
uand
on m'a demandé de parler du Rosaire, je dois
avouer que j'ai eu un instant de panique. Je n'ai jamais
rien lu sur le Rosaire, pas plus que je n'y ai réfléchi
de toute ma vie. Je suis sûr que la plupart d'entre
vous ont sur le Rosaire des idées bien plus profondes
que les miennes. Le Rosaire est juste quelque chose
que j'ai fait, sans y penser, comme respirer. Respirer
est fort important pour moi. Je respire tout le temps,
mais je n'ai jamais fait de conférence sur la
respiration. Prier le Rosaire, comme respirer, c'est
tout simple. Qu'y a-t-il à en dire?
1.
La simplicité.
Il
peut sembler curieux qu'une prière aussi simple
que le Rosaire soit particulièrement associée
aux Dominicains. On pense rarement aux Dominicains comme
à des gens simples. Nous avons la réputation
d'écrire des ouvrages de théologie longs
et complexes. Pourtant, nous nous sommes battus pour
conserver le Rosaire. Il est nostra sacra haereditas,
" notre saint héritage " (1. F. BAGGIANI,
" Statuti, cinquecenteschi di Confraternità
del Rosario ", Memorie Domenicane, 26 (1995), p.
221.). Il y a une longue tradition iconographique de
Notre-Dame tendant le Rosaire à saint Dominique.
À un certain moment, d'autres ordre religieux,
jaloux, se mirent à commander des tableaux de
Notre-Dame tendant le Rosaire à d'autres saints,
saint François et même saint Ignace. Nous
nous sommes défendus et, au XVIIe siècle
je crois, avons convaincu le pape de mettre fin à
la compétition. On permit de représenter
Notre-Dame tendant le Rosaire uniquement à Dominique!
Mais
pourquoi cette simple prière est-elle si chère
aux Dominicains ? Peut-être parce qu'au coeur
de notre tradition théologique réside
une aspiration à la simplicité. Saint
Thomas d'Aquin disait que nous ne pouvons comprendre
Dieu parce que Dieu est parfaitement simple. Sa simplicité
dépasse toutes nos conceptions. Nous étudions,
affrontons des problèmes théologiques,
éprouvons nos esprits, avec l'objectif d'approcher
le mystère de Celui qui est totale simplicité.
Nous devons aller au-delà de la complexité
pour parvenir à la simplicité.
Il
y a une fausse simplicité, dont nous devons nous
défaire. C'est la simplification de ceux qui
ont toujours trop facilement réponse à
tout, qui savent tout d'avance. Ils sont soit trop paresseux,
soit incapables de penser. Et il y a la véritable
simplicité, celle du coeur, la simplicité
des regards clairs. Et nous ne pouvons y parvenir que
lentement, avec la grâce de Dieu, en nous approchant
de l'aveuglante simplicité de Dieu. La Rosaire
est simple en effet, bien simple. Mais de la simplicité
sage et profonde à laquelle nous aspirons, et
dans laquelle nous trouverons la paix.
On
dit qu'en devenant vieux saint Jean l'évangéliste
devint totalement simple. Qu'il aimait à jouer
avec une colombe, et tout ce qu'il disait aux gens qui
venaient le voir, c'est : " Aimez-vous les uns
les autres. " Ni vous ni moi ne nous contenterions
de cette réponse! Personne ne nous croirait.
Seul quelqu'un comme saint Jean, qui a écrit
le plus riche et le plus complexe des Évangiles,
peut parvenir à la véritable simplicité
de la sagesse et ne rien dire de plus que : " Aimez-vous
les uns les autres. " De même, seul un saint
Thomas d'Aquin, après avoir écrit sa grande
Summa theologica, peut dire que tout ce qu'il a écrit
est " comme une brindille " . Oui, le Rosaire
est très simple. Peut-être est-il une invitation
à découvrir cette simplicité profonde
de la véritable sagesse. On disait de Lagrange,
l'un des fondateurs des études bibliques modernes,
qu'il faisait trois choses chaque jour : étudier
la Bible, lire les journaux et prier le Rosaire!
J'aimerais
aussi montrer que non seulement le Rosaire est d'une
simplicité vraie et profonde, mais aussi que
nombre de ses caractéristiques sont authentiquement
dominicaines.
