la Famille dominicaine des
Philippines. Eux n'osaient pas quitter la pièce,
alors que nous sommes venus de tous les coins de la
planète.
Et
pourtant, de bien des façons, nous sommes exactement
comme eux. Leur histoire, c'est la nôtre. Nous
aussi sommes enfermés dans nos petites chambres
; nous aussi sommes prisonniers de nos peurs. Le Christ
Ressuscité vient aussi à nous, ouvrir
tout grand les portes et nous envoyer sur les chemins.
Nous aussi découvrirons qui nous sommes et quelle
est notre mission de Famille dominicaine, non pas en
fixant notre nombril, mais par la rencontre du Christ
Ressuscité. A nous aussi, il vient dire : «
Paix à vous », et il nous envoie prêcher
le pardon et la réconciliation. C'est pourquoi
je voudrais réfléchir à cette histoire,
trouver ce qu'elle dit de notre mission commune. Il
pourrait sembler absurde de comparer le renouveau de
la Famille dominicaine à la Résurrection
des morts. Mais pour les chrétiens, une vie nouvelle
est toujours un partage de cette victoire. Saint Paul
nous appelle à mourir et ressusciter avec le
Christ chaque jour. Même les plus infimes défaites
et victoires se modèlent sur ces trois jours,
du Vendredi Saint au Dimanche de Pâques.
Le
soir, ce même jour, le premier de la semaine,
et les portes étant closes. Là où
se trouvaient les disciples, par peur des Juifs, ...
Les
disciples se sont enfermés dans une chambre haute.
C'est un moment d'attente, entre deux vies. Les femmes
proclament qu'elles ont rencontré le Seigneur
Ressuscité, mais les hommes ne l'ont pas vu.
Comme d'habitude, les hommes sont un peu lents ! Ils
n'ont vu qu'un tombeau vide, mais qu'est-ce que ça
veut dire ? Leur ancienne existence auprès de
Jésus est terminée : le temps où
ils cheminaient avec lui vers Jérusalem, écoutant
ses paraboles et partageant sa vie. Mais la nouvelle
vie, la vie d'après la Résurrection, n'a
pas encore commencé. Ils ont bien entendu dire
que Jésus est ressuscité, mais ils ne
l'ont pas vu de leurs yeux. Alors ils attendent ou bien
retournent à leurs activités passées
et vont pêcher des poissons. C'est un moment de
transition.
Modestement,
la Famille dominicaine vit actuellement un moment identique,
dès le début, Dominique a rassemblé
une famille de prêcheurs, hommes et femmes, laïcs
et religieux, contemplatifs et prêcheurs, qui
sont partis sur les routes. Il y a à Ste-Sabine
des inscriptions anciennes mentionnant la Famille dominicaine.
Elle a toujours fait partie de ce que nous sommes. Mais
nous proclamons aujourd'hui qu'il se passe quelque chose
de nouveau. Partout dans le monde, les soeurs et les
laïcs dominicains clament leur identité
de prêcheurs. Les Actes des chapitres généraux
des frères disent que nous sommes à un
nouveau moment de notre histoire.
Nous
proclamons que tous les membres de la Famille dominicaine
sont égaux et que nous partageons une mission
commune. On trouve nombre de beaux documents. Mais certains
d'entre nous sont comme les disciples. Nous n'avons
pas encore vu beaucoup de signes de ce changement. La
plupart des choses ont l'air de continuer à peu
près comme avant. De formidables récits
d'une nouvelle coopération circulent, mais on
dirait que ça se passe toujours ailleurs, jamais
là où nous sommes ! Alors on peut faire
comme les disciples dans la chambre haute : attendre,
avec espoir, mais incertitude.
C'est
un peu l'expérience de toute l'Église
actuellement. Nous avons des documents magnifiques du
Concile Vatican II, qui proclament la dignité
de la vocation laïque. Des déclarations
sur la place des femmes dans la vie et la mission de
l'Église. Nous avons une nouvelle vision de l'Église,
comme Peuple pèlerin de Dieu. Et pourtant on
a parfois le sentiment que pas grand chose n'a changé.
De fait, il arrive même que l'Église semble
encore plus cléricale qu'avant. Aussi est-ce
pour de nombreux catholiques un moment de sentiments
mêlés : espoir et déception, renouveau
et frustration, joie et colère.
Et
puis il y a la peur. C'est la peur qui bloque les disciples
dans leur chambre haute. De quoi avons-nous peur ? Quelles
sont ces peurs qui nous coincent dans un petit espace,
peu enclins à tenter du nouveau ? II faut oser
regarder en face les peurs qui nous enferment et nous
empêchent de nous lancer corps et âme dans
la mission de la Famille dominicaine. Peut-être
craignons-nous de perdre la tradition distinctive de
notre congrégation, avec son fondateur, son histoire
unique, ses histoires particulières. Peut-être
redoutons-nous d'essayer quelque chose de nouveau et
d'échouer. Les frères appréhendent
parfois de travailler avec des femmes, même leurs
soeurs ! Les soeurs appréhendent parfois de travailler
avec des hommes, même leurs frères ! Mieux
vaut poursuivre ce que nous avons toujours fait : c'est
plus sûr. Continuons donc à pêcher
des poissons.
Jésus
vint et se tint au milieu et il leur dit : « Paix
à vous. » Ayant dit cela, il leur montra
ses mains et son côté. Les disciples furent
remplis de joie à la vue du Seigneur.
