'il
fallait un exemple pour faire comprendre comment la grâce
sait s'appuyer sur la nature, ici le don de peindre, c'est
bien l'oeuvre d'un Fra Angelico qui pourrait le faire
comprendre. Guido di Pietro, né vers 1400 en Toscane,
doit sa première formation artistique à
un atelier d'enluminure. Vers l'âge de vingt ans,
il entre au couvent observant de San Domenico de Fiesole,
sur cette hauteur embaumée qui surplombe Florence.
Lorsque
les dominicains prennent possession du couvent de Saint-Marc,
les Médicis, en puissants mécènes,
proposent de financer une nouvelle église. C'est
Fra Angelico qui est chargé de décorer les
bâtiments conventuels sous la direction de son maître,
le futur archevêque de Florence, saint Antonin.
Il est appelé à Rome par les papes Eugène
IV et Nicolas V. Il travaille beaucoup, retourne à
Fiesole puis de nouveau à Rome où il meurt
en 1455, sans avoir eu le temps d'achever les fresques
du cloître de Sainte-Marie de la Minerve où
il repose, non loin du tombeau de sainte Catherine de
Sienne.
Les
historiens de l'art n'ont pas cessé d'interroger
son oeuvre picturale, plus énigmatique que sa lumineuse
limpidité ne le ferait supposer de prime abord.
Si on s'attache moins maintenant à montrer dans
le détail sa conformité à la théologie
thomiste - comme si la Somme pouvait être illustrée
-, on admire la manière dont cette peinture se
penche sur le mystère de l'Incarnation et de la
Rédemption, et comment la lumière délicate
qu'elle irradie, manifeste le renouvellement du monde
dans le Christ. C'est bien cela qui est conforme à
la théologie de saint Thomas d'Aquin.
L'alliage
que fait Fra Angelico du jeu des couleurs, des décors
et des attitudes, de l'ordre et d'une certaine dissemblance
- comme l'a montré récemment l'historien
de l'art Georges Didi-Huberman -, du réalisme de
la terre et des beautés du ciel, du concret et
de l'abstrait, lui permet de suggérer la transfiguration
de la nature. Cette lecture théologique de l'oeuvre
peut s'accompagner d'une lecture dominicaine en quelque
sorte. En effet à San Marco, à Fiesole,
terre dominicaine, Fra Angelico répond aux besoins
des communautés observantes auxquelles il appartient.
Car, et en cela il est bien encore médiéval,
Fra Angelico ne conçoit pas de dissociation entre
le beau et le fonctionnel.
Il
s'agit pour le peintre dominicain de rappeler à
ses frères qui vont vivre, étudier, prier,
dormir, manger, déambuler, le sens de ce qu'ils
font, et comment leur prière, leur pénitence
et toute leur existence doivent être polarisées
par les mystères du salut, qu'en outre, par profession,
ils devront prêcher. Ce que Fra Angelico nous propose,
ce sont des homélies picturales, et c'est bien
l'idéal, sous des formes et des intuitions évidemment
différentes, de tout artiste dominicain. (Source
: Quilici, Alain; Bedouelle, Guy. Les frères prêcheurs
autrement dits Dominicains. Le Sarment/Fayard, 1997) 