2.
L'ange, ce prêcheur.
Le
Je vous salue Marie commence par les mots de
l'Ange Gabriel : " Je vous salue Marie pleine de
grâce, le Seigneur est avec vous. " Les anges
sont des prêcheurs professionnels. C'est leur
être même que de proclamer la Bonne Nouvelle.
Les paroles de Gabriel sont un parfait sermon. Et en
plus, il est bref ! Il proclame l'essence de toute prédication
: " Le Seigneur est avec vous. " C'est là
que nous trouvons le coeur de notre vocation : nous
dire les uns aux autres " Ave Daniel, Ave Éric,
le Seigneur est avec toi. " C'est pour cela que
Humbert de Romans, l'un des premiers maîtres de
l'Ordre, disait que nous, les Dominicains, sommes appelés
à vivre comme les anges. Même s'il faut
bien avouer que, selon mon expérience, la plupart
des dominicains ne sont pas particulièrement
angéliques!
En
décembre dernier, je me trouvais à Hô
Chi MinhVille, durant la visite canonique de la province
du Viêtnam. À la fin de notre journée
de travail, mon socius et moi-même aimions partir
nous perdre dans les petites rues de la ville. Un des
plaisirs consistait à échapper à
l'espion que le gouvernement envoyait pour voir ce que
nous pouvions bien fabriquer. Nous avons traîné
des heures durant à travers le labyrinthe d'étroites
ruelles, pleines de vie, de gens qui pariaient, mangeaient,
parlaient, jouaient au billard. Dans beaucoup de maisons,
on voyait des images de Bouddha. Et puis un soir, au
détour d'une rue, nous sommes entrés dans
un petit parc, et là, en plein milieu, se trouvait
l'immense statue d'un dominicain avec des ailes. C'était
saint Vincent Ferrier, que l'on représente toujours
en ange. Il était le grand prêcheur. Daniel
me dit qu'on le considérait comme l'ange de l'Apocalypse,
annonçant la fin du monde. Bon, aucun prêcheur
ne peut avoir toujours raison! Ainsi, l'archange Gabriel
est-il un bon modèle pour nous, Dominicains.
Par
un autre aspect encore, Je vous salue Marie est
une sorte d'homélie. Une homélie ne nous
parle pas seulement de Dieu. Elle naît de la Parole
que Dieu nous adresse. La prédication n'est pas
uniquement le récit des événements
liés à Dieu. Elle nous donne la Parole
de Dieu, Parole qui rompt le silence entre Dieu et nous.
Les
premiers mots de la prière sont ceux que l'ange
adresse à Marie : " Je vous salue Marie,
pleine de grâce. " Le commencement de toute
chose est la Parole que nous entendons. Saint Jean écrivait
: " En ceci consiste l'amour ce n'est pas nous
qui avons aimé Dieu, mais c'est lui qui nous
a aimés et qui a envoyé son Fils en victime
de propitiation pour nos péchés "
(1 Jn 4, 10). En fait, à l'époque de saint
Dominique, l'Ave Maria n'était formé que
des seuls mots de l'ange et d'Élisabeth. Notre
prière était faite des paroles que l'on
nous avait données. Ce n'est que plus tard, après
le concile de Trente, que fut ajouté notre propre
discours à Marie.
Bien
souvent, nous concevons la prière comme l'effort
fait pour parler à Dieu. La prière a parfois
l'air d'une lutte pour atteindre un Dieu distant. Nous
entend-il seulement?
Mais
cette simple prière nous rappelle qu'il n'en
va pas ainsi. Ce n'est pas nous qui brisons le silence.
Quand nous parlons, c'est en réponse à
des paroles reçues. Nous pénétrons
dans une conversation qui a déjà commencé
sans nous. L'ange proclame la Parole de Dieu. Et cela
crée un espace dans lequel nous pouvons parler
à notre tour: " Sainte Marie, mère
de Dieu. "
Notre
vie souffre si souvent du silence. Il y a le silence
du ciel, qui semble parfois nous être fermé.
