
uand
saint Dominique cheminait à travers le sud
de la France, alors que sa vie était menacée,
il chantait gaiement. « Il semblait toujours
gai et heureux, sauf lorsqu'il était bouleversé
de compassion pour une peine qui affligeait son prochain »
(1). Et cette joie de Dominique est inséparable
de notre vocation à être des prêcheurs
de la bonne nouvelle. Nous sommes appelés à
« rendre raison de l'espérance qui
est en nous » (1 Pierre 3,15). Aujourd'hui,
dans un monde crucifié par la souffrance, la
violence et la pauvreté, notre vocation est
à la fois plus difficile et plus nécessaire
que jamais. La crise de l'espérance traverse
toutes les parties du monde. Comment vivre la joie
de Dominique, alors que nous sommes des gens de notre
temps, partageant les crises de nos peuples et les
forces et les faiblesses de notre culture? Comment
nourrir un espoir profond, enraciné dans l'inébranlable
promesse de vie et de bonheur que Dieu fait à
ses enfants? La conviction que j'explore dans cette
lettre à l'Ordre est la suivante: une vie d'étude
est l'une des voies que nous avons pour grandir dans
cet amour qui « excuse tout, croit tout,
espère tout, supporte tout » (1 Co
13,7).
Le
temps est venu de renouveler l'histoire d'amour entre
l'Ordre et l'étude. C'est en train de commencer.
Partout dans le monde, je vois s'ouvrir de nouveaux
centres d'études et de réflexion théologique,
à Kiev, Ibadan, Sao Paulo, Saint-Domingue,
Varsovie, pour n'en citer que quelques-uns. Ces centres
ne doivent pas offrir seulement une formation intellectuelle.
L'étude est un chemin vers la sainteté,
qui ouvre nos coeurs et nos esprits les uns aux autres,
qui construit des communautés et nous forme
à être ceux qui proclament en toute confiance
l'avènement du Royaume.
L'ANNONCIATION
Étudier
est en soi un acte d'espérance, puisque cela
exprime notre confiance qu'il y a un sens à
nos vies et aux souffrances de nos peuples. Et ce
sens vient comme un don, une Parole d'espérance,
promesse de vie. Il y a un moment de l'histoire de
notre Rédemption qui résume avec force
ce que signifie recevoir ce don de la bonne nouvelle:
l'Annonciation à Marie. Cette rencontre, cette
conversation, est un symbole puissant de ce que cela
signifie, pour une grande part, d'être étudiant.
Je me servirai de ce symbole pour guider notre réflexion
sur la manière dont l'étude fonde notre
espérance.
1.
Tout d'abord, c'est un moment d'attention. Marie écoute
la bonne nouvelle qui lui est annoncée. C'est
là le début de toute notre étude,
l'attention à la Parole d'espérance
proclamée dans les Écritures. « Oralement
et par lettre, frère Dominique exhortait les
frères à l'étude constante du
Nouveau et de l'Ancien Testaments » (2).
Nous apprenons à écouter Celui qui dit
« Crie de joie, stérile, toi qui
n'as pas enfanté; pousse des cris de joie,
des clameurs, toi qui n'as pas mis au monde »
(Is 54,1). Nos études nous offrent-elles la
dure discipline d'apprendre à entendre la bonne
nouvelle?
2.
Ensuite, c'est un moment de fertilité. La voilà,
telle que la peignit Fra Angelico, le livre sur ses
genoux, attentive, attendant, écoutant. Et
le fruit de son attention est qu'elle porte un enfant,
le Verbe fait chair. Son écoute libère
toute sa force de création, sa fertilité
de femme. Et notre étude, l'attention à
la Parole de Dieu, doit libérer les sources
de notre fertilité, nous faire enfanter le
Christ dans notre monde. Au coeur d'un monde qui semble
souvent condamné et stérile, nous donnons
le jour au Christ en un miracle de création.
Chaque fois que la Parole de Dieu est entendue, elle
ne parle pas seulement d'espérance, mais elle
est une espérance qui prend chair et sang dans
nos vies et nos paroles. Congar aimait à citer
le mot fameux de Péguy: « Non pas
le vrai, mais le réel... c'est à dire
le vrai avec l'historicité, avec son état
concret dans le devenir, dans le temps ».
Voilà l'épreuve où mesurer nos
études: donnent-elles à nouveau le jour
au Christ? Nos études sont-elles des moments
de véritable création, d'Incarnation?