C'est
la vue des blessures du Christ qui libère les
disciples de la peur et les remplit de joie. C'est le
Christ blessé qui les transforme en prêcheurs.
Il
n'y a de prêcheur que blessé. Le Verbe
s'est fait chair, il a été blessé,
il a été tué. Il était impuissant
face aux pouvoirs de ce monde. Il a osé être
vulnérable à ce que ces pouvoirs pouvaient
lui causer. Si nous sommes prêcheurs de cette
même Parole, nous serons blessés aussi.
Au coeur de la prédication de sainte Catherine
de Sienne, il y avait sa vision du Christ blessé,
elle avait reçu ses blessures en partage.
Peut-être
souffrirons-nous de blessures légères,
la dérision, ne pas être pris au sérieux.
Ou nous serons torturés, comme notre frère
Tito de Alencar au Brésil, tués, comme
Pierre Claverie en Algérie et Joaquin Bernardo
en Albanie, comme nos quatre surs du Zimbabwe
dans les années soixante-dix. La vision du Christ
blessé mais vivant peut nous libérer de
notre peur d'être blessés. Nous pouvons
courir ce risque, car ni les blessures ni la mort n'auront
le dessus.
La
vue de ce Christ blessé nous permet de regarder
en face le fait que nous sommes déjà blessés.
Peut-être par notre enfance, pour avoir grandi
dans une famille dysfonctionnelle, ou par notre expérience
de la vie religieuse, par des tentatives amoureuses
avortées, par des conflits idéologiques
au sein de l'Eglise, par le péché. Chacun
de nous est un prêcheur blessé. Mais la
bonne nouvelle est que nous sommes prêcheurs parce
que nous sommes blessés, Gerald Vann, dominicain
anglais, est l'un des plus célèbres auteurs
de spiritualité du monde anglophone d'après
la Seconde guerre Mondiale. Toute sa vie, il a lutté
contre l'alcoolisme et la dépression ; c'est
pour cela qu'il avait quelque chose à dire. Nous
trouvons des paroles d'espoir et de miséricorde
parce que nous en avons eu besoin nous-mêmes.
J'ai dans ma bibliothèque le livre d'un vieux
dominicain français : « Les Cicatrices
». L'auteur y raconte comment il est venu au Christ
à travers les blessures de sa vie. En me l'offrant,
il l'avait dédicacé ainsi : « A
Timothy, qui sait que les cicatrices peuvent devenir
les portes du soleil ». Chacune de nos blessures
peut devenir la porte d'un soleil levant. Un frère
suggérait que je vous montre mes blessures. Mais
je crois que vous devrez attendre mes mémoires
!
Le
plus douloureux pour les disciples, c'est qu'ils contemplent
le Jésus qu'eux- mêmes ont blessé.
Ils l'ont renié, abandonné, fui. Ils lui
ont fait mal. Jésus ne les accuse pas, il leur
montre simplement ses blessures. Nous devons accepter
que nous aussi blessons les autres. Bien souvent j'ai
vu les frères blesser involontairement d'autres
membres de la Famille dominicaine, d'un mot condescendant,
en n'arrivant pas à traiter les femmes ou les
laïcs comme leurs égaux. Mais ça
n'arrive pas qu'aux frères : nous avons tous
le pouvoir de blesser : le pouvoir de dire des mots
qui font mal, le pouvoir des prêtres sur les laïcs,
des hommes sur les femmes et des femmes sur les hommes,
des religieux sur les laïcs, des supérieurs
sur les membres de leur communauté, des riches
sur les pauvres, des confiants sur les anxieux.
On
peut oser voir tes blessures infligées et les
blessures reçues, et cependant se remplir de
joie, car le Christ est ressuscité d'entre les
morts. Nous boitillons peut-être sur un pied mais
le Seigneur nous rend heureux. Telle était la
joie de Dominique, sans laquelle il n'y a pas de prédication
de la bonne nouvelle. Cette année, une équipe
de la télévision française est
venue passer quelques jours à Ste-Sabine pour
réaliser un documentaire. A la fin, le réalisateur
m'a dit : « C'est très bizarre. Dans cette
communauté, vous parlez de choses sérieuses,
et pourtant, vous riez sans Arrêt ». Nous
sommes de joyeux prêcheurs blessés.
Il
leur dit alors, de nouveau : « Paix à vous
! Comme le Père m'a envoyé, moi aussi
je vous envoie ».
Jésus
envoie les disciples loin de la sécurité
d'une chambre close. Cet envoi est le début de
la prédication. Être prêcheur, c'est
être envoyé par Dieu, mais nous ne sommes
pas tous envoyés de la même manière.
Pour les frères et les soeurs, c'est souvent,
littéralement, être envoyé ailleurs.
Mes frères m'ont envoyé à Rome.
Ce que j'espère, c'est qu'avec l'évolution
du mouvement des volontaires, nous verrons bientôt
des laïcs envoyés dans d'autres régions
du monde, pour partager notre prédication : des
Boliviens aux Philippines, et des Philippins en France.
Pour beaucoup d'entre nous, être envoyé
implique d'être prêt à faire ses
bagages et partir. Je me souviens d'un vieux frère
me disant qu'on ne devrait jamais posséder plus
qu'on ne peut porter dans ses deux mains. Combien de
nous en sont capables ?