Il y a le silence qui semble nous séparer les
uns des autres. Mais la Parole de Dieu vient à
nous par la bonne prédication, et ouvre tout
grand ces barrières. Nous sommes libérés
de notre mutisme, rendus capables de parole. Nous sentons
les mots venir, les mots destinés à Dieu
et les mots entre nous.
Peut-être
pouvons-nous aller plus loin. Maître Eckhart a
dit: " Nous ne prions pas; nous sommes priés.
" Nos propres paroles sont la résonance,
le prolongement de la Parole qu'on nous a adressée.
Nos prières sont Dieu qui prie en nous, bénit,
glorifie en nous. Comme l'écrivit saint Paul,
quand nous crions : " Abba, Père ",
" l'Esprit en personne se joint à notre
esprit pour attester que nous sommes enfants de Dieu...
" Les saluts de l'ange et d'Élisabeth à
Marie se poursuivent par les mots que nous lui adressons.
La seconde moitié de la prière fait écho
à la première. L'ange a dit : " Je
vous salue Marie, pleine de grâce " ; dans
notre bouche, cela devient le même salut : "
Sainte Marie. " Élisabeth dit : " Le
fruit de vos entrailles est béni " et nous
disons " mère de Dieu " . Nous sommes
gagnés par la Parole de Dieu. Notre prière,
c'est Dieu qui parle en nous. Nous sommes entraînés
dans la conversation qui est la vie de la Trinité.
Aussi
voudrais-je regarder cette simple prière du Je
vous salue Marie comme une petite homélie
modèle. Elle proclame la Bonne Nouvelle. Et comme
toutes les bonnes homélies, elle fait bien davantage.
Elle ne se contente pas de nous donner des renseignements.
Elle offre une Parole de Dieu, une parole qui fait écho
dans nos propres mots, une parole qui va au-delà
de notre silence et nous donne voix.
3.
Une prière pour la maison et une prière
pour le voyage.
Il
y a encore un autre aspect de cette prière qui
est très dominicain. C'est une prière
pour la maison, et une prière pour la route.
C'est une prière qui construit une communauté
et en même temps qui nous jette dans le voyage.
C'est là une tension bien dominicaine. Nous avons
besoin de nos communautés. Nous avons besoin
de lieux où nous sommes chez nous, avec nos frères
et nos soeurs. Et en même temps, nous sommes des
prêcheurs itinérants, nous ne pouvons nous
fixer trop longtemps, mais devons nous lancer dans la
prédication. Nous sommes contemplatifs et actifs.
Permettez-moi d'expliquer maintenant comment le Je
vous salue Marie est marqué par cette même
tension.
Pensez
aux grands tableaux de l'Annonciation. Ils nous présentent
en général une scène domestique.
L'ange est allé chez Marie. Marie est là,
dans sa chambre, en général elle lit.
Souvent, on aperçoit dans le fond un rouet ou
un balai appuyé contre le mur. Dehors, un jardin.
C'est ici que l'histoire commence, chez elle. Et il
est juste que ce soit ainsi, car la Parole de Dieu fait
chez nous son foyer. Dieu vient planter sa tente parmi
nous.
D'une
certaine manière, le Rosaire est souvent la prière
du chez soi et de la communauté. Traditionnellement,
on le disait chaque jour dans les familles et dans les
communautés. Dès le milieu du xve siècle,
on voit la fondation de confraternités du Rosaire,
qui se réunissent pour prier ensemble. Ainsi
le Rosaire est-il profondément associé
à la communauté, à la prière
partagée. Je dois avouer que j'ai des souvenirs
assez ambigus du Rosaire en famille! Chez nous, on ne
le disait pas, mais j'allais souvent chez des cousins
qui le récitaient ensemble chaque soir. C'était
souvent une catastrophe. Quelque soin qu'on ait mis
à fermer les portes, les chiens faisaient toujours
irruption dans la pièce et au milieu de la famille,
venant lécher les visages. Aussi, peu importaient
nos pieuses intentions, nous finissions par éclater
de rire. J'en suis arrivé à redouter le
Rosaire en famille.
Mais
le salut de l'ange ne laisse pas Marie rester chez elle.