Les maisons d'études devraient être comme
des salles de maternités!
3.
Enfin, à une époque où le peuple
de Dieu semble abandonné et sans espoir, Dieu
donne à son peuple un avenir, un chemin vers
le Royaume. L'Annonciation transforme la manière
dont le peuple de Dieu peut comprendre son histoire.
Au lieu de conduire à la servitude et au désespoir,
elle ouvre un chemin vers le Royaume. Nos études
préparent-elles la voie à l'avènement
du Christ?Transforment-elles notre perception de l'histoire
de l'humanité, de façon à nous
la faire comprendre non du point de vue du vainqueur,
mais de celui du petit, de l'opprimé que Dieu
n'a pas oublié et qu'il vengera?
APPRENDRE
À ÉCOUTER
- Il
entra et lui dit: « Réjouis-toi,
Ô comblée de grâce, le Seigneur
est avec toi. » À cette parole
elle fut toute troublée, et elle se demandait
ce que signifiait cette salutation. (Luc 1,29-30)
Marie
écoute les paroles de l'ange, la bonne nouvelle
de notre salut. C'est là que commence toute
l'étude. Étudier n'est pas apprendre
comment être intelligent mais comment écouter.
Simone Weil écrivait d'un dominicain français,
le frère Perrin, que « la formation
de la faculté d'attention est le but véritable
et presque l'unique intérêt des études ».
(3) Cette réceptivité, cette ouverture
de l'oreille qui marque toute l'étude, est
en fin de compte profondément liée à
la prière. Toutes deux exigent que nous soyons
silencieux et attendions que la Parole de Dieu vienne
à nous. Toutes deux nous demandent un vide,
afin d'attendre du Seigneur ce qu'Il nous donnera.
Pensez au tableau de Fra Angelico: Dominique, assis
au pied de la croix, lisant. Est-il en train d'étudier
ou de prier? Est-il seulement pertinent de se poser
la question? La véritable étude fait
de nous des mendiants. Nous sommes amenés à
la découverte saisissante que nous ne savons
pas ce que ce texte signifie, que nous sommes devenus
ignorants et dépendants, et alors nous attendons,
dans un état de réceptivité intelligente,
ce qui nous sera donné.
Pour
Lagrange, l'École Biblique était un
centre d'études scripturaires justement parce
qu'elle était une maison de prière.
Le rythme de la vie de la communauté était
« un va-et-vient entre l'oratoire et le
laboratoire ». Il écrivait: « J'aime
entendre l'Évangile chanté par le diacre
à l'ambon, au milieu des nuages de l'encens:
les paroles pénètrent alors mon âme
plus profondément que lorsque je les retrouve
dans une discussion de revue. » (4) Nos
monastères doivent jouer un rôle important
dans la vie d'étude de l'Ordre, comme des oasis
de paix et des lieux d'attentive réflexion.
L'étude dans nos monastères appartient
à l'ascèse de la vie monastique dominicaine.
Elle ne peut être laissée aux seuls frères.
Chaque moniale a droit à une bonne formation
intellectuelle comme faisant partie de sa vie religieuse.
Comme le disent les Constitutions des Moniales: « Élément
caractéristique de l'observance de l'Ordre,
que le Bienheureux Père recommanda de quelque
manière aux premières soeurs, l'étude
nourrit la contemplation; en outre, (elle écarte)
les obstacles provenant de l'ignorance et (forme)
le jugement pratique. » (LMO 100 II)
Marie
écouta la promesse faite par l'ange, et elle
enfanta le Verbe de Vie. Cela paraît si simple.
Qu'avons-nous besoin de faire de plus que nous ouvrir
à la Parole de Dieu dite dans les Écritures?
Pourquoi faut-il tant d'années d'études
pour former des prêcheurs de la bonne nouvelle?
Pourquoi devons-nous étudier la philosophie,
lire des livres de théologie gros et ardus
alors que nous avons la Parole même de Dieu?
N'est-ce donc pas simple de « rendre raison
de 1'espérance qui est en nous »?
