ans
La Divine Comédie, Dante se décrit marchant
à travers le paradis et rencontrant deux dominicains.
L'un présente l'autre et se présente lui-même:
"A droite, ici, mon plus proche voisin a été
pour moi un maître fraternel, c'est Albert de Cologne.
Et moi, je suis Thomas d'Aquino."
Au
Moyen Âge, c'est cette image qui se présentait
à l'esprit quand on évoquait Albert et Thomas.
La relation entre le maître et l'élève
débuta en 1248, lorsque Thomas d'Aquin, âgé
d'environ vingt-trois ans, fut transféré
au couvent d'études de Cologne. Les dirigeants
de l'ordre avaient jugé nécessaire ce transfert
- inhabituel - pour faire échapper le jeune homme
à la colère de son père, le comte
d'Aquino. La famille de Thomas l'avait destiné
à l'état de clerc, l'avait fait élever
chez les bénédictins du Mont-Cassin et l'avait
envoyé à Naples pour un complément
d'études mais lorsqu'il entra au noviciat du couvent
des prêcheurs qui s'y trouvait, il fut en butte
à la résistance de ses parents qui avaient
imaginé tout autrement pour lui une " carrière
ecclésiastique ". Aussi fut-il, dès
que l'occasion s'en présenta, " kidnappé
" par ses frères aînés et retenu,
sans autre cérémonie, dans le château
familial où l'on espérait le détourner
de son projet. On ne lui rendit la liberté qu'au
bout d'un an. Les supérieurs l'envoyèrent
aussitôt hors d'Italie, peut-être à
Paris pour y étudier, mais probablement tout de
suite à Cologne.
Selon
les conceptions médiévales, Albert, qui
avait plus de cinquante ans, était un homme âgé.
Il faisait partie de ces prêcheurs qui avaient été
attirés à l'ordre et revêtus de l'habit
dominicain par Jourdain de Saxe lui-même, successeur
de saint Dominique. Cela avait eu lieu en 1229 à
Padoue, où Albert - qui n'était déjà
plus un tout jeune homme - étudiait à l'université
de la ville. Né à Lauingen en Souabe d'une
famille de fonctionnaires ou de militaires, c'était
un homme circonspect, à qui il fallait du temps
pour se former et s'orienter.
Tel
fut le cas pour son entrée dans l'ordre. Assez
longtemps, il fréquenta le couvent des prêcheurs
de Padoue; il songeait à y entrer, mais ne se décidait
pas: il craignait de ne pouvoir en supporter les austérités.
Il fut persuadé par l'infatigable Jourdain. Albert
lui-même a souvent évoqué l'histoire
de sa vocation, et Gérard de Frachet, autre prêcheur,
en a fait le récit dans sa Vie des frères:
" Il rêva une nuit qu'il était entré
dans l'ordre des prêcheurs, mais l'avait bientôt
abandonné. En se réveillant, il se réjouit
de n'avoir pas pris l'habit de l'ordre et se dit à
lui-même: "Je vois bien que ma crainte de devenir
frère prêcheur était justifiée."
Mais, continue Gérard de Frachet, ce même
jour Albert entendit un sermon de Jourdain qui décrivait
précisément le dilemme où il se trouvait
et montrait la crainte de ne pouvoir tenir comme une tentation
du démon. Le jeune Albert, bouleversé par
ces paroles, alla aussitôt après le sermon
trouver Jourdain et lui demanda: "Maître, qui
vous a fait lire dans mon coeur ?" Et il s'ouvrit
à lui de ses projets et de son rêve. Mais
le maître de l'ordre lui répondit avec assurance:
"Je te promets, mon fils, que si tu entres dans notre
ordre, tu ne l'abandonneras jamais", et il le lui
répéta plusieurs fois. Sur une assurance
aussi ferme, Albert se tourna de grand coeur vers l'ordre
des prêcheurs et entra aussitôt au convent.
"
Selon
l'usage, il fut envoyé dans sa patrie, l'Allemagne.