L'ange vient déranger sa vie domestique. Je pense
souvent à une merveilleuse Annonciation peinte
par notre frère dominicain Petit, qui vit et
travaille au Japon. Il montre Gabriel en grand messager,
couvrant une partie de la toile; Marie est cette jeune
fille japonaise, gracieuse et réservée,
dont la vie est bouleversée. Elle est poussée
dans un voyage qui la conduira chez Élisabeth,
à Bethléem, en Égypte, à
Jérusalem. Ce voyage l'emportera jusqu'à
briser son coeur, au pied de la croix. Ce voyage l'emmènera
finalement jusqu'au ciel et à la gloire.
Le
Rosaire est donc aussi la prière de ceux qui
voyagent, des pèlerins, comme vous. J'ai appris
à aimer le Rosaire justement comme prière
pour mes voyages. C'est une prière pour les aéroports
et les avions. C'est une prière que je dis souvent
en atterrissant dans un lieu nouveau, quand je me demande
ce que j'y trouverai, et ce que j'ai à donner.
C'est une prière pour redécoller, rendre
grâce pour tout ce que j'ai reçu des frères
et des soeurs. C'est une prière de pèlerinage
à travers l'Ordre.
Je
pense que la structure de ce voyage marque le Rosaire
de deux manières. Elle est présente dans
les mots de chaque Je vous salue Marie. Et elle
est présente dans le parcours des mystères
du Rosaire.
Je
vous salue Marie - L'histoire de l'individu.
Chaque
Ave Maria évoque le voyage individuel que chacun
de nous doit faire, de la naissance à la mort.
Il est marqué .par le rythme biologique de toute
vie humaine. Il cite les trois seuls moments de notre
vie dont nous pouvons être absolument sûrs
: nous sommes nés, nous vivons maintenant et
nous mourrons un jour. Il commence au commencement de
toute vie humaine, la conception dans le sein maternel.
Il nous situe maintenant, au moment où nous demandons
à Marie ses prières. Il envisage la mort,
notre mort. C'est une prière incroyablement physique.
Elle est marquée par l'inévitable drame
corporel de tout corps humain, qui est né et
doit mourir.
Et
cela est bien dominicain, assurément. Car la
prédication de Dominique commence dans le sud
de la France, pas très loin d'ici, contre les
hérétiques qui méprisaient le corps,
et qui considéraient l'entière création
comme mauvaise. Il se confrontait à l'une de
ces vagues de spiritualité dualiste qui ont régulièrement
déferlé sur l'Europe. Saint Augustin,
dont nous suivons la Règle, fut pris dans un
autre de ces mouvements quand, jeune homme, il était
manichéen. Et aujourd'hui encore, un grand pan
de la pensée populaire est profondément
dualiste. Des études ont montré que les
scientifiques modernes pensent généralement
le salut en termes d'échappatoire au corps.
Mais
la tradition dominicaine a toujours souligné
que nous sommes des êtres physiques, corporels.
Tout ce que nous sommes vient de Dieu. Nous recevons
en nourriture le sacrement du corps et du sang de Jésus;
nous espérons la résurrection des corps.
Le
voyage que chacun de nous doit parcourir est en premier
lieu physique, biologique, et il nous mène du
ventre de notre mère à la tombe. C'est
dans cet espace temporel que nous rencontrerons Dieu
et trouverons le salut. Et cette simple prière
nous aide sur le parcours de ce chemin.
La
conception.
Les
paroles de l'ange promettent la fertilité, la
fertilité pour une vierge et pour une femme stérile.
La bénédiction de Dieu nous rend fertiles.
Chacun de nous, par sa naissance individuelle, est le
fruit d'entrailles bénies. Je crois que la bénédiction
promise par l'ange prend toujours la forme de la fertilité,
dans toute vie humaine. C'est la bénédiction
de nouveaux commencements, la grâce de la fraîcheur.
Peut-être sommes-nous faits à l'image et
à la ressemblance de Dieu parce que nous partageons
la créativité de Dieu. Nous sommes ses
associés dans la création et recréation
du monde. L'exemple le plus dramatique et miraculeux
en est la naissance d'un enfant. Les hommes également,
qui ne peuvent pourtant pas faire ce miracle, sont bénis
par la fertilité. Face à la stérilité,
l'aridité, la futilité, Dieu vient offrir
un monde fertile. Chaque fois que Dieu s'approche de
nous, c'est pour nous rendre créatifs, nous transformer,
nous renouveler, que ce soit en labourant la terre,
en plantant et semant, ou par l'art, la poésie,
la peinture.