Dieu est amour et l'amour a vaincu la mort. Que faut-il
dire d'autre? Ne trahissons-nous pas cette simplicité
par nos discussions complexes? Or cela n'était
pas si simple pour Marie. Cette histoire commence
par sa perplexité. « À cette
parole elle fut toute troublée, et elle se
demandait ce que signifiait cette salutation »
Écouter, cela commence quand nous osons nous
laisser surprendre, déranger. Puis, l'histoire
se poursuit par sa question au messager: « Comment
cela sera-t-il, puisque je ne connais pas d'homme? »
a)
La confiance dans l'étude
On
raconte que saint Albert le Grand était un
jour assis dans sa cellule, en train d'étudier.
Alors le Démon lui apparut déguisé
en l'un des frères, et essaya de le persuader
qu'il perdait son temps et son énergie à
étudier les sciences profanes. Cela était
mauvais pour sa santé. Albert fit juste le
signe de croix et l'apparition disparut (5). Hélas!
Les frères ne sont pas toujours aussi faciles
à convaincre. Toutes les disciplines -- littérature,
poésie, histoire, philosophie, psychologie,
sociologie, physique, etc... -- qui tentent de donner
un sens à notre monde sont nos alliées
dans notre recherche de Dieu. « Il doit
être possible de trouver Dieu dans la complexité
de 1'expérience humaine » (6). Notre
monde, par toutes ses souffrances et ses douleurs,
est en fin de compte le fruit de « cet amour
divin qui a d'abord donné vie et toutes les
belles choses » (7). L'espérance
qui fait de nous des prêcheurs de la bonne nouvelle
n'est pas un vague optimisme, une bonne humeur cordiale,
comme un sifflotement dans les ténèbres.
C'est la croyance qu'à la fin, nous pouvons
découvrir une signification à nos vies,
une signification qui n'est pas imposée, qui
est là, qui attend d'être découverte.
Il
s'ensuit que l'étude devrait avant tout être
un plaisir, le pur délice de découvrir
que oui, malgré toutes les démonstrations
du contraire, les choses ont vraiment un sens, qu'il
s'agisse de nos vies, de l'histoire de l'humanité
ou de ce passage particulier des Écritures
contre lequel nous nous sommes débattus toute
la matinée. Nos centres d'étude sont
des écoles de joie parce qu'elles sont fondées
sur la croyance qu'il est possible de parvenir à
une certaine compréhension de notre monde et
de nos vies. L'histoire de l'humanité n'est
pas l'éternel conflit insensé de Jurassic
Park, la survie des plus adaptés. La création
dans laquelle nous vivons et dont nous faisons partie
n'est pas le résultat d'un hasard, mais le
travail du Christ: « Tout a été
créé par lui et pour lui. Il est avant
toute chose et tout subsiste en lui. » (Col
1,16s) La Sagesse danse au pied du trône de
Dieu quand elle fait le monde, et la fin de toute
l'étude est de partager son plaisir. Simone
Weil remettait en avril 1942 le texte suivant au frère
Perrin: « L'intelligence ne peut être
menée que par le désir. Pour qu'il y
ait désir, il faut qu'il y ait plaisir et joie
... La joie d'apprendre est aussi indispensable aux
études que la respiration aux coureurs. »
(8). Les Constitutions parlent de notre propensio
(LCO 77) à la vérité, une inclination
naturelle du coeur humain. Étudier devrait
être une simple partie de notre joie d'être
pleinement vivants. La vérité est l'air
que nous sommes faits pour respirer.
C'est
une idée splendide, mais admettons tout de
suite que c'est bien loin de l'expérience de
beaucoup d'entre nous! Pour certains dominicains,
frères et soeurs, les années d'étude
n'ont pas été un temps d'apprentissage
de l'espérance, mais de désespoir. Bien
souvent, j'ai vu des étudiants se battre avec
des livres qui semblent arides et éloignés
de leur expérience, attendant impatiemment
que tout cela soit fini pour pouvoir se lancer dans
la prédication, jurant de ne plus jamais ouvrir
un livre de théologie quand ils seront « rescapés »
du studium. Et pire encore que l'aridité, pour
certains il y a l'humiliation de s'acharner en vain
sur les verbes hébreux, de ne jamais parvenir
à comprendre la différence entre les
Ariens et les Apollinariens, pour être finalement
vaincus par la philosophie allemande!
Pourquoi
l'étude est-elle si difficile pour tant d'entre
nous? En partie parce que nous sommes marqués
par une culture qui ne croit plus que l'étude
est une activité qui vaut la peine, une culture
qui doute que le débat peut nous conduire à
la vérité à laquelle nous aspirons.