Il fit à Cologne son noviciat et ses études
théologiques, et accéda au sacerdoce. Aussitôt
on le nomma lecteur dans différents couvents récemment
fondés de la province allemande de l'ordre: car,
selon les constitutions, aucun couvent ne pouvait être
fondé s'il ne disposait pas d'un lecteur, chargé
de compléter la formation théologique des
frères (le prieur du couvent lui-même devait
suivre les cours du lecteur). Il ne s'agissait d'ailleurs
pas de hautes spéculations théologiques,
mais plutôt d'un apport théologique à
la pastorale. Manifestement il y avait peu de lecteurs
dans la province, c'est pourquoi Albert exerça
cette charge successivement à Hildesheim, Ratisbonne,
Fribourg et Strasbourg. C'est alors -entre 1234 et 1242
-que parurent ses premières oeuvres, entre autres
le début d'un Traité des vertus et l'une
de ses oeuvres les plus populaires, la Louange de Marie.
En
1242, il fut envoyé par le maître de l'ordre
à la faculté de théologie de Paris
pour y enseigner en tant que bachelier et y obtenir le
grade de maître. Le bachelier, à peu près
comparable au professeur assistant d'aujourd'hui, devait
faire une année un cours d'Écriture sainte
et, l'année suivante, se consacrer aux commentaires
des quatre livres des Sentences de Pierre Lombard, alors
la plus importante oeuvre de théologie.
Les
deux cours se donnaient sous la direction du maître,
dont le statut correspondait à celui du professeur
d'aujourd'hui. Ayant passé l'examen de maîtrise,
Albert se vit attribuer en 1245 une des deux chaires de
théologie qui, à Paris, avaient été
confiées à l'ordre des prêcheurs.
Ces chaires n'étaient accordées que pour
trois ans: on désirait donner la possibilité
d'enseigner à de nombreux frères qualifiés.
Il était d'usage que les cours fussent données
dans la " maison " du professeur: en l'occurrence,
au couvent Saint-Jacques qui se trouva bientôt trop
petit, tant les étudiants se pressaient aux cours
d'Albert. Quelques-uns de ses collègues, peut-être
un peu jaloux, le dénigrèrent comme "
novateur " : en cela ils n'avaient pas tort, car
Albert introduisit dans ses cours la pensée d'Aristote.
C'était une entreprise audacieuse: en 1215, le
légat du pape à Paris avait interdit de
se servir, pour les cours de la faculté de théologie,
des oeuvres dAristote portant sur les sciences naturelles
et sur la métaphysique. Le pape Grégoire
IX avait renouvelé cette interdiction en 1231,
mais en même temps avait nommé une commission
de maîtres chargés d'examiner la Physique
du philosophe antique. Presque rien n'avait encore été
fait lorsque maître Albert se mit à l'ouvrage.
La tâche cadrait bien avec ses intérêts
personnels. Bien que ne disposant que de traductions latines
assez défectueuses, il réussit à
insérer la philosophie aristotélicienne
dans la théologie scolastique.
Il
procéda à ce travail avec un esprit libre
de préjugés. Il écrit à peu
près ceci: " Nous n'avons pas, dans les sciences
naturelles, à approfondir la façon dont
le Créateur, selon sa volonté libre, s'est
servi de sa création pour faire des merveilles
où sa toute-puissance se manifeste; nous avons
plutôt à rechercher ce qui peut arriver dans
la nature de façon naturelle par la causalité
propre aux choses de la nature. " Ailleurs il dit
tout net : " Je n'ai rien à voir avec les
miracles quand je traite des sciences physiques. "
Et c'est à partir de recherches empiriques qu'il
se formait une opinion: " Il faut bien du temps avant
de pouvoir affirmer que dans une observation toute erreur
est exclue. Préparer l'observation d'une certaine
façon ne suffit pas, il faut la répéter
sous les aspects les plus divers, afin de pouvoir trouver
avec certitude la véritable cause de ce qui se
manifeste. " Cette méthode empirique, aujourd'hui,
va de soi: mais c'était une innovation audacieuse,
en un temps où, derrière chaque événement
naturel surprenant, on supposait aussitôt un miracle,
une intervention immédiate de Dieu.
Au
cours de ses trois ans de séjour à Paris
naquirent les premiers écrits philosophiques d'Albert,
début d'une grande oeuvre qui devait l'occuper
constamment jusqu'à sa mort. En 1248, il repartit
pour Cologne afin d'y diriger le studium generale (ou
centre d'études supérieures) de l'ordre.
