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Saint Dominique de Matisse
La source vive de l'espérance
L'étude et l'annonce de la Bonne Nouvelle

fr. Timothy Radcliffe, o.p.

(Suite et fin)

b) L'étude et la construction de la communauté dans l'Ordre

     Étudier ne doit pas seulement ouvrir nos coeurs aux autres, mais nous introduire à une communauté. Étudier, c'est entrer dans une conversation, avec ses frères et ses soeurs et avec les autres êtres humains, dans notre recherche de la vérité qui nous libérera tous. Albert le Grand décrit le plaisir de rechercher ensemble la vérité: « in dulcedine societatis quaerens veritatem » (23).

     Les universitaires reflètent souvent les valeurs de notre société. Une grande part de la vie académique est basée sur la production et la compétition, comme si nous fabriquions des voitures au lieu de chercher à atteindre la sagesse. Les universités peuvent être comme des usines. Des articles doivent sortir en masse de la ligne de production, et les rivaux et les ennemis doivent être exterminés. Cependant, nous ne pourrons jamais dire de parole lumineuse sur Dieu si nous ne faisons pas une théologie différente, sans compétition et avec respect. On ne peut faire de théologie seul. Pas seulement parce que personne aujourd'hui ne serait capable de maîtriser toutes les disciplines, mais parce que la compréhension de la Parole de Dieu est inséparable de la construction d'une communauté. Une large partie de la préparation du Concile Vatican II fut menée par une communauté de frères au Saulchoir, en particulier Congar, Chenu et Feret, qui travaillèrent ensemble et partagèrent leurs découvertes.

     On raconte que Thomas, un jour qu'il mangeait avec le Roi de France, frappa du poing sur la table en s'écriant: « Voilà qui fait taire les Manichéens! » Cela peut suggérer qu'il n'accordait guére d'attention aux autres invités, mais montre aussi que la théologie peut être un combat. Nous ne pouvons construire de communauté si nous n'osons débattre les uns avec les autres. Je dois souligner, comme bien souvent, l'importance du débat, de la discussion, de l'effort pour comprendre. Mais on se bat avec son contradicteur, comme Jacob lutte avec l'ange, pour réclamer une bénédiction. On discute avec son contradicteur parce qu'on espère en recevoir ce qu'il ou elle peut apporter. On lutte afin que la vérité puisse triompher. C'est par une sorte d'humilité que nous devons discuter. L'autre a toujours quelque chose à nous apprendre et nous l'affrontons pour recevoir ce don.

     L'un des souvenirs les plus forts de mon année à Paris est celui du frère Marie-Dominique Chenu, le maître toujours avide d'apprendre de tous ceux qu'il rencontrait, même d'un ignorant jeune dominicain anglais! Souvent, tard dans la soirée, il rentrait d'une réunion avec des évêques, des étudiants, des syndicalistes, des artistes, heureux de vous raconter ce qu'il avait appris et de vous demander ce que vous aviez appris ce jour là. Le véritable enseignant est toujours humble. Jourdain de Saxe disait que Dominique comprenait tout, « humili cordis intelligentia » (24), grâce à l'humble intelligence de son coeur. Le coeur de chair est humble, mais le coeur de pierre est impénétrable.

     La théologie n'est pas uniquement ce qui se fait dans les centres d'études. C'est le moment de l'illumination, de la nouvelle vision, où la Parole de Dieu rencontre notre expérience ordinaire, quotidienne, de tentative d'être humain, de péché et d'échec, d'essai de construire une communauté humaine et de faire un monde juste. Tout le monde de l'étude, les experts de la Bible, les érudits en patristique, les philosophes et les psychologues viennent aider à rendre cette conversation fertile et vraie. La bonne théologie existe quand, par exemple, le spécialiste des Écritures aide le frère engagé dans un travail pastoral à comprendre son experience, et quand le frère qui a une expérience pastorale aide le spécialiste à comprendre la Parole de Dieu. La reprise de notre tradition théologique exige non seulement que nous formions davantage de frères dans les diverses disciplines, mais que nous faisions la théologie ensemble. À moins de bâtir nos Provinces comme des communautés théologiques, notre étude risque de devenir stérile et notre travail pastoral superficiel. Une grande part du travail de Thomas consistait à répondre aux questions des frères, même aux questions un peu folles du Maître de l'Ordre!