Si notre siècle est si marqué par la
violence, c'est sûrement en partie parce qu'il
a perdu sa confiance dans notre capacité à
atteindre la vérité ensemble. La violence
est l'unique ressource dans une culture qui n'a aucune
confiance dans la recherche commune de la vérité.
Dachau, Hiroshima, le Rwanda, la Bosnie: ce sont tous
des symboles de l'effondrement d'une foi dans la possibilité
de construire un foyer commun d'humanité par
le dialogue. Ce manque de confiance peut prendre deux
formes, un relativisme qui désespère
d'atteindre jamais à la vérité,
et un fondamentalisme qui affirme que la vérité
est déjà entièrement en notre
possession.
Devant
ce désespoir qu'est le relativisme, nous célébrons
que la vérité est connaissable et nous
est de fait proposée comme un don. Comme saint
Paul, nous pouvons dire: « J'ai reçu
du Seigneur ce qu'à mon tour je vous ai transmis.
» (1 Co 11,23) Étudier est un acte eucharistique.
Nous ouvrons nos mains pour recevoir les dons de la
tradition, riche de connaissance. La culture occidentale
est marquée par une profonde suspicion à
l'égard de tout enseignement, associé
à un endoctrinement et un fanatisme. La seule
vérité valable est celle qu'on découvre
pour soi même ou qui se fonde dans ses propres
sentiments. « Si je sens que c'est juste
pour moi, alors ça va. » Mais l'enseignement
doit nous libérer des frontières étroites
de notre expérience et de nos préjugés
pour ouvrir les vastes étendues d'une vérité
que nul ne peut maîtriser. Je me souviens, lorsque
j'étais étudiant, de l'éblouissement
de découvrir que le Concile de Chalcédoine
n'était pas la fin de notre recherche de compréhension
du mystère du Christ, mais un autre début,
faisant exploser toutes les jolies petites solutions
cohérentes dans lesquelles nous avions tentés
de l'enfermer. La doctrine ne doit pas endoctriner
mais nous rendre libres pour poursuivre notre route.
Mais
il y a aussi le raz de marée du fondamentalisme,
qui provient d'une peur profonde de penser, et qui
offre « la fausse sécurité
d'une foi exempte d'ambiguïtés »
(Oakland n° 109). Au sein de l'Église,
ce fondamentalisme prend parfois la forme d'une répétition
non réfléchie de paroles reçues,
d'un refus de prendre part à la recherche interminable
de compréhension, d'une intolérance
à tous ceux pour qui la tradition ne se limite
pas à une révélation, mais est
aussi une invitation a se rapprocher davantage du
mystère. Ce fondamentalisme peut sembler d'une
fidélité solide comme le roc à
l'orthodoxie, mais il contredit en fait un principe
fondamental de notre foi, à savoir qu'en débattant
et raisonnant, nous rendons honneur à notre
Créateur et Sauveur qui nous a donné
des esprits pour penser et nous rapprocher de Lui.
Nous ne pouvons faire de théologie sans l'humilité
et le courage d'écouter les arguments de ceux
avec qui nous sommes en désaccord, et sans
les prendre au sérieux. Saint Thomas écrivait:
« De même que nul ne saurait juger
d'un cas sans écouter les raisons des deux
parties, de même celui qui doit écouter
la philosophie se trouvera en meilleure position pour
émettre un jugement s'il écoute tous
les arguments des deux parties. » (9) Il
nous faut perdre ces certitudes qui écartent
les vérités inconfortables, voir les
deux faces de l'argument, poser les questions qui
peuvent nous effrayer. Saint Thomas était l'homme
des questions, celui qui apprit à considérer
sérieusement toute question, quelque stupide
qu'elle puisse paraître.
Nos
centres d'études sont des écoles d'espérance.
Quand nous nous rassemblons pour étudier, notre
communauté est une « sainte prédication ».
Dans un monde qui a perdu confiance dans la valeur
de la raison, cela témoigne de la possibilité
d'une recherche commune de la vérité.
Ce peut être un séminaire universitaire
débattant un cas d'éthique biomédicale,
ou un groupe d'agents pastoraux étudiant ensemble
la Bible en Amérique latine. Là, nous
devons apprendre la confiance les uns dans les autres
comme partenaires de dialogue, compagnons d'aventure.
