L'Ordre des Prêcheurs
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Saint Dominique de Matisse
La promesse de vie
« Moi, je suis venu pour qu'ils aient la vie et qu'ils l'aient en abondance. » (Jn 10,10)

fr. Timothy Radcliffe, o.p.

Timothy Radcliffe, o.p. (Suite)

2.4 Comment nous soutenir mutuellement?

     Si nous laissons cet amour qu'est Dieu nous toucher, nous prendrons lentement vie. Il pourrait sembler plus sûr de rester morts, invulnérables, intouchables. Mais en est-il bien ainsi? « La nature abhorre le vide. Des choses terribles peuvent arriver à un homme au coeur vide. En dernier ressort, mieux vaut courir le risque d'un scandale de temps en temps que d'avoir un monastère -- un choeur, un réfectoire, une salle de récréation -- pleins de morts. Notre Seigneur n'a pas dit: "Moi, je suis venu pour qu'ils aient la sécurité et qu'ils l'aient en abondance." Certains d'entre nous donneraient absolument n'importe quoi pour se sentir en sécurité, sûrs de leur vie dans ce monde comme dans le prochain, mais nous ne pouvons pas avoir les deux: la sécurité ou la vie, il faut choisir. » (29) Si nous choisissons la vie, nous aurons besoin de communautés qui nous soutiennent dans notre venue à la vie, qui nous aident à grandir dans un amour véritablement saint, un partage des flots ruisselants de la Parole de Dieu.

a) Des communautés d'espérance

     Par-dessus tout, nous devons nous offrir réciproquement espérance et miséricorde. Souvent, nous sommes amenés à l'Ordre par notre admiration des frères. Nous espérons leur devenir semblables. Bien vite, nous découvrons qu'ils sont en fait exactement comme nous, fragiles, pécheurs et égoïstes. Ce moment peut être une profonde désillusion. Je me souviens d'un novice qui se plaignait de cette triste découverte. Le maître des novices lui répondit: « Je me réjouis d'apprendre que tu ne nous admires plus. Maintenant, nous avons peut-être une chance que tu commences à nous aimer. » Le mystère rédempteur de l'amour de Dieu ne se manifeste pas dans une communauté de héros spirituels, mais dans une communauté de frères et de soeurs qui s'encouragent mutuellement au long du voyage vers le Royaume, avec espérance et miséricorde. Le Seigneur ressuscité apparaît au sein d'une communauté d'hommes timides et sans force. Si nous voulons le rencontrer, nous devons oser être là avec eux. Jourdain de Saxe écrivait aux frères de Paris, qui étaient, c'est clair, tout à fait comme nous: « Cela ne peut pas être, que Jésus apparaisse à ceux qui se sont coupés de l'unité de la fraternité: Thomas, pour n'avoir pas été avec les autres disciples quand vint Jésus, se vit refuser de le voir: et vous iriez vous penser plus saints que Thomas? » (30)

     Par-dessus tout, nous aurons besoin de nos communautés si nous échouons en amour. Nous échouerons par exemple parce que nous entrons dans une période de stérilité où nous nous sentons incapables du moindre amour, où nos coeurs de chair ont été remplacés par des coeurs de pierre. Alors, nous aurons besoin de nos frères et soeurs pour croire à notre place que:

« Enfouie au fin fond de soi
-- qu'importe un passé de trahison
ou combien perverti --
enfouie au fin fond de soi
la semence de l'amour demeure. » (31)

     Nos communautés doivent être des lieux dans lesquels il n'y a pas d'accusation, « puisqu'on a jeté bas l'accusateur de nos frères » (Ap 12,10). Il peut nous arriver de pécher et sentir que nous avons anéanti notre vocation, que nous devons quitter l'Ordre honteusement. C'est alors que nos frères et soeurs devront croire pour nous en la miséricorde de Dieu quand nous trouverons peut-être dur d'y croire nous-mêmes. Si Dieu peut faire fleurir l'arbre mort de Golgotha, il peut tirer des fruits de mes fautes. Nous aurons peut-être besoin de nos frères pour croire, quand nous en serons incapables, qu'un échec n'est pas la fin de tout, mais que Dieu, dans son infinie fertilité, peut en faire une étape sur le chemin de la sainteté. Même nos péchés peuvent participer de nos maladroites tentatives pour aimer. Toutes ces années d'aventures sexuelles d'Augustin firent peut-être partie de sa quête de celui qui fut le bien-aimé, et cette chasteté ne fut pas la fin de son désir mais sa consommation.