     Où faisons-nous de la théologie? Nous avons besoin des grandes facultés de théologie et des bibliothèques. Mais nous avons aussi besoin de centres où la théologie est faite dans d'autres contextes, avec ceux qui se battent pour la justice, dans le dialogue avec les autres religions, dans les quartiers déshérités et les hôpitaux. Tout particulièrement à ce moment de la vie de l'Église, une véritable étude implique la construction d'une communauté entre les hommes et les femmes. Une théologie naissant uniquement de l'expérience masculine claudiquerait sur une jambe, ne respirerait qu'avec un poumon. C'est pour cette raison qu'aujourd'hui nous devons faire une théologie avec la Famille dominicaine, en écoutant nos idées les uns les autres, en bâtissant une théologie véritablement humaine. Comme Dieu le dit à sainte Catherine de Sienne: « J'aurais bien pu créer les êtres humains de façon que chacun ait tout, mais j'ai préféré accorder des dons différents à des personnes différentes, afin que tous aient besoin les uns des autres. » (25)

     Toutes les communautés humaines sont vulnérables, susceptibles de se dissoudre et demandent constamment à être consolidées et entretenues. L'une des voies que nous utilisons pour faire et refaire la communauté ensemble passe par les mots que nous nous disons les uns aux autres. Comme serviteurs de Dieu, nous devrions être profondément conscients du pouvoir de nos mots, pouvoir de guérir ou de blesser, de construire ou de détruire. Dieu a dit une parole, et le monde a existé, et maintenant Dieu dit la Parole qui est Son Fils, et nous sommes rachetés. Nos propres paroles partagent ce pouvoir. Au coeur de toute notre éducation et notre étude doit se trouver un profond respect pour le langage, une sensibilité aux mots que nous offrons à nos frères et soeurs. Par nos paroles, nous pouvons apporter la résurrection ou la crucifixion, et les mots que nous prononçons sont souvent gardés dans la mémoire, dans le coeur de nos frères, y sont réfléchis, retournés, pour le bien ou pour le mal, pendant des années. Un mot peut tuer.

     Notre étude doit nous éduquer dans la responsabilité, la responsabilité des mots que nous utilisons. Responsabilité dans le sens où ce que nous disons répond à la vérité, correspond à la réalité. Mais aussi, nous avons la responsabilité de dire les mots qui construisent une communauté, qui nourrissent les autres, qui guérissent les blessures et offrent la vie. Saint Paul, en prison, écrivit aux Philippiens: « Enfin, frères, tout ce qu'il y a de vrai, de noble, de juste, de pur, d'aimable, d'honorable, tout ce qu'il peut y avoir de bon dans la vertu et la louange humaines, voilà ce qui doit vous préoccuper. » (4,8)

c) L'étude et la construction d'un monde juste

     Notre monde a vu triompher un système économique unique. Il est devenu difficile de lui imaginer une alternative. La tentation de notre génération pourrait consister à nous résigner aux souffrances et aux injustices de notre temps et à cesser d'aspirer à un monde reconstruit sur du neuf. Mais nous, prêcheurs, devons être les gardiens de l'espérance. On nous a promis la liberté des enfants de Dieu, et Dieu sera fidèle à sa Parole. À San Sisto, il y a un portrait de saint Dominique à l'étude, un chien à ses pieds tenant une bougie. À l'arrière plan, un autre dominicain chasse un chien avec un bâton. L'inscription nous dit que Dominique ne s'opposait pas au diable par la violence mais par l'étude! Notre étude nous prépare à prononcer une parole libératrice. Et elle le fait en nous enseignant la miséricorde, en nous montrant que Dieu est présent même au milieu des souffrances et c'est là que nous devons forger notre théologie. Elle nous propose une discipline intellectuelle qui prépare nos oreilles à l'écoute de Dieu qui nous appelle à la liberté.

