b)
L'étude et la
construction de la
communauté dans
l'Ordre
Étudier
ne doit pas seulement
ouvrir nos coeurs aux
autres, mais nous introduire à une
communauté. Étudier,
c'est entrer dans une
conversation, avec ses
frères et ses
soeurs et avec les autres êtres
humains, dans notre recherche
de la vérité qui
nous libérera
tous. Albert le Grand
décrit le plaisir
de rechercher ensemble
la vérité: « in
dulcedine societatis
quaerens veritatem » (23).
Les
universitaires reflètent
souvent les valeurs de
notre société.
Une grande part de la
vie académique
est basée sur
la production et la compétition,
comme si nous fabriquions
des voitures au lieu
de chercher à atteindre
la sagesse. Les universités
peuvent être comme
des usines. Des articles
doivent sortir en masse
de la ligne de production,
et les rivaux et les
ennemis doivent être
exterminés. Cependant,
nous ne pourrons jamais
dire de parole lumineuse
sur Dieu si nous ne faisons
pas une théologie
différente, sans
compétition et
avec respect. On ne peut
faire de théologie
seul. Pas seulement parce
que personne aujourd'hui
ne serait capable de
maîtriser toutes
les disciplines, mais
parce que la compréhension
de la Parole de Dieu
est inséparable
de la construction d'une
communauté. Une
large partie de la préparation
du Concile Vatican II
fut menée par
une communauté de
frères au Saulchoir,
en particulier Congar,
Chenu et Feret, qui travaillèrent
ensemble et partagèrent
leurs découvertes.
On
raconte que Thomas, un
jour qu'il mangeait avec
le Roi de France, frappa
du poing sur la table
en s'écriant: « Voilà qui
fait taire les Manichéens! » Cela
peut suggérer
qu'il n'accordait guére
d'attention aux autres
invités, mais
montre aussi que la théologie
peut être un combat.
Nous ne pouvons construire
de communauté si
nous n'osons débattre
les uns avec les autres.
Je dois souligner, comme
bien souvent, l'importance
du débat, de la
discussion, de l'effort
pour comprendre. Mais
on se bat avec son contradicteur,
comme Jacob lutte avec
l'ange, pour réclamer
une bénédiction.
On discute avec son contradicteur
parce qu'on espère
en recevoir ce qu'il
ou elle peut apporter.
On lutte afin que la
vérité puisse
triompher. C'est par
une sorte d'humilité que
nous devons discuter.
L'autre a toujours quelque
chose à nous apprendre
et nous l'affrontons
pour recevoir ce don.
L'un
des souvenirs les plus
forts de mon année à Paris
est celui du frère
Marie-Dominique Chenu,
le maître toujours
avide d'apprendre de
tous ceux qu'il rencontrait,
même d'un ignorant
jeune dominicain anglais!
Souvent, tard dans la
soirée, il rentrait
d'une réunion
avec des évêques,
des étudiants,
des syndicalistes, des
artistes, heureux de
vous raconter ce qu'il
avait appris et de vous
demander ce que vous
aviez appris ce jour
là. Le véritable
enseignant est toujours
humble. Jourdain de Saxe
disait que Dominique
comprenait tout, « humili
cordis intelligentia » (24),
grâce à l'humble
intelligence de son coeur.
Le coeur de chair est
humble, mais le coeur
de pierre est impénétrable.
La
théologie n'est
pas uniquement ce qui
se fait dans les centres
d'études. C'est
le moment de l'illumination,
de la nouvelle vision,
où la Parole de
Dieu rencontre notre
expérience ordinaire,
quotidienne, de tentative
d'être humain,
de péché et
d'échec, d'essai
de construire une communauté humaine
et de faire un monde
juste. Tout le monde
de l'étude, les
experts de la Bible,
les érudits en
patristique, les philosophes
et les psychologues viennent
aider à rendre
cette conversation fertile
et vraie. La bonne théologie
existe quand, par exemple,
le spécialiste
des Écritures
aide le frère
engagé dans un
travail pastoral à comprendre
son experience, et quand
le frère qui a
une expérience
pastorale aide le spécialiste à comprendre
la Parole de Dieu. La
reprise de notre tradition
théologique exige
non seulement que nous
formions davantage de
frères dans les
diverses disciplines,
mais que nous faisions
la théologie ensemble. À moins
de bâtir nos Provinces
comme des communautés
théologiques,
notre étude risque
de devenir stérile
et notre travail pastoral
superficiel. Une grande
part du travail de Thomas
consistait à répondre
aux questions des frères,
même aux questions
un peu folles du Maître
de l'Ordre!