b) La communauté et l'orientation sexuelle

     C'est là que les différences culturelles sont le plus clairement visibles. Il nous faut beaucoup de délicatesse pour éviter de scandaliser ou de blesser nos frères et soeurs. Dans certaines cultures, admettre à la vie religieuse des personnes d'orientation homosexuelle est de fait impensable. Chez d'autres, c'est accepté sans problème. Tout ce qui s'écrit sur le sujet est probablement examiné à la loupe pour savoir si l'on est « pour » ou « contre » l'homosexualité. Ce n'est pas la bonne question. Ce n'est pas à nous de dire à Dieu qui appeler ou non à la vie religieuse. Le chapitre général de Caleruega a affirmé que les mêmes exigences de chasteté s'appliquent à tous les frères quelque soit leur orientation sexuelle, et par conséquent personne ne peut être exclu sur cette base. Cette question a été fort débattue à Caleruega et je suis sûr que cela va continuer.

     Comment nos communautés peuvent-elles aider et soutenir les frères confrontés à la question de leur orientation sexuelle? Nous devons tout d'abord reconnaître qu'elle touche profondément le sentiment intime de qui nous sommes. C'est par conséquent une question délicate et importante pour de nombreux jeunes qui entrent dans l'Ordre, pour deux raisons. Premièrement, il y a souvent une profonde soif d'identité. Pour nombre de jeunes, la question primordiale est: « Qui suis-je? » Deuxièmement, en raison de l'adolescence prolongée qui caractérise de nombreuses cultures aujourd'hui, la question de l'orientation sexuelle n'est souvent résolue que fort tard. Nous recevons parfois des demandes de dispenses de frères qui n'ont réalisé que tardivement dans la vie qu'ils sont au fond hétérosexuels et peuvent donc se marier.

     Quand un frère parvient à la conclusion qu'il est homosexuel, il est important qu'il sache qu'il est accepté et aimé tel qu'il est. Il vit peut-être dans la terreur d'être rejeté et accusé. Mais cette acceptation est du pain pour son voyage à la découverte d'une identité plus profonde, celle d'enfant de Dieu. Car aucun de nous, hétérosexuel ou homosexuel, ne trouve son identité la plus profonde dans son orientation sexuelle. Qui nous sommes au fin fond, nous le découvrons dans le Christ. « Bien-aimés, dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu, et ce que nous serons n'a pas encore été manifesté. Nous savons que lors de cette manifestation nous lui serons semblables, parce que nous le verrons tel qu'il est. » (1 Jn 3,2) Par nos voeux, nous nous engageons à suivre le Christ, et à découvrir notre identité en lui. Cela fait partie de notre pauvreté que d'être entraînés au-delà de ces petites identités. « À la racine de tous les autres désirs possessifs, réside le désir -- en fin de compte possessif -- d'être un "moi": le désir de trouver en mon coeur non pas cet innommable abîme dans lequel, comme dans le vide, le Dieu sans nom est inévitablement submergé, mais une identité que je puisse posséder, une identité définie par la possession que j'en ai. » (32) Tout frère qui placerait son orientation sexuelle au coeur de son identité publique se tromperait sur son identité la plus profonde. Il s'arrêterait sur le bord de la route alors qu'il est appelé à marcher jusqu'à Jérusalem. Ce qui est fondamental, c'est que nous puissions aimer, et soyons donc des enfants de Dieu, et non vers qui nous sommes attirés sexuellement. Mais cela ne concerne pas seulement un sentiment personnel d'identité individuelle. Nous avons une identité réciproque de frères et de soeurs. Nous sommes responsables des conséquences sur nos frères de notre manière de nous présenter, en particulier dans un domaine aussi sensible que celui de l'orientation sexuelle.

     Aussi chaque frère doit-il être accepté tel qu'il est. Mais l'émergence, à l'intérieur d'une communauté, de sous-groupes basés sur l'orientation sexuelle serait un puissant facteur de division. C'est une menace pour l'unité de la communauté; cela peut rendre plus difficile aux frères de pratiquer la chasteté à laquelle nous sommes voués. Cela peut pousser les frères à penser à eux-mêmes d'une manière qui n'est pas centrale à leur vocation de prêcheurs du Royaume, et dont ils découvriraient peut-être en fin de compte qu'elle est fausse.

c) Tomber amoureux

     Quelque suprême que nous présentions la révélation par l'amitié de cet amour qui est la vie de Dieu, malgré tout, nous pouvons tomber amoureux, et il arrive que ce soit l'une des expériences les plus significatives de notre existence. Une des premières questions que l'on m'ait posées en public après mon élection comme Maître de l'Ordre, durant la réunion d'une grande foule d'étudiants dominicains des Philippines, fut la suivante: « Timothy, es-tu déjà tombé amoureux? » Et la seconde question fut: « C'était avant ou après ton entrée dans l'Ordre? » Si cela arrive, nous aurons alors vraiment besoin du soutien et de l'amour de notre communauté.