     Felicissimo Martinez a décrit un jour la spiritualité dominicaine comme ayant « les yeux ouverts ». Et lors du Chapitre Général de Caleruega, Chrys McVey a commenté: « Dominique était ému aux larmes -- et poussé à agir -- par la famine à Palencia, par 1'aubergiste à Toulouse, par l'état de certaines femmes à Fanjeaux. Mais cela ne suffit pas pour expliquer ses larmes. Elles coulaient de la discipline d'une spiritualité aux yeux ouverts qui ne laissait rien passer. Vérité est la devise de l'Ordre -- non pas sa défense (ainsi qu'on le comprend souvent), mais plutôt sa perception. Et garder les yeux ouverts pour ne rien laisser passer, cela peut rendre les yeux très vifs. » Notre étude doit être une discipline d'authenticité qui ouvre les yeux. Comme le dit saint Paul: « Rendez-vous à l'évidence". » (2 Co 10,7)

     C'est douloureux de regarder ce qui se passe sous nos yeux. Il est plus facile d'avoir un coeur de pierre. Assez souvent, je suis allé en des endroits que j'aurais aimé oublier, des salles d'hôpital remplies de jeunes Rwandais aux membres amputés, les rues de Calcutta pleines de mendiants. Comment peut-on supporter de voir tant de misère? Et pourtant nous devons obéir au commandement de Paul de nous rendre à l'évidence et de voir un monde torturé.

     Les livres que nous lisons doivent forcer nos coeurs à s'ouvrir. Franz Kafka écrivait: « Je pense que nous ne devrions lire que le type de livres qui nous blessent et nous déchirent... nous avons besoin des livres qui nous atteignent comme une catastrophe, qui nous affligent profondément, comme la mort de quelqu'un que nous aimons plus que nous-mêmes, comme d'être exilés dans les forêts loin de tous, comme un suicide. Un livre doit être la hache brisant la mer de glace au fond de nous. » (26)

     Mais il ne suffit pas encore de regarder ces lieux de la souffrance humaine, et de nous contenter d'être les touristes de la crucifixion du monde. Car ce sont là les lieux où doit être faite la théologie. C'est en ces lieux de calvaire que l'on peut rencontrer Dieu et découvrir un nouveau monde d'espérance. Que l'on songe, de la plus grande théologie, combien fut écrite en prison, depuis l'épitre de saint Paul aux Philippiens, les poèmes de saint Jean de la Croix, jusqu'aux lettres de Dietrich Bonhoeffer dans un camp de concentration nazi. Nous sommes, dit saint Jean de la Croix, comme des dauphins qui plongent au sein des sombres ténébres de la mer avant d'émerger à l'éclat de la lumière. Un camp de réfugiés à Goma ou un lit dans un pavillon de cancéreux: voici où l'on peut découvrir la théologie qui fait naître l'espérance.

    Ce n'est pas seulement dans les situations d'inquiétude extrême que l'on peut rencontrer Dieu. Vincent de Couesnongle a écrit: « Il ne peut y avoir aucune espérance sans air frais, sans oxygène ou sans un regard nouveau. Il ne peut y avoir aucune espérance dans une atmosphère confinée. » (27) Notre théologie est depuis ses débuts une théologie de la cité et des places de marché. Saint Dominique envoya ses frères dans les villes, lieux des idées nouvelles, des nouvelles expériences sur l'organisation de l'économie et la démocratie, mais aussi lieux où s'entassaient les nouveaux pauvres. Osons-nous nous laisser déranger par les questions de la ville moderne? Quelle parole d'espoir peut-on partager avec les jeunes confrontés au chômage pour le reste de leur vie? Comment découvrir Dieu dans la souffrance d'une mère célibataire ou d'un immigrant terrorisé? Ils sont eux aussi des lieux de réflexion théologique. Qu'avons-nous à dire à un monde en passe de se stériliser dans sa pollution? Nous laisserons-nous interpeller par les questions des jeunes et pénétrer dans les terrains minés des problèmes moraux comme par exemple l'éthique sexuelle, ou préférons-nous rester en sécurité?