Mais
pour de nombreux membres de la Famille dominicaine,
être envoyé ne signifie pas voyager. Les
moniales sont membres d'un monastère et en général,
elles y resteront toute leur vie. De nombreux laïcs
dominicains sont mariés, ont un emploi... ce
qui signifie qu'ils ne peuvent pas tout bonnement se
lever et partir. Être envoyé signifie donc
davantage qu'une mobilité physique. Cela signifie
venir de bien. C'est notre être même. Jésus
est « l'apôtre », l'envoyé
(He 3, l). Il est l'envoyé de Dieu, mais cela
ne veut pas dire que Jésus a quitté les
d'eux pour un autre endroit appelé terre. Son
existence même est de venir du Père. L'envoyé,
voilà qui il est, maintenant et pour toujours
!
Être
prêcheur signifie que chacun de nous est envoyé
par Dieu à ceux qu'il rencontre. La femme est
envoyée à son mari et le mari à
sa femme. Chacun est une parole de Dieu pour l'autre.
La moniale ne peut peut-être pas quitter son monastère,
mais elle est tout aussi envoyée que n'importe
quel frère. Elle est envoyée à
ses soeurs, et le monastère tout entier est une
parole de dieu qui nous est envoyée. Parfois,
nous acceptons notre mission en demeurant là
où nous sommes et en y étant une parole
de vie.
Une
des fraternités laïques que je préfère
se trouve dans la prison de Norfolk, Massachusetts,
aux USA. Les membres de cette fraternité ne peuvent
aller nulle part. S'ils essayaient, on les en empêcherait
par la force. Mais ce sont des prêcheurs, dans
cette prison, envoyés pour être une parole
d'espoir dans un lieu de souffrance. Ils sont envoyés
pour être prêcheurs là où
la plupart d'entre nous ne peuvent pas aller.
Mais
Jésus n'envoie pas seulement les disciples hors
de leur chambre close ; il les rassemble aussi en une
communauté. Il les envoie aux confins de la terre,
et leur ordonne de ne faire qu'un, de même que
lui et son Père ne font qu'un. Ils sont unis
dans la communauté et dispersés dans la
mission. Je crois que ce paradoxe est au coeur de la
vie dominicaine. Quand Dominique reçut du pape
la Bulle confirmant l'Ordre, il retourna à sa
petite communauté de Toulouse et dispersa les
frères. A peine la communauté était-elle
fondée, que déjà, elle était
séparée. Les frères n'avaient pas
du tout envie de partir, mais pour une fois, Dominique
insista.
Pour
Dominique, l'Ordre disperse les frères, et les
rassemble dans l'unité. Nous sommes envoyés
prêcher au loin, mais nous ne faisons qu'un parce
que nous prêchons le Royaume unique de Dieu, où
l'humanité entière est appelée.
Comme l'écrit saint Paul, nous prêchons
: « II n'y a qu'un Corps et qu'un Esprit, comme
il n'y a qu'une espérance au terme de l'appel
que vous avez reçu ; un seul Seigneur, une seule
foi, un seul baptême ; un seul Dieu et Père
de tous... » (Éphésiens 4, 4). Nous
ne pouvons à la fois prêcher le Royaume
de Dieu et être divisés. C'est pourquoi
nous avons toujours lutté pour ne pas nous diviser
en des Ordres séparés. Ça n'a parfois
tenu qu'à un fil !
Aussi
est-ce pour les frères, depuis le début,
la palpitation même de la vie que d'être
envoyés au loin et rassemblés en retour
dans l'unité. C'est la respiration de l'Ordre.
Et le génie de Dominique fut de doter cette respiration
de solides poumons : notre forme démocratique
de gouvernement. Le gouvernement n'est pas un simple
type d'administration. Il incarne une spiritualité
de la mission. C'est le poumon qui nous souffle vers
la mission et nous ré inspire dans la communauté.
Les
premiers siècles, il y avait un chapitre général
par an. Chaque année, les frères se réunissaient
à Bologne ou Paris, et repartaient vers de nouvelles
missions. Tout au long de l'année, il y avait
des frères sur les routes, marchant vers Bologne,
ou vers Paris, pour se réunir en chapitre, puis
repartir vers de nouveaux lieux de mission exotiques,
l'Angleterre par exemple !
La
Famille dominicaine a différentes manières
d'être envoyée. Comment ne faire qu'un
? Quelle forme prendra notre communion ? Où sont
les poumons qui nous soufflent vers l'extérieur
et nous inspirent à nouveau tous ensemble ? Nous
ne sommes qu'au tout début de cette réflexion.
Les monastères ressentent profondément
leur appartenance à un Ordre unique, et pourtant,
chaque monastère a sa propre, précieuse,
autonomie. Pour beaucoup de branches de la Famille,
jamais l'unité n'a été si importante.
De nombreuses congrégations de soeurs sont nées
d'un processus de fission, comme une division cellulaire.
L'unité juridique n'était pas importante
pour nos soeurs. Avec DSI (Soeurs Dominicaines Internationales),
les soeurs ont commencé à trouver comment
160 congrégations peuvent coopérer et
obtenir l'unité. Pour le moment, il n'y a pas
de structure mondiale rassemblant les laïcs dominicains.
Je crois qu'il faut commencer par trouver notre unité
dans la mission.
Nous
sommes envoyés de par le monde, ensemble, prêcher
le Royaume unique où se réconcilie toute
l'humanité. Nous découvrirons notre unité
à mesure que nous partirons ensemble. Nous aurons
besoin de nouvelles structures pour construire une mission
commune. Déjà, ces structures commencent
à émerger. Le chapitre général
de Bologne, il y a deux ans, encourageait la Famille
dominicaine d'un même lieu à se rencontrer
et à planifier une mission commune. A Mexico
ou à Paris, par exemple, la Famille entière
peut se réunir pour décider de sa mission
commune sur place.