     Pour un frère ou une soeur qui a fait profession de sa vie dans l'Ordre, tomber amoureux est quasiment à coup sûr un moment de crise. Mais, comme Jean-Jacques Pérennès, op ne manque pas de nous le rappeler au conseil généralice, une crise est un moment d'opportunité. Elle peut être féconde. Toute expérience d'amour peut être une rencontre avec le Dieu qui est amour. Tomber amoureux peut être le moment où se déchire notre égocentrisme et nous découvrons que nous ne sommes pas le centre du monde. Cela peut démolir, au moins pour un temps, ce souci de soi qui nous tue. Tomber amoureux, c'est « pour beaucoup de gens la plus extraordinaire et révélatrice expérience de leur vie, par laquelle le centre signifiant est soudain arraché au moi et l'ego rêveur se cogne à la conscience d'une réalité entièrement distincte » (33).

     Après avoir passé par cette profonde expérience de « décentrement », on ne peut pas continuer simplement sa vie comme si de rien n'était. On ne peut pas faire semblant de n'avoir jamais rencontré cette personne, et de pouvoir retourner à notre ancienne vie comme si de rien n'était. Et ce peut être l'une des raisons pour lesquelles un frère qui tombe amoureux peut demander une dispense de ses voeux, car cette ancienne vie à laquelle il s'était voué est dépassée.

     Alors que Thomas Merton, cistercien américain, était au sommet de sa célébrité d'auteur spirituel, il tomba amoureux fou d'une infirmière qui l'avait soigné à l'hôpital. Il écrivit dans son journal: « (J'étais) tourmenté par la réalisation progressive que nous étions amoureux et que je ne savais pas comment vivre sans elle. » (34) Comme le dit Othello à la perte de sa bien-aimée Desdémone: « C'est en elle que j'ai engrangé mon coeur, en elle que je dois vivre ou ne plus supporter de vivre, elle, la fontaine qui fait jaillir ma source ou l'assèche. »

     Dans ces moments là nous ne pouvons imaginer une vie sans la personne que nous aimons et nous devons donc prier de recevoir le don d'une vie que nous ne pouvons absolument pas imaginer, une vie qui ne peut venir que comme un don de Dieu. Sur la croix, Jésus n'attend pas de vie imaginable, mais l'inconcevable et abondante vie que le Père lui donnera. Dans ces moments-là nous ne pouvons faire notre vie. Elle doit nous être donnée.

     C'est tellement difficile alors de nous laisser aller entre les mains du Père, confiants que cette mort ouvrira la voie à la résurrection. Comme jamais auparavant, nous aurons besoin de nos amis et de nos frères et de nos soeurs, qui devront peut-être croire pour nous quand nous ne pourrons pas, que dans ce désert, nous pouvons rencontrer le Seigneur de vie. Peut-être ne nous étions-nous jamais senti si vivant, si vital. Peut-être sentons-nous que cet amour est ce que nous avons attendu toute notre vie. Comment prendre le risque de le perdre? Nous pouvons devenir desséché, de mauvaise humeur et frustré! À ce moment là, nous devons croire que si nous restons fidèle à nos voeux, Dieu sera fidèle aussi. Nous recevrons la vie en abondance. Le biographe de Merton dit qu'en fin de compte, l'expérience amoureuse de Merton lui a apporté « une libération intérieure, qui lui a donné un nouveau sentiment de sûreté, l'abandon de ses précautions, de ses défenses dans sa vocation et au fin fond de lui-même » (35).

     Je pourrais avoir l'air de suggérer qu'une telle expérience est quasiment une étape nécessaire sur la voie de notre développement spirituel. Tel n'est pas du tout mon propos. « Nul n'a plus grand amour que celui-ci: donner sa vie pour ses amis. » Comme religieux, nous nous engageons à recevoir la plénitude de la vie dans le mystère de cette amitié dénuée de possessivité. Aussi pouvons-nous, prêtres et religieux, infliger de terribles blessures à nous-mêmes et aux autres en tombant amoureux. Les autres nous perçoivent parfois comme « sans danger » et nous-mêmes nous considérons tels. Nous pouvons facilement abuser des autres en nous livrant à une forme de « tourisme émotionnel », qui nous laisse libre de retourner à notre communauté quand les choses deviennent trop dangereuses mais en laissant éventuellement l'autre blessé, et sa confiance en l'Église, voire en Dieu, à jamais entamée.

d) Le désert de la solitude

     Dans notre développement de personnes capables d'amour, nous devons parfois traverser le désert. Ce peut être parce que nous nous sentons incapables d'amour, ou parce que nous tombons amoureux, ou nous manquons à nos voeux. Si la vie apostolique nous conduit à la déroute de Gethsémani, où la vie perd toute signification, la crise en amour peut alors nous confronter à la solitude de la croix.