L'humiliation n'a pas sa place dans l'étude
si nous pouvons nous donner les uns aux autres le
courage pour la route. Personne ne saurait enseigner
sans comprendre de l'intérieur la panique d'un
autre devant un nouveau livre à ouvrir ou une
nouvelle idée à affronter. Aussi l'enseignant
n'est-il pas là pour remplir la tête
des élèves avec des faits, mais pour
les renforcer dans leur inclination profondément
humaine pour la vérité, et les accompagner
dans cette recherche. Nous devons apprendre à
voir avec nos propres yeux et à voler de nos
propres ailes. Quand Lagrange enseignait à
l'École Biblique, il disait à ses é1èves:
« Regardez donc. Vous ne direz pas: le Père
Lagrange a dit, vous aurez vu par vous-mêmes! »
(10) Ce que l'enseignant doit donner par-dessus tout
à l'étudiant, c'est le courage de faire
des erreurs, de prendre le risque de se tromper. Maître
Eckhart disait que « vous verrez rarement
qu'on arrive à quelque chose de bon sans s'être
d'abord égaré, un peu ». Aucun
enfant n'apprend jamais à marcher sans être
bien des fois tombé à plat ventre. Un
enfant effrayé reste à jamais assis
sur son derrière!
b)
La destruction des idoles
Dans
les premiers temps, l'étude des frères
était essentiellement biblique, préparatoire
au travail pastoral, principalement au sacrement de
pénitence. Les premiers travaux théologiques
de l'Ordre furent des manuels de confession. Mais
alors que saint Thomas enseignait aux débutants
en théologie de Sainte Sabine, il réalisa
que notre prédication ne serait utile au salut
des âmes que si les frères recevaient
une solide formation théologique et philosophique.
Cela pour deux raisons. Tout d'abord, ce sont souvent
les questions les plus simples qui requièrent
la pensée la plus profonde: Sommes-nous libres?
Comment pouvons-nous demander des choses à
Dieu? Ensuite parce que, selon la tradition biblique,
l'obstacle entre nous et le véritable culte
de Dieu n'est pas tant l'athéisme que l'idolâtrie.
L'humanité a tendance à se construire
de faux dieux et à les adorer. L'arrachement
à cette idolâtrie nous demande un dur
cheminement, dans notre façon de vivre et de
penser. II ne suffit pas de s'asseoir et d'écouter
la Parole de Dieu. Nous devons briser l'emprise de
ces fausses images de Dieu qui nous tiennent captifs
et ferment nos oreilles.
Toute
sa vie, saint Thomas fut fasciné par la question:
Qu'est-ce que Dieu? Comme le dit Herbert McCabe, o.p.,
sa sainteté consiste en ce qu'il se laissa
vaincre par cette question. Au coeur de l'enseignement
de Thomas d'Aquin, il y a cette ignorance radicale,
car nous sommes liés à Dieu « comme
à quelqu'un qui nous serait inconnu »
(11). Nous devons nous dégager de cette image
de Dieu, invisible et immensément puissant,
qui manipule les événements de nos vies.
Un tel Dieu serait en fin de compte un tyran et un
rival de l'humanité contre lequel nous serions
contraints de nous rebeller. Au contraire, nous devons
découvrir en Dieu la source ineffable de notre
être, le coeur même de notre liberté.
Nous devons perdre Dieu si nous voulons Le découvrir,
comme le disait saint Augustin, « plus près
de moi que je ne le suis moi-même »
(12). Enseigner la théologie, par conséquent,
n'est pas une simple question de transmission d'informations,
mais il s'agit d'accompagner les étudiants
face à la perte de Dieu, la disparition d'une
personne bien connue et aimée, afin de découvrir
Dieu à la source de toute chose, Celui qui
s'est donné à nous en son Fils. Alors
nous pouvons vraiment dire: « Bienheureux
ceux qui pleurent car ils seront consolés. »
McCabe écrit: « C'est l'un des grands
plaisirs de l'enseignement dans notre studium que
d'observer le moment, qui arrive tôt ou tard
pour chaque étudiant, ce moment de conversion
si l'on peut dire, où il réalise que
... Dieu n'est rien moins que la source de tous mes
actes libres, et la raison pour laquelle ils sont
miens. » (13)
La
discipline de notre étude a pour ultime finalité
de nous amener à ce moment de conversion où
sont détruites nos fausses images de Dieu,
pour que nous puissions approcher du mystère.