Où faisons-nous
de la théologie?
Nous avons besoin des
grandes facultés
de théologie et
des bibliothèques.
Mais nous avons aussi
besoin de centres où la
théologie est
faite dans d'autres contextes,
avec ceux qui se battent
pour la justice, dans
le dialogue avec les
autres religions, dans
les quartiers déshérités
et les hôpitaux.
Tout particulièrement à ce
moment de la vie de l'Église,
une véritable étude
implique la construction
d'une communauté entre
les hommes et les femmes.
Une théologie
naissant uniquement de
l'expérience masculine
claudiquerait sur une
jambe, ne respirerait
qu'avec un poumon. C'est
pour cette raison qu'aujourd'hui
nous devons faire une
théologie avec
la Famille dominicaine,
en écoutant nos
idées les uns
les autres, en bâtissant
une théologie
véritablement
humaine. Comme Dieu le
dit à sainte Catherine
de Sienne: « J'aurais
bien pu créer
les êtres humains
de façon que chacun
ait tout, mais j'ai préféré accorder
des dons différents à des
personnes différentes,
afin que tous aient besoin
les uns des autres. » (25)
Toutes
les communautés
humaines sont vulnérables,
susceptibles de se dissoudre
et demandent constamment à être
consolidées et
entretenues. L'une des
voies que nous utilisons
pour faire et refaire
la communauté ensemble
passe par les mots que
nous nous disons les
uns aux autres. Comme
serviteurs de Dieu, nous
devrions être profondément
conscients du pouvoir
de nos mots, pouvoir
de guérir ou de
blesser, de construire
ou de détruire.
Dieu a dit une parole,
et le monde a existé,
et maintenant Dieu dit
la Parole qui est Son
Fils, et nous sommes
rachetés. Nos
propres paroles partagent
ce pouvoir. Au coeur
de toute notre éducation
et notre étude
doit se trouver un profond
respect pour le langage,
une sensibilité aux
mots que nous offrons à nos
frères et soeurs.
Par nos paroles, nous
pouvons apporter la résurrection
ou la crucifixion, et
les mots que nous prononçons
sont souvent gardés
dans la mémoire,
dans le coeur de nos
frères, y sont
réfléchis,
retournés, pour
le bien ou pour le mal,
pendant des années.
Un mot peut tuer.
Notre étude
doit nous éduquer
dans la responsabilité,
la responsabilité des
mots que nous utilisons.
Responsabilité dans
le sens où ce
que nous disons répond à la
vérité,
correspond à la
réalité.
Mais aussi, nous avons
la responsabilité de
dire les mots qui construisent
une communauté,
qui nourrissent les autres,
qui guérissent
les blessures et offrent
la vie. Saint Paul, en
prison, écrivit
aux Philippiens: « Enfin,
frères, tout ce
qu'il y a de vrai, de
noble, de juste, de pur,
d'aimable, d'honorable,
tout ce qu'il peut y
avoir de bon dans la
vertu et la louange humaines,
voilà ce qui doit
vous préoccuper. » (4,8)
c)
L'étude et la
construction d'un monde
juste
Notre
monde a vu triompher
un système économique
unique. Il est devenu
difficile de lui imaginer
une alternative. La tentation
de notre génération
pourrait consister à nous
résigner aux souffrances
et aux injustices de
notre temps et à cesser
d'aspirer à un
monde reconstruit sur
du neuf. Mais nous, prêcheurs,
devons être les
gardiens de l'espérance.
On nous a promis la liberté des
enfants de Dieu, et Dieu
sera fidèle à sa
Parole. À San
Sisto, il y a un portrait
de saint Dominique à l'étude,
un chien à ses
pieds tenant une bougie. À l'arrière
plan, un autre dominicain
chasse un chien avec
un bâton. L'inscription
nous dit que Dominique
ne s'opposait pas au
diable par la violence
mais par l'étude!
Notre étude nous
prépare à prononcer
une parole libératrice.