     L'expérience de la solitude révèle sur nous-mêmes une vérité fondamentale, à savoir que seuls, nous sommes incomplets. Contrairement à la perception dominante d'une grande partie de la société occidentale, nous ne sommes pas des êtres autosuffisants, indépendants. La solitude révèle que tout seul, je ne peux pas vivre, je ne peux pas être. Je n'existe que grâce à mes relations avec les autres. Seul, je meurs. Cette solitude révèle un vide, une vacuité au coeur de ma vie. Nous pouvons être tentés de le combler par tout une série de choses, la nourriture, l'alcool, le sexe, le pouvoir ou le travail. Mais le vide demeure. L'alcool ou autre n'est qu'une soif de Dieu camouflée. Je soupçonne que nous ne pouvons pas même remplir ce vide par la présence des autres. Une pièce pleine de gens seuls ne change rien. « L'horreur de cette solitude se montre justement dans le fait que tous la partagent, nul ne peut la soulager. » (36) Quand Merton tomba amoureux, il découvrit que ce qu'il recherchait n'était peut-être pas sa bien-aimée, mais une solution à ce creux au milieu de son coeur. Cette personne était « celle dont j'essayais le nom comme une formule magique pour briser l'emprise de l'affreuse solitude de mon coeur » (37).

     En fin de compte, je soupçonne que cette solitude ne doit pas simplement être supportée. Elle doit être vécue comme une entrée dans la solitude du Christ à sa mort, qui porte et transforme toute la solitude humaine. « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné? » Si nous le faisons, le voile du temple sera arraché à moitié et nous découvrirons le Dieu qui est au coeur de notre être, nous accordant à tout moment l'existence: « Tu autem eras interior intimo meo. Tu es plus près de moi que moi-même. » (38) Si nous prenons sur nous la croix de la solitude et marchons avec elle, il nous sera révélé que la perception moderne du moi n'est pas exacte. La plus profonde vérité de nous-mêmes est que nous ne sommes pas seuls. Au fin fond de mon être Dieu me donne abondance de vie. Sainte Catherine se décrivait dans le Dialogue comme « demeurant dans la cellule de la connaissance de soi, afin de mieux connaître la bonté de Dieu envers (elle) ». La profonde connaissance de soi ne révèle pas le moi solitaire de l'ère moderne mais celui dont l'existence est inséparable du Dieu qui nous accorde la vie à chaque instant.

     Si nous pouvons entrer dans ce désert et y rencontrer Dieu, nous deviendrons libres d'aimer sans possessivité, librement, sans domination ni manipulation. Nous pourrons regarder les autres non pas comme des solutions à nos besoins ou des réponses à notre solitude, mais simplement là pour se réjouir. « Aussi, tenez bon, et ne vacillez pas devant votre vide. » C'est au pied de la croix, là où Jésus donna l'un à l'autre sa mère et le disciple qu'il aimait, qu'est née la communauté de l'Église.

3. LA VIE DE PRIÈRE

« Je vous appelle amis, parce que tout ce que j'ai entendu de mon Père, je vous l'ai fait connaître. » (Jn 15,15).

     Celui qui est touché par l'abondance de vie aime sans possessivité, spontanément, joyeusement. Son coeur de pierre devient un coeur de chair. Cette profonde transformation de notre humanité implique, suivant notre tradition, tout à la fois l'étude et la prière. Jourdain de Saxe nous dit qu'elles nous sont toutes deux aussi nécessaires que le boire et le manger. Par l'étude, nous remettons le coeur humain à neuf. Nous découvrons cette « illumination intellectuelle qui nous fait entrer dans l'affection de l'amour » (39). L'étude et la prière font toutes deux partie de la vie contemplative à laquelle tout dominicain est appelé. Mais les réflexions supplémentaires sur l'étude vous seront épargnées, puisque j'ai déjà écrit une lettre sur le sujet. Je vous ferai partager quelques pensées sur la prière et la plénitude de la vie.

3.1 La communauté de la Parole

     À la fin de la plupart des visites canoniques, le visiteur fait quelques remarques édifiantes sur la nécessité de prier davantage. Nous acquiesçons sagement et formons de vagues résolutions. Est-ce qu'on a l'impression que l'enjeu est bien de redonner vie à ces ossements desséchés ?