Outre un travail d'organisation, il se consacrait surtout
à l'enseignement de la théologie et de la
philosophie. Et parmi les étudiants qui, de tous
pays, venaient se rassembler à Cologne, il y avait
Thomas d'Aquin. Comme il était courant alors, il
écrivait les cours du maître, et nous possédons
encore de ces notes de cours, difficiles à lire
et détériorées car il les emportait
partout avec lui. Thomas, dans ses écrits, n'a
jamais fait allusion à ce qu'il devait à
Albert: une remarque aussi personnelle ne correspondait
pas à sa réserve. Mais il l'a souvent cité;
mieux encore, il l'a placé, en tant qu'autorité
scientifique, au rang des auteurs célèbres
de la tradition -et c'est là le plus grand éloge
qu'on pouvait faire alors d'un auteur contemporain. Surtout,
Thomas a hérité d'Albert cette liberté
d'esprit qui devrait aller de soi quand on traite de physique
et de philosophie, et qui caractérisait son professeur.
Ainsi, Thomas écrivait quelques années plus
tard : " La vérité de notre foi devient
la risée de l'incroyant quand un chrétien,
ne possédant pas les connaissances scientifiques
suffisantes, tient pour article de foi quelque chose qui
n'en est pas en réalité et qui, à
la lumière d'un examen scientifique approfondi,
se révèle une erreur. " Albert aurait
pu écrire cette phrase : elle est née de
son esprit.
De
bonne heure, Albert a reconnu publiquement les qualités
scientifiques de son élève. En fait foi
une de ces anecdotes qui furent si répandues sur
les débuts de l'ordre: Thomas, silencieux et réservé,
avait été surnommé par ses camarades
d'étude le " boeuf muet " (c'était
aussi une allusion à sa stature vigoureuse). Lorsque
Albert arriva à Cologne, il visita les cellules
des étudiants et dans l'une d'elles trouva un écrit
qui dénotait une application savante. " Qui
habite là -" demanda-t-il. On lui répondit
que c'était le boeuf muet. Il déclara: "
Un jour il mugira si fort que par lui la chrétienté
s'enrichira en science et en doctrine. "
Albert
trouva bientôt l'occasion de connaître Thomas
de plus près et c'est lui qui recommanda le jeune
bachelier à la faculté de Paris et l'imposa,
malgré quelques résistances. Tout comme
l'avait fait son maître quelques années plus
tôt, Thomas, de 1252 à 1255, fit des cours
sur les Sentences de Pierre Lombard et, une fois maître
en théologie (en 1256), fut chargé de l'une
des deux chaires de théologie. Tout comme pour
Albert, de ces années d'activité date une
série d'oeuvres : son Commentaire des sentences,
De l'existence et de l'essence (ouvrage philosophique
capital de sa jeunesse), des chapitres de la Somme contre
les gentils. Et enfin, tout comme Albert après
avoir enseigné à Paris s'en revint en Allemagne,
Thomas quitta Paris pour l'Italie, non pas tout d'abord
comme professeur dans un centre d'étude de l'ordre,
mais comme conseiller théologique auprès
du pape Urbain IV à Orvieto. Là il put continuer
à écrire, achever la Somme contre les gentils,
rédiger ses commentaires sur l'épître
aux Romains et sur la première épître
aux Corinthiens. Mais la plus populaire de ces oeuvres
datant d'Orvieto fut le texte de l'Office du Saint Sacrement,
qu'Urbain IV lui demanda de composer pour la Fête-Dieu
qu'il venait d'étendre à toute l'Église:
on y trouve les deux hymnes Pange lingua et Adoro te devote
qui ne sont pas seulement une glorification du sacrement
de l'autel, mais aussi l'expression de la vénération
personnelle de Thomas pour l'eucharistie. Cette piété
eucharistique, un de ses premiers biographes, Guillaume
de Tocco, y insiste particulièrement: " Tous
les jours, si la maladie ne l'en empêchait pas,
il célébrait la messe; il en entendait une
seconde, de l'un ou l'autre de ses frères et il
la servait très souvent. Parfois il semblait saisi
pendant la messe d'un abandon à Dieu si puissant
qu'il fondait en larmes, tant il était consumé
par les saints mystères d'un si grand sacrement
et réconforté par ses dons. "
Pourtant,
le style de Thomas dAquin est plutôt, dans ses écrits,
impassible et distant; et c'est ainsi qu'il se montrait
aussi lorsqu'il était personnellement en question,