"
Le fruit de vos entrailles est béni. " Alors,
peut-être la meilleure manière de prêcher
le miracle de cette fertilité est-elle l'art,
la peinture, le chant, la poésie. Car ce sont
là de modestes partages de cette bénédiction
même, de cette infinie fertilité de Dieu.
Une
histoire charmante, citée par Malraux à
Picasso (Voir B. BRO, La beauté sauvera le monde,
Éd. du Cerf, Paris, 1990, p. 298-299.), raconte
comment, lorsque Bernadette de Lourdes entra au couvent,
une foule de gens lui envoyèrent des statuettes
de la Vierge. Mais elle ne les tint jamais dans sa chambre
car, disait-elle, ces statues ne ressemblaient pas à
la femme qu'elle avait vue. L'évêque lui
envoya des albums de célèbres tableaux
de la Vierge, peints par Raphaël, Murillo et d'autres.
Elle observa les vierges baroques, dont elle avait vu
des représentations, et les vierges de la Renaissance.
Mais aucune ne lui semblait exacte. Puis elle vit la
Vierge de Cambrai, copie, datant du XIVe siècle,
d'une très ancienne icône byzantine, et
qui ne ressemblait à aucun des tableaux que Bernadette
avait vus. Et elle dit : " C'est elle! " Il
n'est peut-être pas surprenant que la jeune fille
qui avait vu la Vierge la reconnaisse dans une icône,
fruit de l'art sacré, fruit d'une sainte créativité.
Marie apparaît avec plus de clarté dans
l'oeuvre d'un peintre rendu fertile par la grâce
de Dieu.
Maintenant.
Le
Rosaire évoque aussi un autre moment, non seulement
celui de la naissance, mais le moment présent.
" Priez pour nous pauvres pécheurs, maintenant.
" Maintenant, c'est l'instant présent dans
le pèlerinage de notre vie, quand nous devons
tenir, survivre, poursuivre notre chemin vers le Royaume.
Il
est intéressant de noter que cet instant présent
est considéré comme un moment où
nous, pauvres pécheurs, avons besoin de compassion.
C'est une compassion profondément dominicaine.
Vous vous souvenez que Dominique priait toujours Dieu
ainsi : " Seigneur, pitié pour ton peuple.
Qu'adviendra-t-il des pécheurs ? " Le présent
est un moment où nous avons besoin de compassion,
de miséricorde. Dans la chapelle Sixtine, il
y a sur la fresque du Jugement dernier un homme hissé
hors du purgatoire par un ange au Rosaire.
Le
présent est le temps durant lequel nous devons
survivre, ignorant jusques à quand il nous faudra
attendre le Royaume. Un dominicain américain
qui retournait en Chine il y a quelques années,
y trouva divers groupes de laïcs dominicains qui
avaient survécu aux années de persécution
et d'isolement. Et la seule chose qu'ils avaient gardée
durant toutes ces années, c'était de réciter
le Rosaire tous ensemble. C'était le pain quotidien
de la survie. Et, s'étant rendu dans des régions
reculées du Mexique pour y rencontrer des groupes
de laïcs dominicains n'ayant pas eu de contact
avec l'Ordre depuis des années, plusieurs de
nos frères découvrirent la même
chose. La seule pratique qui se poursuivait était
celle du Rosaire. C'est la prière pour les survivants
du temps présent.
Bede
Jarrett, provincial anglais dans les années trente,
envoya en Afrique du Sud un membre de la province, nommé
Bertrand Pike, pour aider la nouvelle mission de l'Ordre.
Mais Bertrand se sentit dépassé et incapable
de faire face. C'était plus qu'il ne pouvait
assumer. Il lui manquait le courage de continuer. Et
Bede lui rappela dans une lettre une époque,
pendant la guerre, où il avait puisé son
courage dans le Rosaire.