     Dès la naissance, les parents commencent immédiatement à parler à l'enfant. Bien avant qu'il ne soit capable de comprendre, un enfant est nourri de mots, baigné et bercé de mots. Le père et la mère ne parlent pas à leur enfant pour lui transmettre de l'information. Ils l'animent de leur parole. Il devient humain dans cet océan de langage. Petit à petit, il saura trouver une place dans l'amour que partagent ses parents. Sa vie croît en humanité.

     De même nous sommes transformés par l'immersion dans la Parole de Dieu qui nous est adressée. Nous ne lisons pas la Parole pour y chercher de l'information. Nous y réfléchissons, nous l'étudions, la méditons, vivons avec elle, la buvons et la mangeons. « Que ces paroles que je te dicte aujourd'hui restent dans ton coeur! Tu les répéteras à tes fils, tu les leur diras aussi bien assis dans ta maison que marchant sur la route, couché aussi bien que debout. » (Dt 6,6 ss). Cette parole de Dieu travaille en nous, nous rend humains, nous anime, nous forme à cette amitié qui est la vie véritable de Dieu. Comme l'écrivait Jourdain à Diane dans sa lettre de Noël 1229: « Relisez cette parole en votre coeur, retournez-la en votre esprit, laissez-la devenir douce comme le miel sur vos lèvres; méditez-la, habitez-la, afin qu'elle puisse habiter avec vous et en vous à jamais. » (40)

     Un couple de mes amis a adopté un enfant. Ils l'ont trouvé dans une immense salle d'hôpital à Saigon, orphelin de la guerre du Viêt-nam. Les premiers mois, à l'hôpital, personne n'avait eu le temps de s'en occuper ou lui parler. Il a grandi sans savoir sourire. Mais ses parents adoptifs lui ont parlé et souri, oeuvre d'amour. Je me souviens du jour où, pour la première fois, il a renvoyé un sourire. La Parole de Dieu nous nourrit, afin que nous prenions vie, en humains, et devenions même capables de renvoyer le sourire de Dieu. Dans une communauté qui offre la vie, nous découvrirons cette Parole de Dieu chérie et partagée. Il ne suffit pas simplement de dire davantage de prières. Elles peuvent même nous suffoquer, surtout récitées à toute vitesse. Lorsque Dominique priait, il se régalait de la parole de Dieu, « savourait les paroles de Dieu dans sa bouche et, ce faisant, prenait plaisir à se les réciter à lui-même » (Cinquième voie), comme on goûterait un bon vin français. Albert le Grand disait que nous devions « être souvent nourris par la douceur (dulcedo, à nouveau) de la parole de Dieu » (41).

     Ainsi nourri des mots de ses parents, l'enfant fait la terrifiante et libératrice découverte qu'il n'est pas le centre du monde. Derrière le sein, il y a une mère. Tout ne marche pas à sa commande. Il se découvre lui-même partie de la communauté humaine. Dans la conversation de nos parents, nous découvrons un monde auquel nous pouvons appartenir. Ainsi, de même, nourris par la parole de Dieu, nous sommes introduits dans un monde plus vaste. Le bon pasteur venu pour qu'on ait la vie, et qu'on l'ait en abondance, est celui qui ouvre les portes pour que nous puissions sortir à la découverte d'immenses espaces libres. En prière, nous partons en exode, au-delà de la minuscule coquille de notre nombrilisme. Nous pénétrons dans l'univers plus vaste de Dieu. La prière est une « discipline qui m'empêche de me prendre tout naturellement pour le centre immuable d'un petit univers, et me permet de me trouver, me perdre et me retrouver en permanence dans la trame d'un monde que je n'ai pas fait et que je ne contrôle pas » (42).

     L'enfant mûrit dans la conversation de ses parents, et découvre qu'il n'est pas seul. De même, nous sommes gagnés par l'amitié de Dieu, guéris de notre égocentrisme, et nous commençons à entrevoir le monde réel. Yeats écrivait: "Nous avons nourri le coeur de fantasmes; à ce régime, le coeur en grandissant est devenu brutal. » (43) La prière guérit nos coeurs des fantasmes. Saint Thomas dit que prier le Notre Père « façonne notre vie affective toute entière » (44). Par la prière pour que soit faite la volonté de Dieu et que son Règne vienne, nos coeurs sont remis à neuf.