Au
niveau international, le conseil généralice
des frères se réunit régulièrement
avec l'équipe de coordination des USI pour partager
leurs préoccupations respectives. Lorsque nous
fondons l'Ordre dans de nouveaux lieux, nous devrions
essayer dès le début de planifier la nouvelle
présence comme une initiative de toute la Famille
dominicaine. Pour notre rencontre actuelle, l'objectif
n'est pas d'établir de nouvelles structures juridiques.
Nous n'avons pas autorité pour le faire. A l'avenir,
nous pouvons découvrir ensemble quelles structures
serviront le mieux cette unité. Aujourd'hui nous
avons la tâche bien plus fondamentale et importante
de découvrir une vision commune de la mission.
C'est le premier pas vers l'unité. Aussi, retournons
à l'apparition du Christ Ressuscité, et
voyons quelle vision de la mission nous y trouvons.
Jésus dit aux disciples : « Je vous envoie.
»
II
donne aux disciples autorité pour parler. Le
prêcheur ne communique pas simplement de l'information.
Nous avons autorité pour parler. Si nous voulons
tous proclamer notre identité de prêcheur,
nous devons reconnaître l'autorité de chacun
pour prêcher l'Évangile.
En
premier lieu, nous avons tous autorité pour prêcher
parce que nous sommes baptisés. C'est ce qu'enseigne
clairement l'Eglise dans Evangelii Nuntiandi, Redemptoris
Missio et Christifideles Laici. Nous sommes baptisés
dans la mort et la résurrection du Christ, et
devons donc le proclamer. Chacun de nous détient
aussi une autorité unique, par ce qu'il est et
les dons qu'il a reçus. Chacun de nous a une
parole à proclamer, qui n'est donnée à
nul autre. Dieu est dans notre vie d'époux, d'épouse
de célibataire, de parent, d'enfant.
De
ces expériences humaines de l'amour, ses triomphes
et ses échecs, nous avons quelque chose à
dire sur le Dieu qui est amour. Nous tenons aussi notre
autorité de nos compétences et de nos
savoirs. Nous sommes politiques, physiciens, cuisiniers,
charpentiers ; nous sommes enseignants, chauffeur de
taxi, avocats, économistes. Je suis allé
à Goias au Brésil à une réunion
des membres de la Famille dominicaine qui sont avocats.
Ils avaient leur autorité spécifique d'avocats
pour faire face aux problèmes de justice et de
paix sur leur continent.
Enfin,
l'autorité de notre prédication est celle
de la vérité, Veritas. C'est la vérité
pour laquelle les êtres humains sont faits, et
qu'ils reconnaissent instinctivement. Quand le frère
Luis Munio de Zamora OP établit la première
règle pour les fraternités dominicaines,
au treizième siècle, il ne se contenta
pas de les inviter à être des pénitents,
comme le voulait alors la tradition. Ils les voulut
des hommes et des femmes de vérité, «
de véritables enfants de Dominique dans le Seigneur,
débordants d'un zèle fort et brûlant
pour la vérité catholique, suivant des
voies conformes à leur vie ».
C'est
une vérité que nous devons rechercher
ensemble, dans des lieux comme l'Institut Aquinas à
St. Louis, USA, où des laïcs dominicains,
des frères et des soeurs étudient et enseignent
ensemble. Cette recherche peut être douloureuse.
Elle peut faire de nous des incompris, et même
nous faire condamner, comme notre frère Marie-Joseph
Lagrange. Mais elle donne autorité à notre
parole et elle répond à la plus profonde
des soifs de l'humanité.
Soeur
Christine Mwale, du Zimbabwe, a parlé ici de
la marmite autour de laquelle se réunit la famille
africaine. Cette marmite est posée sur trois
pierres, qu'elle a comparées aux trois formes
de l'autorité dans la Famille dominicaine : l'autorité
que nous avons comme individus, l'autorité par
délégation des aînés, et
l'autorité du groupe. Pour être réellement
une famille de prêcheurs, nous devons reconnaître
aux autres leur autorité. Je dois être
ouvert à l'autorité d'une soeur parce
qu'elle parle avec la vérité de son expérience
de femme, et aussi peut-être d'enseignante, de
théologienne.
Je
dois donner autorité au laïc qui en sait
plus que moi sur bien des choses : par exemple le mariage,
ou telle science, telle connaissance. Si nous reconnaissons
l'autorité des autres, alors nous serons véritablement
une Famille de prêcheurs. Ensemble nous pouvons
gagner une autorité qu'aucun de nous n'aurait
individuellement. Nous devons trouver notre voix ensemble.
Pour de nombreux dominicains, la découverte que
nous avons tous autorité pour prêcher est
stimulante et libératrice. Et l'exclusion des
non-ordonnés de la prédication après
l'Évangile durant l'eucharistie est profondément
douloureuse pour beaucoup. Elle est vécue comme
une négation de votre pleine identité
de prêcheurs.
Tout
ce que je puis dire, c'est ceci : Ne vous découragez
pas. Acceptez toutes les occasions de prêcher.