"
Te souviens-tu de ce jour terrible où tu devais
traverser les tranchées à Ypres, quand
le courage te manquait, et ce n'est qu'après
trois ou quatre tentatives que tu t'étais forcé
à passer, et tu t'étais aperçu
que les bords découpés des grains de ton
rosaire avaient mordu la chair de ton doigt, dans ton
inconscient mouvement de les agripper pour puiser un
nouvel élan de courage en les serrant... Mais,
mon cher Bertrand, courage et peur ne sont pas opposés.
N'ont de courage que ceux qui font leur devoir même
quand ils ont peur. " (B. BAILEY, A. BELLINGER
et S. TUGWELL (éd.), The Letters of Bede Jarrett
o. p., p. 190.)
Ainsi
Bertrand doit-il tenir son rosaire bien serré
pour trouver du courage " maintenant et à
l'heure de sa mort ". Le Rosaire est notre prière
à tous, nous qui avons besoin de courage pour
continuer, pour triompher devant la peur. Il nous donne
le courage du pèlerin.
À
l'heure de notre mort.
Le
dernier moment de notre vie corporelle dont nous soyons
sûrs, c'est la mort. " Priez pour nous, pauvres
pécheurs, maintenant et à l'heure de notre
mort. " Devant la mort, nous prions le Rosaire.
Je viens de rentrer de Kinshasa, au Congo, où
beaucoup de nos soeurs ont affronté la mort ces
dernières années. La provinciale des soeurs
missionnaires de Grenade, soeur Christina, m'a raconté
comment, durant la dernière guerre, elle et ses
soeurs ont dû fuir leur maison au nord du Congo.
Des amis les ont cachées dans la brousse. Elle
est médecin et, dans la fuite, elle a croisé
un homme dont elle avait sauvé la femme. Il lui
a dit que c'était maintenant son tour de lui
sauver la vie. Ils entendaient tout autour l'explosion
des fusillades. On leur dit que les rebelles avaient
découvert leur cachette et qu'ils viendraient
bientôt les tuer. Devant cette mort annoncée,
les soeurs prièrent le Rosaire. C'est la prière
que Marie fera pour nous lorsque nous ferons face à
la mort. Nous ne serons pas seuls.
Je
pense aussi à mon père. Pendant la Seconde
Guerre mondiale, ma mère et ses trois plus grands
enfants restèrent à Londres. Je devais
bientôt naître. Malgré les bombes
qui, nuit après nuit, s'écrasaient sur
Londres, ma mère tenait beaucoup à rester
disponible dans l'éventualité où
mon père pourrait avoir une permission et venir
à la maison. Et mon père promit que, si
toute sa famille survivait à la guerre, il prierait
le Rosaire tous les soirs. Aussi, parmi mes souvenirs
d'enfance, je revois mon père, chaque soir, avant
le repas, arpenter le salon en priant le Rosaire. Il
rendait grâce, chaque soir, de ce que nous avions
survécu à cette menace de mort. Et l'un
de mes derniers souvenirs de mon père se situe
peu de temps avant sa mort. Il était alors trop
faible pour pouvoir encore prier lui-même. Aussi
sa famille, sa femme et ses six enfants, se réunirent-ils
autour de son lit et prièrent le Rosaire pour
lui. C'était la première fois qu'il ne
pouvait le faire lui-même. Sa mort, alors qu'il
était entouré de nous tous, était
une réponse à cette prière qu'il
avait tant de fois répétée. Priez
pour nous, maintenant et à l'heure de notre mort.
T.
S. Eliot implore dans l'un de ses poèmes : "
Priez pour nous, maintenant et à l'heure de notre
naissance. " (" Animula ", dans Ariel
Poems.) Et il a raison. Car nous devons affronter ces
trois moments de notre vie : la naissance, le présent
et notre mort. Mais à chaque instant nous aspirons
à la même chose : une nouvelle naissance.
Ce à quoi nous aspirons maintenant, comme pécheurs,
ce n'est pas une pitié qui se contenterait d'oublier
ce que nous avons fait, mais la miséricorde qui
fera de nos actions aussi un moment de renaissance,
de nouveau commencement. Et face à la mort, nous
désirons de nouveau que les mots de l'ange viennent
nous annoncer une nouvelle fertilité. Car toute
notre vie est ouverte à l'infinie nouveauté
de Dieu, à son inépuisable fraîcheur.