     Dès lors, nous devons oser voir ce qui est sous nos yeux; nous devons croire que c'est lorsque Dieu semble le plus loin et quand les êtres humains sont tentés par le désespoir que la théologie doit intervenir. Mais, bien sûr, en tant que dominicains, nous devons poser une troisième exigence. Nos paroles d'espérance n'auront d'autorité que si elles se fondent dans une étude sérieuse de la Parole de Dieu et dans une analyse de notre société actuelle. En 1511, Montesinos prêcha son fameux sermon contre l'oppression des Indiens et posa la question: « Ne sont-ils pas des êtres humains? N'ont-ils pas une âme raisonnable? N'êtes-vous pas obligés de les aimer comme vous vous aimez vous-mêmes? Ne comprenez-vous pas cela? Ne saisissez-vous pas cela? » Montesino invitait ainsi ses contemporains à ouvrir les yeux, et à voir alors le monde différemment. Pour faire la clarté, la compassion ne suffit pas. Il a fallu une étude rigoureuse pour voir à travers les fausses mythologies des conquistadors, et c'est elle qui fut la source de la position prophétique de Las Casas.

     Chenu commentait: « II est extrêmement suggestif de constater la rencontre de la doctrine spéculative de ce premier grand maître du droit international (à l'heure où naissent les nations hors du mythe du Saint Empire) avec l'évangélisme de Las Casas. Le théologien en Vittoria couvre le prophète. » (28). Il ne suffit pas de s'indigner des injustices de ce monde. Nos paroles n'auront d'autorité que si elles se fondent dans une sérieuse analyse économique et politique des causes de l'injustice. Saint Antoine s'est colleté aux problèmes d'un nouvel ordre économique dans la Florence de la Renaissance, et dans notre siècle, Lebret a analysé les problèmes de la nouvelle économie. Si nous voulons résister à la tentation des clichés faciles, alors nous avons besoin de frères et de soeurs formés à l'analyse scientifique, sociale, politique et économique.

     La construction d'une société juste ne requiert pas seulement une distribution équitable des richesses. Il nous faut bâtir une société dans laquelle nous puissions tous nous épanouir comme êtres humains. Notre monde se voit réduit à un désert culturel par le triomphe du consumérisme. La pauvreté culturelle de cette perception dominante de la personne humaine ravage le monde entier, et « le peuple périt faute de vision » (Pr 29,18) (29). Il n'y a pas qu'un appétit de nourriture, mais de sens. Comme le disait le Chapitre d'Oakland, « c'est faire acte de justice que d'intervenir pour dire la vérité » (109). Saint Basile le Grand dit que si nous avons des vêtements en trop, ils appartiennent aux pauvres. L'un des trésors que nous possédons et que devraient protéger et faire partager nos centres d'études, c'est la poésie, l'histoire des gens, la musique, la sagesse populaire. Tout cela est une richesse pour la construction d'un monde humain.