Et elle le fait en nous
enseignant la miséricorde,
en nous montrant que
Dieu est présent
même au milieu
des souffrances et c'est
là que nous devons
forger notre théologie.
Elle nous propose une
discipline intellectuelle
qui prépare nos
oreilles à l'écoute
de Dieu qui nous appelle à la
liberté.
Felicissimo
Martinez a décrit
un jour la spiritualité dominicaine
comme ayant « les
yeux ouverts ».
Et lors du Chapitre Général
de Caleruega, Chrys McVey
a commenté: « Dominique était ému
aux larmes -- et poussé à agir
-- par la famine à Palencia,
par 1'aubergiste à Toulouse,
par l'état de
certaines femmes à Fanjeaux.
Mais cela ne suffit pas
pour expliquer ses larmes.
Elles coulaient de la
discipline d'une spiritualité aux
yeux ouverts qui ne laissait
rien passer. Vérité est
la devise de l'Ordre
-- non pas sa défense
(ainsi qu'on le comprend
souvent), mais plutôt
sa perception. Et garder
les yeux ouverts pour
ne rien laisser passer,
cela peut rendre les
yeux très vifs. » Notre étude
doit être une discipline
d'authenticité qui
ouvre les yeux. Comme
le dit saint Paul: « Rendez-vous à l'évidence". » (2
Co 10,7)
C'est
douloureux de regarder
ce qui se passe sous
nos yeux. Il est plus
facile d'avoir un coeur
de pierre. Assez souvent,
je suis allé en
des endroits que j'aurais
aimé oublier,
des salles d'hôpital
remplies de jeunes Rwandais
aux membres amputés,
les rues de Calcutta
pleines de mendiants.
Comment peut-on supporter
de voir tant de misère?
Et pourtant nous devons
obéir au commandement
de Paul de nous rendre à l'évidence
et de voir un monde torturé.
Les
livres que nous lisons
doivent forcer nos coeurs à s'ouvrir.
Franz Kafka écrivait: « Je
pense que nous ne devrions
lire que le type de livres
qui nous blessent et
nous déchirent...
nous avons besoin des
livres qui nous atteignent
comme une catastrophe,
qui nous affligent profondément,
comme la mort de quelqu'un
que nous aimons plus
que nous-mêmes,
comme d'être exilés
dans les forêts
loin de tous, comme un
suicide. Un livre doit être
la hache brisant la mer
de glace au fond de nous. » (26)
Mais
il ne suffit pas encore
de regarder ces lieux
de la souffrance humaine,
et de nous contenter
d'être les touristes
de la crucifixion du
monde. Car ce sont là les
lieux où doit être
faite la théologie.
C'est en ces lieux de
calvaire que l'on peut
rencontrer Dieu et découvrir
un nouveau monde d'espérance.
Que l'on songe, de la
plus grande théologie,
combien fut écrite
en prison, depuis l'épitre
de saint Paul aux Philippiens,
les poèmes de
saint Jean de la Croix,
jusqu'aux lettres de
Dietrich Bonhoeffer dans
un camp de concentration
nazi. Nous sommes, dit
saint Jean de la Croix,
comme des dauphins qui
plongent au sein des
sombres ténébres
de la mer avant d'émerger à l'éclat
de la lumière.
Un camp de réfugiés à Goma
ou un lit dans un pavillon
de cancéreux:
voici où l'on
peut découvrir
la théologie qui
fait naître l'espérance.
Ce
n'est pas seulement dans
les situations d'inquiétude
extrême que l'on
peut rencontrer Dieu.
Vincent de Couesnongle
a écrit: « Il
ne peut y avoir aucune
espérance sans
air frais, sans oxygène
ou sans un regard nouveau.
Il ne peut y avoir aucune
espérance dans
une atmosphère
confinée. » (27)
Notre théologie
est depuis ses débuts
une théologie
de la cité et
des places de marché.
Saint Dominique envoya
ses frères dans
les villes, lieux des
idées nouvelles,
des nouvelles expériences
sur l'organisation de
l'économie et
la démocratie,
mais aussi lieux où s'entassaient
les nouveaux pauvres.
Osons-nous nous laisser
déranger par les
questions de la ville
moderne? Quelle parole
d'espoir peut-on partager
avec les jeunes confrontés
au chômage pour
le reste de leur vie?