Créons ensemble de nouvelles occasions. Que nous
soyons d'accord ou pas avec cette décision n'est
pas pour nous le noeud de la question. Prêcher
en chaire n'est depuis toujours qu'une petite partie
de notre prédication. De fait. on pourrait arguer
que Dominique souhaitait porter la prédication
de l'Évangile hors des confins de l'Eglise, dans
les rues. Il voulait porter la parole de Dieu là
où se trouvent les gens, là où
ils vivent, où ils étudient, là
où ils discutent, là où ils se
détendent. Pour nous, le défi consiste
à prêcher en des lieux nouveaux, sur Internet,
par l'art, de mille autres manières. Quel paradoxe,
si nous pensions que prêcher en chaire est la
seule vraie manière de proclamer l'Évangile
! Ce serait une forme de fondamentalisme, allant à
l'encontre de la créativité de Dominique,
un pas en arrière pour l'Eglise.
Je
sais que ce discours peut avoir l'air d'une fuite, d'une
excuse pour priver les laïcs et les soeurs de la
prédication active de la Parole au sens ordinaire
du mot. Comme si je disais que les non-ordonnés
doivent se contenter d'une forme mineure de prédication.
Mais ce n'est pas le cas. L'Ordre des Prêcheurs
est là pour sortir partager la bonne nouvelle,
surtout avec ceux qui ne viennent pas à nous.
Nous le faisons d'une infinité de manières
: en écrivant des livres, en passant à
la télévision, en visitant les malades.
Quelque douloureuse et contestée que soit l'exclusion
du pupitre, je ne crois pas que ce soit la question
essentielle.
Nous
sommes tous, de différentes manières,
« de bons intendants d'une multiple grâce
de Dieu » (IP 4, 10). Chacun de nous a reçu
la gratia praedicationis, mais différemment.
Les martyrs dominicains du Viêt-nam, de Chine,
du Japon, au dix- septième siècle, furent
des hommes et des femmes, des laïcs et des religieux,
d'une extraordinaire diversité dans leurs manières
d'être prêcheurs. Saint Dominique Uy, un
laïc dominicain vietnamien, était connu
sous le nom de « Maître prêcheur »,
il est donc évident qu'il proclamait la Parole
; Peter Ching, un laïc chinois, participa à
des débats publics à Fogan pour défendre
la vérité du christianisme, tout comme
Dominique avec les Albigeois. Mais d'autres laïcs
dominicains martyrisés étaient catéchistes,
aubergistes, marchands, chercheurs.
Nous
prêchons le Verbe qui s'est fait chair, et ce
Verbe de Dieu peut se faire chair dans tout ce que nous
sommes, et pas seulement dans ce que nous disons. Saint
François d'Assise disait : « Prêchez
l'Evangile à tout instant. Au besoin, servez-vous
des mots ! » Nous devons devenir des paroles vivantes
de vérité et d'espoir. Saint Paul écrit
aux Corinthiens : « Vous êtes manifestement
une lettre du Christ remise à nos soins, écrite
non avec de l'encre, mais avec l'Esprit du Dieu vivant,
non sur des tables de pierre, mais sur des tables de
chair, sur les curs » (2Co 3, 3). Dans certaines
situations, la parole la plus efficace est même
parfois le silence. J'ai été frappé,
au Japon, par la puissance du témoignage évangélique
de nos monastères. Les bouddhistes rencontrent
peut-être le Christ avec plus de force dans le
silence des moniales que dans n'importe laquelle de
nos paroles.
Je
pense aux léproseries dirigées par les
frères de Saint Martin, ici, aux Philippines,
une incarnation de la compassion de Dominique. Le Verbe
se rend aussi visible dans la poésie, la peinture,
la musique, la danse. Tous les talents nous donnent
un moyen pour diffuser la Parole. Par exemple Hilary
Pépier, célèbre laïc dominicain,
imprimeur, a écrit que « Le travail de
l'imprimeur, comme tout travail, devrait être
réalisé à la gloire de Dieu. Son
travail étant de multiplier la parole écrite,
l'imprimeur est donc au service du créateur de
parole, et le créateur de parole est -ou devrait
être- au service du Verbe fait Chair » (Ed.
Aidan Nichols OP Dominican Gallery, Leominster 1997).
Nous
ne prêchons pas cette parole de manière
individuelle et dispersée, mais en communauté.
Christifideles Laici dit que la communion avec Jésus
« donne lieu à la communion des chrétiens
entre eux... La communion donne lieu à la mission
et la mission s'accomplit dans la communion »
(n° 32). Comme vous le savez tous, au début,
une communauté de frères était
dite sacra praedicatio, sainte prédication. Quand
Antonio de Montesinos prêcha sa fameuse homélie
en défense des Indiens à Hispaniola en
1511, les conquistadores espagnols allèrent se
plaindre au Prieur, Pedro de Cordoba. Et le Prieur répondit
que quand Antonio prêchait, c'était la
communauté tout entière qui prêchait.
Nous devons être les sages-femmes les uns des
autres, aidant nos frères et surs à
dire la parole qui leur est donnée. Nous devons
nous aider mutuellement à trouver l'autorité
donnée à chacun. Ensemble nous sommes
une parole vivante que nous ne pourrions former séparément.
J'ai
rencontré récemment aux États-Unis
un frère qui avait été opéré
pour un cancer et avait perdu une partie de sa langue.
Il devait totalement réapprendre à parler.
Il a découvert combien il est complexe d'articuler
le moindre mot. Nous utilisons pour cela des parties
de notre corps auxquelles nous ne pensons jamais : la
tête, les poumons, la gorge, les cordes vocales,
la langue, les dents, la bouche. Il faut tout cela,
juste pour dire : « Paix à vous ».