     En nous libérant de nos fantasmes égocentriques et en pénétrant dans l'univers plus vaste de Dieu, nous découvrons que d'autres souffrent violence et désolation. Le frère Vincent de Couesnongle, op parlait de « la contemplation de la rue ». Pour Dominique, les affligés et les opprimés « font partie du 'contemplata' dans 'contemplata aliis tradere'... La blessure de conscience qui délie l'esprit et le coeur de Dominique dans la contemplation, et lui permet, avec une vulnérabilité impressionnante, de ressentir les souffrances et les besoins de ses prochains, ne peut simplement se justifier par l'observation de certains souvenirs écrasants de souffrances ou même par sa propre compassion naturelle » (45). C'est, dit le frère. Paul Murray, une « blessure contemplative ». C'est pourquoi la vie contemplative est au coeur de toute recherche d'un monde juste. La contemplation nous rend capables de regarder de manière désintéressée.

3.2 Des communautés de célébration et de silence

     En grandissant, l'enfant va cesser de crier et devenir capable à la fois de discours et de silence. Il apprendra et à parler et à écouter. De même pour nous, construire des communautés de prière exige davantage que de rajouter un psaume aux Vêpres. Nous devons créer un environnement dans lequel nous puissions à la fois parler et écouter, nous réjouir et nous taire. C'est l'écosystème dont nous avons besoin pour nous épanouir.

     Dans la tradition dominicaine, s'adresser à Dieu est par-dessus tout demander ce que nous désirons. Ce n'est pas infantile, c'est du réalisme. Cela montre que nous nous sommes réveillés du petit monde de fantasmes du marché, où tout est à vendre, et reconnaissons que dans le monde réel, tout est don de celui qui est « source de toute bonté pour nous » (II II 83 a 2, ad 3). Quand nous commençons à demander, nous sommes alors sur la voie de l'âge adulte. Quand nous prions ensemble, osons-nous demander à Dieu ce que nous désirons au plus profond? Ou bien nous contentons-nous de réciter quelques suppliques du bréviaire?

     L'exode de notre Égypte d'égocentrisme est un moment d'extase. Nous sommes libérés du petit monde obscur et rétréci de l'ego. Comme Myriam après la traversée de la mer Rouge, nous serons certainement exubérants. Nous exultons d'être entrés dans les immenses espaces libres de l'amitié de Dieu. David dansait comme un fou devant l'arche; Marie se réjouissait du Seigneur et des merveilles qu'il avait faites pour elle. La prière du prêcheur doit assurément être exultante, extatique. Nous sommes appelés « À louer, à bénir, à prêcher ». Quand les psaumes disent: « Chantons au Seigneur un chant nouveau », et bien, faisons-le! Dominique était exubérant dans sa prière. Il se servait de tout son corps, il étendait les bras, il s'allongeait sur le sol, il s'agenouillait et faisait beaucoup de bruit. Le corps entier sauvé par la grâce, prie. Plusieurs de mes souvenirs de prière les plus beaux sont avec les frères. Je pense à l'Eucharistie extatique célébrée en Haïti, au milieu de telles pauvreté et violence, à la danse et aux chants de nos soeurs Zoulous en Afrique du Sud, au chant merveilleux et passionné d'une veillée pascale à Cracovie, aux pétards et aux sirènes un an plus tard à Taiwan. Est-ce qu'en célébrant la liturgie nous nous réjouissons ensemble du Seigneur qui a fait pour nous des merveilles ? N'est-elle à nos yeux qu'une obligation à remplir? C'est bien d'une obligation qu'il s'agit en effet, cette très solennelle obligation qui naît de l'amitié. Nous nous réjouissons de faire des choses pour nos amis.

     Eckhart écrivait que « l'attitude la meilleure et la plus noble entre toutes dans cette vie, c'est de se taire et laisser Dieu travailler et parler à notre coeur » (46). Il n'y a pas d'amitié sans silence. Si l'on n'a pas appris à s'arrêter, se tenir tranquille et écouter l'autre, on restera clos dans son propre petit univers, dont on est le centre et le seul vrai habitant. Dans le silence, nous faisons la découverte formidable et libératrice que nous ne sommes pas des dieux, mais juste des créatures.

     Il y a plusieurs types de silence. Il y a le silence des femmes au tombeau, qui « ne dirent rien à personne, car elles avaient peur » (Mc 16,8). C'est le silence par lequel nous mettons de côté l'absolument inattendu, le nouveau, l'impensable. C'est le silence par lequel je ferme la porte au nez des paroles indésirables qui risqueraient de m'arracher à ma tranquillité d'esprit. Et puis il y a le silence des disciples sur la route d'Emmaüs, qui écoutent le Seigneur leur expliquer les Écritures. Sur le moment, ils ne disent rien, mais après coup, ils s'exclament: « Notre coeur n'était-il pas tout brûlant au-dedans de nous, quand il nous parlait en chemin, quand il nous expliquait les Écritures? » (Lc 24,32). Paul Philibert, op a appelé la prière l'ouverture de notre coeur aux initiatives secrètes de Dieu. Dans ce silence vulnérable, nous le laissons réaliser des choses nouvelles et insoupçonnées. Nous sommes ouverts à l'étonnement devant la nouveauté du Dieu des surprises: « Voici, je fais l'univers nouveau » (Ap 21,5).