par exemple lors des attaques menées par l'université
de Paris contre les ordres qu'on appelait " mendiants
" (franciscains et dominicains) alors qu'il enseignait
à Paris : car le maître de l'ordre l'avait,
en 1269, appelé pour la seconde fois à occuper
cette chaire (entretemps il était allé à
la cour pontificale de Clément IV). Dans un premier
écrit, déjà, il avait soutenu le
droit des ordres mendiants à enseigner dans les
facultés de théologie. Dans la deuxième
partie de son oeuvre maîtresse, la Somme théologique,
il aborda à nouveau la question et s'efforça
d'y répondre en théologien, posant ainsi
pour la spiritualité dominicaine des bases qui
sont restées valables jusqu'à nos jours
: " Si la contemplation de Dieu en soi et pour soi,
dans la vie contemplative, est la plus haute forme de
vie chrétienne puisqu'elle est celle qui approche
de plus près la vision de Dieu dans l'éternité,
d'autre part l'amour du prochain a une valeur particulière,
selon l'exemple de l'amour de Jésus-Christ pour
l'homme sur la terre. Car, tout comme Jésus-Christ
vivait dans la contemplation constante de Dieu le Père
et, en même temps, en tant qu'homme, était
au service des hommes, de même le chrétien
doit vivre à la fois dans l'amour de Dieu et du
prochain, dans la contemplation de Dieu et dans les oeuvres
de miséricorde. " Les oeuvres de miséricorde
découlent de la contemplation aimante de Dieu et
y ramènent; parmi elles, les théologiens
médiévaux donnaient une grande place à
l'enseignement religieux et à la prédication.
C'est particulièrement valable pour les prêcheurs
qui doivent transmettre à leurs contemporains le
fruit de leur contemplation : contemplata aliis tradere,
ces mots sont restés leur devise.
Saint
Thomas lui-même a vécu de cette façon,
selon son biographe Guillaume de Tocco : " Chaque
fois qu'il avait dessein d'étudier, de commenter,
de faire un cours, d'écrire ou de dicter, il commençait
par prier dans le secret. En priant, il demandait de pouvoir
découvrir sans erreur les secrets de Dieu. Et lorsque
avant de prier il avait eu encore un doute dans sa recherche,
il revenait à son travail instruit par la prière.
" On a conservé une lettre du saint à
un novice de l'ordre ; elle nous en dit plus sur lui-même
que de longs traités: " Montre-toi vraiment
affable envers tous. Ne te soucis pas de ce que les autres
font ou ne font pas. Ne te fie pas trop à qui que
ce soit: montrer trop de confiance nous fait dédaigner
et détourne de l'étude [...]. Ne t'inquiète
pas de qui tu as entendu quelque chose: mais ce que tu
as entendu de bon, grave-le dans ta mémoire. Donne-toi
la peine de comprendre à fond tout ce que tu lis
et entends. "
Lorsque,
en 1272, Thomas retourna en Italie pour prendre la direction
du studium de l'ordre à Naples, il se consacra
surtout à achever sa Somme théologique,
qui devait rester pendant des siècles le manuel
des étudiants en théologie. Il en avait
terminé la deuxième partie à Paris,
où il avait aussi composé les volumineux
commentaires sur l'Éthique et la Métaphysique
d'Aristote.
Mais
son oeuvre capitale devait rester inachevée. En
se rendant au concile de Lyon, il tomba gravement malade
et se fit conduire à l'abbaye cistercienne de Fossanova
dans le Latium. Les moines le soignèrent de leur
mieux, l'installèrent dans la cellule de l'abbé,
firent venir du bois de la forêt pour le chauffer.
Déjà près de sa fin, à la
prière des moines qui entouraient son lit, il leur
commenta le Cantique des Cantiques, car, remarque Guillaume
de Tocco, " son âme n'abandonnait pas l'indispensable
activité de l'enseignement [...]. Et il était
fort à propos que le maître, avant de sortir
de la prison de son corps, achevât son étude
de la sagesse par le cantique de l'amour entre l'Aimé
et l'aimée, si bien qu'ayant fondé toutes
ses connaissances sur Dieu, il parvint aussi dans la joie
aux embrassements de l'Aimé ". Thomas mourut
là, à Fossanova, le 7 mars 1274.
S'il
avait pu poursuivre son voyage jusqu'à Lyon, il
y eût rencontré, après des années
de séparation, son maître Albert qui, à
l'âge de quatre-vingts ans, participait au Concile.