Comment découvrir
Dieu dans la souffrance
d'une mère célibataire
ou d'un immigrant terrorisé?
Ils sont eux aussi des
lieux de réflexion
théologique. Qu'avons-nous à dire à un
monde en passe de se
stériliser dans
sa pollution? Nous laisserons-nous
interpeller par les questions
des jeunes et pénétrer
dans les terrains minés
des problèmes
moraux comme par exemple
l'éthique sexuelle,
ou préférons-nous
rester en sécurité?
Dès
lors, nous devons oser
voir ce qui est sous
nos yeux; nous devons
croire que c'est lorsque
Dieu semble le plus loin
et quand les êtres
humains sont tentés
par le désespoir
que la théologie
doit intervenir. Mais,
bien sûr, en tant
que dominicains, nous
devons poser une troisième
exigence. Nos paroles
d'espérance n'auront
d'autorité que
si elles se fondent dans
une étude sérieuse
de la Parole de Dieu
et dans une analyse de
notre société actuelle.
En 1511, Montesinos prêcha
son fameux sermon contre
l'oppression des Indiens
et posa la question: « Ne
sont-ils pas des êtres
humains? N'ont-ils pas
une âme raisonnable?
N'êtes-vous pas
obligés de les
aimer comme vous vous
aimez vous-mêmes?
Ne comprenez-vous pas
cela? Ne saisissez-vous
pas cela? » Montesino
invitait ainsi ses contemporains à ouvrir
les yeux, et à voir
alors le monde différemment.
Pour faire la clarté,
la compassion ne suffit
pas. Il a fallu une étude
rigoureuse pour voir à travers
les fausses mythologies
des conquistadors, et
c'est elle qui fut la
source de la position
prophétique de
Las Casas.
Chenu
commentait: « II
est extrêmement
suggestif de constater
la rencontre de la doctrine
spéculative de
ce premier grand maître
du droit international
(à l'heure où naissent
les nations hors du mythe
du Saint Empire) avec
l'évangélisme
de Las Casas. Le théologien
en Vittoria couvre le
prophète. » (28).
Il ne suffit pas de s'indigner
des injustices de ce
monde. Nos paroles n'auront
d'autorité que
si elles se fondent dans
une sérieuse analyse économique
et politique des causes
de l'injustice. Saint
Antoine s'est colleté aux
problèmes d'un
nouvel ordre économique
dans la Florence de la
Renaissance, et dans
notre siècle,
Lebret a analysé les
problèmes de la
nouvelle économie.
Si nous voulons résister à la
tentation des clichés
faciles, alors nous avons
besoin de frères
et de soeurs formés à l'analyse
scientifique, sociale,
politique et économique.
La
construction d'une société juste
ne requiert pas seulement
une distribution équitable
des richesses. Il nous
faut bâtir une
société dans
laquelle nous puissions
tous nous épanouir
comme êtres humains.
Notre monde se voit réduit à un
désert culturel
par le triomphe du consumérisme.
La pauvreté culturelle
de cette perception dominante
de la personne humaine
ravage le monde entier,
et « le peuple
périt faute de
vision » (Pr
29,18) (29). Il n'y a
pas qu'un appétit
de nourriture, mais de
sens. Comme le disait
le Chapitre d'Oakland, « c'est
faire acte de justice
que d'intervenir pour
dire la vérité » (109).
Saint Basile le Grand
dit que si nous avons
des vêtements en
trop, ils appartiennent
aux pauvres. L'un des
trésors que nous
possédons et que
devraient protéger
et faire partager nos
centres d'études,
c'est la poésie,
l'histoire des gens,
la musique, la sagesse
populaire. Tout cela
est une richesse pour
la construction d'un
monde humain.
Être
un prophète n'est
pas une raison de ne
pas étudier les Écritures.
Nous méditons
la Parole de Dieu, pour
chercher à connaître
Sa volonté et
non pour trouver des
preuves que Dieu est
de notre côté.
II est facile d'utiliser
les Écritures
comme livre source de
slogans faciles, mais
l'étude de la
Parole de Dieu est la
recherche d'une libération
plus profonde que nous
ne saurions l'imaginer.