     C'est le silence qui prépare la voie à une parole de prédication. Ignace d'Antioche disait que la Parole naissait du silence du Père. Que c'était une Parole puissante, claire, décidée et vraie, parce qu'elle était née dans le silence. Il « n'a pas été oui et non; il n'y a eu que oui en lui. Toutes les promesses de Dieu ont en effet leur oui en lui » (2 Co 1,19 ss). Souvent, notre parole manque d'autorité, parce qu'elle est oui et non; elle fait des insinuations et pousse du coude; elle est tintée d'allusions et d'ambiguïtés, elle porte de petites flèches et de menus ressentiments. Nous devons créer ce silence dans lequel concevoir et partager une parole vraie.

     Comment redécouvrir ce silence en nous-mêmes et dans nos communautés? D'après mon expérience, il n'y a pas d'autre moyen que prendre simplement le temps de faire silence en présence de Dieu chaque jour (voir LCO 66.11). C'est la discipline que j'ai poursuivie et fuie, atteinte et laissée s'échapper depuis mon entrée dans l'Ordre. C'est ainsi que j'ai passé la plupart du temps à penser aux repas et aux fax. Pour ce silence contemplatif, nous avons besoin d'un soutien mutuel. Nous avons besoin de communautés qui nous aident à croître dans un silence paisible. Un moine bouddhiste disait à Merton: « Avant de pouvoir méditer, tu dois apprendre à ne pas claquer les portes. » Quiconque vit près de moi sait bien que je ne maîtrise pas encore cet art! Chaque communauté doit réfléchir sur la manière de créer des temps et des lieux de silence.

     Il ne s'agit pas du déprimant silence de morgue que l'on trouvait parfois dans le passé, le silence qui laissait les autres au-dehors. Nous avons soif d'un silence qui nous prépare à la communication au lieu de la refuser. C'est le silence confortable qui vient avant et après le partage d'une parole, plutôt que le silence embarrassé de ceux qui n'ont rien à se dire. Quand j'étais enfant, mon plus jeune frère et moi-même allions souvent dans les bois, à la recherche d'animaux et d'oiseaux. Le secret était d'apprendre à faire le silence ensemble. C'était une communion dans une attention commune. Peut-être pouvons-nous trouver cela, quand nous écoutons ensemble dans l'attente d'une parole à venir.

3.3 Le désert de la mort et la résurrection

     Jésus nous appelle à la vie et, et à l'avoir en abondance. C'est là la bonne nouvelle que nous prêchons. Pourtant nous avons vu qu'en répondant à cet appel nous nous retrouvons parfois dans le désert. Prêcheurs de la parole, nous découvrons que nous n'avons pas de parole à offrir, que rien n'a plus de sens. Nous qui prêchons l'amour de Dieu, nous nous trouvons désolés, seuls et abandonnés. Nous qui sommes invités à nous découvrir dans la vie-même de Dieu, nous serons confrontés à notre mortalité. Nous sommes des créatures, pas des dieux, et nous devons mourir. Alors, nous nous écrierons peut-être comme les Israélites à Moïse: « Manquait-il de tombeaux en Égypte, que tu nous aies menés mourir dans le désert? » (Ex 14,11). Alors, il nous faudra "tenir bon et ne pas vaciller devant notre vide", confiants que la vie nous sera donnée.

     Comment nous entraider et nous encourager devant notre condition de mortels? Tout d'abord, nous devons nous encourager mutuellement avec la liberté de Jésus. Sachant que le Fils de l'homme devait mourir, il a tourné son visage vers Jérusalem. C'est une liberté que j'ai parfois vue chez les frères et les soeurs, qui donnent leur vie. Dans les années précédant son assassinat, le frère Pierre Claverie, évêque d'Oran, prit la route de Jérusalem, refusant de céder aux menaces et d'abandonner son peuple. En 1994, il disait dans un sermon: « J'ai milité pour le dialogue et l'amitié entre les gens, les cultures, les religions. Tout cela mérite probablement la mort et je suis prêt à en assumer le risque. » (47)