A la différence de Thomas, Albert avait, entre
1248 et 1274, assumé des fonctions dirigeantes
dans l'ordre et dans l'Église. De 1254 à
1257 il fut provincial de la province d'Allemagne qui
s'étendait alors dUtrecht à Riga et de Hambourg
à l'Autriche. Sa fonction de provincial l'obligeait
à visiter les couvents de prêcheurs et de
dominicaines, qui étaient alors au moins quarante-cinq.
Il commença par rappeler l'obligation pour les
prêcheurs de ne voyager qu'à pied et reprit
sévèrement un prieur qui s'était
rendu à cheval au chapitre provincial. C'est ainsi
qu'il se rendait d'un couvent à l'autre, avec son
secrétaire - alors qu'il avait plus de soixante
ans. On n'a pas conservé de comptes rendus de ces
visites, mais deux documents intéressants sont
parvenus jusqu'à nous : les observations personnelles
qu'il avait faites au cours de ses pérégrinations
et groupées sous les titres Livre des animaux et
Livre des plantes. Tout ce qu'il rencontrait l'intéressait,
et le soir, dans quelque couvent ou hospice de voyageurs,
il s'asseyait pour noter ses remarques - par exemple,
sur une méduse qu'il avait observée au bord
de la mer: " Une fois tirée de l'eau, elle
resta allongée immobile, perdant sa forme, coula
comme un blanc d'oeuf et s'effondra. Lorsque nous la remîmes
à l'eau, elle y resta un moment sans bouger, puis
retrouva sa forme hémisphérique et avança,
comme auparavant, par des mouvements d'extension et de
contraction. "
L'événement
décisif de ces années fut pour lui un voyage
à la cour pontificale, à Anagni, où
il défendit devant le pape Alexandre l'ordre attaqué
par quelques professeurs de l'université de Paris.
Le pape le retint quelques mois à sa cour et le
chargea d'enseigner à l'École pontificale:
il y donna des cours sur l'évangile de saint Jean
et les épîtres pastorales.
Mais
lorsque enfin, libéré de sa charge de provincial,
il put regagner sa cellule conventuelle à Cologne,
ce furent les bourgeois de cette ville qui le firent pénétrer
dans la vie politique. En 1252, déjà, il
avait servi de médiateur entre les bourgeois et
le belliqueux archevêque Conrad de Hochstaden :
il s'agissait surtout alors de droit de douane. Lors de
ce second arbitrage, en 1257, on en était arrivé
à une véritable petite guerre entre la ville
et l'archevêque, guerre que celui-ci prolongeait
en imposant aux bourgeois des restrictions pour leur commerce
et en exigeant d'eux des modifications de leur administration.
Il fallut à Albert et aux autres arbitres des semaines
d'étude pour voir clair dans ces tractations malaisées,
car il n'y avait guère alors de droit écrit
et l'on invoquait toujours le droit coutumier. Lorsque
enfin on put préciser les limites des droits tant
de la ville que de l'archevêque, on estima avoir
fait le maximum de ce qui était possible. Les bourgeois
furent visiblement très satisfaits du rôle
d'arbitre qu'avait joué Albert: au cours des années
suivantes, ils lui demandèrent de jouer ce rôle
assez souvent, simplement à cause de sa personnalité
(car il n'était nullement juriste) et de sa réputation
de " savant universel ". Ces braves bourgeois
ne devaient guère, pourtant, avoir lu ses oeuvres.
Il
était plongé dans ces questions lorsque
le pape le nomma évêque de Ratisbonne (ville
libre impériale de Bavière). Son activité
n'y fut pas de longue durée, mais les circonstances
de cette nomination nous éclairent également
sur sa personnalité. Le maître de l'ordre,
Humbert de Romans, était depuis quelque temps au
fait des intentions du pape et n'approuvait pas cette
élection: il écrivit à Albert pour
le conjurer de refuser, se fondant sur les décisions
de plusieurs chapitres généraux qui n'autorisaient
l'acceptation d'une telle charge que dans des cas exceptionnels.
" Qui de nous, qui des mendiants résistera
à l'attrait de dignités ecclésiastiques,
lui écrivait-il, si vous y succombez aujourd'hui
- Ne citera-t-on pas votre exemple comme excuse -Qui,
parmi les laïcs, ne se sentira scandalisé,
qui ne dira que, loin d'aimer la pauvreté, nous
ne la subissons que jusqu'au moment où nous pouvons
nous en défaire ? " Et la conclusion était
pathétique: " Plutôt que de voir mon
fils bien-aimé dans la chaire épiscopale,
je préférerais le voir au cercueil. "
Le
zèle inquiet d'Humbert de Romans était justifié:
qu'un moine mendiant fût évêque de
Ratisbonne - et par là même prince d'Empire
- il y avait là une contradiction. Mais par ailleurs
on peut assurer qu'était justifiée aussi
l'inquiétude du pape devant l'état affligeant
du diocèse, dont l'évêque n'avait
échappé qu'en se démettant de sa
charge à un procès imminent pour dissipation
des biens d'Église et autres graves abus.