Par la discipline de
l'étude, nous
cherchons à saisir
l'écho d'une voix
qui nous appelle à une
liberté ineffable,
la liberté même
de Dieu. Lorsque Lagrange
affrontait les problèmes
posés par la critique
historique, il cita les
mots de saint Jérôme: « Sciens
et prudens, manum misi
in ignem. » (30)
(C'est en toute connaissance
de cause que j'ai plongé la
main dans le brasier).
Conscient que cela pouvait
lui coûter souffrance
et douleur, il a plongé sa
main dans le feu. L'engagement
de Lagrange dans les
nouvelles disciplines
intellectuelles de son
temps était un
véritable signe
de confiance que la Parole
de Dieu apparaîtrait
avec évidence
comme une parole libératrice,
et que nous n'avions
pas à craindre
de passer par le doute
et le questionnement.
Il soumit la Parole de
Dieu à une analyse
rigoureuse parce qu'il
croyait qu'elle se montrerait
impossible à dominer.
Osons-nous partager son
courage? Osons-nous plonger
nos mains dans le feu,
ou préférons-nous
ne pas être dérangés?
LE
DON D'UN AVENIR
- « Il
sera grand, et
sera appe1é Fils
du Très-Haut.
Le Seigneur Dieu
lui donnera le
trône de
David, son père;
il régnera
sur la maison de
Jacob pour les
siècles
et son règne
n'aura pas de fin » Mais
Marie dit à l'ange: « Mais
comment cela sera-t-il,
puisque je ne connais
pas d'homme? » (Luc
1,32-34)
Comment
cela se peut-il? Comment
une vierge peut-elle
donner le jour à un
enfant? Comment une femme
de cette petite colonie
sans importance de l'Empire
romain peut-elle donner
naissance au Sauveur
du monde? Qui eût
pu deviner que l'histoire
de ce peuple portait
la semence d'un pareil
avenir? Il y a deux mille
ans, il semblait que
la lignée de David
allait s'éteindre,
mais contre toute attente,
il lui fut donné un
fils pour s'asseoir sur
son trône.
La
plupart de nos études
concernent le passé.
Nous étudions
l'histoire du peuple
d'Israël, l'évolution
de la Bible, l'histoire
de l'Église, de
l'Ordre, et même
de la philosophie. Nous
apprenons sur le passé.
Au coeur de l'étude
se trouve l'acquisition
d'une mémoire.
Mais ce n'est pas pour
que nous puissions accumuler
les connaissances. Nous étudions
le passé pour
y découvrir les
semences d'un inimaginable
avenir. Exactement comme
une femme vierge ou stérile
devient enceinte d'un
enfant, de même
notre monde apparemment
stérile se découvre
porteur de possibilités
dont il n'avait jamais
rêvé, celles
du Royaume de Dieu.
« L'Histoire
fait plus qu'aucune autre
discipline pour libérer
l'esprit de la tyrannie
de l'opinion actuelle. » (31)
L'histoire nous montre
que les choses n'ont
aucune nécessité d'être
ce qu'elles sont, et
que l'histoire peut déboucher
sur un avenir inattendu.
Nous découvrons,
dans les paroles de Congar,
qu'il n'y a pas uniquement
la Tradition, mais une
multitude de traditions
qui révèlent
des richesses que nous
n'avions jamais rêvées.
Le Concile Vatican II
fut le moment d'un nouveau
départ parce qu'il
racontait à nouveau
le passé. Nous
avons été ramenés
avant les divisions de
la Réforme, avant
le Moyen-Âge, pour
redécouvrir un
sens de Église
antérieur aux
divisions entre l'est
et l'ouest. Ce fut donc
un souvenir qui nous
rendit libres pour de
nouvelles choses.
L'Histoire
nous fait pénétrer
dans une communauté qui
s'étend au delà de
ceux seuls qui se trouvent être
vivants aujourd'hui.
Nous découvrons
que nous sommes membres
de la communauté des
saints et de la communauté de
nos ancêtres. Il
ont eux aussi voix à nos
délibérations.
Nous mesurons nos idées à l'aune
de leur témoignage,
et ils nous invitent à une
vision plus large que
celle que nous pourrions
apercevoir dans les étroites
limites de notre propre
temps.