L'ange vient et revient, avec de nouvelles annonciations
de la Bonne Nouvelle.
Les
mystères du Rosaire - L'histoire du salut.
L'Ave
Maria individuel est donc la prière du voyage
que chacun de nous doit parcourir, de la naissance à
la mort en passant par le moment présent. Mais
en fin de compte, notre vie n'a pas de sens en elle-même,
comme histoire privée, individuelle. Notre vie
n'a de sens que prise dans une histoire plus vaste,
qui s'étend du tout début jusqu'à
la fin inconnue, de la Création au Royaume. Et
cette plus longue étendue est donnée par
les mystères du Rosaire, qui racontent l'histoire
de la Rédemption.
On
a comparé les mystères du Rosaire à
la Summa theologica de saint Thomas. Ils racontent à
leur manière comment tout vient de Dieu et tout
retourne à Dieu. Car chaque mystère du
Rosaire fait partie d'un unique mystère, celui
de notre Rédemption dans le Christ. Comme l'écrivait
Paul aux Éphésiens, " Il nous a fait
connaître le mystère de sa volonté,
ce dessein bienveillant qu'Il avait formé en
lui par avance, pour le réaliser quand les temps
seraient accomplis : ramener toutes choses sous un seul
Chef, le Christ, les êtres célestes comme
les terrestres " (Ep 1, 9).
On
pourrait donc dire que chaque Ave Maria représente
une vie individuelle, avec son histoire entière
de la vie à la mort. Mais tous ces Ave Maria
sont embrassés dans une histoire plus longue,
celle de la Rédemption. Nous avons besoin des
deux dimensions, une histoire à deux niveaux.
Il me faut donner une forme et un sens à ma vie,
à l'histoire de ma chair et de mon sang, avec
mes échecs et mes victoires. S'il n'y a pas de
place pour mon histoire unique, je serai tout simplement
perdu dans l'histoire de l'humanité. Car le Christ
me dit : " Aujourd'hui, tu seras avec moi au paradis.
" J'ai besoin de cet Ave Maria individuel, mon
petit drame personnel, pour faire face à ma petite
mort personnelle. Ma mort ne signifie peut-être
pas grand-chose pour l'humanité, mais pour moi,
elle sera plutôt importante.
Cependant,
il n'est pas suffisant de s'en tenir à ce niveau
personnel. Je dois voir ma vie s'insérer dans
le drame plus vaste du dessein de Dieu. Seule, mon histoire
n'a pas de sens. Mon Ave Maria individuel doit trouver
place dans les mystères du Rosaire. Ainsi le
Rosaire propose-t-il le parfait équilibre dont
nous avons besoin pour la recherche du sens de notre
vie, à la fois sur le plan individuel et sur
le plan collectif.
4.
La répétition.
J'ai
tenté de donner succinctement quelques raisons
pour lesquelles le Rosaire est bien une dévotion
profondément dominicaine. L'Ave Maria porte toutes
les caractéristiques d'une homélie parfaite
et brève. Et le Rosaire dans son ensemble est
marqué par le thème du cheminement, le
nôtre et celui de l'humanité. Tout cela
s'accorde très bien à la vie d'un ordre
de prêcheurs itinérants. J'aurais pu insister
sur d'autres aspects, comme les fondements bibliques
des mystères. Car il y a là une méditation
prolongée sur la Parole de Dieu dans les Écritures.
Mais j'ai assez parlé!
Je
dois toutefois répondre à une dernière
objection. J'ai voulu évoquer la richesse théologique
du Rosaire. Le fait est, pourtant, qu'en priant le Rosaire
on pense rarement à quoi que ce soit. En réalité,
nous ne pensons pas à la nature de la prédication,
ou à l'histoire humaine et à son lien
avec l'histoire du salut. Nous faisons un grand vide
dans notre esprit. Il nous arrivera même parfois
de nous demander pourquoi donc nous répétons
sans cesse les mêmes mots, sans y penser. Ça
n'est certes guère dominicain! Pourtant, dès
le tout début de notre tradition, nos frères
et. nos moniales ont aimé cette répétition.