     Être un prophète n'est pas une raison de ne pas étudier les Écritures. Nous méditons la Parole de Dieu, pour chercher à connaître Sa volonté et non pour trouver des preuves que Dieu est de notre côté. II est facile d'utiliser les Écritures comme livre source de slogans faciles, mais l'étude de la Parole de Dieu est la recherche d'une libération plus profonde que nous ne saurions l'imaginer. Par la discipline de l'étude, nous cherchons à saisir l'écho d'une voix qui nous appelle à une liberté ineffable, la liberté même de Dieu. Lorsque Lagrange affrontait les problèmes posés par la critique historique, il cita les mots de saint Jérôme: « Sciens et prudens, manum misi in ignem. » (30) (C'est en toute connaissance de cause que j'ai plongé la main dans le brasier). Conscient que cela pouvait lui coûter souffrance et douleur, il a plongé sa main dans le feu. L'engagement de Lagrange dans les nouvelles disciplines intellectuelles de son temps était un véritable signe de confiance que la Parole de Dieu apparaîtrait avec évidence comme une parole libératrice, et que nous n'avions pas à craindre de passer par le doute et le questionnement. Il soumit la Parole de Dieu à une analyse rigoureuse parce qu'il croyait qu'elle se montrerait impossible à dominer. Osons-nous partager son courage? Osons-nous plonger nos mains dans le feu, ou préférons-nous ne pas être dérangés?

LE DON D'UN AVENIR

« Il sera grand, et sera appe1é Fils du Très-Haut. Le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David, son père; il régnera sur la maison de Jacob pour les siècles et son règne n'aura pas de fin » Mais Marie dit à l'ange: « Mais comment cela sera-t-il, puisque je ne connais pas d'homme? » (Luc 1,32-34)

     Comment cela se peut-il? Comment une vierge peut-elle donner le jour à un enfant? Comment une femme de cette petite colonie sans importance de l'Empire romain peut-elle donner naissance au Sauveur du monde? Qui eût pu deviner que l'histoire de ce peuple portait la semence d'un pareil avenir? Il y a deux mille ans, il semblait que la lignée de David allait s'éteindre, mais contre toute attente, il lui fut donné un fils pour s'asseoir sur son trône.

     La plupart de nos études concernent le passé. Nous étudions l'histoire du peuple d'Israël, l'évolution de la Bible, l'histoire de l'Église, de l'Ordre, et même de la philosophie. Nous apprenons sur le passé. Au coeur de l'étude se trouve l'acquisition d'une mémoire. Mais ce n'est pas pour que nous puissions accumuler les connaissances. Nous étudions le passé pour y découvrir les semences d'un inimaginable avenir. Exactement comme une femme vierge ou stérile devient enceinte d'un enfant, de même notre monde apparemment stérile se découvre porteur de possibilités dont il n'avait jamais rêvé, celles du Royaume de Dieu.

     « L'Histoire fait plus qu'aucune autre discipline pour libérer l'esprit de la tyrannie de l'opinion actuelle. » (31) L'histoire nous montre que les choses n'ont aucune nécessité d'être ce qu'elles sont, et que l'histoire peut déboucher sur un avenir inattendu. Nous découvrons, dans les paroles de Congar, qu'il n'y a pas uniquement la Tradition, mais une multitude de traditions qui révèlent des richesses que nous n'avions jamais rêvées. Le Concile Vatican II fut le moment d'un nouveau départ parce qu'il racontait à nouveau le passé. Nous avons été ramenés avant les divisions de la Réforme, avant le Moyen-Âge, pour redécouvrir un sens de Église antérieur aux divisions entre l'est et l'ouest. Ce fut donc un souvenir qui nous rendit libres pour de nouvelles choses.

     L'Histoire nous fait pénétrer dans une communauté qui s'étend au delà de ceux seuls qui se trouvent être vivants aujourd'hui. Nous découvrons que nous sommes membres de la communauté des saints et de la communauté de nos ancêtres. Il ont eux aussi voix à nos délibérations. Nous mesurons nos idées à l'aune de leur témoignage, et ils nous invitent à une vision plus large que celle que nous pourrions apercevoir dans les étroites limites de notre propre temps.