Et pour le proclamer au monde, alors, nous avons besoin
les uns des autres pour pouvoir former ensemble ces
paroles de vie. Ensemble nous sommes la tête,
les poumons, la langue, la bouche, les dents, tes cordes
vocales qui peuvent articuler une parole de paix.
J'étais
cette année à une rencontre de ta Famille
dominicaine à Bologne. Là est inhumé
Dominique, mais là aussi sa Famille est vivante.
Un groupe de laïcs travaille avec les frères
et les surs à des missions de prédication
au sein des paroisses. Un autre groupe, de laïcs
et de frères qui ont la philosophie pour passion,
conçoit sa mission comme une confrontation avec
le vide intellectuel au cur de la vie des gens.
Ils prêchent par l'enseignement. Il y a encore
un groupe de surs qui dirigent une université
pour retraités et chômeurs. Et une fraternité
de laïcs voulant soutenir la mission des autres
par leur prière. Il n'y avait aucune compétition
entre ces dominicains. Nul groupe ne saurait prétendre
être celui des « vrais dominicains »
ou que les autres sont des « citoyens de seconde
classe ».
Il
ne peut exister de compétition entre les moniales
et les soeurs pour déterminer qui sont les plus
dominicaines. Les fraternités laïques sont
depuis les origines une part vitale de l'Ordre dominicain
et le restent. Il est vrai qu'il y a beaucoup de nouveaux
groupes laïcs. Comme les nouveau-nés, ils
nécessitent peut-être davantage de soins
et sont parfois l'objet d'une plus grande attention,
mais ils ne menacent en aucune façon la position
des fraternités au coeur de la vie de l'Ordre.
Il ne peut exister de compétition entre nous.
S'il y en a, nous n'incarnerons pas l'Evangile.
Ayant
dit cela, il souffla sur eux et leur dit : « Recevez
l'Esprit Saint ».
Jésus
souffle sur les disciples. Cela fait écho à
la création de l'humanité, lorsque Dieu
souffla sur Adam et en fit un être vivant. Jésus
souffle sur les disciples pour qu'ils prennent pleinement
vie. C'est l'achèvement de la création.
Pierre dit à Jésus : « Tu as les
paroles de la vie éternelle » (Jn 6, 68).
Le but de la prédication n'est pas de communiquer
de l'information mais la vie. Le Seigneur dit à
Ezéchiel : « Ainsi parle le Seigneur à
ces ossements. Voici que je vais faire entrer en vous
l'esprit et vous vivrez » (37, 4). Nous, prêcheurs,
devrions dire les mots qui donnent vie aux ossements
desséchés !
Soyons
honnêtes, et reconnaissons que la plupart des
prédications sont ennuyeuses, et se prêtent
davantage à nous endormir qu'à nous éveiller,
du moins nous poussent-elles à prier. Au bout
de dix minutes, on regarde discrètement sa montre
en priant que le prêcheur s'arrête. En Colombie,
les dominicains disent : « Cinq minutes pour les
gens, cinq minutes pour les murs, tout le reste va au
diable ». Saint Paul lui-même, le plus grand
des prêcheurs, finit pourtant par faire dormir
Eutyque, qui en tomba par la fenêtre et faillit
mourir ! Mais Dieu nous accorde parfois la grâce
de dire les mots qui donnent la vie.
J'ai
rencontré ici, aux Philippines, une femme appelée
Clarentia qui avait attrapé la lèpre à
l'âge de quatorze ans, et avait passé toute
sa vie dans une léproserie, avec nos Frères
de Saint Martin. Elle n'osait pratiquement pas quitter
cet endroit, où elle était acceptée
et accueillie. Aujourd'hui, à soixante ans, elle
a découvert sa vocation de prêcheur. Elle
a trouvé le courage de quitter sa « chambre
haute » verrouillée, de sortir visiter
les léproseries pour encourager les gens qui
y vivent à trouver eux aussi leur liberté
; elle s'adresse à des associations et des agences
gouvernementales. Elle a trouvé sa voix pour
parler et son autorité. Voilà ce que signifie
prêcher une parole de vie.
Pour
nous, prêcheurs, tous les mots comptent. Chacune
de nos paroles peut offrir la vie aux autres, ou la
mort. La vocation de tous les membres de la Famille
dominicaine est d'offrir des mots qui donnent la vie.
Du soir au matin nous nous abreuvons réciproquement
de paroles ; nous plaisantons, nous échangeons
de l'information, nous parlons des absents. Ces mots
apportent-ils la vie ou la mort, la guérison
ou la blessure ? Un virus informatique, parti de Manille
cette année, était camouflé dans
un message intitulé « I love you ».
Mais à l'ouverture, le message détruisait
tous les programmes de l'ordinateur. Nous agissons parfois
de même avec nos paroles. On peut très
bien donner l'impression d'être sincère,
juste, honnête : « C'est pour ton bien que
je te dis ça, mon ami », au moment même
où l'on injecte du poison !
L'une
des devises de l'Ordre est « Laudare, benedicere,
praedicare », glorifier, bénir, prêcher.
Devenir prêcheur est bien davantage qu'apprendre
à parler de Dieu. C'est la découverte
de l'art de glorifier et bénir tout ce qui est
bon. Il n'y a pas de prédication sans célébration.