On prétend que notre frère Romeo, mort
en 1261, récitait mille Ave Maria par jour !
Tout
d'abord, de nombreuses religions portent la marque de
cette tradition de la répétition de paroles
sacrées. Dimanche dernier, me demandant ce que
j'allais dire du Rosaire, j'ai entendu à la BBC
une cérémonie bouddhiste qui consiste
apparemment en une perpétuelle répétition
de paroles sacrées, le mantra. Il a souvent été
rappelé que le Rosaire est assez semblable à
ces traditions de prière orientale, et que la
constante répétition des mêmes mots
peut réaliser dans notre coeur une lente mais
profonde transformation. Cela étant bien connu,
je n'insiste pas.
On
pourrait aussi souligner que cette répétition
n'est pas nécessairement le signe d'un manque
d'imagination. Un pur plaisir, un plaisir exubérant,
peut nous faire répéter les mots. Quand
nous aimons, nous savons bien qu'il ne suffit jamais
de dire une seule fois " je t'aime " . Nous
voulons le dire encore et encore, espérant aussi
que l'autre souhaitera l'entendre encore et encore.
G.
K. Chesterton a expliqué que la répétition
est une caractéristique de la vitalité
des enfants, qui aiment qu'on leur raconte les mêmes
histoires, avec les mêmes mots, encore et toujours,
nullement par ennui ou manque d'imagination, mais par
joie de vivre.
Chesterton
écrivait : " C'est parce que les enfants
débordent de vitalité, parce qu'ils sont
farouches et libres d'esprit, qu'ils veulent que les
choses se répètent et ne changent pas.
Ils demandent toujours "encore!" ; et la grande
personne recommence, encore, jusqu'au bord de l'épuisement
car les grandes personnes ne sont pas assez fortes pour
exulter dans la monotonie. Peut-être Dieu est-il
assez fort, Lui, pour exulter dans la monotonie. Peut-être
Dieu dit-il tous les matins au soleil : "Allez,
encore"; et tous les soirs à la lune : "Allez,
encore." Ce n'est pas forcément une absolue
nécessité qui fait toutes les marguerites
semblables; peut-être Dieu crée-t-il chaque
marguerite séparément, mais ne se lasse
jamais de les faire ainsi. Peut-être Dieu a-t-il
un éternel appétit d'enfance; car si nous
avons péché et nous avons grandi, notre
Père est plus jeune que nous. La répétition
dans la nature n'est peut-être pas une simple
récurrence, mais, comme au théâtre,
un bis où le ciel rappellerait l'oiseau qui a
pondu. " (Orthodoxy, Londres, 1908, p. 92.) Ou
encore notre répétition du Rosaire!
Enfin,
il est vrai qu'en priant le Rosaire on ne pense pas
toujours à Dieu. On peut continuer des heures
durant sans la moindre pensée. On est juste là,
on dit nos prières. Et cela peut aussi être
bon. Quand nous récitons le Rosaire, nous célébrons
que le Seigneur est vraiment avec nous, que nous sommes
en sa présence. Nous répétons les
paroles de l'ange : " Le Seigneur est avec vous.
" C'est une prière de la présence
de Dieu. Et si nous sommes en groupe, nous n'avons pas
à penser aux autres. Comme l'a écrit Simon
Tugwell, " Je ne pense pas à mon ami quand
il est à côté de moi; je suis bien
trop occupé à goûter sa présence.
C'est quand il est absent que je commence à penser
à lui. Le fait de penser à Dieu nous entraîne
bien aisément à le traiter comme s'il
était absent. Mais il n'est pas absent. "
(Prayer in Practice, Dublin, 1974, p. 35.)
Aussi
n'essayons-nous pas, dans le Rosaire, de penser à
Dieu. Au contraire, nous goûtons les paroles de
l'ange adressées à chacun de nous : "
Le Seigneur est avec vous. " Nous répétons
continuellement les mêmes mots, avec l'exubérance
vitale inépuisable des enfants de Dieu, qui se
réjouissent de la Bonne Nouvelle. 