     Redire à nouveau l'histoire ne nous libère pas uniquement de l'opinion actuelle, mais des « princes de ce monde » (1 Co 2,8). L'histoire est normalement racontée du point de vue du vainqueur, du fort, de ceux qui construisent les empires, et l'histoire qu'ils racontent les confirment en leur pouvoir. Nous devons apprendre à dire l'histoire d'un autre point de vue, du côté du petit et de l'oublié, et c'est une histoire qui nous libère. C'est pour cela que se souvenir est un acte religieux, l'acte religieux primordial de la tradition judéo-chrétienne. Lorsque nous nous rassemblons pour prier Dieu, nous « (nous rappelons) quelles merveilles Il a faites » (Ps 105,5).

     En fin de compte, nous sommes ramenés au souvenir d'un peuple petit et apparemment insignifiant, le peuple d'Israël. Nous racontons l'histoire, non pas du point de vue des grands empires, des Égyptiens ou des Assyriens, des Persans, des Grecs ou des Romains, mais d'un petit peuple dont l'histoire était à peine mentionnée dans les livres des grands et des puissants, dont l'histoire, pourtant, portait en elle la naissance du Fils du Très-Haut. Et l'histoire dans laquelle nous nous découvrons, est finalement celle d'une vierge qui entend le message de l'ange et celle d'un homme qui a été cloué sur une croix, dans une infinité de croix, un homme dont l'histoire fut celle de l'échec. Voilà quelle histoire nous rappelons à chaque Eucharistie. Dans cette histoire, nous apprenons à raconter l'histoire de l'humanité et c'est une histoire qui ne s'achève pas sur la croix.

     Osons-nous raconter l'histoire de l'Église, et même celle de l'Ordre avec ce courage? Osons-nous raconter une histoire de l'Église qui soit libérée de tout triomphalisme et arrogance, et qui reconnaisse les moments de division et de péché? Sûrement, la Bonne Nouvelle, le fondement de notre espérance, c'est que Dieu a accepté comme Son peuple, précisément un peuple si faillible, si querelleur. Si souvent, lorsque nous apprenons l'histoire dominicaine, on nous parle des gloires du passé. Osons-nous raconter les échecs, les conflits? Le précédent archiviste de l'Ordre, Emilio Panella, o.p., a écrit une étude (32) sur ce que les chroniques ne racontent pas, ce qu'elles ont omis. Cette histoire nous donne en fin de compte davantage d'espoir et de confiance puisqu'elle montre que Dieu travaille toujours avec « des vases d'argile, pour que cet excès de puissance soit de Dieu et ne vienne pas de nous » (2 Co 4,7). Il peut même accomplir quelque chose à travers nous. Au Chapitre Général de Mexico, nous avons osé nous souvenir du cinquième centenaire de notre arrivée aux Amériques. Nous nous sommes souvenu non seulement des hauts faits de nos frères, de Las Casas et Montesino, mais aussi des silences et des défaites d'autres. Mais ils sont tous nos frères. Avant tout, nous nous sommes souvenus de ceux qui furent réduits au silence ou voués à la disparition. Nous nous sommes souvenus pour espérer en un monde plus juste.

     Il y a des souvenirs difficile à supporter, Dachau, Auschwitz, Hiroshima et le bombardement de Dresde. Il y a des actes si terribles que nous préférerions les oublier. Quelle histoire raconter qui puisse soutenir toute cette souffrance? Et pourtant, à Auschwitz, le monument aux morts dit: « Ô terre, ne recouvre pas leur sang. » Peut-être pouvons-nous oser nous souvenir et raconter le passé en vérité, si nous nous souvenons de Celui qui a embrassé sa mort, qui s'est offert a ceux qui l'avaient trahi, qui a fait de sa passion un don et une communion. En ce souvenir, nous osons espérer. Nous pouvons comprendre que « l'histoire n'est pas en fin de compte aux mains du tueur. Le mort peut être nommé; le passé doit être connu. En nommant, en connaissant, c'est à la rencontre de Dieu que l'on va, et en Dieu réside la possibilité pour nous d'un monde différent, une libération du pouvoir, une voix pour le muet » (33). « Car le pauvre n'est pas oublié jusqu'à la fin, l'espoir des malheureux ne périt pas à jamais. » (Ps 9,19)

     Saint Dominique allait en chantant par les campagnes, ce n'était pas seulement parce qu'il était courageux, et qu'il avait un tempérament joyeux. Des années d'étude lui avaient donné un coeur formé à espérer. Étudions afin de partager sa joie.