Redire à nouveau
l'histoire ne nous libère
pas uniquement de l'opinion
actuelle, mais des « princes
de ce monde » (1
Co 2,8). L'histoire est
normalement racontée
du point de vue du vainqueur,
du fort, de ceux qui
construisent les empires,
et l'histoire qu'ils
racontent les confirment
en leur pouvoir. Nous
devons apprendre à dire
l'histoire d'un autre
point de vue, du côté du
petit et de l'oublié,
et c'est une histoire
qui nous libère.
C'est pour cela que se
souvenir est un acte
religieux, l'acte religieux
primordial de la tradition
judéo-chrétienne.
Lorsque nous nous rassemblons
pour prier Dieu, nous « (nous
rappelons) quelles merveilles
Il a faites » (Ps
105,5).
En
fin de compte, nous sommes
ramenés au souvenir
d'un peuple petit et
apparemment insignifiant,
le peuple d'Israël.
Nous racontons l'histoire,
non pas du point de vue
des grands empires, des Égyptiens
ou des Assyriens, des
Persans, des Grecs ou
des Romains, mais d'un
petit peuple dont l'histoire était à peine
mentionnée dans
les livres des grands
et des puissants, dont
l'histoire, pourtant,
portait en elle la naissance
du Fils du Très-Haut.
Et l'histoire dans laquelle
nous nous découvrons,
est finalement celle
d'une vierge qui entend
le message de l'ange
et celle d'un homme qui
a été cloué sur
une croix, dans une infinité de
croix, un homme dont
l'histoire fut celle
de l'échec. Voilà quelle
histoire nous rappelons à chaque
Eucharistie. Dans cette
histoire, nous apprenons à raconter
l'histoire de l'humanité et
c'est une histoire qui
ne s'achève pas
sur la croix.
Osons-nous
raconter l'histoire de
l'Église, et même
celle de l'Ordre avec
ce courage? Osons-nous
raconter une histoire
de l'Église qui
soit libérée
de tout triomphalisme
et arrogance, et qui
reconnaisse les moments
de division et de péché?
Sûrement, la Bonne
Nouvelle, le fondement
de notre espérance,
c'est que Dieu a accepté comme
Son peuple, précisément
un peuple si faillible,
si querelleur. Si souvent,
lorsque nous apprenons
l'histoire dominicaine,
on nous parle des gloires
du passé. Osons-nous
raconter les échecs,
les conflits? Le précédent
archiviste de l'Ordre,
Emilio Panella, o.p.,
a écrit une étude
(32) sur ce que les chroniques
ne racontent pas, ce
qu'elles ont omis. Cette
histoire nous donne en
fin de compte davantage
d'espoir et de confiance
puisqu'elle montre que
Dieu travaille toujours
avec « des
vases d'argile, pour
que cet excès
de puissance soit de
Dieu et ne vienne pas
de nous » (2
Co 4,7). Il peut même
accomplir quelque chose à travers
nous. Au Chapitre Général
de Mexico, nous avons
osé nous souvenir
du cinquième centenaire
de notre arrivée
aux Amériques.
Nous nous sommes souvenu
non seulement des hauts
faits de nos frères,
de Las Casas et Montesino,
mais aussi des silences
et des défaites
d'autres. Mais ils sont
tous nos frères.
Avant tout, nous nous
sommes souvenus de ceux
qui furent réduits
au silence ou voués à la
disparition. Nous nous
sommes souvenus pour
espérer en un
monde plus juste.
Il
y a des souvenirs difficile à supporter,
Dachau, Auschwitz, Hiroshima
et le bombardement de
Dresde. Il y a des actes
si terribles que nous
préférerions
les oublier. Quelle histoire
raconter qui puisse soutenir
toute cette souffrance?
Et pourtant, à Auschwitz,
le monument aux morts
dit: « Ô terre,
ne recouvre pas leur
sang. » Peut-être
pouvons-nous oser nous
souvenir et raconter
le passé en vérité,
si nous nous souvenons
de Celui qui a embrassé sa
mort, qui s'est offert
a ceux qui l'avaient
trahi, qui a fait de
sa passion un don et
une communion. En ce
souvenir, nous osons
espérer. Nous
pouvons comprendre que « l'histoire
n'est pas en fin de compte
aux mains du tueur. Le
mort peut être
nommé; le passé doit être
connu. En nommant, en
connaissant, c'est à la
rencontre de Dieu que
l'on va, et en Dieu réside
la possibilité pour
nous d'un monde différent,
une libération
du pouvoir, une voix
pour le muet » (33). « Car
le pauvre n'est pas oublié jusqu'à la
fin, l'espoir des malheureux
ne périt pas à jamais. » (Ps
9,19)
Saint
Dominique allait en chantant
par les campagnes, ce
n'était pas seulement
parce qu'il était
courageux, et qu'il avait
un tempérament
joyeux. Des années
d'étude lui avaient
donné un coeur
formé à espérer. Étudions
afin de partager sa joie.