Mais penser ne suffit pas. La théologie dominicaine
a commencé avec Dominique abandonnant son cheval
pour devenir un pauvre prêcheur. La pauvreté
intellectuelle de Thomas devant le mystère
de Dieu est inséparable de son choix d'un ordre
de pauvres prêcheurs. Le théologien doit
être un mendiant qui sait comment accueillir
les dons gratuits du Seigneur.
Quant
à nous, écouter la Parole requiert que
nous nous libérions des fausses idéologies
de notre époque. Qui sont nos faux dieux? L'idolâtrie
de l'État, dont les autels ont vu sacrifier
des milliers de vies innocentes, en fait sûrement
partie; le culte du marché, et la poursuite
de la richesse. J'ai assez écrit sur les dangers
du mythe du consumérisme. Notre monde tout
entier a été séduit par une mythologie:
que tout s'achète et se vend. Tout a été
transformé en marchandises, tout a un prix.
Le monde de la nature, la fertilité de la terre,
la fragile écologie des forêts, tout
cela est à vendre. Et même nous-mêmes,
les fils et les filles du Très-Haut, nous sommes
à acheter et à vendre sur la marché
du travail. La Révolution Industrielle a vu
déraciner des communautés entières,
arrachées à leur terre et réduites
en esclavage dans les villes nouvelles. Cette migration
de masse continue aujourd'hui. L'exemple le plus poignant
et le plus scandaleux est celui de l'esclavage de
millions de nos frères et soeurs d'Afrique,
transformés en articles à marchander
pour le profit et l'exportation. Comme on l'a écrit
au Chapitre de Caleruega: « Les hommes et
les femmes ne peuvent être traités comme
des marchandises, pas plus que leur vie et leur travail,
leur culture et leurs ressources pour s'épanouir
dans la société ne sauraient servir
de monnaies d'échange au jeu des pertes et
profits. » (20,5)
Nos
centres d'études doivent être les lieux
où nous sommes libérés de cette
vision réductrice du monde, et où nous
réapprenons à nous émerveiller
de gratitude devant les généreux dons
de Dieu. C'est par l'étude, en cherchant à
comprendre les choses et nous comprendre les uns les
autres, que nous recouvrons un sens d'émerveillement
face au miracle de la création. Simon Tugwell,
o.p., écrit: « Quand nous allons
au fond des choses, atteignons leur véritable
essence par nos esprits, ce que nous trouvons est
l'impénétrable mystère de la
création divine... En fait, connaître,
c'est nous voir basculer tête la première
dans une merveille qui dépasse de bien loin
la simple curiosité. » (14) C'est
bien la vérité qui nous libère.
La libération intellectuelle va de pair avec
la véritable liberté de la pauvreté.
Comme Dominique et Thomas, nous devons devenir des
mendiants qui reçoivent les dons généreux
de Dieu. Le voeu de pauvreté et la proximité
des pauvres sont le juste contexte dominicain pour
étudier.
Dans
notre lutte pour nous libérer de cette perception
du monde, nous trouvons une aide dans le fait d'être
un Ordre véritablement universel. Nombreuses
sont les cultures dont la vision de la réalité
ne se basent pas sur la domination et la maîtrise.
Nos frères et soeurs d'Afrique peuvent nous
aider vers une théologie qui se base davantage
sur la réciprocité et l'harmonie. Les
traditions religieuses asiatiques peuvent aussi nous
aider vers une théologie plus contemplative.
Nous devons être présents dans ces autres
cultures, pas seulement pour pouvoir y inculturer
l'Évangile, mais pour qu'elles puissent nous
aider à comprendre le mystère de la
création et de Dieu, donateur de toutes bonnes
choses.
NAISSANCE
DE LA COMMUNAUTÉ
- Et
l'ange lui dit: « Sois sans crainte, Marie;
car tu as trouvé grâce auprès
de Dieu. Voici que tu concevras dans ton sein et
enfanteras un fils, et tu l'appelleras du nom de
Jésus. » (Luc 1,30)
Le
propos de nos études n'est pas simplement de
transmettre de l'information, mais de faire naître
le Christ dans notre monde. Pour évaluer nos
études, il ne s'agit pas tant de savoir si
elles font de nous des gens bien informés,
mais si elles nous rendent féconds. Chaque
nouveau-né est une surprise, même pour
ses parents. II ne peuvent connaître d'avance
la personne qu'ils font venir au monde. Il en est
de même pour notre étude, qui doit nous
préparer à être surpris. Le Christ
vient parmi nous à chaque génération
par des voies que nous n'aurions jamais pu anticiper,
mais pouvons seulement, petit à petit, reconnaître
comme authentiques, tout comme cela prit du temps
à l'Église d'accepter la nouvelle et
choquante théologie de saint Thomas. Dans les
montagnes du Guatemala, les frères et les soeurs
de notre centre de réflexion sur l'inculturation
AK' KUTAN de Coban, tentent d'aider l'Ordre à
naître avec la richesse de la culture indigène.