Nous ne pouvons prêcher si nous ne glorifions,
si nous ne bénissons ta bonté de ce que
Dieu a fait. Le prêcheur doit parfois, comme Las
Casas, affronter et dénoncer l'injustice, mais
dans le seul but que la vie l'emporte sur la mort, la
résurrection sur la tombe, la glorification sur
l'accusation.
Par
conséquent, nous ne serons une Famille de prêcheurs
épanouie que si nous nous fortifions les uns
les autres et nous donnons mutuellement la vie. Nous
devons nous insuffler mutuellement l'esprit de Dieu
comme Jésus fit aux disciples. Sainte Catherine
de Sienne était un prêcheur, non seulement
par ce qu'elle disait et écrivait, mais par la
force qu'elle donnait aux autres. Alors que le pape
commençait à se laisser abattre, elle
le réconforta et lui redonna courage. Lorsque
son bien-aimé Raymond de Capoue, Maître
de l'Ordre, s'effrayait, elle le poussait à continuer.
Tous les Maîtres de l'Ordre en ont besoin quelquefois
! Un jour, un criminel fut condamné à
mort, et elle l'aida à affronter l'exécution.
Elle lui dit : « Courage mon cher frère,
nous serons bientôt au banquet des noces... Ne
l'oublie jamais. Je t'attendrai sur le lieu de l'exécution
».
La
Famille dominicaine du Brésil a créé
ce qu'elle appelle « le mutirao dominicain ».
Mutirao signifie « travailler ensemble ».
Chaque année, un petit groupe de frères,
soeurs et laïcs part passer du temps auprès
de ceux qui luttent pour leur vie, ou la justice, surtout
les plus pauvres et les plus oubliés. Ils y vont
juste pour être là avec eux, exprimer leur
soutien, écouter ce qu'ils vivent, montrer que
quelqu'un se souvient d'eux. Nous en avons besoin si
nous voulons être forts.
La
plupart d'entre nous ont appris en famille à
être forts et humains. Nos parents, nos frères
et soeurs, nos oncles et tantes, nos cousins nous ont
enseigné à parler et écouter, à
rire et à jouer, à marcher et nous relever
quand nous tombons. On n'apprend pas à être
humain tout seul. C'est peut-être pour cela que
nous avons toujours vu l'Ordre comme une famille : les
moniales, les laïcs et les frères. Dominique
était éminemment humain, il prêchait
le Dieu qui a embrassé notre humanité.
Nous avons besoin de notre Famille dominicaine pour
nous former en tant que prêcheurs humains, qui
sachent se réjouir du Dieu qui partage notre
humanité. Nous avons besoin de la sagesse des
femmes, de l'expérience des couples et des parents,
et de la profondeur des contemplatifs pour nous former
comme prêcheurs humains.
Ainsi
toute formation dominicaine devrait-elle être
mutuelle. Dans de nombreux pays, les novices, frères
et soeurs, font une partie de leur formation ensemble.
Nous sous-estimons souvent de manière dramatique
combien nos laïcs dominicains ont à enseigner
aux autres branches de la Famille dominicaine. Nous
ne sommes pas toujours attentifs à votre sagesse.
Inversement,
dans beaucoup de régions du monde, les laïcs
dominicains ont soif d'une formation complète
sur la théologie et la spiritualité de
l'Ordre, et nous ne la leur proposons pas toujours.
C'est certaine- ment l'une des priorités les
plus urgentes, maintenant. Comment y répondre
?
Et
les derniers mots de Jésus que je vais commenter
nous montrent ce qui se trouve au coeur de cette parole
de vie :« Ceux à qui vous remettrez les
péchés, ils leur seront remis ; ceux à
qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus.»
Par
deux fois, Jésus leur dit : « Paix à
vous », puis il leur donne le pouvoir de remettre
ou de retenir les péchés. C'est le coeur
même de notre prédication. Au cours de
cette assemblée nous avons vu émerger
avec une insistance particulière l'engagement
pour la Justice et la Paix comme objectif essentiel
de notre commune mission de Famille dominicaine. Je
pense par exemple à Dominican Peace Action en
grande Bretagne, un groupe de moniales, soeurs, laïcs
et frères, attachés à oeuvrer ensemble
pour la paix, et en particulier pour l'abolition des
armes nucléaires, par l'écriture et par
la prédication, quitte à enfreindre la
loi au besoin.
Mais
prêcher la paix et le pardon est une vocation
que l'on peut vivre de bien des manières. Maïti
Girtanner, laïque dominicaine française,
était une jeune et brillante pianiste. En 1940,
sous l'occupation nazie, elle fonda en France un groupe
de résistants. A la fin, elle fut capturée
par la gestapo et torturée par un jeune médecin.
Son système nerveux en sortit détruit,
et elle souffrit pour le reste de ses jours. Cela détruisit
aussi sa carrière de pianiste. Quarante ans plus
tard, le médecin réalisa qu'avant de mourir,
il devait lui demander pardon. Il retrouva Maïti,
et lui demanda à se réconcilier. Elle
l'a pardonné, et à son retour chez lui,
il a pu se regarder en face, il a pu regarder sa famille
et regarder sa mort en face. Comme l'a dit Maïti
: « Vous voyez, le mal n'est pas le plus fort
». Cela aussi incarne la prédication de
Jésus.
Une
communauté de frères, à Rome, est
chargée d'entendre les confessions dans basilique
de Sainte-Marie Majeure. Pendant des heures, chaque
jour - surtout en cette année de Jubilé
- , et dans d'innombrables langues, ils sont là
pour offrir pardon de bien. Ce sont là différentes
manières de prêcher ces mêmes mots
: « Paix à vous ». Mais nous ne pouvons
prêcher cette paix si nous ne la vivons pas entre
nous.