- « History
says, Don't hope
On this side of
the grave: But
then, once in a
lifetime The longed-for
tidal wave Of justice
can rise up, And
hope and history
rhyme. So
hope for a great
sea-change On the
far side of revenge.
Believe that a
further shore Is
reachable from
here. » (34)
-
- (« L'histoire
dit: n'espère
rien de ce côté-ci
de la tombe. Mais,
une fois au cours
d'une vie, le raz-de-marée
si ardemment désiré de
la justice peut s'élever,
et l'espoir rimer
avec l'histoire.
Alors espère
en un grand retour
des eaux de l'autre
côte de la
vengeance. Crois
qu'un autre rivage
est encore à ta
portée.
Frère
Timothy Radcliffe, o.p.
Maître de l'Ordre
Fête
de la Présentation
de Notre-Dame
21 novembre 1995
Prot. :
50/95/1885MO
Notes
1
Cecilia Miracula B. Dominici,
15 Archivium Fratrum
Praedicatorum XXXVII,
Rome 1967, pp. 5 ff.
2
Procès de Canonisation
n° 29.
3
Simone Weil, Attente
de Dieu, éditions
du Vieux Colombier, Paris,
1950, p. 114.
4
B. Montagnes, Le Père
Lagrange, Cerf, Paris,
1995, p. 57.
5
Thomas de Chantrimpé.
6
Cornelius Ernst op, Multiple
Echo, ed. Fergus
Kerr op and Timothy Radcliffe
op, London, 1979 p. 1.
7
Dante, Inferno, Canto
1, 40.
8
Simone Weil, op. cit., p.
II 8.
9 Métaphysique III,
lec. 3.
10
Bernard Montagnes, Le
Père Lagrange, Cerf,
Paris, 1995, p. 54.
11 Somme
Théologique I
a 12 xiii ad 1. cf
Caleruega 32. Ce texte
a provoqué l'un
des débats les
plus passionnants du
Chapitre. Comme c'était
bon de voir les frères
débattre de
théologie!
12 Confessions III
6.
13
God Matters, London,
1987, p. 241.
14 Reflections
on the Beatitudes, London,
1979, p. 100.
15
Jonathan Sachs, Faith
in the Future, London,
1995, p. 5.
16
Lettre 226, Catherine
of Siena, Passion for
truth, Compassion for
Humanity, ed. Mary
O'Driscoll op, New York,
1993, p. 26.
17
Saint Jean de la Croix, Canciones
de Alma 5.
18 Constitutions
Primitives 1 13.
19
Mary O'Driscoll op, ibid., p.
127.
20
Allocution du frère
Congar, en remerciement à la
Remise du Prix de l'Unité Chrétienne,
le 24 novembre 1984.
21 Dalle
Prediche di fra Gerolamo
Savonarola, ed.
L. Ferretti, in Memorie
Domenicane XXVII
1910.
22 De
Modo Studenti.
23
In Libr. viii Politicorum.
24 Libellus 7.
25 Dialogue 7.
26
Lettre à Oskar
Pollak, 27 janvier 1904.
27
Vincent de Couesnongle, Le
Courage du Futur, ch.
8.
28
M.-D. Chenu, « Prophètes
et Théologiens
dans l'Église,
Parole de Dieu » in La
Parole de Dieu 11,
Paris, 1964, p. 211.
29
Voir le Jamaican National
Anthem.
30 Ibid.,
p. 85.
31
Owen Chadwick, Origins, 1985,
p. 85.
32 « Quel
che la Cronica Conventuale
non dice » in Memorie
Domenicane 18, 1987,
227-235.
33
Rowan Williams, Open
Judgement, London,
1994, p. 242.
34
Seamus Heaney, The
Cure at Troy: Version
of Sophocleses' Philocpetes, London,
1990.