« History says, Don't hope On this side of the grave: But then, once in a lifetime The longed-for tidal wave Of justice can rise up, And hope and history rhyme. So hope for a great sea-change On the far side of revenge. Believe that a further shore Is reachable from here. » (34)
 
(« L'histoire dit: n'espère rien de ce côté-ci de la tombe. Mais, une fois au cours d'une vie, le raz-de-marée si ardemment désiré de la justice peut s'élever, et l'espoir rimer avec l'histoire. Alors espère en un grand retour des eaux de l'autre côte de la vengeance. Crois qu'un autre rivage est encore à ta portée. 

Frère Timothy Radcliffe, o.p.
Maître de l'Ordre

Fête de la Présentation de Notre-Dame
21 novembre 1995

Prot. : 50/95/1885MO

 

Notes

1 Cecilia Miracula B. Dominici, 15 Archivium Fratrum Praedicatorum XXXVII, Rome 1967, pp. 5 ff.

2 Procès de Canonisation n° 29.

3 Simone Weil, Attente de Dieu, éditions du Vieux Colombier, Paris, 1950, p. 114.

4 B. Montagnes, Le Père Lagrange, Cerf, Paris, 1995, p. 57.

5 Thomas de Chantrimpé.

6 Cornelius Ernst op, Multiple Echo, ed. Fergus Kerr op and Timothy Radcliffe op, London, 1979 p. 1.

7 Dante, Inferno, Canto 1, 40.

8 Simone Weil, op. cit., p. II 8.

9 Métaphysique III, lec. 3.

10 Bernard Montagnes, Le Père Lagrange, Cerf, Paris, 1995, p. 54.

11 Somme Théologique I a 12 xiii ad 1. cf Caleruega 32. Ce texte a provoqué l'un des débats les plus passionnants du Chapitre. Comme c'était bon de voir les frères débattre de théologie!

12 Confessions III 6.

13 God Matters, London, 1987, p. 241.

14 Reflections on the Beatitudes, London, 1979, p. 100.

15 Jonathan Sachs, Faith in the Future, London, 1995, p. 5.

16 Lettre 226, Catherine of Siena, Passion for truth, Compassion for Humanity, ed. Mary O'Driscoll op, New York, 1993, p. 26.

17 Saint Jean de la Croix, Canciones de Alma 5.

18 Constitutions Primitives 1 13.

19 Mary O'Driscoll op, ibid., p. 127.

20 Allocution du frère Congar, en remerciement à la Remise du Prix de l'Unité Chrétienne, le 24 novembre 1984.

21 Dalle Prediche di fra Gerolamo Savonarola, ed. L. Ferretti, in Memorie Domenicane XXVII 1910.

22 De Modo Studenti.

23 In Libr. viii Politicorum.

24 Libellus 7.

25 Dialogue 7.

26 Lettre à Oskar Pollak, 27 janvier 1904.

27 Vincent de Couesnongle, Le Courage du Futur, ch. 8.

28 M.-D. Chenu, « Prophètes et Théologiens dans l'Église, Parole de Dieu » in La Parole de Dieu 11, Paris, 1964, p. 211.

29 Voir le Jamaican National Anthem.

30 Ibid., p. 85.

31 Owen Chadwick, Origins, 1985, p. 85.

32 « Quel che la Cronica Conventuale non dice » in Memorie Domenicane 18, 1987, 227-235.

33 Rowan Williams, Open Judgement, London, 1994, p. 242.

34 Seamus Heaney, The Cure at Troy: Version of Sophocleses' Philocpetes, London, 1990.

 


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