Albert
se décida à accepter ce siège épiscopal
avec l'intention d'y renoncer dès qu'il ne serait
plus nécessaire. En un an il réussit à
remettre en ordre la situation financière et, avec
l'aide de quelques abbés bénédictins
et grâce à des tournées pastorales,
à revivifier le service des âmes ~ qui avait
été négligé. Pour la population,
il était si inhabituel de voir un évêque
arriver non en prince d'Empire, à cheval et en
cuirasse, mais à pied, en vêtements de laine
écrue, chaussé de simples sandales, qu'ils
donnèrent à Albert un surnom: le "
porteur de sandales ". Quand Albert pensa avoir trouvé,
en la personne du doyen de la cathédrale, un successeur
possible, il alla trouver à Anagni le pape Urbain
IV, le pria d'accepter sa démisssion et lui suggéra
de désigner comme évêque de Ratisbonne
le doyen Léon. Le pape fut d'accord sur tout cela.
Mais au lieu de laisser Albert retourner à Cologne
et reprendre ses commentaires d'Aristote, il le retint
dans sa cour d'Anagni, puis l'envoya comme légat
pontifical prêcher en Allemagne la croisade qu'on
préparait. Pendant trois ans (1261-1264) ce septuagénaire
parcourut les régions de langue allemande faisant
alors partie de l'Empire. Il n'est rien resté de
ces prédications. Mais nous sommes renseignés
sur diverses négociations au sujet de fonctions
épiscopales, ainsi que sur ses interventions comme
arbitre entre évêques et bourgeois, entre
religieux et seigneurs féodaux, entre évêques
et religieux, et aussi entre couvents.
La
mort d'Urbain IV (1264) mit fin à sa charge de
légat, et Albert se retira dans le couvent des
prêcheurs de Würzburg pour y rédiger
son grand Commentaire sur l'évangile de saint Luc.
En 1267 il s'installa dans le couvent d'études
de Strasbourg, où enseignait son élève
Ulrich de Strasbourg. Il est certain que lui-même
y donna aussi des cours. Tout comme à Würzburg,
il fut appelé à arbitrer des litiges. A
soixante-quinze ans, en 1268, il se rendit au Mecklembourg
pour aplanir un différend entre la secte des johannites
(conférant le baptême au nom de saint Jean-Baptiste)
et le duc slave Barnim. Il ne recherchait pas de telles
missions de conciliation, préférant servir
l'ordre dans le recueillement de sa cellule de Strasbourg.
Le maître de l'ordre lui envoya, en 1269, une lettre
de remerciements qui se termine ainsi : " Pour tout
cela je te remercie, autant qu'il m'est possible, et te
prie de continuer ce que tu as commencé de façon
si louable, de telle sorte que ce soit pour toi un mérite,
pour les frères un encouragement, pour tous ceux
qui en sont témoins un exemple. "
Cependant
lorsque, peu après, le maître de l'ordre
lui demanda de se charger pour la seconde fois de la chaire
de théologie de Paris, Albert refusa, car il ne
voulait plus être mêlé à la
querelle suscitée par l'université de Paris:
c'est alors qu'on fit appel à son élève,
Thomas d'Aquin. Mais il ne trouva pas le repos pour autant:
une demande de secours lui parvint de Cologne. Alors qu'il
y était comme légat, il avait travaillé
à la réconciliation entre l'archevêque
Engelbert, successeur de Conrad, et les bourgeois. Mais
depuis lors la situation s'était aggravée.
Au cours d'une expédition militaire contre la ville
et ses alliés, Engelbert avait été
fait prisonnier. On le retenait au château de Nideggen,
dans l'Eifel. Le légat que le pape avait désigné
pour cette affaire avait, sans entendre les bourgeois,
pris parti pour l'archevêque et exigé sa
libération. N'ayant pas été obéi,
il lança l'interdit sur la ville. Pire encore:
en août 1270, tout commerce avec les bourgeois de
Cologne entraînait l'excommunication. C'était
atteindre la ville dans ses sources vives, et le maintien
de cette mesure aurait signifié sa ruine.