À Takamori, derrière le Mont Fuji, notre
frère Oshida cherche à donner naissance
au Christ dans le monde du Japon, ou bien il y a notre
frère Michael Shirres, en Nouvelle Wande, qui
se bat depuis vingt ans pour unir les fertiles semences
de la spiritualité Maori à la foi chrétienne.
Cela peut se passer de toutes sortes de façons
non académiques. En Croatie, un de nos frères
dirige un groupe de rock appe1é « Les
Messagers de l'espoir ». Au Japon, j'ai
vu les tableaux magnifiques de nos frères Petit
et Carpentier. Ou encore ce peut être la naissance
miraculeuse d'une communauté dans un village
d'Haïti. Comment notre prédication peut-elle
faire naître le Christ chez les drogués
de New York ou dans les taudis de Londres? Comment
le Verbe peut-il se faire chair dans les mots d'aujourd'hui,
prendre corps dans le langage de la philosophie et
de la psychologie, à travers notre prière
et notre étude? C'est pour cette incarnation
du Verbe de Dieu dans chaque culture que l'établissement
de maisons d'études, d'excellence théologique,
doit être une priorité de l'Ordre dans
tous les continents.
Je
voudrais montrer qu'une vie d'étude construit
la communauté et prépare de la sorte
un foyer pour que le Christ puisse habiter parmi nous.
II n'y a pas d'expérience de désespoir
plus cruelle que celle de la solitude absolue de la
personne renfermée sur elle-même. Si
notre société est si souvent tentée
par le désespoir, c'est peut-être parce
que telle est l'image dominante de l'être humain
dans notre monde, l'individu solitaire à la
poursuite de ses propres désirs et de possessions
privées. L'individualisme radical de notre
époque prend l'apparence d'une libération
mais peut nous plonger dans un désespoir total
et solitaire. La communauté nous offre une
« écologie de l'espoir »
(15). Il n'y a qu'ensemble que nous pourrons oser
espérer en un monde renouvelé.
Le
chercheur paraît être le parfait exemple
de la figure du solitaire, seul avec ses livres ou
son écran d'ordinateur, avec sur la porte un
panneau demandant de « ne pas déranger ».
Et c'est vrai que l'étude nous impose souvent
d'être seul et de nous mesurer à des
questions abstraites. Mais c'est là un service
que nous offrons à nos frères et soeurs.
Le fruit de ce travail solitaire est la construction
de la communauté grâce à l'ouverture
des mystères de la Parole de Dieu. Nous apprenons
par l'étude à appartenir les uns aux
autres et ainsi, à espérer.
a)
La transformation de l'esprit et du coeur
Même
l'image extrême de l'être totalement seul,
de l'individu isolé, est récusée.
Car la doctrine de la création nous montre
que notre Créateur nous est plus intimement
proche qu'aucun être ne le pourrait, puisqu'il
est la source toujours présente de notre existence.
Nous ne pouvons pas être seul, parce que, seul,
nous ne pourrions même pas exister!
Il
y a dans la culture occidentale une obsession de la
connaissance de soi. Mais comment puis-je me connaître
séparément de celui qui me porte dans
mon être même? Sainte Catherine était
profondément moderne lorsqu'elle invitait les
frères à entrer dans la « cellule
de la connaissance de soi », mais cette
connaissance de soi était inséparable
d'une connaissance de Dieu. « Nous ne pouvons
voir ni notre dignité, ni les défauts
qui souillent la beauté de notre âme,
à moins de nous considérer dans l'océan
paisible de l'être divin à l'image duquel
nous sommes conçus. » (16) Même
ces moments de désolation la plus totale, de
nuit ténébreuse de l'âme, lorsqu'il
nous semble être complètement abandonnés,
peuvent être transfigurés en moments
de rencontre: « La nuit qui réunit
le bien-aimé et sa bien-aimée, la nuit
transfigurant le bien-aimé, en la vie même
de sa bien-aimée. » (17)
L'étude
ne peut jamais se réduire à un exercice
de l'esprit ; c'est la transformation du coeur humain.