     La liberté de Jésus face à la mort culmina la nuit précédant sa mort, lorsqu'il prit son corps et le donna à ses disciples, dans un geste de stupéfiante liberté. C'est ce qu'il nous est donné de faire ensemble, face à notre état de mortels. Je me souviens, un matin de Pâques, à Blackfriars, avoir célébré joyeusement l'Eucharistie avec un frère qui se mourait du cancer. La communauté tout entière s'était entassée dans sa chambre. Après quoi nous bûmes du champagne en l'honneur de la résurrection. Je me souviens avoir célébré l'Eucharistie avec les frères et soeurs d'Iraq, il y a quelques semaines à peine, en attendant l'attaque militaire qui aurait sûrement lieu. L'Eucharistie ne doit pas être le centre de notre vie commune parce que nous nous sentons unis, ou même pour que nous puissions nous sentir unis. Elle est le sacrement de cette abondance de vie qui est pur don, le « pain de vie » dont Dominique promit que nous le trouverions dans l'Ordre. Nous le recevons ensemble, en nous offrant mutuellement la nourriture pour la traversée du désert.

     Nous vivons le sens de l'Eucharistie en nous libérant les uns les autres, en nous transmettant mutuellement l'incommensurable liberté du Christ. Peut-être à travers la petite liberté d'un pardon généreusement donné, ou en laissant se briser un vieux schéma de vie, ou en prenant un risque. Nous lâchons prise. Comme l'écrivait Lacordaire: « Je vais où Dieu me mène, incertain de moi mais sûr de lui. » Sur toutes ces voies, nous nous laissons emporter dans le mouvement de l'Esprit qui jaillit du Père et du Fils, et crie en nos coeurs « Abba Père ». Comme le dit Eckhart: « Nous ne prions pas, nous sommes priés. » Mais c'est aussi là que nous entrons en liberté et en spontanéité, que nous sommes le plus en vie. Nous nous laissons emporter par le mouvement, comme un danseur s'abandonnant au rythme y trouve grâce et liberté.

     La sagesse a dansé en présence de Dieu en créant le monde. Saint Thomas disait que la contemplation d'un sage est comme un jeu, en ce qu'elle est plaisante et qu'elle est à elle-même sa propre fin, comme une danse. « L'excès de sérieux révèle un manque de vertu, car il méprise complètement le jeu qui est aussi nécessaire à une bonne vie humaine que le repos. » (48) L'abondance de vie nous conduit à l'enjouement de ceux qui se sont défaits du fardeau d'être de petits dieux. Nous pouvons laisser tomber le terrible sérieux de ceux qui croient pouvoir porter le monde sur leurs épaules. Alors, nos communautés pourraient bien être vraiment des lieux où nous initier au bonheur du Royaume. Saint Dominique, Nos junge beatis. Unis-nous aux bienheureux, et puissions nous aujourd'hui partager un avant-goût de leur bonheur.

Frère Timothy Radcliffe, o.p.
Maître de l'Ordre des Prêcheurs

25 février, Mercredi des Cendres 1998


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Notes

29 Gerald Wann op, op. cit., p. 46 et suivantes.

30 Ibid, p. 157.

31 Paul Murray , op, « A Song for the Afflicted » (« Un chant pour les affligés »), poéme inédit.

32 Rowan Williams, Open for Judgement, Londres, p. 184.

33 Iris Murdoch, The Fire and the Sun: Why Plato banished the Artists, Oxford, 1979, p. 36, cité par Fergus Kerr, op, Immortal Longings: Versions of Transcending Humanity, Indiana, 1997, p. 72.

34 John Howard Griffin, Thomas Merton: The Hermitage Years, Londres, 1993, p. 60.

35 Griffin, op. cit., p. 87.

36 Sebastian Moore, osb, The Inner Loneliness, Londres, 1982, p. 40.

37 Op. cit., p. 58.

38 Saint Augustin, Confessions, 3. 6. 11.

39 Somme Théologique 1.43, a 5, ad 2.

40 Lettre 41, Vann op cit, p. 112.

41 Sermon, Recherches de théologie ancienne et médiévale 36 (1969) p. 109.

42 Rowan Williams, ibid, p. 120.

43 « Meditations in time of Civil War », Collected Poems, Londres, 1969, p. 230.

44 Somme Théologique II.II 83. a. 8.

45 Paul Murray op, « Dominican grounded in Contemplative experience », conf. River Forest Chicago, juin 1997.

46 Walshe, op cit, vol. 1, p. 6.

47 Sermon après la mort de fr. Henri et sr Paule-Hélène, dans La vie spirituelle, octobre 1997, p. 764.

48 Eth. ad Nic. iv ib 854.


 


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