Au
point où l'on en était, il n'était
pas question de rendre une sentence arbitrale dans les
formes habituelles. Pour le légat, la seule question
à envisager était la totale soumission des
bourgeois. Albert misa tout sur une seule carte: il se
rendit auprès de l'archevêque prisonnier
et eut avec lui un entretien personnel, au terme duquel
celui-ci consentit à faire la paix avec la ville.
Des relations contemporaines et certains des biographes
d'Albert exagèrent probablement en parlant d'une
" conversion " d'Engelbert : il était
trop prince d'Empire et trop peu évêque.
En tout cas, le paix de Cologne de 1271 rendit à
la ville ses droits ancestraux. Le document porte aussi
le sceau d'Albert. L'archevêque respecta le traité,
et c'était l'essentiel. Mais le légat pontifical
tenait ferme à son interdit, qui à vrai
dire n'avait plus guère d'effet, car l'archevêque
lui-même éleva une réclamation auprès
de la curie contre cette mesure. Comme d'habitude, le
procès traîna en longueur. Au concile de
Lyon, Albert intervint auprès du pape en faveur
de la ville: mais ce n'est qu'en 1275 que le successeur
d'Engelbert put faire lever l'interdit.
Albert
demeura à Cologne, dans le couvent des prêcheurs,
où il enseigna et travailla à son Commentaire
du livre de Job. Mais appelé en tant qu'arbitre
par les corporations les plus diverses, il voyageait constamment.
Il fit son dernier grand voyage en 1274 - âgé
de plus de quatre-vingts ans - pour se rendre au concile
de Lyon et y soutenir la confirmation par le pape de l'élection
de Rodolphe de Habsbourg, désigné comme
roi des Romains par les princes allemands en 1273.
Ce
n'est que les toutes dernières années de
sa vie que maître Albert put jouir d'une relative
tranquillité. Il dictait, il faisait à l'occasion
un cours et à ce sujet une légende se répandit
plus tard, quand on chercha à le défendre
d'avoir pratiqué la magie et d'avoir été
surtout un homme de science et un philosophe " païen
" : mais le fond de la légende est vrai en
ce qu'il traduit l'amour qu'Albert portait à la
Vierge Marie. Un jour, disait-on, comme il faisait un
cours, la mémoire lui manqua. Alors il raconta
à ses auditeurs qu'autrefois il avait eu une vision:
" Ce que je ne pouvais discerner à force d'étude,
je le trouvais souvent dans la prière. Je priais
constamment la Mère de Dieu, la Mère de
miséricorde, lui disant que je voulais être
illuminé, grâce à son intercession,
de la lumière de la sagesse divine, et lui demandant
de garder mon coeur ferme dans la foi afin qu'empêtré
dans la philosophie, je n'en arrive pas à vaciller
dans la foi au Christ. A la fin, la meilleure des mères
m'apparut et me consola : "Sois fidèle à
l'étude et persévérant dans la vertu,
me dit-elle. Dieu veut par ta science éclairer
l'Église. Mais pour que tu ne vacilles pas dans
la foi, avant ta mort toute ta philosophie te sera ôtée.
C'est dans ton innocence et ta sincérité
d'enfant et dans la vérité de ta foi que
Dieu t'enlèvera à ce monde. Et voilà
le signe qui t'avertira que ton temps est arrivé
dans un cours public, ta mémoire t'abandonnera."
"
Albert
consacra les derniers mois de sa vie à prier et
à méditer dans sa cellule. Il n'en sortait
que rarement, soutenu par son secrétaire Gottfried,
pour se rendre sur les tombes de ses frères. Souvent,
pour se préparer à la mort, il assistait
dans l'église à l'office des défunts.
Il ne recevait plus aucune visite. Un témoignage
contemporain nous dit: " Un jour que l'archevêque
était venu au couvent pour le voir et avait frappé
à la porte de sa cellule, il entendit une voix
lui répondre "Frère Albert n'est pas
ici." L'archevêque se retira et dit, les larmes
aux yeux: "C'est vrai, Albert n'est plus ici."
" Il mourut entouré des prières de
ses frères, le 15 novembre 1280. (Source : Hertz,
Anselm. Nils Loose, Helmuth. Dominique et les dominicains.
Cerf, 1987.) 