« Et je vous donnerai un coeur nouveau,
je mettrai en vous un esprit nouveau, j'ôterai
de votre chair le coeur de pierre et je vous donnerai
un coeur de chair. » (Ez 36,26) Le premier
Chapitre Général de l'Ordre, à
Bologne, disait que l'on doit enseigner aux novices
« comment ils doivent être absorbés
par l'étude, de sorte que jour ou nuit, chez
soi ou en voyage, ils doivent toujours être
en train de lire ou réfléchir à
quelque chose; de toute la force de leurs moyens,
ils doivent essayer d'en imprégner leur mémoire »
(18). Nous laissons sans cesse nos coeurs être
formés, par la lecture de journaux et de romans,
par la vision de films et de la télévision.
Tout ce que nous lisons et voyons forme notre coeur.
Lui donnons-nous de bonnes choses pour le nourrir?
Ou le façonnons-nous de violence et de banalité,
nous dotant d'un coeur de pierre?
Sainte
Catherine de Sienne dit de Thomas que « Avec
l'oeil de son esprit, il a contemp1é, ma Vérité
avec une infinie tendresse et là il a accédé,
à la lumière surnaturelle »
(19). L'étude nous enseigne donc la tendresse
et même Thomas était un grand théologien
parce qu'il avait le coeur tendre. Le frère
Yves Congar a écrit un jour que sa maladie
et sa paralysie croissante l'avaient conduit à
devenir de plus en plus dépendant de ses frères.
Il ne pouvait plus rien faire du tout sans leur aide.
Il a dit: « J'ai surtout compris depuis
ma maladie, et ayant toujours besoin du service de
mes frères, ... que ce que nous pouvons raconter
et dire, aussi sublime soit-il, ne vaut pas cher si
cela n'est pas accompagné d'une praxis, d'une
action réelle, concrète, de service,
d'amour. Je pense que j'ai un peu manqué à
cela dans ma vie, j'ai été un peu trop
intellectuel. » (20)
Quand
Savonarole parle de la compréhension des Écritures
par saint Dominique, il dit qu'elle se fondait sur
la « carità », la charité.
Puisque c'était l'amour de Dieu qui avait inspiré
les Écritures, seule une personne aimante pouvait
les comprendre: « Et vous, frères,
qui voulez apprendre les Écritures, qui voulez
prêcher: apprenez la charité, et elle
vous instruira. En vivant la charité, vous
la comprendrez. » (21)
L'étude
transforme le coeur humain par sa discipline. C'est
« une forme d'ascèse dans sa persévérance
même et sa difficulté » (LCO
83) qui fait partie de notre croissance dans la sainteté.
Elle nous offre la rude discipline de rester dans
nos chambres en silence, luttant pour comprendre,
alors que nous n'aspirons qu'à nous échapper.
L'une des innovations de l'Ordre a justement consisté
à offrir à ceux qui étaient particulièrement
doués pour l'étude, la solitude d'une
cellule individuelle, mais une solitude qui peut être
ascèse. Lorsque nous sommes seuls, nous débattant
avec un texte, nous pensons alors à cent raisons
valables de nous arrêter pour aller voir quelqu'un,
lui parler. Nous nous convaincrons bien vite que nous
devons absolument le faire et que continuer à
étudier serait trahir notre vocation et un
devoir chrétien! Et pourtant, à moins
de supporter cette solitude et ce silence, nous n'aurons
rien de bon à offrir. Dans la « Lettre
au Frère Jean », on nous dit: « Aime
ta cellule, sers t'en sans cesse, si tu veux être
admis dans la cave à vin » (22),
c'est-à-dire, de toute évidence, l'idée
du paradis pour les novices du XIIIe siècle!
Une longue étude est en effet inévitablement
fastidieuse. Apprendre à lire l'Hébreu
ou le Grec est une chose difficile et un travail pénible.
Souvent nous nous demanderons même s'il en vaut
la peine. C'est justement un acte d'espérance,
l'espérance que ce travail portera des fruits
tels que nous ne pouvons encore les imaginer.
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