En
faisant profession, les frères et les surs
demandent la miséricorde de Dieu et celle de
l'Ordre. Nous n'aurons rien à dire sur la paix
et le pardon si nous ne savons nous les offrir les uns
aux autres.
Quand
la guerre a éclaté entre l'Argentine et
la grande Bretagne à propos des Iles Malouines
en 1982. les frères de la communauté d'Oxford
sont descendus dans la rue en habit, portant des cierges.
Nous sommes allés en procession jusqu'au mémorial
de la guerre, où nous avons prié pour
la paix. L'an dernier, je me trouvais justement en Argentine
pour « la fête des Malouines », une
journée où la nation renouvelle son engagement
envers ces îles. J'étais à Tucuman,
au nord du pays, et les rues étaient pleines
de drapeaux argentins. Je dois avouer que je me suis
demandé si j'avais vraiment choisi le bon moment
pour ma visite ! L'après-midi, je participais
à la rencontre d'un millier de membres de la
Famille dominicaine, et là, il y avait aussi
un petit drapeau anglais ! Et nous avons célébré
ensemble l'Eucharistie pour tous les morts, les Argentins
et les Anglais. La paix que nous prêchons, nous
devons la vivre.
Il
y a au nord du Burundi un monastère dominicain.
Le pays entier a été détruit par
la violente guerre civile opposant les Tutsis aux Hutus.
Partout, les villages sont vidés et les champs
brûlés. Mais en approchant de la colline
au sommet de laquelle se trouve le monastère,
on aperçoit du vert. Là, les gens viennent
entretenir leurs champs. Dans ce désert de guerre,
il y a une oasis de paix. Et cela, parce que les moniales
elles-mêmes vivent en paix ensemble, quoiqu'elles
soient aussi des Tutsis et des Hutus. Toutes ont perdu
des membres de leur famille dans cette guerre. La paix
et le pardon se sont faits chair dans leur communauté.
La
paix que nous devrions partager va bien au-delà
de l'absence de conflit. Elle est plus que le pardon
réciproque des torts que nous nous sommes faits.
Elle est l'amitié au coeur même de la spiritualité
dominicaine. Avant de mourir, Jésus dit aux disciples
: « Je vous appelle amis ». Trois jours
plus tard, après avoir subi la trahison, le reniement,
la souffrance, la mort, il apparaît au milieu
d'eux et leur offre à nouveau son amitié
: « Paix à vous ». Cette amitié
transcenderait n'importe quelle trahison, n'importe
quelle lâcheté, n'importe quel péché.
Cette amitié est la vie même de Dieu, l'amour
au coeur de la Trinité.
L'amitié
est le fondement de notre égalité. Cela
signifie que nous avons tous également place
dans la Famille dominicaine. La Famille dominicaine
est notre foyer commun. Nous sommes appelés à
y être at home, en nuestra casa, chez nous. Les
soeurs et les laïcs ont parfois l'impression que
dans notre maison dominicaine, les frères se
sont barricadés dans la chambre haute, essayant
d'en tenir tous les autres à l'écart.
L'un de nos plus grands défis consiste à
construire et partager une conscience commune de l'Ordre,
comme notre place à tous, notre appartenance.
Être chez soi signifie ne pas avoir à justifier
sa présence, se sentir à l'aise. Être
accepté tel qu'on est. Et cela se voit à
nos visages, à nos gestes, à nos paroles,
dans l'accueil que nous faisons aux autres. Bien sûr,
chaque communauté a besoin de ses propres temps
et espaces. Nous ne pouvons pas tous faire irruption
dans les monastères et demander à partager
la vie des moniales. Les communautés de frères
et de soeurs et les familles des laïcs ont toutes
besoin de leur intimité.
Maintes
petites tensions au sein de la Famille dominicaine,
comme par exemple : qui peut apposer quelles initiales
après son nom, qui peut porter l'habit et quand...
sont des symptômes de cette aspiration plus importante
et plus profonde à l'amitié, à
un foyer, à une appartenance, à avoir
sa place assurée à table ou autour de
la marmite. Autrefois, on appartenait au Premier, au
Second ou au Tiers Ordre. Cette terminologie a été
abolie au chapitre général de River Forest
en 1968, pour rendre évidente notre égalité.
Personne n'est de première ou deuxième
ou troisième classe. Mais nous avons perdu ainsi
une manière d'affirmer notre unité dans
un même Ordre. Ensemble, nous devons trouver des
façons de construire ce foyer commun.
Et
ce devra être un foyer ouvert, accueillant les
amis de nos amis, accueillant de nouveaux groupes, même
si leur identité dominicaine n'est peut-être
pas toujours très claire, mais parce qu'ils souhaitent
faire partie de la Famille. L'amitié qu'offre
Jésus est immense et ouverte. Il accueille tout
le monde. Il s'impatiente lorsque les disciples tentent
d'empêcher quelqu'un de prêcher sous prétexte
qu'il n'appartient pas au groupe des disciples. Jésus
ne ferme pas les portes mais les ouvre à toute
volée. Incarnons cette amitié au grand
cur avec la générosité de
Dominique. Soyons un signe de cet accueil, afin de nous
sentir tous à l'aise dans la Famille de Dominique.
Que Dominique nous libère de la peur qui verrouille
les portes. 
Fr.
Timothy Radcliffe OP
Maître de lOrdre
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